CE QUE C EST QU UN LION A PARIS PRÉ FACE
Le nom de lion, appliqué à une partie de la jeunesse française, s'est tellement vulgarisé, que je crois inutile d'entrer dans de longues explications pour le faire adopter à mes lecteurs comme signifiant autre chose que l'hôte terrible des forets, ou l'esclave obéissant de M. Van Amburgh.
Mais quelle est cette autre chose? On en a bien en général une idée vague et qui suffit à la conversation; on sait que la race à laquelle le lion appartient a toujours vécu en France sous divers noms; ainsi le lion s'esl appelé autrefois raffiné, muguet, homme à bonnes fortunes, roué; plus tard, muscadin, incroyable, merveilleux:, et dernièrement enfin, dandy et fasbionable; aujourd'hui c'est lion qu'on le nomme.
Pourquoi ?
Est-ce parce qu'il est le roi de celte parcelle de la société qu'on appelle le monde? Est-ce parce qu'il prend les quatre parts de la proie que d'autres l'ont aidé à saisir?
Je ne puis vous le dire; mais je vais tâcher de vous esquisser sa physionomie, et puis vous devinerez, si vous pouvez.
Le lion est en général un beau garçon qui a passé de l'état d'enfant à l'état d'homme, la prétention d'être un jeune homme étant abandonnée depuis longtemps aux hommes de quarante à cinquante ans ; car, de nos jours, l'état de jeune homme est presque aussi méprisé que celui de vieillard.
Or le lion, n'ayant jamais ete jeune homme, n'a presque jamais fait aucune des sottises jeunes qui partent du cœur, quoiqu'il aime le jeu, les femmes et le vin, comme disent les refrains du temps de l'Empire» lo5-.43 463
une îles choses que le lion méprise le plus. .Mais cet amour n'est pas de L'amour, car ce n'est pas pour eux que ces messieurs ont ces trois passions, auxquelles ils joignent, quand ils le peuvent, celle des chevaux.
La véritable passion est, de sa nature, personnelle, cachée, discrète; la leur, au contraire, est toute d'apparat et de luxe. Ils possèdent leur maîtresse au même titre que leur voiture, pour en éclabousser les passants, et ils dînent aux fenêtres du café de Paris parce que c'est l'endroit le plus apparent de la capitale; en effet, ils n'ont pas la prétention de boire, mais de vider un grand nombre de bouteilles, ce qui est bien différent.
Les lions sont donc eu général fort ignorants de l'amour, de ses folies les plus passionnées, de ses bonheurs les plus délicats, de ses espérances insensées, de ses craintes frivoles, et surtout de toutes ses charmantes niaiseries. En revanche, ils ont le droit acquis (acquis est bien dit) de tutoyer la majorité des chœurs dansants ou chantants de l'Opéra.
Du reste, ils ont cela de commun avec la jeune noblesse d'il y a soixante ans, qu'ils ont un pied dans la meilleure compagnie de Paris et un pied dans la plus mauvaise; mais ils en diffèrent en ce que les grandes dames d'aujourd'hui ne les disputent plus comme autrefois aux filles entretenues, et les abandonnent aux intrigues des coulisses. Aussi, lorsqu'il s'est rencontré par hasard dans le théâtre même quelque femme qui a eu besoin d'être aimée pour se perdre, s'est-elle donnée à un pauvre garçon amoureux qu'ils avaient flétri d'avance de l'épithète de bourgeois.
Ceci dit, nous pouvons commencer notre histoire.
C'était il y a quelques jours, à l'heure de midi; un lion de la plus belle encolure descendit de sa voiture et entra au café de Paris. Son entrée excita un très-vif étonnement pour deux raisons majeures : la première, c'est qu'il était habillé; la seconde, c'est qu'il demanda son déjeuner comme un homme qui est pressé et qui a quelque chose à faire.
Un de ses amis le regarda attentivement de l'œil sur lequel il ne mit pas son lorgnon, et lui dit :
« Où diable allez-vous comme ça, Sterny ?
— Je vais à un mariage.
— Qui donc se marie? » dit l'interrogateur.
Et tout aussitôt une demi-douzaine de têtes se levèrent; on échangea des regards, on chercha au plafond, et chacun répéta en soi-même la question :
« Qui donc se marie ? »
Sterny vit cette pantomime, et se hâta d'y répondre d'un ton indifférent en disant :
» Personne, messieurs, personne; c'est une affaire particulière.
— Et à quelle heure en serez-vous débarrassé ?
— Je n'en sais rien; mais je m'esquiverai immédiatement après l'église, quand je ne serai pins nécessaire.
— Vous êtes donc nécessaire ?
— Je suis témoin du futur.
— Témoin du futur ? répéta-t-on de tous côtés.
— Oui, reprit Sterny qui voyait l'étonnement. se peindre sur tous les visages; oui. témoin du tilleul de mon père. Il m'a écrit à ce sujet une lettre qui ne me permettait pas de refuser à ce brave garçon un plaisir qu'il considère comme un grand honneur. Voilà tout ce dont il s'agit; et maintenant, ajouta Sterny en se levant, achevez de déjeuner en paix. A ce soir ! »
Comme il sortait, l'un de ses amis lui cria : « Où se fait-il, ton mariage?
— Ma foi, je n'en sais rien. Le rendez-vous est chez la future... rue Saint-Martin, à midi; il est midi un quart... Adieu! »
Il partit, et quoique cet événement fût d'une très-mince importance, il n'en fut pas moins le texte dune assez grande conversation.
« Le vieux marquis de Sterny, dit un fils de potier enrichi qui professait un grand respect pour les traditions héréditaires, le vieuv marquis de Sterny a gardé un peu des habitudes de patronage de l'ancienne noblesse; donc ce qui arrive à Sterny serait une chose d'assez bon goût à faire; mais malgré son grand nom il n'y entend rien, et au lieu d'être bon et affectueux pour ces pauvres gens, il va leur porter un air ennuyé ou moqueur, et pourtant...
— Pourtant, dit un ex-beau de quarante ans. à qui l'on contestait le titre de lion, élégant, fort gros et très-laid, espèce de pédicure opulent, qui appelait toutes les femmes la petite...; pourtant cela pourrait être amusant; il y a de très-jolies femmes parmi tout ça.
— Jolies, oui, s'écria un vrai lion, existence inconnue, dont la spécialité avait un certain côté artistique qui consistait à protéger la fantaisie de l'art; jolies, oui, mais ce sont des bourgeoises.
— Ah ! messieurs, reprit le lils du potier, l'ancienne noblesse faisait cas des bourgeoises.
— Pardieu ! reprit le lion artiste, les bourgeoises d'autrefois, ça se conçoit. Des jeunes lilles qui ne savaient rien de rien; des femmes qui n'en savaient guère plus, enfermées dans la pratique des pieux devoirs de la famille; pour qui les plaisirs du monde, les arts, la littérature étaient d'un domaine où elles ne pouvaient aspirer; qui regardaient un homme de cour comme le serpent tentateur de la Genèse. Pénétrer dans cette vie, y jeter l'amour, le désordre, jouer avec cette ignorance de toutes choses, l'étonner comme on fait à un enfant avec des contes de fées, cela pouvait être fort amusant, et je comprends parfaitement la p;ission du maréchal de Richelieu pour madame Michelin. Mais les bourgeoises d'aujourd'hui, douées pour la plupart d'une moitié d'éducation fausse, dont elles se servent avec une imperturbable impertinence pour ne s'étonner de rien; (h>> virtuoses qui jouent les sonates de Steibelt et qui décident entre Rossini et Meyerbeer en faveur du Postillon de Longjumeau, de> bas-bleus qui lisent madame Sand comme étude, et qui dévorent M. Paul de Kock avec bonheur; des artistes qui se font peindre par M. Dubtilïe et qui enluminent des lithographies ; (]q> femmes enfin qui ont des opinions sur l'assiette de l'impôt et sur l'immortalité de l'âme! c'est ignoble, et je comprends tout l'ennui de Sterny. Elles vont le regarder comme une bète curieuse, et Dieu sait si elles ne le mesureront pas à l'aune de quelque beau courtaud de boutique qui aura fait douze couplets pour le mariage, qui découpera à table, qui chantera au dessert, qui dansera toute la nuit et qui sera proclame l'homme le plus aimable de la société. »
Là-dessus le lion alluma son cigare, alla s'asseoir sur une chaise, en mit une sous chacune (U' ses jambes et regarda passer le boulevard. Tous les autres lions s'empressèrent de se livrer à des occupations de cette importance, et il ne fut plus question de Léonce Sterny.
Cependant celui-ci était arrivé à la rue Saint-Martin. Ge jour-là notre lion n'avail aucun rendez-vous; il n'v avait ni courses, ni bois, et il ne
volait à aucun plaisir les deux heures qu'il allait consacrer à Prosper Gobillou, le filleul de son père. Il se sérail ennuyé ailleurs, il venait s'ennuyer là; il ne mettait donc aucune importance à ce qu'il faisait, et entra chez M. Laloine, plumassier, sans parti pris d'avance d'être d'une façon ou de l'autre : c'est une commission qu'il Taisait. Il arriva à point : on n'attendait plus que lui. Il s'en aperçut sans qu'on le lui montrât le moins du monde, et se crut dispensé de s'excuser. On lui présenta la mariée qui n'osa pas le regarder, puis les parents, et vit que les jeunes gens se poussaient du coude pour se le montrer lorsqu'il saluait ou parlait. 11 chercha des yeux quelqu'un à qui s'accrocher, et ne vit aucun homme dans la conversation duquel il pût se mettre à l'abri de cette curiosité. Sterny se retira dans un coin, tandis que la famille se donnait mille soins pour organiser le départ, lorsque entra tout à coup une grande jeune tille qui s'écria :
« Quand je vous disais que j'aurais changé de robe avant que votre marquis ne soit arrivé!
— Lise!... » dit sévèrement M. Laloine, tandis que tout le monde demeurait dans la stupéfaction de cette incartade.
Le regard de M. Laloine dirigé vers Léonce montra à sa fille quelle grosse inconvenance elle venait de commettre, et celle-ci rougit comme le beau lion n'avait jamais vu rougir.
« Pardon, papa, je ne savais pas... dit-elle en baissant la tète, tandis que M. Laloine s'approchant de Slerny, lui dit avec un air paternel :
— C'est une enfant qui n'a pas encore seize ans et qui ne sait pas encore se tenir. »
Sterny regarda cette enfant qui était belle comme un ange. « C'est votre fille aussi? dit Léonce.
— Oui, monsieur le marquis, une enfant gâtée, qu'une affreuse maladie du cœur a failli nous enlever, et qu'il faut ménager encore. C'est pour cela que je ne l'ai pas grondée.
— Eh bien, veuillez me présenter à elle et m'excuser de mon inexactitude.
— Ça n'en vaut pas la peine, repartit M. Laloine. ne faites pas attention à cette morveuse. »
Alais Sterny n'était point de eet avis; jamais ii n'avait vu rien de plus charmant que cette fille si belle. Pendant que s;i mère la grondait doucement, et semblait lui recommander d'être bien raisonnable, elle
avait jeté no regard furtif sur le lion, regard inquisiteur et peu bienveillant . et elle avait conclu le sermon de sa mère par un petit geste d' impatience voulant dire clairement :
(t J'étais sure (pie ce serait un trouble-fête ! »
Cependant 00 partit pour la mairie et l'on mit Léonce dans la voiture de la mariée avec M "" Laloine et un des témoins de celte famille. Heureusement <pie le trajet n'était pas long; car ces quatre personnes étaient fort embarrassées, et le collègue de Léonce ne trouva rien de mieux (pie de lui dire :
« Que pensez-vous, monsieur, de la question des sucres.» »
Sterny n'en avait aucune idée, mais il répondit froidement :
(( Monsieur, je suis pour les colonies.
— Je comprends, dit amèrement le témoin; le progrès de l'industrie nationale vous fait peur. Mais enfin le gouvernement veut tout ruiner en France, c'est un parti pris. »
Et la-dessus le monsieur entama la question, qui dura jusqu'à la mairie sans qu'il fût besoin que personne prit la parole.
Léonce ne pensait déjà plus à la belle Lise, et commençait à trouver la tâche fatigante. On arriva, et comme Léonce venait de descendre de voiture, il aperçut Lise qui. le visage rayonnant, venait de sauter de la sienne. Il se passa en ce moment une espèce de .petit embarras qui fut peut-être la cause première de toute celte histoire. Lise donnait le bras à un grand jeune homme décoré du nom de garçon d'honneur et qui touchait à Sterin . Lise, appelée par une autre jeune fille venant derrière elle, se retourna pour rétablir une fleur dérangée dans sa coiffure, tandis que le garçon d'honneur restait immobile tenant son bras ouvert en cerceau pour recevoir le beau bras de la jeune Lise. Mais au moment ou elle achevait son ollice. une voix appela le jeune homme en tète du cortège. Il s'éloigna, tandis que Lise passa son bras dans celui qu'elle rencontra a sa portée, et qui se trouva être celui du beau lion : alors elle se retourna vivement en disant :
« Allons, dépêchons-nous! »
A l'aspect du visage de Sterny. elle poussa un petit cri et voulut se retirer; mais Léonce serra le bras, retint la main, et dit en souriant:
« Puisque le hasard me le donne, je veux en profiter.
— Pardon, monsieur, répondit Lise, mais je suis demoiselle d' honneur; je in' peux pas, 31. Tiiiot se fâcherait.
— Oui ca, M. Tirlot ?
— Eli bien ! le garçon d'honneur, c'est un droit...
— C'est un droit que je lui disputerai en champ ctos* » dit le jeune lion, qui s'imaginait dire la chose du monde la plus insignifiante.
Lise le regarda de tous ses yeux, et répondit d'une voix émue :
« Si c'est comme ça, monsieur, venez, je lui dirai que c'est moi qui lai voulu. »
Cette phrase et l'émotion avec laquelle elle fut prononcée prouvèrent à Léonce que Lise avait pris le champ clos au sérieux, et qu'elle était persuadée que le marquis eût tué le garçon d'honneur s'il s'était permis de faire une observation. Cependant tout le monde était entré dans la salle municipale, Léonce et Lise entrèrent les derniers, et la jeune fille se hâta de dire :
« C'est M. Tirlot qui m'a laissée 'là sur le trottoir, et sans M. le marquis, à qui j'ai été forcée de demander son bras, je n'aurais pas eu de cavalier. »
Le mot cavalier désenchanta un peu Léonce; mais le maire n'était pas arrivé, et, faute de mieux, il s'assit à côté de mademoiselle Lise. II ne sut d'abord que lui dire, et évidemment il la gênait beaucoup par sa présence.
Léonce voulut faire le bonhomme, et dit en souriant doucement :
« Voilà un jour qui fait battre le cœur aux jeunes tilles... »
Lise ne répondit pas.
« C'est un grand jour... »
Même silence.
« Et qui arrivera sans doute bientôt pour vous?
— Ah! que ce maire est ennuyeux! » dit Lise, il se fait toujours attendre.
Léonce comprit qu'il réussissait peu; mais, assis qu'il était près de cette belle enfant, il admirait avec tant de plaisir la pureté merveilleuse de son profil, la grâce de ce cou flexible si doucement courbé; et puis il sentait pour la première fois arriver jusqu'à lui cette fraîcheur de vie bien plus suave que l'atmosphère parfumée d'une belle dame. Il ne se découragea pas, et saisissant au vol les mots de Lise, il reprit de sa voix la plus caressante :
« Vous parlez bien légèrement d'un si grave magistrat !
— Qui ça? dit Lise. .M. le maire, est-ce que c'est un magistrat? » On a beau faire des constitutions très-admirables, quand le temps
ne les a pas sanctionnées, elles n'entrent pas dans les sentiments de la
masse. Que le maire soit le consécrateur légal et unique du mariage, la loi le veut ainsi; mais l'acte auquel il préside, quelque grave, quelque indissoluble qu'il soit, n'est aux yeux du peuple qu'un contrat qui sent le papier timbré; la vraie cérémonie du mariage, celle où il y a préoccupation, respect, prière, ne s'accomplit qu'à l'église. Sterny était un peu de cet avis; il comprit parfaitement l'exclamation de Lise, et lui répondit pour la faire parler :
u Certainement c'est un magistrat, car c'est lui qui véritablement va marier votre sœur ; le mariage à l'église n'est qu'une formalité. »
A ce mot, Lise leva un regard effrayé sur Léonce et se recula doucement de lui, puis elle baissa les veux et répondit :
<c Je sais, monsieur, qu'il y a des hommes qui pensent ainsi, mais je ne serai jamais la femme d'un homme qui ne s'engagera pas à moi devant Dieu.
— Ah! se dit Léonce, la petite est dévote. Mais elle est si belle !... encore un essai.
— Et ce serment, dit-il, ne vous engage pas à grand'chose, car celui qui vous obtiendra jamais fera tout ce que vous voudrez.
— Je l'espère bien, dit Lise d'un ton mutin.
— Ah ! reprit Léonce, vous êtes despote.
— Oh oui ! fit-elle en reprenant toute sa jeune insouciance.
— Mais savez-vous que c'est mal ? lui dit Léonce.
— Qu'est-ce que cela vous fait ? repli qua-t-elle en lui liant au nez ; ce n'est pas vous qui en aurez à souffrir.
— Cela ne m'empêche pas de plaindre celui que vous tyranniserez un jour, repartit Léonce en riant aussi.
— Mais je crois qu'il ne s'en plaindra pas, ça me suffît.
— Vous l'a-t-il déjà dit ?
— Non, mais j'en suis sûre.
— Il vous aime donc bien ?
— Qui ça ? dit Lise d'un air tout étonné.
— Mais ce futur époux , ce futur esclave, qui sera si heureux de sa chaîne.
— Est-ce que je le connais ?
— Mais vous disiez que vous étiez sûre...
— Ah ! dit Lise, je suis sûre que je l'aimerai bien, monsieur; je suis sûre qu'il sera un honnête homme, et comme je serai une honnête femme* j'espère qu'il sera heureux. »
Ceci fut dil d'un ton si sincère et si vrai, que Léonce crut à la foi de celte jeune fille, et lui dit avec conviction : « Vous avez raison, il le sera.
— Ah ! fit Lise en se levant, voilà votre magistrat. » Le maire entra, et la cérémonie commença.
Le maire lut aux futurs conjoints les articles du code qui pourvoient à leur bonne intelligence; ils jurèrent de s'y soumettre, déclarèrent s'accepter l'un l'autre, et on passa dans le bureau particulier où se donnent les signatures.
Signer un registre semble une action bien aisée, et cependant il arriva que ce fut un petit événement où Léonce se fit remarquer par Lise, et toujours d'une façon peu avantageuse. Quand les deux époux et leurs ascendants eurent signé, ce fut le tour des témoins; Léonce fit comme les autres, et sa surprise fut grande, en passant la plume à celui qui lui succédait, de voir Lise qui secouait la tête avec une petite moue de mécontentement.
Est-ce parce qu'il avait signé le marquis de Sterny? mais l'omission de son titre lui eût paru peu obligeante pour Prosper Gobillou, qui se targuait d'avoir un marquis pour témoin. Est-ce qu'il avait signé avant son tour, ou pris plus de place qu'il ne fallait?
Sterny restait tout intrigué, lui qui se croyait tout le savoir-vivre d'un homme du monde, d'exciter le mécontentement d'une petite fille de boutique, et il voulait savoir en quoi il avait failli à ses yeux. Cela lui semblait amusant. Pour cela il demeura debout près du bureau, en regardant tantôt Lise, tantôt ceux qui signaient après lui, et qui lui semblaient faire absolument comme il avait fait, sans que la jeune fille le trouvât mauvais; mais lorsque ce fut le tour de Lise de signer, elle lui fit comprendre combien il avait été inconvenant. En effet, lorsque le commis lui présenta la plume, elle s'arrêta, en disant d'une voix tant soit peu moqueuse :
a Pardon, que j'ôte mon gant. »
Et le gant ôté, elle signa avec la main la plus fine et la plus blanche...
Léonce comprit; il avait signé la main gantée. Signer un acte de
mariage avec un gant ! est-ce qu'on prête serment devant la justice avec un gant ? Léonce y pensa et se dit :
« Ces gens-là oni de certaines délicatesses de bon goût. Que fait un ganf de plus ou de inoins à la sainteté d'un serment ou à la signature
d'un acte? Rien sans doute. Et cependant il semble qu'il y ait plus de sincérité dans cette main nue qui se lève devant Dieu, ou qui appose le seing d'un homme en témoignage de la vérité. C'est un de ces imperceptibles sentiments dont on ne peut se rendre un compte exact, et qui existent cependant. »
Léonce y réfléchissait encore, lorsqu'on se mit en ordre pour sortir. M. Tirlot. garçon d'honneur, .et par conséquent grand maître des cérémonies, était descendu pour faire avancer les voitures; Léonce crut doncpouvoir otTrir de nouveau son bras à Lise. Elle le prit d'un air peu charmé, mais sans faire attention qu'elle avait oublié de remettre son gant ; et voilà Léonce qui marche à côté d'elle, la tête baissée, les veux attaches sur cette main charmante doucement appuyée sur son bras.
Au premier aspect, Lise lui avait semblé une belle jeune tille; mais tout en lui accordant déprime abord une beauté éblouissante de jeunesse et de fraîcheur, il n'avait pas pensé qu'elle possédât tous ces détails de grâce privilégiée, par lesquels les femmes du inonde se vengent d'être pâles, maigres et fanées : il considérait cette main si soyeuse et si effilée, comme une rareté précieuse, égarée parmi des Auvergnats, et peu à peu ses yeux s'arrêtèrent sur un anneau passé à l'index, et portant une petite plaque en or. Sur cette plaque était gravée en caractères imperceptibles une devise (pie Léonce s'obstinait à vouloir déchiffrer. Il y mettait une tell»' attention, qu'il ne s'aperçut pas qu'ils étaient arrivés, et que l'on montait en voiture. Il sembla (pie Lise ne tùt pas absorbée dans une si profonde contemplation ; car ces jolis petits doigts que Léonce admirait >i assidûment s'agitèrent d'impatience, et finirent par battre sur le bras de Léonce un trille infiniment prolonge
A ce moment Léonce regarda Lise; au mouvement qu'il fit pour relever s;i tète, elle le regarda, mais d'un air si moqueur, que Sterny ne voulut pas être en reste, et lui dit :
< II paraît que mademoiselle est grande musicienne ?
— El pourquoi ça? fit Lise avec une petite mine de dédain.
— C'est (pie vous venez de jouer sur mon bras un galop ravissant. » Lise rougit, mais cette fois, avec un embarras pénible, elle retira
brusquement son bras nu du bras de Leone»:, et, ne sachant plus ce qu'elle faisait ni ee qu'elle disait, elle balbutia à demi -voix : « Oh ! pardon, monsieur, j'ai oublie de mettre mon gant.
— Comme moi, j'<?i oublié de l'ôter. repartit Sterny. Vous voyez que tout le monde peut se tromper. »
Lise ne trouva rien à répondre; le marchepied d'une voiture était baissé devant elle, elle y monta rapidement, si rapidement, que Léonce put voir le pied le plus étroit, le plus cambré, s' attachant gracieusement h la cheville la plus mignonne. Sterny eut envie de se placer près d'elle. mais il eut le bon esprit de ne pas le faire. Sans s'en apercevoir, Lise était montée dans la voiture de Léonce; il se relira en disant vivement au valet de pied :
<i Fermez et suivez les autres voitures. » et il s'élança tout aussitôt dans un remise oii se trouvait Mme Laloine.
<■ Eh bien ! s'écria la mère, et Lise, qu'en avez-vous fait ?
— Je l'ai mise en voiture.
— Avec qui ? demanda la prudente mère.
— Hélas ! toute seule, madame.
— Comment toute seule ?...
— Oui, madame, elle a monté sans s'en apercevoir, je crois, dans ma voiture.
— Ah! fit M'"* Laloine; je ne sais pas ce qu'elle a; elle est tout ahurie depuis ce matin.
— C'est mon coupé, ajouta moJestement Léonce; il n'y a que deux places et je n'ai pas osé... »
Mme Laloine remercia Léonce de sa retenue par un salut silencieux et solennel, et ajouta :
« Elle va bien s'ennuyer toute seule. »
Léonce eut une idée secrète qu'elle ne s'ennuierait pas.
En effet. Lise fut d'abord étonnée de se trouver seule, mais elle en profita pour se remettre de l'embarras où l'avaient jetée les paroles de Léonce; et, répondant aux réflexions qu'elle faisait comme aux observations qu'on lui adressait, elle secoua sa jolie tête en se disant :
« Eli bah ! qu'est-ce que ça me fait ? »
Cela dit, elle se mit à examiner ce spleodide carrosse tout doublé de satin, tout orné de glands de soie et dont le balancement était si sourd et si doux. Elle s'assit d'un côté et de l'autre pour sentir la molle flexibilité des coussins, leva à moitié une glace pour en admirer l'épaisseur, cl se mit à sourire d'aise de se trouver là.
Alors elle se rappela qu'ainsi devaient être faites les belles voitures de ces grandes dames qu'elle voyait courir dans les Champs-Elysées; et sans penser qu'elle pouvait en occuper une aussi bien que la plus noble d'entre elles, elle se laissa aller à imiter le nonchalant abandon avec lequel elles s'accotent dans un coin de leur équipage.
La folle enfant s'y ploya comme elles, à demi couchée; pressant de sa fraîche joue et de ses blanches épaules celte soie dont la souplesse la caressait si doucement, se prêtant avec un mol affaissement aux mouvements de la voiture, clignant des yeux pour regarder d'en haut ces pauvres gens à pied qui tournaient la tête pour la voir. Puis, comme apercevant au loin quelqu'un de sa connaissance, se mordant doucement la lèvre inférieure à travers un fin sourire, et balançant imperceptiblement la tête pour adresser un salut intime au beau cavalier qui passe; et, dans cette petite fantasmagorie improvisée, il se trouva que le beau cavalier fut Léonce Sterny.
En etfet, quel autre que le beau lion Lise pouvait-elle faire passer sur un beau cheval anglais, courant avec grâce à côté d'elle? ce n'était certainement pas M. Tirlot, qu'elle avait vu tomber d'àne dans une partie de Montmorency. Ce fut donc Sterny à qui elle adressa son plus doux sourire, son plus doux regard comme il passait devant elle.
Mais comprenez quelle dut être sa stupéfaction quand elle aperçut véritablement le visage de Léonce, mais immobile, mais à pied, et lui offrant la main pour descendre de voiture. Elle tressaillit d'abord de se voir ainsi surprise dans ce nonchalant abandon, comme un enfant qui a pris une place qui ne lui appartenait pas; et puis, quand Léonce lui dit, en l'aidant à descendre :
<( Qui donc saluiez-vous ainsi d'un si doux regard et d'un si doux sourire? »
. Elle eut voulu se cacher bien loin, honteuse et toute troublée. Aussi ce fut tristement et lentement qu'elle entra dans l'église, et Léonce put remarquer qu'elle prit peu de part à la cérémonie qui eut lieu. Lise ne regarda pas du coin de l'œil la figure de la mariée, ni la tenue embarrassée de l'époux; elle ne suivit pas curieusement l'anneau pour savoir
s'il passerait la seconde phalange qui prédit la soumission; Lise pria, et pria sincèrement pour elle. On eût dit qu'il y avait un remords dans ce jeune cœur, et qu'elle demandait à Dieu un vrai pardon de sa faute.
Dieu le lui accorda ; car à la fin elle se releva calme, heureuse, forte : et au moment où l'on passa dans la sacristie elle se tourna vers Sterny, qui l'observait avec une attention marquée, et sans paraître s'en apercevoir, elle marcha à lui, prit son bras, et lui dit d'un tout autre ton que celui dont elle avait parlé jusque-là :
<> Tout ceci vous ennuie sans doute beaucoup, monsieur ?
— M'ennuyer ! et pourquoi?
— C'est que cela vous dérange de vos habitudes et de vos plaisirs, mais vous allez être bientôt délivré. »
Jusque-là Sterny. malgré les sollicitations de Prosper Gobillou et de M. Laloine, avait gardé in petto la résolution de ne pas rester une minute après la signature à l'église. Toute la grâce, toute la beauté de Lise même, en l'occupant beaucoup, ne l'avaient pas décidé à braver l'ennui d'une noce bourgeoise; car il avait parfaitement compris que cela ne le mènerait à rien qu'à avoir admiré quelques heures de plus cette belle enfant.
Mais il lui sembla que la phrase de Lise était une espèce de congé qu'on lui donnait; il pensa donc, et justement, que ce n'était pas lui qui serait délivré d'un ennui, et il ne voulut pas accepter cette manière d'être évincé; aussi répondit-il à Lise :
« Je n'éprouve aucun ennui, mademoiselle, à faire une chose convenable et qui parait avoir été désirée par Prosper et lui être agréable; si elle ne l'est pas pour tout le monde, ce n'est pas moi qui me suis trompé. c'est votre beau-frère , et c'est lui que vous devez gronder de ma présence. »
Cette fois encore Lise fut vivement contrariée de s'être attiré cette admonestation fa ï te avec une politesse ^sérieuse et à laquelle elle ne put rien répondre : car Léonce salua aussitôt et se retira dans un coin de la sacristie. Lise se cacha parmi ses jeunes compagnes, n'écoutant point leurs caquetages à mi-voix. : elle était tout absorbée dans ses pensées, quand une autre jeune fille lui poussa vivement le coude en lui disant :
<( Regarde donc ! »
Elle regarda et vit Léonce qui signait.
« Il a oie son gant, > ajouta la jeun? fille avec un p?tit accent de triomphe; comme pour féliciter Lise du succès de la leçon qu'elle avait donnée au beau marquis.
Léonce, qui avait entendu l'exclamation, leva les yeux sur Lise et rencontra son regard qui avait quelque chose d'inquiet.
Lise sentit comme par un indicible instinct qu'il se passait entre elle et ce jeune homme quelque chose qui n'eût pas dû être ainsi, et lorsque ce fut son tour de signer, ses yeux étaient pleins de larmes, sa main tremblait, et quand sa mère, qui était près d'elle, lui demanda ce qu'elle avait :
« Rien, rien, dit-elle, une idée. »
Et profitant de l'alarme qu'elle avait causée à sa mère, elle s'attacha à son bras :
« Prends-moi dans ta voiture, maman ! lui dit-elle avec l'accent d'un entant qui a peur et qui demande protection.
— Viens ! viens ! ma pauvre Lise, » lui dit sa mère en l'embrassant et en l'entraînant dans un petit coin, tandis que les hommes graves de l'assemblée souriaient entre eux d'un air capable, que les jeunes gens regardaient sans rien comprendre et que Léonce se disait dans son coin :
« Certes, je reviendrai pour le dîner et pour le bal. » Tout le monde descendit, et Lise regarda Sterny remonter dans sa voiture. Le cocher, humilié d'avoir été si longtemps en mauvaise compagnie de remises, se mit à faire piaffer les chevaux de façon à faire craindre qu'il n'allât tout briser, puis disparut avec rapidité. Lise poussa un gros soupir, et remontant en voiture, elle se trouva à son aise pour la première fois depuis la matinée et se mit à parler de la belle toilette qu'elle allait faire pour la soirée. Mais au milieu de cette importante discussion, elle porta tout à coup la main à son cou.
« Ah ! mon Dieu ! j'ai perdu mon médaillon; mon Dieu ! mon Dieu ! je l'avais, j'en suis sûre !
— Il est peut-être tombé à la mairie, peut-être tombé à l'église, peut-être dans une voiture.
— Ah ! dit Lise, pourvu que ce ne soit, pas dans celle de M. Sterny.
— Et pourquoi ? lui dit sa mère; il le trouvera et nous le rapport"! a.
— 11 revient donc ?
— Il nous l'a promis. >
Lise no répondit pas, mais elle redevint triste, ne parla plus et pensa que sa toilette, dont elle avait d'abord été si ravie, n'était peut-être pas si charmante qu'elle l'avait pensé. Mais Lise n'était pas d'un âge et d'un caractère à ce qu'une pareille préoccupation durât bien longtemps , et à peine était-elle dans la maison qu'elle avait jeté de côté toutes ces craintes vagues, et qu'elle s'était écriée :
« Ah ! mais non ! je, veux être gaie aujourd'hui. »
Et, sans qu'il fût besoin de plus longs raisonnements, elle se délivra de la pensée du beau marquis, et se promit bien de s'amuser à son nez, et comme s'il était un jeune homme tout comme un autre.
Quant à Léonce, dès qu'il fut seul, il hésita de nouveau à reparaître à la noce.
Quelque bonne opinion qu'il eût de lui-même, il comprenait bien qu'il n'y avait rien à faire en ce jour pour lui près de cette petite fille, et ce jour ne pouvait pas avoir de lendemain. Qu'irait-il faire dans cette famille de plumassiers ? et, si on n'osait le mettre à la porte, de quel air l'y recevrait-on ?
Décidément, tout cela n'avait pas le sens commun; et ce qu'il avait de mieux à faire, c'était d'écrire, en rentrant chez lui, un billet d'excuse, et de dîner à six heures au café de Paris, au lieu d'aller au Cadran-Bleu où se faisait la noce.
Mais ce juste raisonnement n'arrivait à l'esprit de Sterny qu'à travers l'image de Lise, et cette image était si charmante!
11 serait difficile de dire tous les rêves qui passèrent par la tète du lion à mesure qu'il se rappelait cette précieuse beauté; se faire aimer de celte belle fille, l'enlever à sa famille, se battre contre quelque frère inconnu, subir même un procès scandaleux contre sa famille, faire parler de lui dans les journaux, être condamné pour séduction par les tribunaux et être absous par le monde, à qui une si merveilleuse beauté rendait un pareil crime excusable, trouver dans cette passion une renommée à désoler tous ses amis, tout cela le tentait grandement; mais presque aussitôt il mesurait les obstacles, comptait les difficultés insurmontables, et rejetait bien loin pareille idée, non comme coupable, mais comme impossible.
Enfin il tn était venu à s'arrêter au parti pris de De pas j retourner, quand il aperçut sur le coussin de sa voiture une petite plaque d'or suspendue ii un mince cordonnet de «cheveux. Cette plaque était en tout pareille à celle que Lise avait à sa bague; elle portait comme elle une devise, et cette devise était :
Ce qu'on rcut, on le peut.
A ce moment, le lion se posa en face de lui-même, et se trouva tout à fait méprisable et sans portée.
Quoi ! une petite fille de la rue Saint-Martin osait se donner pour devise : Ce qu'on veut,, on le peut; et lui, lion, ne se sentait la force ni de vouloir ni de pouvoir !
« Pardieu ! se dit-il, je voudrai et je pourrai ! »
Et pour s'encourager dans cette noble résolution, il se rappela toutes les femmes qu'il avait prises d'assaut ou enlevées à ses amis.
Cependant, toute récapitulation faite, il trouva qu'aucun des moyens avec lesquels il avait réussi jusque-là ne pouvait être de mise dans sa nouvelle entreprise, et qu'il lui fallait trouver tout autre chose.
Sur ces entrefaites il arriva chez lui, où il trouva installés quatre ou cinq de ses amis, discutant très-chaudement sur l'inconstitulionnalité de l'admission des chevaux du gouvernement dans les courses du Champ de Mars.
L'arrivée de Sterny mit fin à la discussion.
A son aspect, le gros beau Lingart, le pédicure dont nous avons parlé, s'écria en se rengorgeant dans sa cravate :
« Eh bien ?...
— Eh bien ! j'ai perdu, repartit Aymar de Rabut, le lion artistique.
— Comment diable ! ajouta Marinet, le fils du potier, comment diable aussi vas-tu parier quelque chose contre ce gros agioteur? tu sais bien qu'il a l'instinct des bonnes affaires, et qu'il suffit qu'il touche à la plus mauvaise pour qu'elle tourne à bien des qu'il y a quelque chose à gagner pour lui.
— Mais oui, je suis assez heureux, dit Lingart d'un air qui voulait dire je suis assez habile, et en ramassant du bout de sa langue les quelques poils de barbe qui avoisinaient le coin de sa bouche.
— De quoi s'agit-il donc ? dit Sterny.
— Il s'agit, dit Lingart, que nous dînons au Hocher de Caneale, et que c'est Aymar de Rabut qui nous traite.
— Il y a donc un pari? <lit Léonce, qui pointa les oreilles comme un cheval de bataille qui entend la trompette.
— Oui, dit Aymar de Rabut, je ne sais pas comment cela s'est fait, j'ai soutenu pendant une heure que tu t'enuieraisà crever a ton mariage, qu'hommes et femmes t'assommeraient, et au bout du compte il s'est trouvé que c'est moi qui ai parié que tu te laisserais empêtrer par les familles des futurs, et que tu resterais au dîner et au bal. et c'est Lingarl qui a parié que tu reviendrais.
— Mais quand je te dis, s'écria Marinet, que si tu allais lui réclamer cent louis, et qu'il ne voulût pas les payer, il te prouverait clair comme deux et deux font quatre que tu lui dois dix mille francs !
— Ah bah ! dit Lingart, vous trouvez donc qu'il est très-clair que deux et deux font quatre ? »
On le regarda comme s'il disait une bêtise. Mais il ajouta avec une arrogance de sottise si prodigieuse, qu'il stupéfia l'assemblée :
« Eh bien ! faites-moi le plaisir de me prouver que deux et deux font quatre?
— Ceci, mon cher, est de l'Odry tout pur;
— C'est si peu de l'Odry, que j'offre de parier vingt-cinq louis qu'aucun de vous ne me prouve que deux et deux font quatre.
— Pardieu? dit Aymar de Rabut, cela n'a pas besoin d'être prouvé; cela est, parce que... »
Il s'arrêta, et Lingart reprit d'un air triomphateur :
a Eh bien ! pourquoi cela est-il ? »
Il attendit une réponse qui ne vint pas, et reprit doctoralement :
» Va commander notre diner, et...
— Et que ce soit splendide. dit Sterny en riant ; car c'est Lingart qui paye.
— Comment ça ? fit le spéculateur.
— Parce qu'Aymar a gagné. Je retourne au diner et je reste au bal. ■ — --C'est pour me faire perdre, dit Lingart. »
A ce mot, la conscience de parieur de Sterny se troubla , et il réfléchit. Et puis il dit :
'< J'annule le pari.
— Pourquoi donc ?
— C'est que lorsque je suis entré ici. je n'étais pas bien sûr de ce que je ferais, et je ne sais pas encore ce que j'aurais fait, si vous ne m'aviez pas parlé du pari.
— El quelle es! la raison qui (a décide tout à coup?
— Rien. Seulement je ne puis pas faire autrement.
— Pourquoi ça? dit Lingart.
— Ah ! ceci, répliqua Sterny, ne peut pas plus se prouver que deux el deux l'ont quatre.
— Cependant vous vous l'êtes prouvé à vous-même, puisque vous en doutiez.
— Ah ça! dit Sterny. vous devenez horriblement ennuyeux, Lingarl, avec votre manie de dissertation.
— Il s'exerce pour la Chambre des députés, » dit Marinet. Lingart, qui venait de dépenser trente mille francs pour avoir trois
voix, se mordit les lèvres et fît semblant de hausser les épaules, et l'on se mit à plaindre Sterny, qui se laissa faire de la meilleure grâce du monde et sans trop écouter tant qu'il ne s'agit que de lui. Mais il arriva que la conversation se promenant au hasard sur les occupations journalières de ces messieurs, on parla d'une petite fille qui s'était montrée la veille dans les coulisses de l'Opéra, et que l'on avait proclamée délicieuse.
De là on entra dans tous les détails de cette jeune beauté que Sterny avait lui-même fort applaudie ; et, par un retour assez ordinaire sur ses souvenirs, il se trouva que cet éloge tourna tout au profit de Lise : qu'admirait-on. en effet, à côté de cette parfaite beauté ? un visage à peu près joli, des mains à peu près élégantes, une tournure faite, un pied cruellement em mail lotte pour paraître petit, tandis que chez Lise tout était vraiment parlait, sincèrement be<m. La plumassière devenait ii chaque instant [•lus charmante dans l'esprit de Léonce, et par une antre coïncidence il se prit à se repentir des idées vagues de séduction qu'il avait eues contre elle; car le lion artistique Aymar s'écria au milieu de la conversation : Ah ça! Lingart, j'espère que vous laisserez cette petite fille tranquille ?
— Oui. dit le gros beau, oui, jusque» après ses débuts. »
Ceci prit sans doute dans la physionomie de Lingart un sens trèsparticulier, car Sterny -en éprouva un mouvement de dégoût. Il nous -nait difficile d'expliquer le mystère de celte phrase; mais Léonce réfléchit que s'il trouvait odieux qu'on remît la perte d'une fille de théâtre à un temps marqué d'avance pour qu'elle valut mieux la peine d'être perdue, il était bien autrement coupable, lui. de méditer celle d'une enfant qui au moins ne bravait pas le danger. Mais il arriva à Léonce ce qui arrive an\ gens qui ont la conscience facile : il se persuada si bien