ALPHONSE KARR
HISTOIRE VÉRIDiaUE DU CANARD.
Il ne s'agît point ici du canard privé, ni même du canard sauvage, — ceux-là n'intéressent que M, de Buffon, — et M. Grimod de la Reynière. Notre siècle en connaît d'autres que Ton ne consomme, que l'on ne dévore que par les yeux ou par les oreilles, et qui n'en sont pas moins l'aliment quotidien d'une foule d'honnêtes gens.
Le canard est né rue de Jérusalem; il s'élance chaque matin des hureaux de M. Rossignol — et prend sa volée sur la capitale, sous la forme légère d'un carré de papier grisâtre : « Voilà ce qui vient de » paraître tout à l'heure... » Entendez- vous ces cris rauques qui fendent l'air et les oreilles ? Reconnaissez-vous ces bipèdes au pas tortueux qui suivent le long des rues la ligne du ruisseau? Voici l'origine du nom, t&chons d'apprécier la chose.
Le canard est une nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse. Ce sont les détails
d'un horrible assassinat, illustré parfois de gravures en bois d'un style naïf; c'est un désastre, un phénomène, une aventure extraordinaire : on paye cinq centimes et Ton est volé. Heureux encore ceux dont Tespritplus simple peut conserver Tillusion.
Le canard remonte à la plus haute antiquité. Il est la clef de Tbiéroglyphe, le verbe da ses phrases énigmatiques. Les histoires de tous les peuples ont commencé par des canards.
Le canard est la base des religions.
Les anciens nous en ont légué de sublimes ; nous en transmettrons encore de fort beaux à nos neveux. Hérodote et Pline sont inimitables sur |ce point : — l'un a inventé des hommes sans tête, l'autre a vu des hommes à queue. Selon Fourier, l'homme parfait aura une trompe.
Laissons de côté la mythologie ; nojis devons à l'Écriture l'ixion et le griffon.
Voltaire n'a Jamais pu réussir à se représenter l'ixion, — dont la chair était défendue aux Hébreux. Mais les géologues modernes ont donné raison à la Bible... L'anoplotérium, le mammont, le diaothérium, toute la race des sauriens qui, selon Guvier, peuplaient, avant le déluge, la vallée même de Paris, valent bien, certes, les aimables créatures contestées à Dieu par Voltaire.
Ceci est le canard fossile, protégé par la science, et qui a encore un bel avenir. — Les vieux savants avaient été moins loin en nous léguant le célèbre
Homo diluvii testis, et les os gigantesques du roi Teutobocus. Mais qui égalera jamais Thistoire du poisson-évêque, poché dans la Baltique, qui fut présenté au pape et lui parla en latin?
Les navigateurs antérieurs au seizième siècle en ont rapporté bien d'autres, saiîs compter l'Eldorado, le poisson kraken, qu'on prenait pour une île flottante, le vaisseau-fantôme, le dragon de Rhodes et le serpent de mer, tel qu'il a été vu par M. Jacques Arago.
Que ce dernier, le roi des canards, nous serve de transition pour arriver aux temps modernes.
Il fut encore une époque où les journaux n'étaient pas inventés, quoiqu'on eût trouvé déjà la poudre et l'imprimerie. Alors le canard tenait lieu de journaux. La politique avait peu d'intérêt pour les habitants des villages et des campagnes; l'hydre de l'anarchie, le vaisseau de l'État, l'ouragan populaire, n'étaient pas encore capables d'émouvoir ces attentions ignorantes; elles se portaient plus agréablement sur des fictions moins académiques. — Leloup-garou, le moine-bourru, la bête du Gévaudan, tels étaient les sujets principaux que la gravure, la légende et la complainte se chargeaient d'immortaliser.
Ceci est du Louis XV; mais déjà le sieur Renaudot avait fondé la Gazette de France, et le sieur Visé le Mercure galant; — le canard allait avoir un domî"» cile fixe... le journalisme était créé l
Le premier canard répandu par les journaux a été la dent d'or. Un enfant était né avec une dent d'or ;
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le fait fut constaté, prouvé, étudié parles académies* on publia des mémoires pour et contre. — Plus tard il fut reconnu que la dent était seulement plaquée; mais personne ne voulut croire à cette explication.
Il y eut encore Taccouch^ment phénoménal d'une comtesi^ de Hollande, mère de trois cents enfants, qui furent tous baptisés.
Les journaux officiels s'augmentèrent peu pendant le dix-huitième siècle ; le Jou/rnal de Trévcmx, le Journal des Savants semèrent force canards scientifiques dans la société d'alors ; les Mémoires secrets de Collé et le Recueil de Bachaumont ne négligeaient pas non plus ce sous-genre intéressant.
La Révolution avait le culte du vrai. Le canard eût été dangereux à cette époque ; on le garda pour des temps meilleurs.
L'Empire en avait beaucoup connu (des canards) le long des temples de Kamac, sur les obélisques et généralement dans les pays étrangers.... La grande armée en rapportait quelquefois dans ses foyers, mais en admettait extrêmement peu dans ses lectures.
Il était donné à la Restauration de réinstaller le canard dans la publicité parisienne. — Le premier et le plus beau après ^SH fut la femme à la tète de mort.
Cette créature bizarre avait, du reste, un corps superbe et deux ou trois millions de dot. Les journaux donnaient son adresse, mais elle ne recevait pas. On se tuait à sa porte, on soupirait sous ses fenêtres, on attaquait en vers et en prose sa vertu et ses millions.
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Plusieurs devinrent sérieusement amoureux et la demandèrent sans dot, pour elle-même. — Un Anglais . i'enleva enfin et fut très-désappointé de trouver, au lieu d'une . tête de mort, une figure assez jolie, qui avait spéculé sur une réputation de laideur pour se faire trouver charmante. — illusion I
Qui ne se souvient encore de Tinvalide à la tite de bois?
Les journaux se multiplièrent.... le canard s'agrandit: le Constitutionnel, le Cowrrier et les Débats étaient encore bien petits cependant.
Mais dans l'intervalle des sessions, durant les longs mois de vacances politiques et judiciaires, ils sentirent le besoin de donner à la curiosité un aliment capable de soutenir l'abonnement compromis. Ce fut alors que l'on vit reparaître triomphalement le grand serpent de mer oublié depuis le moyen âge et les voyages de Marco Polo, — auquel on ne tarda pas à adjoindre la grande et véritable araignée de mer, qui tendait ses toiles aux vaisseaux, et dont un lieutenant portugais coupa vaillamment, à coups de hache, une patte monstrueuse qui fut rapportée à Lisbonne.
Ajoutez à cela une collection intéressante de centenaires et de bicentenaires, de veaux à deux têtes, d'accouchements bizarres et autres canetons des petits jours.
Quelques-uns avaient une teinte politique : tel était le bateau sous-marin destiné à tirer Napoléon de son lie; puis le soldat de l'Empire échappé de la Sibérie,
qui se mettait en marche généralement vers le mois de septembre.
D'autres avaient rapport aux arts ou à la science :. ainsi l'araignée dilettante, les pluies de têtards, un Anglais couvant des œufs de canard — par affection pour leur mère, — le crapaud trouvé dans un mur Mti depuis plusieurs siècles, et autres qui ont fait le charme de notre enfance constitutionnelle.
N'oublions pas que les journaux n'avaient alors qftedeux colonnes. Leur agrandissement fut marqué presque à la fois par les histoires de Clara Vandel , de Gaspard Hauser et du brigand Schubry.
On ne pouvait aller plus haut en fait d'intérêt sérieux : notez que jusqu'alors tout le monde croyait au canard, même celui qui l'écrivait.
Le premier qui inventa le canard ironique fut un ennemi des portiers. Il paraît avoir eu h se plaindre d'un de ces fonctionnaires. Sa vengeance tut atroce; 11 déposa la note suivante dans la boite d'un journal :
.« Un ébéniste du faubourg Saint-Antoine, en dé- » bitant un bloc d'acajou, a trouvé dans l'intérieur » un espace vide occupé par un serpent qui paraissait » engourdi et qu'on est parvenu à ranimer... Le ser- ^ pent et le tronc d'ac^ou sont visibles rue de la » Roquette, n^. . . . Le concierge de la maison se fera » un vrai plaisir de les montrer aux curieux. »
Cette mystification, renouvelée depuis sous d'autres formes, eut des suites terribles; le portier, atmri par l'insistance quotidienne des visiteurs et surtout
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de quelques Anglais , qui le soupçonnaient de leur cacher le serpent par un sentiment de haine nationale, finit, dit-on, par attenter à ses jours.
Nous avons successivement fait connaissance avec la négresse Cécily, rivale de mademoiselle Mars dans la comédie, la femme corsaire, la chute des rochers du Niagara, les habitants de la lune, la découverte, à Nérac, des bas-reliefs de Tétricus, roi des Gaules. Ces derniers, qui furent le sujet d'une foule de dissertations académiques, étalent, comme on le sait, l'ouvrage d'un vitrier gascon qui les avait enterrés et qui se fit connaître quand l'Institut se fût prononcé favorablement sur l'antiquité de ces morceaux.
Le canard fut souvent un moyen ministériel pour détourner l'attention d'une question compromettante ou d'un budget monstrueux.
Vous voyez que cela continue à tourner dans le cercle des mystifications. Sous ce rapport, la province sembla un instant détrôner Paris. Le Sémaphore de Marseille inventa les corsaires du Rhône. Ces forbans, venus de la Méditerranée, avaient pu remonter jusqu'à Beaucaire et avaient enlevé toutes les vierges de la ville pour le service du pacha de Négrepont.
C'était à l'époque des Orientales, Paris ftit épouvanté. Le ministre de l'intérieur écrivit à Nîmes; il réprimanda le préfet, qui écrivit à son tour au procureur du roi de Tarascon, lui demandant ce qu'il faisait en présence de tels événements. Ce dernier se
transporta sur les lieux en traversant le Rhône, apprit la fausseté de la nouvelle, et répondit que jamais corsaires n'avaient osé enlever des vierges à Beaucaîre, et même qu'on doutait qu'il y en eût. — Le préfet se h&ta de rassurer Paris, qui ne s'en tint pas plus en garde contre les nouvelles du Sémaphore.
C'est à Méry qu'il faut entendre raconter l'histoire du duel de Mascrédati et de BufB, deux illustres savants italiens, qui sont maintenant dans toutes les biographies, — et n'ont jamais existé, et celle de l'orpheline Juliah, qui, il y a quelques mois, tint Paris en haleine et l'univers en émoi I
Dans cet immense hoax méridional, toute une province fut complice de son journal favori. Les Marseillais de Paris s'entendaient pour nous mystifier, les autres écrivaient les lettres pour ajouter à notre anxiété.
On sait qu'il avait été constaté à Marseille, par un congrès de savants, que Juliah ne parlait aucune langue connue.
Mais voici où Paris reconquit sa supériorité :
« Vous dites , fut-il répondu aux descendants des » Phocéens, que Juliah ne parle aucune langue » connue à Marseille?... Mais peut-être est-ce sim- » plemerit qu'elle parle le français. »
Le Sémaphore n'a point répliqué.
Au fond, si quelquefois le canard naît dans la province, reconnaissons qu'il ne peut exister qu'à Paris; c'est de là qu'il part, c'est là qu'il revient sous une
forme nouvelle, après avoir fait le tour du monde. Mais ce qui est étrange, c'est que le canard, fruit de Taccouplement du paradoxe et de la fantaisie , finit toujours par se trouver vrai. — Schiller a écrit que Colomb ayant rêvé TAmérique, Dieu avait fait sortir des eaux cette terre nouvelle, afin que le génie ne fût point convaincu de mensonge ! — Tout génie à part, on peut dire que Thomme n'invente rien qui ne soit produit ou ne se produise dans un temps donné.
Un journal avait imaginé une petite fille qui portait inscrite autour de ses prunelles cette légende : « Napoléon, empereur. » Trois ans après, l'enfant était visible sur le boulevard : nous l'avons vue.
Gaspard Hauser et le brigand Schubry sont devenus réels à force d'avoir été inventés. — Les poètes anciens ont cru imaginer le dragon : M. Brongniart en a retrouvé les ossements à Montmartre, et l'appelle ptérodactyle. On croyait le dauphin fabuleux, des naturalistes italiens viennent d'en retrouver un squelette entier dans une gorge des Apennins. On a douté de la sirène antique : — peu de gens savent qu'il en existe tr/Rs, conservées sous verre , au musée royal de la Haye, sous le u? 449, et pêchées par les Hollandais dans les mers de Java.
Vous verrez qu'à force de percer la terre avec des outils-Mulot, l'on découvrira dans son intérieur la planète Nazor, éclairée d'un soleil souterrain, magnifique canard inventé au seizième siècle par Nicolas KUmius, dans son Iter subterraneum.
Après tout, cette planète Nazor existe sans doute, — - et doit être tout bonnement Tenfer... Mais Flammèche le sait mieux que nousl
Ceci est un canard suprême; il n'y a rien au delà.
GÉRARD DE NBRVAL.
UN BAUDISSART ÙE LA ROE RICHELIEU.
LEâ COMÉDIES qu'on PEITT VOIR GRATIS A PARIS.
Savoir vendre, pouvoir vendre, et vendre!
Le public ne se doute pas de tout ce que Paris doit de grandeurs à ces trois faces du même problème.
L'éclat de magasins aussi riches que les salons de la noblesse avant ^ 789 , la splendeur des cafés qui souvent efface, et très-facilement, celle du néo- Versailles, les poèmes des étalages détruits tous les soirs, reconstruits tous les matins ; Télégance et la grâce des jeunes gens en communication avec lesacheteuses, les piquantes physionomies et les toilettes des jeunes filles qui doivent attirer les acheteurs ; et enfin , récemment, les profondeurs*, les espaces immenses et le luxe babylonien des galeries où les marchands monopolisent les commerces en les spécialisant, tout ced n'est rien I... Il ne s'agit encore que de plaire à Torgane le plus avide et le plus blasé qui se soit déve-
loppé ehez rhomme depuis la société romaine, et dont l'exigence est devenue sans bornes, grÂce aux efforts de la civilisation la plus raffinée. Cet organe, c'est Vœil des Parisiens /...
Cet œil consomme des feux d'artifice de cent mille francs, des palais de deux kilomètres de longueur «ur soixante pieds de hauteur en verres multicolores, des féeries à quatre théâtres tous les soirs, des panoramas renaissants, des expositions continuelles, des mondes de douleurs , des univers de joie en promenade sur les boulevards ou errants par les rues ; des encyclopédies de guenilles au carnaval, vingt ouvrages illustrés par an , mille caricatures, dix mille vignettes, lithographies et gravures. Cet œil lampe pour quinze mille francs de gaz tous les soirs ; enfin , pour le satisfaire , la ville de Paris dépense annuellement quelques millions en points de vue et en plantations.
Et ceci n'est rien encore I... ce n'est que le côté matériel de la question. Oui, c'est, selon nous, peu de chose en comparaison des efforts de l'intelligence, des ruses, dignes de Molière, employées par les soixante mille commis et les quarante mille demoi* selles qui s'acharnent à la bourse des acheteurs , comme les milliers d'ablettes aux morceaux de pain qui flottent sur les eaux de la Seine.
Le Gaudissart surplace est au moins égal en capacités, en esprit, en raillerie, en philosophie, à l'illustre commis-voyageur devenu le type de sa tribu. Sorti de son magasin, de sa patrie, il est comme un
ballon sans son gaz ; il ne doit ses facultés qu'à son milieu de marchandises, comme Facteur n'est sublime que sur son théâtre. Quoique , relativement aux autres commis marchands de l'Europe, le commis français ait plus d'instruction qu'eux, qu'il puisse au besoin parler asphalte, bal Mabille, polka, littérature, livres illustrés, chemins de fer, politique, chambres et révolution, il est excessivement sot quand il quitte son tremplin, son aune , et ses grâces de commande; mms, là, sur la corde roide du comptoir, la parole aux lèvres, l'œil à la pratique , le châle à la main, il éclipse le grand Talleyrand; il a plus d'esprit que Désaugiers, il a plus de finesse que Cléopâtre, il vaut Monrose doublé de Molière. Chez lui, Talleyrand eût joué Gaudissart ; mais , dans son magasin, Gaudissart aurait joué Talleyrand. Expliquons ce paradoxe par un fait.
Deux jolies princesses babillaient aux côtés du prince, elles voulaient un bracelet. On attendait, de chez le plus célèbre bijoutier de Paris, un commis et des bracelets. Un Gaudissart arrive muni de trois bracelets, trois merveilles, entre lesquelles les deux princesses hésitent. Choisir I c'est l'éclair de l'intelligence. Hésitez- vous?... tout est dit, vous vous trompez. Le goût n'a pas deux inspirations. Enfin , après dix minutes , le prince est consulté; il voit les deux duchesses aux prises avec les mille facettes de l'incertitude entre les deux plus distingués de ces bijoux; car, de prime abord, il y en eut un d'écarté.
Le prince ne quitte pas sa lecture , il ne regarde pas les bracelets, il examine le commis.
— bsquel choisiriez-vous pour votre bonne amie 7 lui demande-t-il.
Le jeune homme montre un des deux bijoux.
— En ce cas, prenez l'autre, vous ferez le bonheur de deux femmes , dit le plus fin des diplomates modernes. •
Les deux jolies femmes sourient , et le commis se retire ravi du cadeau fait si délicatement à sa maîtresse par le prince.
Une femme descend de son brillant équipage , arrêté rue Richelieu devant un de ces somptueux maga* sins où Ton vend des chftles ; elle est accompagnée d'une autre femme. ( Les femmes sont .presque toujours deux pour ces sortes d'expéditions.) Elles se promènent souvent dans trois magasins avant de se décider; et, dans l'intervalle de l'un à l'autre, elles se moquent de la petite comédie que leur jouent les commis.
Examinons qui joue le mieux son personnage, ou< del'acheteuse ou du vendeur; qui des deux l'emporte dans ce petit vaudeville.
Quand il s'agit de peindre le plus grand fait du commerce parisien , la vente 1 on doit produire un type en y résumant la question. Or, en ceci, le chÀle ou la châtelaine de mille écus causeront plus d'émotions que la pièce de batiste, que la robe de trois cents ft*ancs. Mais, ô étrangers des deux mondes I si toute-
fois vous lisez cette physiologie de la facture , sachez que cette scène se joue dans les magasins de nouveautés pour du barége à deux francs ou pour de la mousseline peinte à quatre francs le mètre I *
Comment vousdéflerez-vous, madame la comtesse, de ce joli tout jeune homme, à la joue veloutée et colorée comme une pêche, aux yeux candides, vêtu presque aussi bien que votre... votre... cousin, et doué d'une voix douce comme la toison qu'il vous déplie ? Il y en a trois ou quatre ainsi.
L'un à Toeil noir, à la mine décidée, qui vous dit : — « Voilà I » d'un air impérial.
L'autre aux yeux bleus, aux formes timides, aux phrases soumises, et dont on dit : — Pauvre enfant! il n*est pas né pour le commerce!...
Celui-ci châtain clair, l'œil jaune et rieur, à la phrase plaisante, et doué d'une activité méridionale.
Celui-là rouge fauve , à barbe en éventail , roide comme un communiste, sévère, imposant, à cravate fatale, à discours brefs.
Ces différences espèces de commis, qui répondent aux principaux caractères de femme, sont les bras de leur maître, un gros bonhomme à figure épanouie , à front demi-chauve , à ventre de député ministériel , quelquefois décoré de la Légion d'honneur pour avoir maintenu la supériorité du métier français, offrant des lignes d'une rondeur satisfaisante, ayant femme, enfants, maison de campagne, son compte à la Banque. Ce personnage descend dans l'arène à la façon
du detM ex machina, quand J'intrigue trop embrouillée exige un dénoûment subit.
Ainsi les femmes sont environnées de bonhomie, de jeunesse, de gracieusetés, de sourires, de plaisanteries, de ce que Thumanité civilisée offre de plus simple, de plus décevant, le tout arrangé par nuances pour tous les goûts.
Un mot sur les effets naturels d'optique , d'architecture, de décor, un mot court, décisif, terrible.
Le livre où vous lisez cette page instructive se vend rue Richelieu, 76, en ce moment; car il se vendra plus tard dans toutes les librairies de l'univers. Cette élégante boutique, blanc et or, vêtue de velours rouge, est desservie, comme un temple, par deux jeunes élèves en relations, au jour de l'an, avec tout Paris. (Ahl ils ont des Eucologes, des Paroissiens, des Livres de messe et de mariage, de première Communion, des Mois de Marie, des Évangiles, des Imitations, des Quinzaines de Pâques d'une variété comparable à celle des roses, des dahlias, des œillets, des reines-marguerites de l'horticulture.) Eh bien I cette boutique bariolée d'images possédait une pièce en entre-sol où le jour vient en plein de la rue de Ménars, et vient, comme chez un peintre, franc, pur, net, toujours égal à lui-même.
Quel flâneur n'a pas admiré le Persan, ce roi d'Asie qui se carre à l'angle de la rue de la Bourse et de la rue de Richelieu, chargé de dire urbi et orbi : — Je règne plus tranquillement ici qu'à Lahore. Dans cinq
cents ans, cette sculpture au coin de deux rues pourrait, sans cette immortelle analyse, occuper les archéologues, faire écrire des volumes in-quarto avec figures, comme celui de M. Quatremère sur le Jupiter Olympien, et où Ton démontrerait que Napoléon a été un peu sophi dans quelque contrée d'Orient avant d'être empereur des Français.
Eh bien I ce riche magasin a fait le siège de ce pauvre petit entre-sol; et, à coups de billets de banque, il s'en est emparé. La Comédie Humaine, le Diable à Paris, ont cédé la place à la comédie des cachemires et au Diable des femmes. Le Persan a sacrifié quelques diamants de sa couronne pour obtenir cette lumière, ce jour. Ce rayon de soleil augmente la vente de cent pour cent, à cause de son influencesur le jeu des couleurs, il met en relief toutes les séductions des châles; c'est une lumière irrésistible, c'est un rayon d'or I
Sur ce fait, jugez de la mise en scène de tous les magasins de Paris I . ..
Revenons à ces jeunes gens, à ce quadragénaire décoré, reçu parle roi des Français à sa table, à ce premier commis à barbe rousse, à l'air autocratique ! Ces Gaudissarts émérîtes se sont mesurés avec mille caprices par semaine, ilconnaissent toutes les vibrations de la corde-cachemire dans le cœur des femmes. Quand une lorette, une dame respectable, une jeune mère de famille, une lionne, une duchesse, une bonne bourgeoise, une danseuse effrontée, une inno-
iU LE DIABLE A PARIS.
cente demoiselle, une trop innocente étrangère, se présentent , chacune d'elles est aussitôt analysée par ces sept ou huit hommes qui l'ont étudiée au moment où elle a sorti le bout de son nez ou de son pied hors de la voiture, où elle atnis la main sur le bec-de-canne de la boutique , et qui stationnent aux fenêtres, au comptoir, à la porte, à un angle, au milieu du magasin, en ayant Tair de penser aux joies d'un dimanche échevelé; en les examinant, on se demande môme : — A quoi peuvent-ils penser?
La bourse d'une femme, ses désirs, ses intentions, sa fantaisie , sont mieux fouillés alors en un moment que les douaniers ne fouillent une voiture suspecte à la frontière , en sept quarts d'heure. Ces intelligents gaillards, sérieux comme des pères nobles, ont tout vu : les détails de la mise, une visible empreinte de boue à la bottine, une passe arriérée, un ruban de chapeau sale ou mal choisi, la coupe ou la façon de la robe, le neuf des gants, la robe coupée par les intelligents ciseaux de madame Soynard , le bijou de Janisset, la babiole à la mode, enfin tout ce qui peut dans une femme, trahir sa qualité, sa fortune, son caractère. Frémissez! Jamais ce sanhédrin de Gaudissarts, présidé par le patron, ne se trompe. Puis, les idées de chacun sont transmises de l'un à l'autre avec une rapidité télégraphique par des regards, par des tics nerveux, des sourires, des mouvements de lèvres, que, les observant, vous diriez de l'éclairage soudain de la grande avenue des Champs-Elysées ,
OÙ le gaz vole de candélabre en candélabre comme cette idée allume les prunelles de commis en commis.
Et aussitôt, si c'est une Anglaise, le Gaudissart sombre, mystérieux et fatal, s'avance, comme un personnage romanesque de lord Byron.
Si c'est une bourgeoise, on lui détache le plus âgé des commis : il lui montre cent châles en un quart d'heure, il la grise de couleurs, de dessins; il lui déploie autant de châles que le milan décrit de tours sur un lapin ; et , au bout d'une demi-heure , étourdie et ne sachant que choisir, la digne bourgeoise, flattée dans toutes ses idées , s'en remet au commis , qui la place entre les deux marteaux de ce dilemme et les égales séductions de deux châles :
— Celui-ci, madame, est très-avantageux, il est vert-pomme, la couleur à la mode; mais la mode change, tandis que celui-ci (le noir ou le blanc, dont la vente est urgente), vous n'en verrez pas la fin, et il peut aller avec toutes les toilettes.
Ceci est Va & c du métier.
— Vous ne sauriez croire combien il faut d'éloquence dans cette chienne de partie, nous dit le premier Gaudissart de l'établissement où nous entrâmes rue Richelieu , et avec qui j'avais eu plus d'une rencontre, le dimanche, dans les parties fines. Tenez, vous êtes des artistes discrets , on peut vous parler des ruses de notre patron, qui, certainement, est l'homme le plus fort que j'aie vu. Je ne parle pas comme fabricant, .M. Fritot est le premier; mais.
il6 LE DIABLE A PARIS.
comme vendeur, il a inventé le ch&le-Séiim, un chdle impossible à vendre^ et que nous vendons toujours. Nous gardons dans une boite de bois de cèdre, très-simple, mais doublée de satin, un chÀie de cinq à six cents francs, un de ces ch&les envoyés par Sélim à l'empereur Napoléon. Ce chàle, c'est notre Garde impériale, on la fait avancer en désespoir de cause : il se vend et ne meurt pas.
£n ce moment , une Anglaise déboucha de sa voiture de louage et se montra dans le beau idéal de ce flegme particulier à l'Angleterre et à tous ses produits pi^étendus animés. Vous eussiez dit la statue du commandeur marchant par certains soubresauts d'une disgr&ce fabriquée à Londres dans toutes les familles avec un soin national.
— L'Anglaise, nous dit-il à l'oreille, est notre bataille de Waterloo. Nous avons des femmes qui nous glissent des mains comme des anguilles, on les rattrape sur l'escalier; des lorettes qui nous blaguent, on rit avec elles, et on les tient par le crédit; des étrangères indéchiffrables chez qui l'on porte plusieurs châles et avec lesquelles on s'entend en leur débitant des flatteries; mais l'Anglaise, c'est s'attaquer au bronze de la statue de Louis XIV... Ces fenmies-là se font une occupation, un plaisir de marchander. ..Elles nous font poser, quoil...
Le commis romanesque s'était avancé.
— Madame souhaite-t-elle un chàle des Indes ou de France? dans les hauts prix, ou. ..
— Je verrai (véraie).
— Quelle somme madame y consacre-t-elle?
— Je verrai (véraie).
Eq se retournant pour prendre les châles et les étaler sur un porte-manteau, le commis jeta sur ses collègues un regard significatif (Quelle sciel) accompagné d'un imperceptible mouvement d'épaules.
— Voici nos plus belles qualités en rouge des Indes, en bleu y en jaune orange , tous sont de di\ mille francs. .. Voici ceux de cinq mille et ceux de trois mille.
L'Anglaise, d'une indifférence morne, lorgna d'abord tout autour d'elle avant de lorgner les trois exhibitions, sans donner signe d'approbation ou d'improbation.
— Avez-vous d'autre? demanda-t-elle (havai-vod'hôte).
— Oui, madame; mais madame n'est peut-être pas bien décidée à prendre un châle ?
— Ohl (hdu) très-décidée (trei-deycidai).
— Et le commis alla chercher des châles d'un prix inférieur; mais il les étala solenneUement, comme des choses dont on semble dire ainsi : — Attention à ces magnificences !
— Ceux-ci sont beaucoup plus chers, dit-il, ils n'ont pas été portés, ils sont venus par courriers et sont achetés directement aux fabricants de Lahore.
— Oh I je comprends, dit-elle, ils me conviennent beaucoup mieux.
Le commis resta sérieux, malgré son irritation in-
térieure qui nous gagnait. L'Anglaise, toujours froide comme du cresson, semblait heureuse de son flegme.
— Quel prix? dit-elle en montrant un châle bleu céleste couvert d'oiseaux nichés dans des pagodes.
— Sept mille francs.
Elle le prit, s'en enveloppa, se regarda dans la jglace , et dit en le rendant :
— Non, je n'aime pas.
Un grand quart d'heure se passa dans des essais infructueux.
— Nous n'avons plus rien, madame, dit le commis en regardant son patron.
— Madame est difficile comme toutes les personnes dégoût, dit le chef de l'établissement en s'avançant avec ces grâces boutiquières où le prétentieux et le patelin se mélangent agréablement.
L'Anglaise prit son lorgnon et toisa le fabricant de la tête aux pieds, sans vouloû" comprendre que cet homme était éligible et dînait aux Tuileries.
— Il ne me reste qu'un seul châle, mais je ne le montre jamais , repfit-il , personne ne l'a trouvé de son goût ; il est très-bizarre, et, ce matin, je me proposais de le donner à ma femme; nous l'avons depuis 4805 , il vient de l'impératrice Joséphine.
— Voyons, monsieur.
-^ Allez le chercher ! dit le patron à un commis, il est chez moi...
-:- Je serais beaucoup (bocop), très-satisfaite de le voir, répondit l'Anglaise.
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Cette réponse fut comme ua triomphe , car cette femme splénique paraissait sur le point de s'en aller. Elle faisait semblant de ne plus nous voir, quoiqu'elle nous regardât avec hypocrisie, en abritant sa prunelle par la monture de son lorgnon.
— Il a coûté soixante mille francs en ^Turquie , madame.
— Ohl {Hdu.)
— C'est un des sept châles envoyés par Sélim , avant sa catastrophe, à Tempereur Napoléon. L'impératrice Joséphine, une créole, comme milady le sait, très-capricieuse, le céda contre un de ceux apportés par l'ambassadeur turc et que mon prédécesseur avait achetés. .. Je n'en ai jamais trouvé le prix; car, en France , nos femmes ne sont pas assez riches ; ce n'est pas comme en Angleterre.. . il vaut sept mille francs, qui, certes, en représentent quatorze ou quinze par les intérêts composés...
— Composé de quoi? dit l'Anglaise. (Konppô$ai dé quod ?)
— Voici, madame.
Et le patron , en prenant des précaution!^ que les démonstrateurs du Green welt de Dresde eussent admirées, ouvrit avec une clef minime une boîte carrée en bois de cèdre dont la forme et la simplicité firent une profonde impression sur l'Anglaise. De cette boîte , doublée en satin noir , il sortit un chàle d'environ quinze cents francs, d'un jaune d'or, à dessins
noirs, dont Téclat n'était surpassé que par la bizarrerie des inventions jndiennes.
— Splendid ! dit l'Anglaise, il est vraiment beau... Voilà mon idéal (idéol) de chÂle, it is véry,..
Le reste fut perdu dans la pose de madone qu'elle prit pour montrer ses yeux sans chaleur qu'elle croyait beaux.
— L'empereur Napoléon l'aimait beaucoup. ..
— Bocop, répéta-t-elle.
Elle prit le châle, le drapa sur elle, s'examina. Le patron reprit le châle , vint au jour le chiffonner, le mania, le fit reluire; il en joua comme Listz joue du piano.
— C'est very fine, beautiful sweetf dit l'Anglaise de l'air le plus tranquille.
Nous échangeâmes tous des regards de plaisir qui signifiaient : « Le châle est vendu. »
— Eh bieni madame? demanda le négociant en voyant l'Anglaise absorbée dans une sorte de contemplation inflnimen^trop prolongée.
— Décidément, dit-elle, j'aime mieux une «dteure!
Un même soubresaut anima les commis silencieux et attentifs, comme si quelque fluide électrique les eût touchés.
— J'en ai une bien belle, madame, répondit tranquillement le patron; elle me vient d'une princesse russe, la princesse de Narzicoff, qui me l'a laissée en payement de fournitures; si madame voulait la
voir, elle en serait émerveillée; elle est neuve, elle n'a pas roulé, il n'y en a pas dépareille à Paris.
La stupéfaction des commis fut contenue par leur profonde admiration.
— Je veux bien, répondit-elle.
— Que madame garde sur elle le châle, dit le négociant, elle en verra l'effet en voiture.
Le négociant alla prendre ses gants et son chapeau.
— Comment cela va-t-il finir?... dit le premier commis en voyant son patron offrant sa main à l'Anglaise et s'en allant avec elle dans la calèche de louage.
Ceci, pour nous, eut l'attrait d'une fin de roman, outre l'intérêt particulier de toutes les luttes, même minimes, entre l'Angleterre et la France. Vingt minutes après, le patron revint.
— Allez hôtel Lawson, voici la carte : Mistress Noswell. Portez la facture que je vais vous donner, il y a six mille francs à recevoir.
— Et comment avez-vous fait? dis-je en saluant le roi de la facture.
— Ehl monsieur, j'ai reconnu cette nature de femme excentrique, elle aime à être remarquée. Quand elle a vu que tout le monde regardait son chàle, elle m'a dit : — Décidément, gardez votre voiture, monsieur, je prends le châle. Pendant que monsieur, ditil en montrant le commis romanesque, lui dépliait des châles, j'examinais ma femme, elle vous lorgnait pour savoir quelle idée vous aviez d'elle ; elle s'occu-
i32 LE DIABLE À PARIS.
pait beaucoup plus de vous que des châles. Les Anglaises ont UQ dégoût particulier, car on ne peut pas dire un goût, elles ne savent ce qu'elles veulent, et se déterminent à prendre une chose marchandée plutôt par une circonstance fortuite que par vouloir. J'ai reconnu une de ces femmes ennuyées de leurs maris , de leurs marmots, vertueuses à regret, quêtant des émotions, et toujours posées en saules pleureurs. . .
Voilà littéralement ce que nous dit le chef de Fétahlissement, et ce qui nous autorise à soutenir que, dans un négociant de tout autre pays, iln'y a qu'un négociant, tandis qu'en France, et surtout à Paris, il y a un homme sorti d'un collège royal, instrm't, aimant ou les arts, ou la pèche, ou le théâtre , ou dévoré du désir d'être le successeur «de M. Cunin- Gridaine, ou colonel de la garde nationale, ou mem^ bre du conseil général de la Seine , ou juge au tribunal de commerce.
— Monsieur Adolphe, dit la femme du fabricant à son petit commis Uond , allez commander une boite de cèdre chez le tabletier.
— ^Et, dit le commit en nous reconduisant, nous allons vohr lequel de nos vieux châles peut jouer le rtUedacbàle^Sélim.