SCÈNE PREMIERE
Dans la salle de spectacle, séparée en deux par une vieille tapisserie. D'un côté, le théâtre des marionnettes; de l'autre, le public déjà arrivé en partie. EMILE reçoit et place les arrivants. Dans le théâtre, MAURICE, DAMIEN, EUGÈNE, JEAN.
Maurice. — Voilà un affreux quinquet qui file. Jean, arrange-nous ça, mon garçon. Voilà une coulisse qui tombe à la renverse... Eugène, une cale ! Et Léandre qui a perdu son chapeau 1
eugène. — Cet étourneau-là n'en fait jamais d'autres ! Il perd tout !
Maurice. — Damné chapeau ! Où peut-il être? On a beau se préparer d'avance, penser à tout, au moment de jouer, il manque toujours quelque chose.
damien. — Eh ! ne vous pressez pas tant ! Le public n'est
pas encore au Complet. (Il regarde par un trou de la tapisserie.)
Il y aura du beau monde aujourd'hui, donc il y aura du retard. Tous nos paysans sont placés; une vingtaine, au moins.
Maurice, occupé au théâtre» — Cottin y estril? lui qui riUe si bon cœur !
damien.— Oui, il rit déjà! Il a la bouche ouverte, toute prête à éclater; il n'y a plus qu'à lâcher la détente. Notre ami Pierre est à côté de lui, avec la grosse Maniche. Quel brin de fille! mouchoir rouge, tablier rouge, figure idem.
Eugène, regardant aussi. — Quel Rubens ! Je vois un curé, deux
curés !... Maurice, nos deux curés sont là ! ma foi, lu curé de. Saint-Abdon recale encore la Maniche pour le ton. Leurs nez vont mettre le feu à la baraque ! Je vois le père Germain, le partageux-monarchiste, nouvelle combinaison politique à son usage !
maurice. — Comment, tu t'amuses àrpgardcr, flâneur! quand je t'attends pour ranger les acteurs dans l'ordre des scènes! Damien nous dira ce qui se passe. Viens vite là! Tiens, Isabelle qui se trouve accrochée de mon côté ! C'est toi qui fais parler les femmes. Prends-la dans ta case.
eugène. — La coquette ! Elle est toujours dans la coulisse des hommes ! Allons donc, péronnelle ! A votre clou, plus vite que ça! Est-ce que le Borgnot est là, Damien?
damien. — Oui, au troisième rang, avec sa sœur Marguerite. Voilà les domestiques du château qui arrivent. Tiens , Florence qui donne le bras à Jenny ! il n'est pas malheureux, celui-là!
maurice et eugène. — Jenny? Voyons! Est-elle gentille, ce soir?
(ils regardent.)
damien. — Ma foi oui, elle est gentille! Toujours son petit air triste!
eugène. — Ça lui va! Quand elle sourit, elle devient belle tout à fait.
damien. — Voilà la grande Marotte, la cuisinière du château, premier cordon bleu, messeigneurs!
eugène. — Un soliveau ! Ça m'est égal !
(ils retournent aux marionnettes.)
damien.— Qu'est-ce que c'est que ça qui arrive? Quel chapeau ! excusez !
jean, à Maurice.— C'est madame Paturon, votre marchande- Elle m'a demandé la permission de venir. Ma foi, je lui ai dit que ça vous serait bien égal !
maurice. — Ça m'est égal. Est-ce que son jeune idiot est avec elle?
jean. — Son neveu, Polyte Chopart?
damien. — Qui grimpe aux treilles pour regarder dans les
maisons? Il y est, et il a fait une toilette... Oh! je t'en prie, Maurice, viens voir son gilet!
maurice. — Je n'ai pas le temps.
damien. — Si, si, ça en vaut la peine... Tiens, il parle à Jenny ! Yeux-tu te cacher, hé! serin! Jenny ne l'entend pas. Bon! c'est bien fait. Oh ! attention... Voilà le père Jacques, le père Ralph et... Diantre !
eugène, regardant. — Quoi donc?... Eh ! Maurice ! La femme de Ralph ! les filles de Ralph !
maurice, regardant. — En voilà un, de public! Ah ! si nous n'avons pas d'esprit avec des figures comme ça dans la tète!
damien. — Ma foi, je crois que la mère est aussi jolie que les filles.
eugéne. — Elle est plus jolie; mais c'est égal, je ne ferais pas le cruel avec ces filles-là !
maurice. — Ni moi non plus.
damien. — La grande est superbe. Ressemble-t-elle à son père, hein?
eugène. — Et la petite lui ressemble aussûll ne peut pas les renier. Est-ce joli, ces tons fins!
maurice. — Les cheveux ondes naturellement, ça se voit. Et les mouvements, est-ce nature?
damien. — Est-ce vrai, est-ce pur, est-ce enfant, cela! Tiens, la petite est gaie ! Regarde-t-elle le théâtre avec ses grands yeux étonnés !
maurice. — Ah çà ! Emile est-il là pour faire les honneurs? J'ai envie d'y aller, moi, pour les faire placer !
eugène. — En manches de chemise, malheureux? Quand nous avons les mains pleines d'huile à quinquet! Ne te montre pas comme ça, ou tu es perdu !
damien. — Voilà Emile qui les place ! Savez-vous que la mère a l'air plus duchesse, avec sa petite robe grise, que madame de Noirac dans son plus bel attirail?
maurice. — Voyons , voyons , préparons-nous. Est-ce qu'elle arrive, la châtelaine?
damien.— Oui ! la dernière, c'est dans l'ordre. Il faut se faire
désirer. Tudieu! quelle toilette! Des grains d'or dans les cheveux! Ah çà, est-ce qu'elle croit venir aux Italiens?
Maurice. — Aux Italiens ? J'espère bien que nous allons enfoncer tout ça, et je ne trouve pas qu'il y ait de trop belles toilettes pour une représentation comme celle que nous allons leur flanquer! C'est égal! je vas me payer de regarder encore une fois ces créoles, ça me donnera du cœur pour commencer. Ah! que la lionne de Noirac est bien badigeonnée ! Cette femme-là a un fameux chic, il faut lui accorder ça... Mais c'est égal, elle est effacée ce soir. La voilà qui met la bouche en cœur pour parler à madame Brovvn ; elle admire ses filles, elle lui en fait compliment. Bon ! la voilà qui se retourne vers Gérard et qui les abîme tout bas , j'en suis sûr!
damien. — J'ai entendu ce qu'elle leur disait : elle les invite à souper.
eugène. — Bon ! ça me va ! Il faudra se mettre sur son trente-six, alors! L'habit noir?
damien. — Et l'esprit pas trop chatoyant; ce ne sera pas tout à fait les mêmes métaphores qu'hier à la maison blanche.
Maurice. — A propos, elle est bien partie, cette fois, la lorette? Elle n'est pas là, par hasard?
eugène. — Hélas ! non ; mais il paraît que le père Ralph ne l'a pas menée loin, puisqu'il est de retour.
maurice. — Pauvre lorette !
damien. — Pourquoi, pauvre lorette?
maurice. — Je ne sais pas !... qui sait?
damien. — Qui sait, quoi? Dis donc?
maurice. — Ma foi, je ne sais plus ce que je voulais dire; mais à tout péché miséricorde. Si l'étoffe est bonne, qu'importe que la broderie soit fanée !
damien. — Oui, mais elle tient, la broderie, et il s'agit de l'enlever pour en pouvoir mettre une neuve.
maurice. — Tout ça dépend de l'artiste qui s'en charge.
damien. — Il paraît que Florence n'a pas voulu s'en charger, car il m'a l'air, ce jardinier, de regarder Jenny comme le camélia de ses rêves.
maurice. — C'est vrai ! Tiens, comme il la regarde ! Saistu que c'est amusant d'être où nous sommes ? Tous ces spectateurs qui se tournent le dos ne savent pas qu'en face d'eux nos yeux, braqués derrière cette tapisserie, saisissent tout ce qu'ils croient cacher? C'est eux qui maintenant nous donnent la comédie. Je vois Gérard soupirer pour la belle Diane,..
damien. — Bah ! il devrait la battre, la Diane...
eugène. — Je vois Pierre soupirer pour Maniche. Il y a de quoi faire tourner trois moulins !
maurice. — Et pour les filles de Ralph, qu'est-ce qui soupire ? Ce n'est pas Polyte Chopart, j'espère?
eugène. — Ne parlons pas de ça. Ce sera peut-être nous, ce soir î
jean. — Monsieur Maurice, madame de Noirac a déjà bâillé trois fois. Vous devriez commencer, savez-vous?
maurice. — Tu as raison ! Vite, Eugène î Trois minutes pour relire ensemble le scénario, et en avant la musique !