‹ Le Diable à ParisChapitre 39 sur 188 · LE NOUVEAU JARDIN DU LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LE NOUVEAU JARDIN DU LUXEMBOURG

Le sacrilège est consommé!

Cherche, ô muse, un nouvel asile; En frappant ce sol .bien-aimé, C'est toi, c'est l'esprit qu'on exile.

Autour du jardin replanté Le boulevard règne et gouverne Le rossignol se sent guetté Des fenêtres d'une caserne.

Au lieu de ce vague horizon Tout vert de lierre et de charmilles, Le voilà fermé sous des grilles, Le vieux jardin mis en prison.

Adieu l'école buissonnière Où tout un siècle avait rêvé!

Sur tes printemps, ô Pépinière, On jette un linceul de pavé.

La foule encor sous les lilas Tourbillonne autour des corbeilles; Mais nous n'entendrons plus, hélas!

Ni les songeurs ni les abeilles.

Où fredonnaient les beaux esprits Mugiront de lourdes fanfares!

Ce n'est plus là notre Paris, On l'a refait pour les barbares!

A ces branches qu'on t'a laissées Nul ne cueillera plus de fruit ; Car la fleur des fines pensées Meurt de la poussière et du bruit.

Chaque jour un nouveau décor Naît de la pierre obéissante :

Les murs se font de marbre et d'or, Mais l'àme est à jamais absente.

Au lieu des treilles abattues, Du frais verger sans ornement, On prodiguera vainement Les boulingrins et les statues :

Du passé qu'il ne reste rien !

Que, dans la cité des ancêtres,

L'étranger seul soit citoyen;

Les mieux payants seront nos maîtres !

Nous verrons sur le sable fin Traîner le velours et la soie...

Ah! notre vieux quartier latin, Vuici le luxe, adieu la joie!

Vieille idole du souvenir, Tombe sous les marteaux profanes!

Ces palais neufs vont se garnir De bovards et de courtisanes.

Adieu le sentier des amours Piétiné par la multitude; Roulez, chars, canons et tambours.

Plus de silence, adieu l'élude !

Mille essaims de riches pervers S'ébattront dans notre héritage..

Et les sots de tout l'univers Viendront saluer votre ouvrage.

VICTOR DE LAPRADE

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