CHAPITRE PREMIER
Coup d'ceil rétro8pc:tif. — Changement de direction.
Pour les gracieux lecteurs qui ont bien voulu parcourir les trois ou quatre cents pages de notre volume intitulé LE Diable a ^Paris, nous aurons peu ou point à dire, en commençant la seconde partie de la série de nos études sociales ; ils seront bien vite initiés aux secrets de nos changements de décors à vue, et ils comprendront que, voulant, avant tout, éviter la
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monotonie dans nos récits, nous allons pousser une reconnaissance autour de nos murailles, avec l'intention de rentrer bientôt dans la place. Si Paris nous a offert une ample pâture, que nous sommes loin d'avoir épuisée, la province nous promet une récolte non moins abondante ; là s'agitent les mêmes intérêts, les mêmes passions et les mêmes ridicules; seulement, nous abordons la caricature après avoir peint le tableau, et nous aurons du mal à persuader nos lecteurs de la véracité de nos esquisses : pourtant nous faisons de la photographie, et la photographie ne rend que ce qu'on présente à son objectif.
I^our ceux qui n'ont pas lu notre premier livre, nous commençons, dans l'intérêt de notre estimable éditeur, par les engager à se procurer ce volume, dont le mérite vaut toujours bien. — modestie à part, — les vingt sous qu'exige la Librairie Nouvelle... Puis, nous ajouterons quelques lignes, afin de rendre plus facile l'intelligence de ce qui va suivre, en le reliant au récit, dont il est la conséquence.
On se souvient, — ou l'on apprendra , — que notre jeune héros, Gaston de Ckavrières, après une nuit passée à explorer les mœurs parisiennes, en compagnie du baron Asmodée^ s'était tout à coup trouvé dans le splendide hôtel de son étrange compagnon : la blessure du comte de St7/y, son rival, la lettre qui remettait indéfiniment le rendez-vous au bois
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de Boulogne, et surtout les assurances du baron, le dégageaient, pour quelque temps du moins, de la parole qui avait été donnée la veille, dans le salon de la marquise de Meyran. 11 se trouvait donc complètement libre de son temps et de ses actions, si toutefois un amoureux peut jamais pratiquer le dogme de la liberté : Fàmour, qui perdit Troie, en a perdu bien d'autres, et le nouveau Télémaque, dont je me vante d'être leFénelon, eût imité tous ses déraisonnables^ confrères, sans le Mentor que le hasard avait eu la complaisance de lui oclroyer. L'image à'AUce^ de cette belle adorée sans laquelle il ne comprenait pas que son cœur pût continuer les indispensables fonctions dont l'a chargé le Créateur, cette douce image lui apparaissait comme.un magique soleil dans le vague lointain de son beau rêve ; s'il n'eût écouté que la voix impatiente de son amour, il se fût immédiatement rendu à l'hôtel de Meyran, ce bosquet charmant où nichait toute la joyeuse couvée de ses gazouillantes illusions; les espérances du jeune âge sont comme les oiseaux du printenips : un rayon du soleU d'avril leur fait croire aux azurs éternels , et, dès que le zéphir a passé sur la première pervenche, ils se hâtent de voler aux mousses, pour leur emprunter de quoi porter au nid: aux petits oiseaux cet empressement réussit presque toujours, parce que Dieu leur donna l'ins-
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10 LE UIABLB BOITEUX
tinct, qui est un toucher, tandis qu'aux hommes il infligea la raison, qui n*est qu'un tâtonnement ; aussi le baron Asmodée qui,— nous le savons, — était un grand philosopha, commença-t-il par épuiser tout Tarsenal de sa logique, pour prouver à Gaston quHina visite à Fhôtel Meyran, le lendemain de la scène qui les: en avait fait sortir, serait non-seulement superflue, mais nuisible à ses intérêts ; mais, comme le dit Cervantes, Tamour est de la famille des mulets andaloux, qui ne sautent jamai^^ mieux une berge^ que lorsqu'on veut les faire descendre dans le fossé ; ' à tous les raisonnements de Mentor, Télémaque ripostait par l'ardente dialectique de sa passion ; revoir son Alice, réchauffer son âme aux doux rayons de son sourire, lui répéter : — Je t'aime ! je n'aimerai que toi!... bref, conjuguer avec elle ce charmant verbe que les grammairiens ont fait actif pour la jeunesse, sachant bien que l'âge mûr le rendrait bientôt passif, tel était l'irrésistible désir qui entraînait notre pauvre Gaston... et, de vrai, son guide eût peut-être cédé à la fiévreuse importunité de ses sollicitations , sans un incident qui résulta de la chose du monde la plus simple ; c'est toujours ainsi dans la vie : — Eœ minimis maxima nascun-tur.
Le baron, tout en discutant avec son jeune antagoniste, s'amusait à faire sauter les bandes d'une
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EN PROVTNCE il
douzaine de journaux qu'un valet venait de déposer sur le guéridon du salon où ils se reposaient avant de passer à la salle à manger, lorsque, tout à coup, il partit d'un grand éclat de rire qui plongea Gaston dans la plus vive stupeur :
— Qu'avez-vous ? lui demanda-t-îl... 11 n'y a pourtant rien que de très-sérieux dans tout ce que j'ai Vhonneur de vous exposer.
— Mon cher, répondit le vieillard, en aspirant une -pincée de son éternel tabac d'Espagne, avez-vous eu
connaissance de la fameuse discussion sur la dent d*or?
— Quel rapport ?... fit le jeune homme.
— Un grand, mon pauvre ami... Des docteurs d'une académie de Rome ou d'Athènes... je ne me rappelle plus le pays, discutaient, depuis un mois, à l'effet de savoir comment une dent d'or avait pu pousser dans la bouche d'un enfant. On avait cité Hippocrate, commenté Hérophile et Érasistrate, supputé toute l'école d'Alexandrie, sans oublier Aristole, et Ton n'eût pas manqué de consulter la corporation de Saleme, si elle eût existé à cette époque. Or, quand on eut bien argumenté , disputé et dépensé des boisseaux d'érudition, il advint ce qui arrive toujours, c'est qu'on s'aperçut qu'on s'était donné beaucoup de peine pour une chose qui peut-être n'existait pas. On alla aux enquêtes et l'on découvrit
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que jamais la dent d'or, objet du lUige, n'avait
poussé en aucune bouche connue.
— Je ne vois pas. en quoi cela peut m'inléresser, fit Gaston.
— Ah ! voilà, riposta le Boiteux; depuis une heure, nous discutons l'opportunité d'une visite à l'hôtel de Meyran, et l'hôtel de Meyran n'existe plus...
— Que dites- vous? s'écria de Ghavrières, en se redressant avec tous les signes de la plus vive inquiétude.
— Allons, allons, tête folle et exaltée ; n'allez-vous pas croire à un incendie ou à un tremblement de terre qui aurait renversé le nid de vos gentilles amours ?... Vous ne me laissez pas achever, sans quoi vous auriez su que cet hôtel n'existe plus pour vous, jusqu'à nouvel ordre, puisqu'il a été fermé hier soir après notre départ.
— Qui vous a dit cela?
. — Eh I mon Dieu, celui qui dit tout et bien autre chose encore : mon journal qui ne m'a pas encore trompé et qui, par conséquent, n'a pas longtemps à vivre; car le journal qui ne se nourrit que de vérité ressemble au servent qui ne brouterait que du serpolet: il faut qu'il devienne lapin, pu meure d'inanition.
Gela dit, le baron passa la feuille à Gaston qui put y lire, en toutes lettres, l'histoire de la scène où il
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avait élé, la veille, acteur principal : on y racontajl le soufflet reçu, le cartel donné, et, bien que tous ces détails fussent mis au compte de personnages voilés par des initiales, Tanecdote était si transparente qu'il n'y avait pas moyen de s'y tromper... Un chroniqueur s'était faufilé dans tout ceci, et il terminait en annonçant que, pour s'arracher aux désagréments de celle scandaleuse échauffourée,la marquise de M*** — c'était bien la marquise de Meyran — était partie, dans la nuit même, pour son château, avec sa nièce A*** — prononcez Alice.
. — Je vole sur ses traces!... je veux la suivre I je le dois!... s'écria Gaston, en courant vers la porte.
Le baron l'arrêta, en lui faisant remarquer qu'il n'appartient qu'aux romanciers de la vieille école d'autoriser les héros de leurs in-octavo à courir les aventures sans boire ni manger ; que l'amour est une admirable passion qui peut soytenir le cœur, mais à la condition qu'elle ne délabre pas l'estomac, son voisin, et il le décida à obéir à la voix du maître d'hôtel qui venait d'ouvrir les deux ballants de la salle à manger, en aboyant : — Son Excellence est servie!
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