‹ Le diable et les médiumsChapitre 2 sur 3 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

ANCIENNE MAISON CH. DÜUNIOL P. TÉQUI, SUCCESSEUR 29, rue de Tournon, 29

Le diable existe.

Nous sommes des premiers à reconnaître son action malfaisante dans révolution du monde et dans le cours de notre vie mortelle, mais nous la croyons restreinte dans son universalité et limitée d’une part par la liberté humaine, de l’autre par le pouvoir souverain de Dieu. Nous ne sommes pas de ceux qui l’étendent démesurément, l’exagèrent à plaisir et la voient partout au point de provoquer et de justifier cette malheureuse proposition de nos adversaires : « Le diable, c'est l’ignorance ! »

Invoquer l’influence satanique toutes les fois qu’un phénomène étrange déconcerte notre jugement et ne trouve pas une explication scientifique toute prête et adéquate, c’est manifestement se jeter dans le merveilleux par bêtise et par peur, c’est abuser du surnaturel, c’est surtout outrager la raison, déconsidérer la foi et servir leurs pires ennemis.

Ces réflexions s’imposent particulièrement à l’occasion de la question si importante et si troublante des médiums et de l’influence qu’il faut attribuer au diable dans leurs mystérieuses opérations. La question, qui se rattache étroitement à celle du spiritisme et qui soulève tant de graves et dilliciles problèmes, a toujours eu le don de passionner et de diviser l’opinion. Les uns y ont vu exclusivement l’ingérence des mauvais esprits, la main du diable ; les autres n ont voulu jamais croire qu’à une physique supérieure ou amusante. Aucune de ces opinions extrêmes ne nous paraît établie ni acceptable ; et nous espérons montrer dans les pages qui suivent que la vérité, ici comme toujours, se trouve dans une opinion moyenne et pondérée, tenant compte des conditions multiples de la question et faisant la juste part de l’élément diabolique sans méconnaître aucunement celle des causes naturelles.

Qu’est-ce qu’un médium ?

Pour le savoir, il faut s’adresser aux spirites ou plutôt à la théorie singulière qu’ils ont imaginée sur le monde et sur l’homme.

Trois principes distincts s’unissent pour nous composer. Ce sont : le corps matériel , support et organe des deux autres ; Vesprit ou Yàme, cause de la conscience, de l’intelligence et de la volonté; enfin une sorte

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d’intermédiaire entre l’esprit et le corps, substance extrêmement tenue, lien Iluidique qui tient de l’un et de l’autre, les relie ensemble et suit l’àme après la mort. Ce troisième principe reçoit des spirites le nom de périsprit e t est appelé corps astral par les occultistes.

Le périsprit — dont l’existence, déclarons le sans tarder,*est purement hypothétique — permet à l’esprit, séparé par la mort du corps mortel, de se manifester à nous d’une manière visible, tantôt sous la forg.e humaine, ce qui est rare, et d’ailleurs contesté, tantôt par des phénomènes physiques ou sensibles , tantôt par des communications intellectuelles. Même pendant cette vie, le périsprit qui nous enveloppe comme d’un lluide subtil et que l’on nomme souvent notre « double » est susceptible de sortir du corps et d’établir des relations entre les vivants et les morts.

Cette faculté de correspondance outre-tombe porte le nom de faculté médianimique ou médiumnité. Tout le monde la possède plus ou moins, mais elle est très développée chez certains sujets soit naturellement, soit par un exercice soutenu que viennent corroborer une vie régulière et rangée, la chasteté, la sobriété, le jeûne, l’égalité d’humeur, uno bonne conscience et un fond d’altruisme. Etre médium , c’est donc servir à'intermédiaire entre le monde invisible et le monde visible, entre les esprits et les hommes qui vivent sur la terre. Nul ne peut interpeller ces esprits, converser avec eux, s’il n’est médium.

Allan Kardec, qui est l’importateur et le grand théoricien du spiritisme en France, reconnaît plusieurs espèces de médiums suivant les moyens usités par les esprits pour se manifester à eux : les médiums à effets physiques , les médiums sensitifs ou impressibles ; les médiums auditifs , les médiums voyants, les médiums parlants, les médiums somnambules, les médiums guérisseurs , les médiums pneumatographes , les médiums psychographes ou écrivains , etc.

Les médiums à effets physiques sont de beaucoup les plus nombreux et les plus accrédités : Home est le maître du genre, et actuellement la Napolitaine Eusapia Paladino marche sur ses traces. On obtient avec eux les phénomènes matériels les plus extraordinaires, mouvements des corps, déplacements et apports, bruits divers, lévitations, etc.

Les médiums sensitifs ou impressibles perçoivent la présence des esprits par des sensations légères, attouchements, frôlements, etc.

Les médiums auditifs ont l’avantage d’entendre les esprits leur parler soit par voie psychique ou intérieure, soit par les sons d’une parole véritable, comme si une personne invisible conversait.

C’est par l’organe même des médiums întrhmlsque l’esprit fait entendre ses communications.

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Faculté plus extraordinaire encore, les médiums voyants ont le commerce le plus intime avec les esprits : ils les voient , les appellent, conversent avec eux, les suivent partout.

Le médium somnambule obéit dans le sommeil magnétique à l’impulsion des esprits et non à son propre mouvement.

Le médium guérisseur se définit de lui-même : c’est par ses mains qu’opèrent les esprits bienfaisants pour amener la guérison des maladies les plus graves et les plus invétérées.

Le médium pneumatographe sert d’agent ou plus exactement de commissionnaire aux esprits qui écrivent directement, en caractères ordinaires, ce qu’ils ont à communiquer ; il lui suffit de prendre une feuille de papier, de la plier et de la placer sur un meuble ou dans un tiroir. Regardez ce papier au bout de quelque temps : il est couvert de signes, de caractères, de dessins, parfois de lettres et de phrases entières. Le tout est plus ou moins compréhensible pour les humains, mais les esprits appartiennent à une sphère supérieure et savent sans doute ce qu’ils veulent dire.

Le médium psychographe ou écrivain est plus commun et moins fort que le précédent : il prête sa main aux esprits, et cette main trace aussitôt sur le papier des lettres etdes mots qui constituent une réponse aux questions posées. Naturellement cette main agit automatiquement, et le sujet est inconscient de ce qu’elle écrit. Parfois, sur la demande du médium , on adapte un crayon à une table, à une planchette, à une corbeille, on met à proximité une feuille de papier, et c’est la table, la planchette qui actionne le crayon sous la direction de l’esprit. Enfin, sans crayon, on voit les tables entrer en mouvement sous certaines conditions et donner, par les coups qu’elles scandent sur le plancher, les réponses des esprits aux interrogations qui leur sont faites sur les choses les plus diverses : ce sont les tables tournantes et parlantes.

Comme on le voit, le médium a avec les esprits ou soi-disant tels deux sortes de communications très différentes et qui doivent être étudiées séparément, bien qu’elles aillent souvent de compagnie : ce sont des rapports physiques et des relations intellectuelles.

Les phénomènes physiques de la médiumnité ont été plus particulié rement étudiés de nos jours : nombre de sujets s’en contentent, et la vogue leur appartient. Les médiums manifestent leur pouvoir et déploient leurs talents de bien des manières, mais les séances qu’ils dirigent sont faites pour frapper et convaincre les spectateurs : elles s’entourent de mystérieux apprêts et d’une obscurité toujours salutaire. Tantôt ce sont des tables qui s’agitent et qui tournent ; tantôt ce sontdes bruits insolites

inexplicables, des coups dans les murs, rébranlement et le déplacement de meubles, l'apport de cailloux ou de pierres, des impressions sensibles analogues à la vue d’un chien, au frôlement d’une robe, au toucher d’une main froide,etc.Les apparitions de fantômes sontplus sujettes à caution.

Le médium qui nous transmet les communications des esprits doit être également l’objet d’une légitime suspicion. Ces communications ont en elïet un intérêt et une valeur des plus variables : il en est d’incompréhensibles, de sérieuses, de stupides, de frivoles, de grossières. Parfois le médium écrit ou raconte des choses qu’il ignore complètement et qui constituent des révélations instructives; mais le fait est rare. Des défunts connus et aimés, des personnages fameux de l’histoire sortent de la tombe et viennent, à l’appel du médium , témoigner leurs sentiments et leurs pensées. Le fait serait extraordinaire si l’on ne remarquait une frappante concordance entre les idées du médium et celles des personnages évoqués : on dirait qu’il ne traduit pas leurs pensées, mais qu’il les leur prête en travaillant d’imagination avec l’aide d’une bonne mémoire. Les expressions trahissent l’homme. « Dans la même séance, observe très justement un auteur, l’esprit de Voltaire par exemple, s’exprimera comme un charretier, si le médium (ou simplement l’opérateur) appartient à cette classe sociale ou toute autre similaire ; et, dix minutes après ? comme un homme du monde, si l’évocateur est une personne distinguée, instruite, bien élevée (1). )) De pareils faits légitiment la défiance.

11 y en a d’autres qui la commandent. Tels sont ceux où l’invraisemblance le dispute à la sottise. Nous citerons seulement comme exemples deux historiettes que rapporte sérieusement Allan Kardec, et nous les donnerons sans commentaire.

« Nous assistâmes un soir, dit le maître spirite, à la représentation de l’opéra d’Obéron avec un très bon médium voyant. Il y avaitdans lasalleun assez grand nombredeplaccs vacantes,mais dont beaucoup étaient occupées par des esprits qui avaient l'air de prendre leur part du spectacle ; quelques uns allaient et venaient auprès de certains spectateurs et semblaient écouter leur conversation. Sur le théâtre se passait une autre scène ; derrière les acteurs, planeurs esprits d'humeur joviale s'amusaient à les contrefaire en imitant leurs gestes d'une façon grotesque; d’autres, plus sérieux, semblaient inspirer les chanteurs et faire des elforls pour leur donner de l’énergie. L’un d’eux était constamment auprès d’une des principales cantatrices ; nous lui crûmes des intentions un peu légères. L’ayant appelé après la chute du rideau, il vint à nous et nous reprocha

(1) Santini ,Photographie des effluves humains , p. 36, note.

LË DIAÜLE ET LES MÉDIIMS

avec quelque sévérité notre jugement téméraire : « Je ne suis pas ce que vous croyez, dit il ; je suis son guide et son esprit protecteur ; c’est moi qui suis chargé de la diriger. Adieu ! elle est dans sa loge, il faut que j’aille veiller sur elle. »

« Nous évoquâmes ensuite l'esprit de Weber , l’auteur de l’opéra,et nous lui demandâmes ce qu’il pensait de l’exécution de son œuvre : « Ce n’est pas trop mal, dit-il, mais c'est mou ; les acteurs chantent, voilà tout! Il n’y a pas d’inspiration. Attendez, ajouta t il ; je vais essayer de leur donner un peu de feu sacré ! » Alors on le vit sur la scène, planant audessus des acteurs ; un eflluve semblait partir de lui et se répandre sur eux ; à ce moment il y eut elfectivement chez eux une recrudescence visible d’énergie.

« Voici un autre fait qui prouve l’influence que les esprits exercent sur les hommes à leur insu. Nous étions, comme ce soir là, à une représentation théâtrale avec un autre médium vogant. Ayant engagé une conversation avec un esprit spectateur , celui ci nous dit : « Vous voyez bien ces deux dames seules, dans cette loge des premières? Eh bien, je me fais fort de leur faire quitter la salle. » Cela dit, on le vit aller se placer dans la loge en question et parler aux deux dames ; tout à coup, celles-ci, qui étaient très attentives au spectacle, se regardent, semblent se consulter, puis s’en vont et ne reparaissent plus. L'esprit nous fit alors un geste comique pour montrer qu’il avait tenu parole; mais nous ne le revîmes plus pour lui demander de plus amples informations (1). »

Réservons la question des communications intellectuelles qui est très suspecte et que nous retrouverons plus loin à l’occasion des tables tournantes et revenons aux phénomènes physiques de la médiumnité pour tâcher d’en pénétrer l’origine et la nature.

Tous les anciens spirites, et le fameux médium Home à leur tête, ont cru ou du moins enseigné que leur pouvoir vient des esprits : c’est bien ce qui résulte de la doctrine que nous avons résumée plus haut. Un jour un vieil ami de Home, le D r Philip Davis, lui demandait la cause de ses merveilleuses opérations. « Je ne suis qu’un instrument inconscient, répondit le médium; les esprits se serccnt de mon fluide pour se manifester, communiquer avec les hommes et faire connaître leur pouvoir, » Celte opinion était courante et a longtemps fait loi.

Comment s’étonner dès lors que nombre de gens aient cru les spirites

(1) Livre dep Médium . p. 20 .‘j~20G

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sur parole et les aient accusés d’être les serviles instruments des mauvais esprits , les vils suppôts du diable? Si les esprits participent réellement aux tours des médiums , ce sont de mauvais esprits ; et l'on comprend que les croyants se soient émus, inquiétés, et que l’Église ait porté de sévères condamnations contre les pratiques du spiritisme.

Mais les esprits ont-ils vraiment une action commune dans la médiumnité? Es\.-i\ nécessaire de faire appel au surnaturel pour en rendre compte? C’est une question qui se résoud généralement aujourd’hui par la négative. D’abord il est très peu de spirites éclairés qui croient encore à l’intervention ordinaire des esprits. Puis, le fameux médium Home a pris soin, avant de mourir, de nous détromper tout à fait en avouant dans une confession suprême qu’il avait menti toute sa vie. Cette confession, dont nous n’avons pas besoin de signaler l’importance, il l’a faite au D r Philip Davis qui nous la rapporte dans les termes suivants :

« Nous causions un soir, quelque temps avant sa mort, du seul sujet qui avait intéressé sa vie, et, chose étonnante, plus il s’alïaiblissait, plus la force fluidique avait chez lui des retours de puissance extraordinaire, et il aimait à en faire parade pour s’abuser lui même sur son état. Il ne pouvait se dissimuler qu’il s’en allait lentement, mais aussi sûrement que le voyageur qui aperçoit déjà dans le lointain la silhouette du village où il va se coucher le soir, mais il ne voulait pas y croire.

« Ce soir-là donc, las de causer, il s’était approché de la table,et posant ses mains, devenues diaphanes à force d’être amaigries, il me dit :

« — je viens voir combien de temps les esprits me laissent encore à vivre. »

« Et de toutes parts les coups frappés retentissaient dans la table, tantôt comme un roulement de tonnerre, tantôt comme un crépitement de mitrailleuse.

« —A quoi bon, lui dis je en lui touchant le front légèrement du doigt. Est-ce que vous ne savez pas à quoi vous en tenir sur l’existence réelle de ces esprits, qui n’ont jamais existé que par la puissance de cet admirable cerveau, qui dit à la matière inerte : « Fais ceci ! a et à qui la matière inerte obéit?... L’antiquité vous eût mis au nombre des demi-dieux !

« Je savais comment le prendre, et celte batterie lui plut, car il me répondit :

« C’est vrai, après tout, que celte foule d’esprits devant lesquels s’agenouillent les âmes crédules et superstitieuses n’ont jamais existé ! Pour moi, du moins, je ne les ai jamais rencontrés sur mon chemin. Je m'en suis servi pour faire donner à mes expériences celte apparence de mystère qui , de tout temps, a plu aux masses et surtout aux femmes ; mais je n’ai

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point cru à leur intervention dans les phénomènes que je produisais et que chacun attribuait à des influences d'outre-tombe. Comment pouvais-je croire ? J'ai toujours fait dire aux objets que j'influençais de mon fluide tout ce qui me plaisait , et quand cela me plaisait ! Non, un médium ne peut pas croire aux esprits ! C’est même le seul qui n'if puisse jamais croire ! Comme l'ancien Druide qui se cachait dans un chêne pour faire entendre ■ la voix redoutée de Tentâtes, le médium ne peut pas croire à des êtres qui n existent que par sa seule volonté ! »

a Après avoir prononcé ces paroles avec ellort, et comme s’il se parlait à lui-méme, il se tut, et pendant quelques instants, l’œil perdu dans le vague, il sembla s’absorber dans ses réflexions...

« Et moi, j’avais sténographié ses paroles pour conserver la forme qu’il leur avait donnée... Home reniant les esprits quelques mois avant sa mort, n’était ce pas le glas du spiritisme sonné par celui qui avait le plus contribué à le fonder ?

(( Quand il revint à lui, il avait nettement conservé la notion de ce qu’il m’avait dit, car, me prenant la main, il murmura :

u — JS' imprimez pas cela avant que je ne sois plus... » (1).

Voilà un aveu de charlatanisme qui ne manque pas de charme,surtout si l’on se rappelle que Home eut une fortune incomparable, un bonheur constant et qu’il écrivit en 1864 un livre sensationnel : Révélations sur ma vie sutnaturelle. Que penser après cela des médiums qui l’ont suivi sur les planches des théâtres et sur le pavois de la faveur populaire et qui sont loin de l’égaler? Que penser notamment du médium en vogue actuellement, de la Napolitaine Eusapia Paladino qui a eu quelques succès, mais nombre de revers, surtout un échec retentissant à Cambridge en 1895? II nous semble que l’incrédulité des sceptiques est jus tifiée et que la confiance des plus fidèles a lieu d’être ébranlée.

La pratique des médiums ne relève pas de l’ordre surnaturel et n’use que de moyens purement humains : voilà la constatation qui nous paraît résulter de ce qui précède et qui s’impose en quelque sorte. Sans doute le diable peut se servir — et s’est effectivement servi — des médiums dans plus d’une circonstance ; mais il est étranger d’ordinaire à leurs machinations qui ne mettent en jeu que l’habileté professionnelle et les ressources si puissantes de la nature.

La question se précise, s’éclaircit et serait vite résolue avec 1 aide de la raison et de la science, si les spirites ou plutôt les occultistes ne venaient habilement la compliquer et l’obscurcir pour sauver leur pres-

(1) La fin du monde des esprits , le Spiritisme devant la raison et la science. Paris, 1867.

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tige très diminué et rajeunir quelque peu leur doctrine. Ils ae nient pas l’existence possible des esprits , mais ils déclarent qu’ils ne sont pour rien dans l’action spirite. Ils professent hardiment que les prodiges des médiums sont exclusivement dus à Y extériorisation de leur corps astral. Suivons-les sur ce nouveau terrain de discussion.

Les spirites avisés sentent bien que l’opinion les abandonne et qu’on ne croit plus guère aujourd’hui aux revenants , ni aux réincarnations , avec ou sans la métempsycose. Il leur est difficile de prétendre, sans rire, dans notre siècle sceptique et gouailleur, que les mains qui touchent les assistants, agitent les meubles ou se profilent en reflets indécis sur les murs, soient les mains des esprits des morts; aussi, laissant les vieux errements comme des loques usées, s’ellorçent-ils de prendre le vent de la science et de chercher des points d’appui dans le magnétisme d’une part, dans la physique transcendante de l’autre. C'est une tactique habile, mais qui ne les sauvera pas, car elle est au dessus de leurs forces. La science faite de logique, d’expérience et de clarté, ne saurait s’accorder avec une doctrine obscure qui ne s’appuie sur aucun fait et se recommande seulement d’une tradition de trente-six siècles.

Mais laissons la parole au maître des occultistes , au I) r Encausse (dit Papus), qui va nous exposer toutes les beautés de la théorie : « L’occultisme, écrit-il, a toujours prétendu que la véritable cause de la plupart des phénomènes dits spirites était la sortie hors du médium de son « double )) (ou corps astral, périsprit, etc.) et qu’il fallait voir là non pas un fait extranaturel, mais au contraire un fait se rattachant à la physiologie transcendante.

a Comme corollaire à cette allirmation,citons l’opinion d’Eliphas Levi à ce sujet.

a Dire par exemple que dans les soirées magnétiques de M. Home, il sort des tables des mains réelles et vivantes, de vraies mains que les uns voient, que les autres touchent et par lesquelles d’autres encore se sentent touchés sans les voir, dire que ces mains vraiment corporelles sont des mains d’esprits, c’est parler comme des enfants ou comme des fous, c’est expliquer contradiction dans les termes. Mais avouer que telles ou telles apparences, telles ou telles sensations se produisent, c’est être simplement sincère et se moquer delà moquerie des prud’hommes, quand bien même ces prud’hommes auraient de l’esprit comme lel ou tel rédacteur de tel ou lel journal pour rire (I). »

(l) Eliphas Levi, Clef des grands mystères, p. 240.

(( Maintenant, au nom de la science, nous dirons à M. de Guldenstuhbé, non pas pour lui qui ne nous croira pas, mais pour les observateurs sérieux de ces phénomènes extraordinaires :

« Monsieur le baron, les écritures que vous obtenez ne viennent pas de l’autre monde ; et c’est vous même qui les tracez à votre insu.

(( Vous avez, par vos expériences multipliées à l’excès et par l’excessive tension de votre volonté, détruit l’équilibre de votre corps fluidique et astral, vous le forcez à réaliser vos rêves, et il trace en caractères empruntés à vos souvenirs le reflet de vos imaginations et de vos pensées.

a Si vous étiez plongé dans un sommeil magnétique parfaitement lucide, vous verriez le mirage lumineux de votre main s’allonger comme une ombre au soleil couchant et tracer sur le papier préparé par vous ou vos amis les caractères qui vous étonnent (1). »

Nous-même, dans un travail sur le spiritisme, Considérations sur les phénomènes du spiritisme, rapports du spiritisme et de l'hypnotisme, paru en 1800, nous avons ainsi résumé nos idées sur cette question :

La vie peut, dans certaines conditions, sortir de l’être humain et agir à dislance.

Dernièrement, vous avez pu lire les expériences de M. Pelletier qui, endormant trois sujets et les plaçant autour d’une table, voit les objets matériels légers se mouvoir sans contact et au commandement. Que se passe t-il ?

Sa volonté s'empare de la vie des trois sujets et dirige la force de ces trois périsprits sur les objets matériels qui se meuvent sous cette influence (2).

Une autre manière de vérifier ce fait consiste à prendre un sujet endormi, isolé électriquement, et à lui demander de décrire ses impressions. Le sujet voit parfaitement le corps astral, c’est-à-dire la vie sortir du médium par le côté gauche (au niveau de la rate), et elle agit sur les objets matériels suivant l'impulsion que reçoit le périsprit (3).

Un médium n’est pas autre chose qu 'une machine à dégager du périsprit (corps astral), et ce périsprit sert d’intermédiaire et de moyen d’action à toutes les volontés visibles ou invisibles qui savent s’en emparer.

Du reste, interrogez les médiums, et tous vous diront qu’au moment où les phénomènes d’incarnation ou de matérialisation vont se produire, ils sentent une douleur aiguë au niveau du cœur et qu’aussitôt après ils perdent connaissance (4).

(1) Eliphas Levi. Science des esprits, p. 2f>7.

(2) Hne proposition de cette force aurait besoin d’être démontrée; mais les occultistes sont de meilleure composition que nous : il suffit que leur grand maître affirme pour qu'ils croient. l) r S.

(3) Op. cit p. 7.— (4) Op. cit., p. 8.

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Quand les spirites prétendent que les mains qui touchent la tête des assistants, qui déplacent les meubles ou se profilent en vagues reflets sur les murs, sont les mains des esprits des morts, l’occultisme (qui cependant n’a jamais nié l’existence possible des esprits) (1), affirme qu’il s’agit là d'un phénomène physique d’un genre particulier et que c’est le corps astral du médium momentanément extériorisé qui produit ces faits.

A l’appui de notre affirmation, nous ferons remarquer non pas aux sectaires (2), mais aux hommes de science :

1° Que toute projection, en dehors, de la main astrale est accompagnée d’un refroidissement de la main physique ;

2° Que le refroidissement cesse en même temps que le phénomène produit sous l’influence de la main extériorisée.

3° Que chaque phénomène physique (déplacement de meubles, etc), produit à distance, est accompagné de mouvement synchroniqûe des muscles physiques, qui, dans les conditions normales, auraient produit le phénomène.

4° Enfin que les assistants contribuent, à leur insu, à fournir de la force dans beaucoup de phénomènes, ce qui explique la fatigue rapide ressentie par lesdits assistants.

En somme, il s’agit là de la production, par des piles humaines montées en série ou en quantité d’une force condensée etdirigée par le corps astral du médium qui annonce les phénomènes dans la majorité des cas (3).

La théorie du corps astral que nous offre le D r Papus el qui est fidèlement pareille à celle qu’avaient les Egyptiens de la 18 e dynastie, ne repose sur aucune donnée scientifique et ne mérite pas d’être discutée.

Jx corps astral n'existe pas. Ce qu’on nous donne pour tel, Papus l’a avoué, c’est la vie, c’est la sensibilité qui caractérisent l’homme, c’est la force psychique pu cosmique qui paraît à plusieurs l’élément irréductible de notre activité ; c’est, pour parler plus exactement, le fluide électrique ou vital qu’on recherche depuis si longtemps, qui n’est pas encore déterminé par la science, mais qui certainement joue un rôle, et un rôle im portant, dans la vie humaine comme dans les phénomènes étranges delà médiumnité. Toute la science est actuellement orientée dans cette voie

(1) Les spirites éclairés ont toujours été d’avis que, tout en admettant l’existence d'agents spirituels, il faut attribuer une très grande part, dans la production des phénomènes physiques, aux influences provenant du médium. D r Papus.

(2) (>et aimable qualificatif s’adresse aux savants qui ne partagent pas, et pour cause, les théories de Voccultisme que professe le grand maître Papus. f) r S

(3) Papus, Lumière invisible , médiumnité et mayie, 18%, p.33-38.

nouvelle, ouverte par le magnétisme animal, pour découvrir l'origine et la nature du principe qui obéit à la volonté et gouverne les muscles et les nerfs.

L’avenir est là.

Les occultistes le pressentent et font d’incroyables efforts pour dériver à leur profit le courant d’intérêt et de sympathie qui va au magnétisme renaissant : ils veulent à tout prix confondre leur hypothétique corps astral avec la force psychique ou vitale, mais la science ne liera jamais sa cause à la leur et ne se fera pas leur misérable complice.

Un jour, un savant indépendant et audacieux, M. le colonel de Rochas, a imaginé que la sensibilité pouvait sortir du corps, s'extérioriser on quelque sorte, et il a appuyé sa supposition sur une théorie nouvelle : celle de l'hypnose profonde. Rappelons en quelques mots la fameuse « découverte )).

On sait que, d’après Charcot et l’École de la Salpêtrière, tout individu qu’on hypnotise passe par trois phases caractéristiques : la léthargie, la catalepsie, le somnambulisme. Après le somnambulisme, une suggestion ou une excitation vive réveille le sujet. Or, M. de Rochas eut l’idée de modifier les procédés communs d’expérience et de revenir, quand l’hypnotisé était en somnambulisme,aux passesdesanciensmagnétiseurs. L'état profond de l'hypnose serait né de cette pratique et se caractériserait par Vextériorisation de la seiisibilité.

On n’ignore pas que, dans les trois états classiques de l’hypnose, le sujet ne manifeste pas la moindre sensibilité. Celte sensibilité reparaît, d’après M. de Rochas, dans des conditions extraordinaires, à mesure qu’on entre en hypnose projo7ule. Sans doute l’insensibilité du patient persiste absolument au niveau de la peau, mais — fait incroyable — elle cesse à 10 ou W centimètres , de sorte que l’on peut conclure, en toute justice, à Y extériorisation de la sensibilité . Que l’on pince, ou plutôt que l'on fasse le simple geste de pincer le sujet à la distance de 10 centimètres, et aussitôt il accuse une vive douleur (1).

La « découverte » de M. de Rochas a été saluée avec enthousiasme, avec reconnaissance par les occultistes comme la confrmation, la seule, de leur doctrine. L'extériorisation de la sensibilité, n’est ce pas, pour eux, l 'extériorisation du corps astral ? Le I) r Papus est ravi d’un pareil succès et proclame du coup que « le colonel a grandement mérité de ioccultisme n (2).

(1) A. de Hochas. Les états profonds de l'hypnose , 1892 ; Extériorisation delà sensibilité, 1895

(2) Loc. cit. p. 59.

!2 LE DÏAIU.E ET LES M'ÉDUïMS

Malheureusement, V hypnose profonde et {'extériorisation delà sensibilité sont des hypothèses que rien n’est venu démontrer : tous les expérimentateurs sérieux qui ont voulu les vérifier ont échoué dans leurs tentatives, ce qui n’est pas pour donner crédit aux aventureuses théories de M. de Rochas.

La médiumnité n’a d’ailleurs que faire du corps astral et de Y occultisme: des chercheurs l’ont étudiée de nos jours avec conscience et en onttrouvé une explication scientifique naturelle des plus satisfaisantes, au moins pour la généralité des cas.

La question des tables tournantes qui a tant passionné autrefois l’opinion va nous donner la clef du mystère. Nous n’ignorons pas qu’elle est encore très controversée,les unscroyantà un simple phénomène physiologique, les autres tenant pour une intervention surnaturelle, pour l’action spéciale des esprits. Mais la vérité doit être entre ces deux sentiments extrêmes : comme nous l’écrivions naguère, « ce qui est probable, c’est que les deux explications en présence rendent compte respectivement de certains cas, c’est que les tenants du surnaturel ont parfois raison sans que leurs adversaires aient absolument tort. Le plus souvent la prestidigitation et le charlatanisme arrivent, avec les seules ressources de la nature, à faire tourner ou parler les tables, mais quelquefois l’action diabolique préside à l’opération et lui donne un caractère nettement surnaturel, magique et malfaisant » (Il L’important est donc de connaître les phénomènes physiques ou physiologiques qui interviennent d'ordinaire et suffisent à expliquer la généralité des cas.

Le matériel d’expérience se trouve partout, la mise en scène est des plus simples et les opérateurs sont vous ou moi. On choisit une table légère, ronde, montée autant que possible sur un seul pied, et on se met'à plusieurs autour d’elle, graves, silencieux, attentifs, les mains posées sur le rebord, les doigts se louchant. La chaîne ainsi faite, on attend.

Au bout d’un temps variable, quelques minutes le plus souvent, la table oscille sur sa base et s’anime : elle se déplace, tourne et frappe en tombant. On l’interroge ou plus exactement on interroge les esprits dont elle est supposée l’organe. La table répond aux questions par oui ou non ou plutôt le nombre de ses coups marque les différentes lettres de l’alphabet pour constituer les mots de la réponse. Les procédés d’interrogation

(1) D r S. La Vie psycho-sensible, p. 230-231.

sont d’ailleurs variés: on use souvent d’abréviations ou de signes conventionnels.

A défaut de table, une corbeille, un chapeau, un coffret, un meuble léger quelconque peut devenir le centre de la chaîne humaine et prendre un mouvement de rotation plus ou moins rapide. La nature de l’objet qu’on actionne n’est donc pas déterminée, mais l’état psychique des assistants est loin d’être indifférent. La croyance aux esprits ne serait pas inutile au succès des opérations ; plusieurs la jugent nécessaire. On a remarqué dès longtemps que la présence dans la chaîne d’une seule personne réfractaire, incrédule, suffit à rompre le charme, à empêcher le mouvement de la table. Par contre, l’assistance d’un médium est des plus favorables, peut-être indispensable, et l’on a vu plus d’une fois le chapeau, la table tourner entre les seules mains du médium.

La science n’a pas la réputation d’être crédule ni surtout d’avoir peur des esprits : il y a longtemps qu’elle a porté ses curieuses et indiscrètes investigations du côté de ces phénomènes prétendus merveilleux et qu’elle a patiemment cherché à y faire la lumière. Un des premiers, l’illustre Chevreul s’est voué à la tache et a apporté dès 1853 une explication naturelle qui n’est pas sans valeur, tout en étant très incomplète (1). D’après lui, les mouvements de la table sont dus non pas à Yesprit frappeur , mais aux assistants mêmes, acteurs et dupes : ils se produisent par une action musculaire involontaire et inconsciente, par une série d'impulsions imperceptibles qu’impriment à la table, et à leur insu, ceux qui la touchent, en conséquence de la direction même et de la force de leur attention, de la vivacité de la pensée et de l’intensité du désir qui les accaparent et les dominent.

Ces trépidations musculaires, quoique invisibles et à peine sensibles, sont très probables : on les a montrées dans les recherches avec le pendule explorateur, avec la baguette divinatoire,el on les retrou ve indubitablement dans les expériences récentes de cumbcrlandisme (2). Sont-elles sufïisantes pour amener la rotation d’une table ? On a quelques raisons de le croire, en présence des nombreux témoignages qui l’affirment, a J’ai fait tourner des tables, déclare un auteur, avec des femmes décolletées, ce qui facilitait l’observation. Quand s’animait la table, on voyait très bien les contractions musculaires inconscientes se dessiner sur les bras de l’une d’elles, la plus nerveuse. Elle faisait les réponses sans en avoir

(1) Journal des Savants . 1853-54.

(2) Expériences de lecture de pensées par le seul contact des mains. M. Stuart Cumberland est l’initiateur le plus fameux de ces recherches, et leur a donné son nom.

J4 LE ÏHARLE ET LES MEIUUMS

conscience, comme il apparaissait à son étonnement. Les autres soulignaient les mouvements de la table avec une inconscience non moindre. Suivant l’attention et l’intelligence des sujets, la table répond des stupidités ou d’une manière fort habile. » (D r Régnault).

Il est incontestable que le succès de l’opération dépend essentiellement de la crédulité des personnes et de l’application soutenue de leur volonté. Les réponses de la table ne sont pas d’ordinaire imprévues, déconcertantes au regard de ceux qui l’interrogent : elles offrent une concordance remarquable, constante avec les idées qui occupent les personnes présentes et qui ont dicté les demandes. Au contraire,si l’attention est faible ou distraite, si la confiance manque, l'esprit frappeur e st désorienté et impuissant, les coups ne traduisent que des absurdités et ne répondent plus à aucun sens, l’expérience est manquée.

Ces différences caractéristiques; on en conviendra, sont incompréhensibles dans l’hypothèse du spiritisme ; elles s’expliquent d’elles-mêmes,si l’on admet que les assistants, à la fois dupes et complices, font tous les frais de l’expérience. Avec une forte contention d’esprit, doublée d’une foi aveugle, on agit efficaceinent sur la table et on en conduit les mouve ments, taudis qu’une faible attention est impuissante à obtenir le moindre résultat.

Mais le médium n’opère pas seulement par ses muscles, il agit d’abord et surlout par ses nerfs et son cerveau ; la force psychique ou vitale qu’il déploie pour produire ses merveilleux elfets est considérable,et il faulen tenir compte. C’est ce que n’avait pas fait Chevreul. Sa théorie, dont on ne saurait trop louer l’idée première et l’ingéniosité, n’est acceptable qu’à la condition d’être mise au point et complélée : la tâche n’est pas des plus aisées, mais elle a été courageusement abordée et heureusement remplie par un savant contemporain, professeur à l’école nationale des beaux arts, M. A. Chevillard.

La solution rationnelle du problème spirite est si exactement présentée par M. Chevillard que nous ne pouvons mieux faire que de lui céder la parole :

« Plusieurs personnes s’assoient autour d’une table et y appliquent ffes paumes des mains étendues. Après un temps ordinairement court, on

entend des craquements dans le bois. Un silence a lieu. Des battements

réguliers très nets, comme des coups de doigts, comme des gouttes sonores, se font ensuite entendre. Selon les adeptes, ce sont les esprits présents qui donnent leur nombre, ûn dispose un alphabet ordinairement

circulaire ; une personne interroge à haute voix en suivant l’alphabet avec un crayon ; à chaque tour d'alphabet, on entend un battement sur la table. Quelqu'un écrit à ce moment la lettre qui se trouve sous le crayon, et la réunion de ces lettres forme des phrases, indiquant la réponse de Vesprit dit frappeur. qui signe ensuite son nom de la même manière.

a Un mot est souvent deviné par ses premières lettres : une personne l’achève de vive voix, et Ton entend un coup battu ou plusieurs, pour indiquer que le mot est bien ou mal trouvé. Dans ce dernier cas, on recommence, et ainsi de suite.

« La personne qui prétend amener ces battements s'appelle le médium , parce qu’elle se dit intermédiaire entre l’esprit consulté, qui censément les frappe , et la personne qui évoque. On comprend bien que la question n’est pas d’examiner ce que la table dit. Ce genre de contrôle n’amènerait rien de définitif ; la question à résoudre est d’examiner comment elle le dit , car c’est là qu’on doit trouver le critérium de la révélation, ce critérium invariable, quoique la réponse tabulaire change sans cesse.

« Beaucoup de médecins préfèrent nier ce phénomène remarquable plutôt que de le contrôler, car il faudrait ensuite l'expliquer. D’autres admettent l'ineptie d’une interprétation par un muscle dit craqueur . Williams Crookes, de la Société royale de Londres, a soumis à des vérifications scrupuleuses plusieurs phénomènes curieux, dits spirites , publiés pour la première fois en 1870 dans le (Juaterly Journal of Science ; mais c'est celui-ci que je préfère étudier d’abord, parce qu'il représente les faits dont il s’agit à l’état naissant, pour ainsi dire.

<( Qu’on appelle force psychique avec M. Crookes, agent ou fluide nerveux, force neurique avec d’autres, l’agent ou le moteur dont le médium dispose, ce n’est pas dans la dénomination de cet agent, c’est dans l’explication de son mode d’action le plus élémentaire qu’on trouvera le secret de la théorie générale des faits dits spirites ; de même que c’est dans la théorie du mode d’action le plus simple des agents électriques qu’on trouve le point de départ des lois de ces faits, sans que la cause première en soit réellement plus connue, ou même sans qu’il y ait néces sité de la connaître. Je vais donner l’explication très naturelle, selon moi, du phénomène actuel, que j’appelle névrostalique quant à la cause physiologique, typlologique quant à la forme visible du résultat.

(( Craquements du bois ; battements, ou gouttes nerveuses ; interprétation du public. —, Les craquements dans le bois proviennent évidemment des inégales dilatations des fibres, résultant de la chaleur des mains imposées. Ces craquements n’ont plus lieu quand on recom

mence l’expérience, parce que les diverses parties de la table se sont mises en équilibre définitif de température J’ai souvent vérifié ce fait.

« Quant aux battements tabulaires, ou coups dits typtologiques, ils sont d’une nature bien différente, puisqu ils sont à la volonté du médium, comme on va le voir, et ils se reproduisent au fur et à mesure des expériences, après une première attente, et quelquefois ils cessent, parce que le médium est épuisé ou paralysé par la raillerie d’un assistant. Il le dit, et on verra qu’il a raison. Je vais montrer cependant que ces battements, paraissant comme produits par des doigts invisibles, sont frappés par le médium qui pense et amène chaque lettre successivementpourformer le mot qu’il veut, et qu'il bat lui-même les coups d’approbation ou de désapprobation, quand on achève de vive voix un mot commencé.

« Les personnes qui entendent frapper ces lettres en attribuent la venue à 1 action des esprits qu’elles croient dans la salle, et le tour se trouve exécuté, tour d’autant plus curieux que tout le monde, sans exception, y estlrompé, mais non pas dans la même mesure ; car les assistants ne savent pas que le médium est obligé de penser séparément d’abord un mot, puis chaque lettre pour faire le mot; tandis que celui ci connaît bien cette obligation, qu’il cache pour se grandir, — mais sans se douter le moins du monde de la raison physiologique qui l’y contraint. »

« PaOBABILlTÉ QUE LE SOI-DISANT MÉDIUM BAT LES COUDS LUI MÊME ;

expérience personnelle. — J'ai remarqué d’abord que le soi-disant médium ne quittait pas l’alphabet des yeux; que, lorsqu’il était intelligent, les réponses l'étaient aussi (chez M. P..., le médium était M mo D..., sa bonne, puissante médium d’une stupidité remarquable, les réponses n'étaient jamais que oui, un coup, non , deux coups et des nombres) ; que, si le médium était instruit ou spirituel, les réponses avaient le même caractère : que toujours un médium intelligent faisait venir des réponses consolantes pour le consultant aflligé, ou flatteuses pour son amour-propre, ou ambiguës en cas de prévision difficile.

« La théorie médianimique, enseignant que le médium dégage un fluide par lequel l’esprit s'animalise pour frapper, est obligée/l’admettre, selon les cas, tantôt que le fluide d’un médium stupide stupidifie l’esprit le plus intelligent, tantôt le principe inverse; ou bien que tel esprit a progressé depuis la mort du corps ; en général, qu’un esprit évoqué ne peut parler que par l’intermédiaire d’un mçdium de même colibre inldlecluel que lui ; qu'on n’est jamais sur de l’identité d’un esprit, parce qu’un autre esprit peut prendre sa place et son nom, etc.

(( 1 out cela me donnant une bien pauvre idée du monde des esprits, je pensai que le mot de lduifon : le style, c'est l’homme, pris ici à la lettre,

était sans doute la clef de ce mystère, c’est-à dire que le médium était tout simplement l’auteur perpétuel des réponses. J en suis devenu presque convaincu lorsque, seul, chez moi, posant les mains sur une petite table en bois non verni, et tendant fortement ma pensée vers une idée grave, absorbante, je suis arrivé, après trois semaines d'essais très pénibles, à produiredes battements paraissant comme articulés, llsavaient quelquechose de plein, de limpide, qui les distinguait parfaitement des craquements antérieurs que j’appellerai rugueux, et dont j’ai dit la cause. D’ailleurs ils étaient volontaires ! Ces battements, ou gouttes nerveuses, portaient parfaitement le caractère, soit de ma satisfaction par leur rapidité, soit de l’hésitation quand je doutais ou m’inquiétais, soit de la régularité quand j’avais une conviction tranquille.

« Suivant l’alphabet d’une main, lorsque mon autre main reposait sur la table , je n’obtenais que des lettres sans aucun sens, parce que ma volonté n’était pas, bien entendu, de me donner un mot a priori , c’està-dire de me duper moi même. Mais j’aifirme que tout battement désiré , isolement et non comme lettre , arrivait seul et très nettement. Deux battements désirés successivement arrivaient de même ; trois de même. Et je ferai remarquer que je répétai cette expérience, qui me fatiguait beaucoup, devant plusieurs personnes qui la constatèrent avec moi, sans qu’elles pussent la reproduire elles-mêmes. Je n’hésite pas à dire que ce fait singulier m’a inquiété jusqu’au moment où j’ai pu me démontrer que je me répondais à moi-même sans m'en douter. »

« Comment je ueconnais l’intégration lhj mouvement vibratoire en choc mécanique de l’agent nerveux. — Ce qui m’a mis entin tout à fait sur la route de la vérité, c’est d’avoir observé dans les expériences tabulaires faites chez M. P..., où la table était grande, en bois blanc, sec et non verni, comme un frôlement titillalif très net sous ma main, comme une espèce d'aura fraîche et caressante, sentie également par tous les assistants quelques secondes avant les battements typtologiques ; et surtout d’avoir aperçu que cette impression, ou vibration générale, cessait chaque fois et en même temps qu’un battement avait lieu. La première fois que je sentis cette impressionne m’en inquiétai tout haut,et les habitués du cercle me répondirent : « C’est le souille qui annonce la présence de l’esprit. »

« Chez M me F..., j’ai eu l’occasion de faire remarquer que la chaise du médium C... avait ce mouvement vibratoire avec une intensité considérable, et qu’il n’existait pas dans les autres chaises. Le D r F..., adonné à la foi spirite, n’en a rien conclu. A chaque battement tabulaire, je remarquais, debout derrière le médium,que les vibrations de sa chaise s’anéan-

tissaient pendant le même instant. Assis à la table, je faisais de nouveau la même remarque sur la disparition instantanée des vibrations tabulaires et sur leur retour.

« L’observation des vibrations générales s’éteignant à chaque coup battu, et renaissant ensuite, fut pour moi un trait de lumière ; je suis le premier qui ait signalé cette observation importante. J’ai compris qu’il y avait actuellement transformation ou contraction, ou mieux encore intégration du mouvement vibratoire général en choc mécanique,à chaque coup battu,et cela,par le seul fait de la satisfaction spontanée du médium. Je conçois la vibration comme une différentielle de l’action nerveuse ou de l’électricité animale, existant o priori dans tous les phénomènes réels dits spirites ...

« La table est véritablement magnétisée par l’émission du médium (de l'opérateur) ; et le mot magnétisé n’a d’autre sens que de faire entendre qu’elle est couverte, ou imprégnée de jluide nerveux vibrant, c’est-àdire vital , du médium, après l’équilibre préalable de la température.

« La table est alors comme un harmonica qui attend le coup de marteau de la pensée de celui qui l’a imprégnée. Le médium désire un coup au moment qu’il va fixer, en regardant attentivement le crayon courir sur l’alphabet, et ce désir, en arrivant subitement au maximum à l’instant venu, et s’éteignant aussitôt, engendre un choc cérébral, comme une détente, qui se répercute immédiatement par les trajets nerveux sur la surface tabulaire vibrante.

a Le coup résonne en intégrant sur un point les vibrations de la table par un fort éclat, ou étincelle obscure appelée vulgairement battement, dont le bruit est la conséquence de cette condensation ou contraction instantanée, faite dans l’air ambiant. L’agent de cette transmission nerveuse ou électrique animale entre le cerveau et la table n’est assurément pas plus intelligent en soi que l’agent de la transmission électrique entre deux stations télégraphiques (1). »

M. Chevillard n’a pas borné là ses intéressantes expériences, il les a étendues à tous les éléments du phénomène, et montré que les assistants prennent également part à l’action combinée du médium et de la table tournante. Chacun émet une certaine quantité de fluide,qui,séparément, serait incapable de faire vibrer sensiblement un objet qu’on touche,mais qui alors se multiplie par le nombre et vient efficacement à l’aide du médium , toutes les fois qu’on est crédule, ému, empoigné, ce qui est la règle dans les séances spirites. Au contraire, — comme l’observation l’a

(1) A. Chevillard, Etudes expérimentales sur le fluide nerveux, et solution rationnelle du problème spirite, Paris 1882, p. 27 et suiv.

toujours démontré — la présence d’une ou deux personnes énergiques et obstinément incrédules suffit pour tout compromettre en arrêtant l’émission du médium et en paralysant son action.

C’est ainsi que M. Chevillard réussit dans une réunion, par une simple opposition intérieure, à paralyser les battements d’un médium , alors que toute l’assistance était en plein accord avec lui: « J’ai ainsi profité,dit il, de ma force névrostatique pour arrêter l’énonciation commencée du nom de Dieu, dans un cercle crédule,au moment d’une prédiction importante. On sait qu’à l’instar des médiums américains, les médiums français ont adopté une batterie aux champs ,comme signe typtologique du nom divin. On ne peut imaginer les commentaires spirites qui furent amenés par cette interruption subite dont moi seul je savais la raison. »

La concordance ne produit pas d’effets moins curieux que l’opposition : nous en avons pour preuve l’exemple suivant fourni par le même auteur :

« M me F..., âgée de soixante ans, mère d’un de mes amis qui suivait avec moi ces expériences, me pria de la conduire au cercle de M llc H..., ancienne institutrice. Cette dame avait perdu son fils cadet, de dix-huit ans, nommé Jean Baptiste et y pensait souvent. Nous arrivons au cercle^ M me F..., son fils aîné F... et moi nous prenons place autour de la table, en tout douze personnes imposant les mains, y compris la médium H... Les esprits se comptent, et le premier qui prend la parole s’exprime ainsi, au moyen de l’alphabet :« Ma mère, je voyage dans le pays des anges où je suis très heureux en pensant à toi. Ne te tourmente pas pour les jours qui te restent à vivre, etc. a Je voyais la figure de M nic F... prendre une expression d’animation extraordinaire. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, lorsqu’à la fin du discours, l’esprit signa Jean Baptiste.

a La médium H... fort intelligente, avait vérifié l’émotion prévue de M me F... perdant beaucoup d’électricité ; la charge de la table se mani testait en vibrations plus intenses qu’à l’ordinaire. M" 10 F... se trouvait médium concordant avec M 1!o IL., par son immense désir d’avoir une communication de son fils ; et je le vérifiais très bien, sentant des vibra tions dans la chaise de M 010 F...,sachantqu’elles existaient dans la chaise de M lle II... et qu'il n’y en avait pas dans celle des autres assistants.

« Les vibrations tabulaires dues aux médiums concordants coexistent sans se nuire, de la même façon que coexistent les ondes de l’eau produites par les jets de plusieurs pierres.

« M Ile 11... a donc d’abord électrisé la table, et M nie F... l’électrisant sans s’en douter, attendant la signature et y pensant vivement, l’a dictée lettre à lettre, à son insu, d’où résulle,croira-t-on, que si M me F...n’avait pas su lire, la signature n’aurait pu venir. Cela n’est pas certain. Si les

battements avaient lieu, sous la main de M mo E...,c’est parce qu’elle était médium concordante et savait lire. Mais si elle n’avait pas su lire,et que la signature'fût venue de même,ce que j’ai vu arriverai faudrait admettre que M 1Ie H... excellent médium névropathe, l’aurait lue dans la pensée de M mo F... Dans ce cas, les battements auraient eu lieu sous les doigts de M Uô H... ))

Telle est l’ingénieuse théorie de M. Choviliard sur les médiumnités concordantes . Elle est discutable, et nous ne nous en portons pas garant. Mais on ne peut méconnaître qu’elle fournit une interprétation facile des réponses que donnent les médiums soit en particulier soit dans les séances publiques. On sait qu’ils sont d’ordinaire très prudents et que jamais ils ne promettent de répondre à toutes les questions qu'on leur pose ; mais, si l’on est médium concordant ,on vient inconsciemment à leur aide et on peut se tromper soi-même en donnant les renseignements qui intéressent. Le médium de profession est parfois sincère, plus souvent inconscient; mais, qu’il le soit ou non, il peut, dans certaines conditions, lire à son insu la pensée d’autrui.

Les travaux qui précèdent n’ont pas élucidé tous les graves problèmes que soulève la question des médiums , mais ils ont avantageusement déblayé le terrain et préparé leur solution. Il est acquis que les moyens dont disposent les médiums sont purement humains dans la généralité des cas. Ce qui fait tourner les tables, ce qui les fait parler, c’est le médium lui-même plus ou moins conscient, avec la complicité involontaire des assistants. On ne saurait méconnaître pourtant que certains faits sont extraordinaires et déconcertants : c’est l’exception, qui confirme la règle. Il est certain que les tables font par occasion des communications étranges qui stupéfient les assistants et dépassent de beaucoup la science de tous. Le diable ne saurait être étranger à de telles machinations : il est la cause de tout ce qui dépasse ici les forces de la nature.

La médiumnité dépend donc d’un état cérébro neurique encore mal étudié, mais indubitable, qui n’a rien de surnaturel,— où Vesprit du mal peut toutefois faire sa part. Dire que la pratique des tables tournantes est mauvaise en soi parce qu’elle nécessite l’ingérence desmauvais esprits , c’est dépasser les bornes de l’expérience et aller contre l’évidence; mais il ne serait pas plus juste de croire que celte pratique est inolTensive et permise, car elle a comporté, en plus d’une rencontre, l’intervention de Satan, et elle la permet toujours.

11 y a des gens qui admettent complètement et sans réserve tous les

faits extraordinaires que l’on met au compte des esprits; il en est d’autres qui les nient entièrement, d’avance et sans examen, considérant la médiumnité comme une erreur et le spiritisme comme une amusante mystification. I ^occultisme ne mérite

Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité !

Nous estimons qu’il est prudent et raisonnable de se tenir à égale distance des extrêmes, et nous croyons que l’examen sérieux et impartial des phénomènes étranges que révèle la pratique des médiums ne permet ni une foi aveugle ni un scepticisme complet.

Il est incontestable que, tout en ayant généralement recours aux forces de la nature, les médiums spéculent sur la bêtise humaine : ils mettent en œuvre la suggestion et usent largement de la supercherie. Tous leurs tours contiennent une part de fraude.L’obscurité qui préside à la plupart des séances n’est certes pas inutile à couvrir leur jeu. Mais, comme on l’a dit justement, le médium n’est pas toujours conscient de son rôle ; et tel phénomène, qu’il provoque naturellement , est aussi merveilleux à ses yeux qu’aux nôtres. Ce qui est sur, c’est que l’ignorance est le grand facteur du succès et que les assistants sont à la fois dupes et complices.

Mais si le spiritisme est d’ordinaire naturel et facile à expliquer, il ne l’est pas toujours. Il présente des faits avérés, incontestables, qui dépassent certainement le domaine des forces naturelles et annoncent un pouvoir supérieur ; et si ces faits ne paraissent pas toujours démonstratifs, n’entraînent pas de suite la conviction, c’est qu’ils sont assez rares, et surtout enveloppés, obscurcis et dénaturés par beaucoup d’autres que le charlatanisme et l’ignorance accumulent autour d’eux. Les médiums les plus sûrs, les plus renommés, se distinguent par le nombre et la force des absurdités qu’ils énoncent ; mais il est vrai que certaines de leurs révélations sont surprenantes, inexplicables, que la double vue est plus d’une fois leur lot et que plusieurs de leurs tours prodigieux sont d’ordre surnaturel. Ils obéissent alors, exceptionnellement , à une inspiration étrangère, consciente ou non, mais restent d’ordinaire abandonnés à leurs propres ressources; toutefois, ayant été par hasard favorisés d un secours supra-sensible, ils prennent l3ur rôle au sérieux et y entrent si bien (par auto-suggestion) qu’ils ne doutent plus d’eux-mêmes, se considèrent comme des inspirés et des voyants , et forgent mille mensonges, mille contradictions pour soutenir quand même leur personnage et grandir leur réputation.

En face de tels opérateurs, la méfiance s’impose ; et, comme la lévitation des tables et les autres tours savants du spiritisme n’ont rien de

transcendant et n’ont pas plus d’utilité pratique que les oiseuses conversations avec les esprits d'oûtrc-tombc , le recours aux médiums n'a pas la moindre raison d’être, la moindre justification. Ajoutons qu’il est même imprudent et dangereux, car il peut toujours servir occasionnellement au diable, l’agent redoutable du mensonge et de la mystification,l’ennemi né du genre humain.

Arras: Imprimerie Sueur-Charrcey, rue des Balances, 10.

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