D A P P, E S NATURE
La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte, un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carrée'* Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus ingresque; la palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines, fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup d'épingle qui doit faire jaillir la couleur! —Aïe! ouf! quel mauvais augure ! le globule trop fortement pressé entre les doigts
a relaté comme une bombe, et m'a lance à la figure une longue fusée jaune : il Faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la rendre. Si j'étais superstitieux, je me ferais avocat. — Je vais donc peindre, non plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature vivante! — Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contienstoi, réprime tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer comme le cœur du prince Henri. — Ce n'est pas une femme,
au contraire, mais un vieux charpentier fort laid qui est, au dire des experts, le plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule premier modèle de l'Académie royale de Dessin et de Peinture; pour moi, il me fait l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout contre un mur. On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise m'échoit. Entre les toiles et les barres ^ des chevalets, qui font comme une forêt de mats, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous côtés j'entends mes compagnons s'écrier : « Quels dentelés! quels pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie! » Moi, au lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et quand le professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un ton rogue : « Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte d'enfer, et je vous prédis — que vous ne ferez jamais rien. »
COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE l'ÉCOLE ANGÉLIQUE.
Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. « Eh quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic? » J'étais près de me laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis au fond de mon âme une voix qui murmurait : « Si ton maître n'était qu'un cuistre!... o Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus
que tout le monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. -Mais personne ne parut s'apercevoir de cette illumination intérieure.
Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive, je n'employai plus aucune ficelle, et je lis des dessins qui pouvaient rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires; aussi un jour mon professeur, qui s'était arrêté derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses : « Comme c'est bonhomme! » A ces mots je me troublai et, suffoqué d'émotion, je courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes gravées sur bois et grossièrement coloriées que l'on fabrique à Epinal. — A dater de ce jour je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me vouai au culte de l'art symbolique , archaïque et gothique ; les Byzantins devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano. qui étaient, à vrai dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration : Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandago, Pérugin, me paraissaient déjà un peu Vanloo; et ne trouvant plus l'école italienne assez spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères Yan Eick, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach , Holbein, Quintin Metsys, Albert Durer, furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu Jaquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VT. A celte époque climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation , que je devais savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A quoi mon père répliqua : « Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai cent francs — pour tes trois mois de nourrice que tu me dois encore. »