‹ Le diable amoureux (volume 2)Chapitre 1 sur 14 · MOIS DE MAI · texte numérisé non relu

MOIS DE MAI

Pour le premier jour de mai Soyez bien réveillée !

Je vous apporte un bouquet Tout de giroflée,

Un bouquet cueilli tout frais, Tout plein de rosée.

Tout continue sur ce ton. C'est une délicieuse peinture d'éventail, qui se déploie avec les grâces naïves et maniérées tout la fois du bon vieux temps.

Pourquoi ne citerions-nous pas encore la charmante

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rondr TOUJOURS VOUS AIMER, rt surtout lu villdncllr si gaie, dont voici quelques couplets :

Que de maux souffert».

Vivant dans vos fers, Thérèse!

Que de maux soufferts, Vivant dans vos fers!

Si vers les genoux Mes bas ont des trous, Thérèse, A vos pieds je les fis tous :

Ainsi qu'on se prenne à vous !

Que de maux, etc.

Et mes cinq cents francs Que j'avais comptant, Thérèse?

Il n'en reste pas six blancs ; Et qui me rendra mon temps?

Que de maux, etc.

Vous avez vingt ans Et mille agréments, Thérèse; Mais aucun de vos amants Ne vous dira dans vingt ans :

Que de maux, etc.

Nous avons dit que V Opéra-Comique devait à Cazolte le sujet du Calife de Bagdad; son Diable amoureux fut représenté aussi sous cette forme avec le titre de l'Infante de Zamora. Ce fut à ce sujet sans doute qu'un de ses beaux-frères, qui était venu passer quelques jours à sa campagne de Pierry, lui reprochait de ne point tenter le théâtre, et lui vantait

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les opéras bouffons comme des ouvrages d'une grande difficulté. « Donnez-moi un mot, dit Cazotte, et demain matin j'aurai fait une pièce de ce genre à laquelle il ne manquera rien. » Le beaufrère voit entrer un paysan avec des sabots. « Eh bien, sabots! s'écria-t-il ; faites une pièce sur ce mot-là. » Cazotte demanda à rester seul ; mais un personnage singulier, qui justement faisait partie ce soir-là de la réunion, s'offrit à faire la musique à mesure que Cazotte écrirait l'opéra. C'était Rameau, le neveu du grand musicien, dont Diderot a raconté la vie fantasque dans ce dialogue qui est un chefd'œuvre, et la seule satire moderne qu'on puisse opposer à celle de Pétrone.

L'opéra fut fait dans la nuit, adressé à Paris, et représenté bientôt à la Comédie - Italienne , après avoir été retouché par Marsollier et Duni, qui y daignèrent mettre leur nom. Cazotte n'obtint pour droits d'auteur que ses entrées, et le neveu de Rameau, ce génie incompris, demeura obscur comme par le passé. C'était bien d'ailleurs le musicien qu'il fallait à Cazotte, qui a dû, sans doute, bien des idées étranges à ce bizarre compagnon.

Le portrait qu'il en fait dans sa préface de la seconde Raméide, poème héroï- comique composé en l'honneur de son ami, mérite d'être conservé, autant

CAZOTTK x.nx

comme morctau de style que comme note utilt <> compléta- ht piquantt analyse morale et littéraire de Diderot.

« C'est l'homme le plus plaisant, par nature, que j'aie connu; il s'appelait Rameau, était neveu du célèbre musicien, avait été mon camarade au collège, et avait pris pour moi une amitié qui ne s'est jamais démentie, ni de sa part ni de la mienne. Ce personnage, l'homme le plus extraordinaire de notre temps, était né avec un talent naturel dans plus d'un genre, que le défaut d'assiette de son esprit ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de plaisanterie qu'à celui que déploie le docteur Sterne dans son Voyage sentimental. Les saillies de Rameau étaient des saillies d'instinct d'un genre si particulier qu'il est nécessaire de les peindre pour essayer de les rendre. Ce n'étaient point des bons mots, c'étaient des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du caur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un piquant extraordinaire à ces saillies, d'autant moins attendues de sa part que, d'habitude, il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, né musicien autant et plus peut-être que son oncle} ne put jamais s'enfoncer dans les profondeurs de l'art ; mais il était né plein de chant et avait l'étrange

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facilité d'en trouver, impromptu, de l'agréable et de l'expressif , sur quelques paroles qu'on voulût lui donner ; seulement il eût fallu qu'un véritable artiste eût arrangé et corrigé ses phrases, et composé ses partitions. Il était, de figure, aussi horriblement que plaisamment laid, très souvent ennuyeux, parce que son génie l'inspirait rarement; mais, si sa verve le servait, il faisait rire jusqu'aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre aucune profession. Sa pauvreté absolue lui faisait honneur dans mon esprit. Il n'était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l'idée de réduire à la misère l'auteur de ses jours, qui s'était remarié et avait des enfants. Il a donné dans plusieurs autres occasions des preuves de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la gloire, qu'il ne pouvait acquérir dans aucun genre... Il est mort dans une maison religieuse, où sa famille l'avait placé, après quatre ans de retraite qu'il avait prise en gré, et ayant gagné le cœur de tous ceux qui d'abord n'avaient été que ses geôliers. »

Les lettres de Cazotte sur la musique, dont plusieurs sont des réponses à la lettre de J.-J. Rousseau sur l'Opéra, se rapportent à cette légère incursion dans le domaine lyrique. La plupart de ces écrits

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sont anonymes, ti oni été recueillis depuà comme diplomatiques de la guerre de V Opéra, Quelques-unes sont certaines, d'autres douteuses. Nous lerions l>nn étonné s'il fallait ranger parmi ces dernières le Petit Prophète de Bœhmischbroda , fantaisie d'un esprit tout particulier, qui compléterait au besoin l'analogie marquée de Cazotte et d'Hoffmann.

C'était encore la belle époque de la vie de Cazotte ; voici le portrait qu'a donné Charles Nodier de cet homme célèbre, qu'il avait vu dans sa jeunesse :

« A une extrême bienveillance, qui se peignait dans sa belle et heureuse physionomie, à une douceur tendre que ses yeux bleus encore fort animés exprimaient de la manière la plus séduisante, M. Cazotte joignait le précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires, tout la fois étranges et naïves, qui tenaient de la réalité la plus commune par l'exactitude des circonstances et de la féerie par le merveilleux. Il avait reçu de la nature un don particulier pour voir les choses sous leur aspect fantastique , et l'on sait si j'étais organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. Aussi, quand un pas grave se faisait entendre à intervalles égaux sur les dalles de l'autre chambre ; quand sa porte s'ouvrait avec une lenteur méthodique et laissait percer la lumière d'un falot

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porté par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte appelait gaiement son pays; quand M. Cazotte paraissait lui-même avec son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés fermés très avant sur le pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je ne manquais jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle joie, qui était encore augmentée par ses caresses. »

Charles Nodier met ensuite dans sa bouche un de ces récits mystérieux qu'il se plaisait à faire dans le monde, et qu'on écoutait avidement. Il s'agit de la longévité de Marion Delorme, quil disait avoir vue quelques jours avant sa mort, âgée de près d'un siècle et demi, ainsi que semblent le constater d'ailleurs son acte de baptême et son acte mortuaire conservés à Besançon. En admettant cette question fort controversée de l'âge de Marion Delorme, Cazotte pouvait l'avoir vue étant âgé de vingt et un ans. C'est ainsi qu'il disait pouvoir transmettre des détails inconnus sur la mort de Henri IV, à laquelle Marion Delorme avait pu assister.

Mais le monde était plein alors de ces causeurs amis du merveilleux ; le comte de Saint-Germain et Cagliostro tournaient toutes les cervelles, et Cazotte

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n'avait peut '/" <l /'/us <pir so/i gériu littéraire et la réserve d'une honm'lr tincérité, Si pourtant nous devons ajouter foi à la prophétie célèbre rapporter <l,m\ les Mémoires de La Harpe, il aurait jour seul le voir fatal de Cassaiulrc, et n'aurait pas eu tort, comme on le lui reprochait, d'être toujours sur le trépied.

« II me semble , dit La Harpe, que c'était hier, et c'était cependant au commencement de 1788. Nous étions à table chez un de nos confrères à l'Académie, grand seigneur et homme d'esprit ; la compagnie était nombreuse et de tout état, gens de robe, gens de cour, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait grande chère, comme de coutume. Au dessert, les vins de Malvoisie et de Constance ajoutaient à la gaieté de la bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait pas toujours le ton : on en était venu alors dans le monde au point où tout est permis pour faire rire.

Chamfort nous avait lu de ses contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écouté sans avoir même recours à l'éventail. De là un déluge de Le Diable amourenx. e

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plaisanteries sur la religion : et d'applaudir. Un convive se lève, et, tenant sonverrc plein : « Oui, Messieurs, s'écrie-t-il, je suis aussi sûr qu'il n'y a pas de Dieu que je suis sur qu'Homère est un sot. » En effet, il était sûr de l'un comme de Vautre; et l'on avait parlé d'Homère et de Dieu, et il y avait là des convives qui avaient dit du bien de l'un et de l'autre.

La conversation devient plus sérieuse ; on se répand en admiration sur la révolution qu'avait faite Voltaire, et l'on convient que c'est là le premier titre de sa gloire : « II a donné le ton à son siècle, et s'est fait lire dans l'antichambre comme dans le salon. »

Un des convives nous raconta, en pouffant de rire, que son coiffeur lui avait dit, tout en le poudrant : « Voyez-vous, Monsieur, quoique je ne sois qu'un misérable carabin, je n'ai pas plus de religion qu'un autre. »

On en conclut que la révolution ne tardera pas à se consommer ; qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à la philosophie, et Von en est à calculer la probabilité de l'époque, et quels sont ceux de la société qui verront le règne de la raison. Les plus vieux se plaignent de ne pouvoir s'en flatter, les jeunes se réjouissent d'en avoir une espérance très vraisemblable, et l'on félicitait sur-

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