‹ Le diable aux champsChapitre 15 sur 88 · JENNY, JACQUES · texte numérisé non relu

JENNY, JACQUES

jenny. — Pardon, monsieur Jacques, je ne pensais pas être si près de votre jardin, et je suis bien honteuse de vous avoir dérangé de votre lecture.

jacques, un livre à la main. — Vous ne m'avez pas dérangé, vous m'avez inquiété, mon enfant: je vous ai vue pleurer, à travers ce buisson, et, à votre attitude brisée, j'ai craint que vous ne fussiez malade.

jenny. — Merci, monsieur Jacques, vous êtes bien bon. Oh 1 je vous connais déjà, quoique je n'aie pas encore osé vous parler. Je sais que vous êtes le médecin des malades et des affligés.

jacques. — Et moi aussi, je vous connais; je vous vois passer le soir furtivement par le petit chemin qui descend au village; je sais que vous allez partager votre repas et vos bardes -avec les malheureux. Eux aussi vous connaissent déjà, et ils m'ont parlé de votre bon cœur. Il est donc tout simple que je m'intéresse à vous. Voyons, pourquoi vous cachez-vous comme cela dans les buissons pour pleurer à la dérobée?

jenny. — Ah ! monsieur, je n'oserais pas vous le dire. Et cependant, vous paraissez si bon !

jacques. — Il faut peut-être que j'essaye de deviner; quel est le malheur de votre âge? L'amour, n'est-ce pas?

jenny. — Eh bien, oui; pourquoi rougirais-je de cela? Je n'ai jamais rien fait de mal, moi! J'ai été abandonnée; je n'ai ni espérance, ni désir de m'en consoler; mais il y a pourtant des moments où je souffre tant, que je voudrais au moins pouvoir me dire que ma souffrance est utile à quelqu'un et sert à quelque chose. Je sens qu'alors j'aurais tout à fait du courage ! Est-ce que vous ne pourriez pas me trouver une bonne raison qui me permettrait de pleurer et de penser à Dieu en même temps, vous qu'on dit si sage et si savant ?

jacques. — Mais pourrez- vous faire votre profit de cette bonne raison?

jenny. — J'essayerai.

jacques. — Eh bien, voilà : il faut s'habituer à ne plus penser à soi-même.

jenny. — Oh ! il me semble que je n'y pense jamais!

jacques. — Vous pensez à celui que vous avez aimé? C'est encore penser à vous-même; car l'amour, on l'a dit souvent, et vous devez l'avoir entendu dire, c'est de l'égoïsme à deux.

jenny. — C'est donc mal , d'aimer?

jacques. — Non, c'est bien, au contraire; mais quand l'un des deux a brisé le lien, celui qui pleure trop longtemps retombe dans l'égoïsme pur et simple.

jenny. — Je ne comprends pas.

jaçques. — L'amour n'est sanctifié, dans son égoïsme à deux, que parce qu'il donne le bonheur qu'il reçoit. S'il n'en reçoit plus, il ne peut plus en donner, et alors... à quoi sert-il? à qui profite-t-il?

jenny. — Ah! je comprends. Il faut donc guérir? Le peut-on?

jacques. — Difficilement; mais il faut vouloir guérir, et vous ne le voulez pas. Donc...

je:sny. — Donc j'offense Dieu?

jacques. — Bien moins que ceux qui n'ont pas besoin de guérir, parce qu'ils n'ont jamais souffert ni aimé; mais enfin vous l'offenseriez à la longue, si vous vous obstiniez à accomplir le suicide de votre âme, c'est à-dire à concentrer vos pensées de dévouement sur un être qui ne peut pas et qui ne veut pas en profiter.

jenny. — Je réfléchirai à cela , monsieur Jacques ! Soyez béni pour m'avoir dit une parole qui me fixe au moins sur quelque chose. Ah! pourquoi madame, qui est si bonne et qui a tant d'esprit, ne m'a-t-ellc jamais rien dit qui m'ait donné à réfléchir!... Adieu et merci, monsieur Jacques; je ne sais pas si je pourrai me vaincre, mais au moins je pourrai prier Dieu et savoir ce que j'ai à lui demander!

SCEiNE V.

Daus la serre.

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