SCENE VII
Sur le balcoii de la chambre de Diane.
DIANE, JENNY
jenny. — Mon Dieu, madame, est-ce que vous êtes souffrante?
dune. — Non, j'ai mal aux nerfs ; je ne peux pas dormir.
jenny.— Je le crois bien! Monter à cheval, boire du vin sur du thé, du thé sur du vin; et puis un gros cigare ! Il ne m'en faudrait pas la moitié pour ne pas fermer l'œil d'une semaine. Mais, vous êtes là pieds nus et la tête découverte par le frais de la nuit !
dune. — Cela m'est agréable.
jenny. — Vous voulez donc vous tuer?
DIANE. — Oui, si je croyais qu'on s'amusât mieux dans
l'autre monde que dans celui-ci. Crois-tu à un autre monde, toi?
jenny. — Oh ! je crois au ciel. Il faut bien qu'il y ait du bonheur quoique part !
diane. — Alors, tu crois à l'enfer aussi?
jenny. — Moi, je ne sais pas; je n'y ai guère pensé jusqu'à présent.
diane. — Et en y pensant ?
jenny. — Je crois bien que je n'y crois pas.
diane. — Tu es donc hérétique, petite?
jenny. — Je ne sais pas ; et vous, madame ?
diane, riant. — Moi, je doute de tout, ce qui ne m'empêche pas d'être bonne catholique. C'est bien porté ! Ah çà 1 dismoi donc, babillarde, avec qui causais-tu tout à l'heure sous ma fenêtre, que tu ne m'entendais pas sonner?
jenny. — J'étais en train de dire à votre nouveau jardinierlleuriste de renouveler les fleurs du salon demain matin.
diane. — Tu lui as dit cela bien longuement. Est-ce qu'il te fait déjà la cour, celui-là ?
jenny. — Non, madame.
diane. — Comment est-il, ce garçon? Je ne l'ai pas encore vu.
jenny. — Il est très-bien.
diane. — Qu'est-ce que tu appelles très-bien ? Aussi bien que Gustave?
jenny. — Oh ! non, pas si bien !
diane. — En ce cas, il est affreux; car je l'ai vu, ton Gustave; il était laid.
jenny. — Je le voyais beau.
diâne. — Pauvre fille, je te fais de la peine! J'avais résolu de ne plus t'en parler.
jenny. — Oh ! je veux bien en parler.
diane. —Non, non, j'en ai assez. Parle-moi de ton nouvel amoureux, car je suis sûre que ce jardinier t'en a conté tout à l'heure. J'ai compris cela aux inflexions de sa voix... qui est fort agréable, par parenthèse. Quel est-il? d'où sort-il?
jenny. — Je ne saurais vous dire qui il est. Il s'appelle Florence.
diane. — Tiens! c'est un nom de comédie, c'est un nom d'emprunt, cela. Florence, jardinier-fleuriste... Oui, oui, c'est quelque nom de guerre, de compagnonnage, comme ils disent, je crois. Ah çà! a-t-il l'air d'être bon jardinier?
jektst. — Mais je ne sais pas quel air il faut avoir pour cela 1
diane. — Que tu es épilogueuse ! A-t-il l'air de s'occuper de son emploi, de l'aimer?
jenny. — Il m'a dit qu'il aimait son métier comme un art.
diane. — Il a dit cela? Voilà juste le jardinier qu'il me fallait. Et il a admiré les serres?
jenny. — Je ne sais pas.
diane. — Quel âge a-t-il?
jenny. — Vingt-cinq ou trente ans, peut-être" plus, peutêtre moins !
diane. — C'est clair. Est-il blond ou brun?
jenny. — Il est brun... Non, il est plutôt blond... Ma foi, je n'ai pas bien remarqué cela.
diane. — Ah! Jenny, tu- ne regardes plus aucun homme. Que tu es belle d'aimer ainsi! Gomment fais-tu ?
jenny. — Pour aimer? C'est malgré moi.
diane. — Oui, et c'est malgré elle aussi que la rose sent bon. Tiens, sérieusement, je voudrais pleurer.
jenny. — Pleurer sans sujet? Ah! vous êtes malade. Voyons, madame, recouchez-vous, je vous en prie. Soignezvous par amitié pour moi, si ce n'est par précaution pour vous-même.
diane. — Tu m'aimes donc un peu, toi? Dis la vérité.
jenny. — Oh ! je vous aime de tout mon cœur.
diane. — Tu mens, ton cœur est à ton infidèle.
jenny. — Tout ce qui m'en reste est à vous.
diane. — Bonne créature ! Allons, je vais me coucher ; mais je sens bien que je ne pourrai pas dormir.
jenny. — Je resterai auprès de vous sans rien dire, jusqu'à ce que vous dormiez.
diane. — Tiens, traite-moi comme un enfant. Sais-tu quelque chanson?
jenny. — Oh ! oui, j'en sais beaucoup.
diane. — Tu ne chantes pas faux, par hasard?
jennt. — Je n'en sais rien.
diane. — N'importe I chante sur ce balcon, et si je ne te parle pas, rentre sans bruit, ferme ma fenêtre, et va te coucher.