‹ Le diable médicin--Adèle Verneuil--La lorette--Chapitre 8 sur 8 · TOUS LES CONVIVES · texte numérisé non relu

TOUS LES CONVIVES

Le mot, docteur ! le mot de la charade !

LE DOCTEUR MAX

Le chalet serait situé à Paris, boulevard des Italiens..'?

UNE LOREÏTE.

Un chalet sur le boulevard des Italiens î

LE DOCTEUR MAX

Rien de plus simple. J'achèterais à tout prix environ deux arpens de superficie dans ce riche quartier*

RÏALICORNE.

Mais , diable de docteur, [le bien nommé! deux arpens de terrain et leurs bâtisses dans le quartier des Italiens* mais cela coûterait des millions et des millions !

LE DOCTEUR MAX

Naturellement. Or, je ferais abattre toutes les maisons de la cave au grenier ; fouiller, labourer, fumer la terre ; je construirais un humble chalet au milieu de ces deux arpens. Une partie serait ensemencée de seigle: voilà pour le pain bis du déjeuner ; une autre produirait du foin : voilà pour la nourriture da la vache qui donnerait le lait et le beurre* Donc, ce déjeuner rustique, offert sous un toit de chaume, dans des écueiles de bois, coûterait une trentaine de millions.

(Explosion de cris et d'appïaudissemens. — Bravo, docteur !— Vive le docteur I— Hourra pour le Diable-Médecin l — • Il était seul capable d'imaginer cette infernale dépense !)

LE DOCTEUR MAX

Pratiquez de cette manière utile et surtout féconde la magnificence, alors vous serez vraiment à la hauteur de l'auguste fonction sociale que la richesse vous impose, et vous mériterez les bénédictions de l'humanité.

Amen!

SALICORNE.

Le docteur Méphistophélès ouï et entendu, je déclare que, dans ma conviction intime, j'ai rempli un sacerdoce en vous invitant à boire cent bouteilles de vin de Champagne. (A Hélène d'un ion piqué) : Vin canaille, mais vieux I

HÉLÈNE

Disons une vieille canaille de vin, et n'en parlons plus ! surtout n'en buvons plus! car vous êtes fièrement pilulant, Malicorne, avec votre Champagne I

BESMAZURES.

Le docteur est dans le vrai : nous remplissons un sacer-? £oce ! nous sommes les grands prêtres du luie !

É3IIL11 LAMBERT.

Et nous les prêtresses.

Le Ranelagh et Mabille sont nos temples!

HÉLÈNE

Le Ranelagh , je ne dis pas ; mais Mabille ! fi l ma chère, fi donc ! c'est ladasse ! Qui est-ce qui ose aller à Mabille? Les Frisettes, les Rigolettes, les Rose-Pompon et autres turlurettes ornées de leurs Brididis! Tout ça cancane devant une galerie de femmes honnêtes qui viennent voir danser ces saltimbanques, et qui dansent en de* dans.... ne pouvant polker officiellement en ces lieux.

BESMAZUâES.

Le fait est que c'est étonnant combien il est de femmes honnêtes qui, moralement et physiquement, tournent à la Lorette!

HÉLÈNE

(Testerai. Elles copient nos modes en enrageant. Parole d'honneur ! de respectables mères de famille se donnent des airs décolletés, mettent leur chapeau en arrière, pincent un petit chahut et fument crânement le cigare dans l'espoir de retenir leurs maris.Vains efforts I Elles n'au* ront jamais, comme nous, le vica et le chio l

ÈUltïà. LAMBERT.

D'ailleurs,'c'est nous qui faisons aller le commerce^ Qu'est-ce qu'elles font donc gagner aux marchands, ces bégueules qui écument vertueusement leur pot-au-feu î

LE DOCTEUR MAX

Parbleu! lorsque madame Ducantal et ses filles portent des robes retournées, vont à pied par les rues (A Emilia Lambert),— vos chevaux ont tantôt failli écraser ces dames, je vous demande en quoi leurs touchantes vertus, l'excellence de leur cœur, la délicatesse de leurs sentimens concourent au développement de la richesse publique ducantal, irrité.

Depuis longtemps, monsieur le docteur, vos plaisante-^ ries me déplaisent, et...

LE DOCTEUR MAX

Messieurs, notre honorable convive est véhémentement soupçonné d'éprouver des remords conjugaux! Le père de Camille perce sôus la peau du viveur!

HÉLÈNE

Je demande que Ducantal soit immédiatement déclaré vertueux, et, comme tel, condamné à voir lever l'aurore à perpétuité!

PLUSIEURS VOIX

Âhî ah! ah! — bravo, Hélène ! — Enterré Ducantal !

BSÂLICORNE.

J'ouvre une souscription destinée au monument de défunt Ducantal. On lira sur sa pierre : « Ci-gît qui fut bon * père et bon époux. Passans, buvez pour luil » éhilia lasibbrt, tas à Ducantal, avec colère.

Vous avez Pair d'an serin ! Voyez Hélène : elle rit de vous à se pâmer... Répondez donc quelque chose, au moins !

DUCANTAL*

Je demande h faire ma profession de foi et à répondre au docteur, qui jamais ne s'est montré plus Méphistophélès qu'en cette occasion.

PLUSIEURS TOIXJ

Répondez 1 — Ecoutons î

eucantal:

On doit b son ménage le nécessaire, et à sa maîtresse le superflu. Voilà mon caractère !

PLUSIEURS VOIX

Ducantal 'est ressuscité!— vive Ducantal !— Il est digne de ne pas assister au lever de l'aurore 1

LE DOCTEUR 5IAX.

Je m'estime heureux d'avoir provoqué la loyale réponse de notre convive, et je porte un toste au superflu. Au p&* pcrflu, ce nécessaire des nations civilisées l

TOVf.

Oui, oui, buvons au superlal

LE DOCTEUR MAX

Arrière ces pleutres, ces gredins, ces barbares, ces sauvages, ces mohicans, qui professent cette énormité : « Per- » sonne n'a droit au superflu tant que chacun n'a pas le r> nécessaire ! »

TOUS

A bas les barbares ! A bas les sauvages !

MALICORNE

Je bois d'autant plus volontiers au superflu, qttd voilà une cinquantaine de bouteilles de vin de Champagne encore coiffées.

ÉMILÏA. LAMBERT.

Maïs nous en avons asse*, de votre vin de Champagne ! nous en avons trop ! Laissez- nous donc tranquille l Et demandez autre chose.

DBSMAZURES.

Je m'oppose à Ce que Malicorne demande du vin de Constance. Je me le réserve pour le souper de demain.

HÉLÈNE

Malicorne, demandez de ce vieux madère qui a, dit-on,' fait deux fois le voyage des Indes; et avec ça des cigares!

TOUS

Oui! oui! du madère et des cigares!

ÉMILÎA LAMBERT.

Et puis nous taillerons un lansquenet ou un chemin de fer.« (A Ducantal.) Tu as de l'argent?

DUCANTAL.

Parbleu !

MALICORNE

Je déclare qu'avant de demander du vin de Macère* il faut que les cent bouteilles de vin de Champagne soient consommées !

HELENE

Fichtre ! qu'il est embêtant avec son vin de Champagne, celui-là!

ÉS1ÎLTA LAMBERT.

Une idée I Faisons le thé de madame Gibou avec ce Champagne.

TOUS

Ah ! ah ! parfait ! — oui, le thé de madame Gibou !

malicorne sonne.

Bravo, charmante l l'idée est adorable !

un garçon entre.

Monsieur a sonné ?

MALICORNE

Garçon, un chaudron... tout ce que vous aurez de plus vaste !

LE GARÇON

Je vais en chercher un aux cuisines. (Il s'apprête à sortir.)

MALTCORNE.

Attendez donc, garçon ; il nous faut en outre quelques ingrédiens pour parfaire ce thé mirobolant. Apportez avec le chaudron trois faisans truffés.

HÉLÈNE

De plus, cinq beaux ananas et un joli paquet de chandelles*

Douze douzaines d'huîtres vertes, avec les coquilles !

- Je demande qu'on ajoute à la chose, pour la rendre nourrissante, trente côtelettes de mouton , mais panées, c'est essentiel.

ÉMILIA LAMBERT

Et puis six paniers de iraises et autant de litres de petits pois.

LE GARÇON

Madame, lés fraises et les petits pois, dans cette saison, sont des primeurs très chères. On vous en a déjà servi, et»*.

MALICORNE

Garçon, mon ami, vous n'êtes qu'un animait C'est moi qui paie. Je suis connu ici, j'imagine?

LE GARÇON

Oh ! oui, monsieur, et je vais apporter ce que ces dames demandent.

HELENE

Attendez. Il manque au ragoût une douzaine de bottes d'oignons. (A Emilia Lambert) Hein I comme je suis gentille, ma chère?... Ça te rappellera l'odeur de l'escalier de ton appartement.

Un moment ! La chose sera tade si on n'y mêle pas une douzaine de pots de moutarde.

HÉLÈNE

Le bonnet de coton du chef de cuisine par là-dessus, et ce sera délicieux l

malicorne, gravement!

Vous entendez, garçon? on demande le bonnet de coton du chef; on le portera sur la carte. Allez, dépêchez-vous, et revenez vitel

Le garçon sort au milieu des rires mextmguimes, des cris, des trépignemens, des acclamations des convives en l'honneur du thé de madame Gibou.

MALICORNE

A l'aide, pour déboucher les bouteilles !

Tous se lèvent, sauf le docteur Max, impassible malgré son secret dégoût. Les bouchons volent; leur explosion se môle aux éclats de rire des convives. Plusieurs garçons rentrent apportant une immense bassine de cuivre et les objets demandés, y compris le bonnet de coton du chef de cuisine. Malicorne, avec un sérieux inaltérable, qui redouble l'hilarité des assistans, jette dans le bassin les divers ingrédiens apportés par les garçons.

MALICORNE

Et maintenant, attention au commandement ! Que chacun prenne une bouteille.

TOCS.

Voilà 1 nous sommes prêts !

malicorne:

Versez I

Le contenu des bouteilles est versé dans la bassine ; elle est bientôt remplie jusqu'aux bords; les viandes, les faisans truffés, les huîtres dans leurs écailles restent submergées ; mais l'on voit flotter à la surface du liquide les petits pois,les chandelles, les fraises, les ananas, les oignons et le bonnet

de coton du chef de cuisine. L'hilarité est à son comble et devient convulsive,

HÉLÈNE

Une idée! (Elle parte las à Desmasures en pouffant de rire,)

de sm azurés, vivement* Du tout! je m'y oppose.

MALICORNE

Garçon! que le chef mette la bassine sur le feu, qu'il fasse mijoter la chose, et... Ah! malheureux que je suis! j'oubliais le sel, le poivre et un jus de citron ! tous, riant.

Ah! ah! ah!

MALICORNE

Voilà!... Maintenant, emportez ça, garçon; dites au chef de faire mijoter la chose pendant un quart d'heure, et servez chaud !

EMILIA LAMBERT

Avec tout ça, il reste encore une vingtaine de bouteilles; il faut pourtant en finir !

Hélène, à Vtm des garçons qui va sortir* Garçon, deux arrosoirs !

le garçon, interloqué* Madame, il n'y en a pas ici.

HÉLÈNE

Quel pitoyable cabaret ! On ne trouve pas seulement un arrosoir dans cette gargote!

LE GARÇON

Ah! pardon, madame.», j'y pense ! Nous avons les arro-

soirs dont l'on se sert pour arroser le trottoir pendant l'été.

HÉLÈNE

Apportez-les. (4 Desmazures.) Cela fera le pendant dn thé de madame Gibou.

LE DOCTEUR MAX

À propos de ce thé, je demande à hasarder quelques mots d'éconemie politique. (Explosion de cris, de huées.)

HÉLÈXE.

Apprenez, docteur, que nous abhorrons la politique et que nous exécrons l'économie 1

TOUS

Oui, oui I —A bas l'économie ! —A bas la politique ! —A bas le docteur!

LE DOCTEUR MAX

Pardon, je voulais rous exprimer l'admiration que vous m'inspirez, mais...

plusieurs voix.

C'est différent! — Parlez! parlez! — Ecoutons le Diable- Médecin!

LE DOCTEUR MAX

Le croiriez -vous? des bélîtres classent ainsi les dépenses : les unes, selon eux, productives, fécondes, morales, utiles à tous; les autres, improductives, stériles, égoïstes, ruineuses, signes certains de l'avilissement et do la corruption des mœurs publiques.

PLUSIEURS VOIX

C'est un sermon ! — Assez ! assez ! — A bas le sermon I Le docteur vieillit ! — Le diable se fait ermite !

LE DOCTEUR MAX

Ua instant! distinguons : ce n'est point moi qui parle ainsi, ce sont les susdits bélîtres, et je leur réponds: AM gredins ! ah ! marauds ! ah! pieds plats !..♦

plusieurs vois A la bonne heure ! — Hardi ! éreintez-les, docteur ! -4 Ereintez-les !

LÉ DOCTEUR MAX

..♦.. Et je leur réponds : Gredins ! pieds plats ! croquans! ah! vous prétendez que la frénésie de la spéculation et du besoin de luxe insensé qu'elle engendre est la honte, la ruine des nations, parce qu'elle détruit en elles le sens moral! parce que l'appât trompeur d'un gain facile et énorme éveille d'insatiables convoitises ; parce que ces appétits désordonnés poussant l'homme dans la voie suspecte des spéculations, détruisent en lui les vertus domestiques, l'arrachent à des habitudes laborieuses, patientes, honnêtes, le détournent de travaux productifs d'où il tire un revenu modeste, mais assuré! Ah ! vous prétendez que cette rage de s'enrichir, déjà prêchée par monsieur Guizot, prononçant ces mots fameux, lors du banquet de Lisieux: Enrichiuez-voml anéantit dans les consciences les plus simples notions du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du tien et du mien, du droit et du devoir ! Ah ! vous prétendez que chacun alors subit l'infernale obsession de cette hideuse et dévorante pensée : jouir à tout prix! perfas et nef as ! A cela, triples butors I je répondrai : On gagne de l'argent comme on peut, on le dépense comme on veut.

PLUSIEURS VOIX

Bravo ! docteur ! —Vous êtes dans le vrai I

LE BOCTEUR MAX.

Tenez, butors, ajouterai-je, prenons pour exemple co thé de madame Gibou, si spirituellement confectionné ici, ce soir. Ce thé baroque et le souper auront coûté peutêtre deux cents louis ; or, deux cents louis employés productivement, m'objecierez-vous, auraient assuré le salaire et le pain de vingt familles pendant un mois...

HÉLÈNE

Concluez, docteur; vous devenez énormément embêtant. Vous n'êtes plus drôlel

TOUS

Oui î oui! — Assez 1 — Concluez, docteuM c'est assom-mant!

LE DOCTEUR MAX

Je conclus en répondant aux susdits bélîtres : Oui ou non, a-t-onici, cesoir, acheté, consommé pour deux cents louis? C'est évident! Donc, en cela, comme en mille autres dépenses de luxe, ces dames auront poussé à la consommation, donc à la production, donc à la prospérité du commerce; donc, ô prêtresses du luxe! continuez de remplir religieusement votre sacerdoce. Dépensez, prodiguez ; quel'or, comme la neige au soleil, fonde, ruisselle entre vos mains charmantes, et la postérité dira de vous...

le gabçon, rentrant.

Voilà les arrosoirs !

(Eclats de rire universels, provoqués par l'espèce de coqà-l'âne aue produisent les paroles du garçon.)

LE DOCTEUK MAX.

Parbleu, messieurs, ce gaillard-là, arrivait avec ses arrosoirs, destinés à arroser.. • quoi? le bitume! quel symbole !... vient à point pour ma péroraison. Oui, la postérité dira de vous,ô prêtresses du luxe : Elles ont été les arrosoirs d'où s'est écoulée à flots d'or la richesse publique ! hélènb, prenant l'un des arrosoirs.

— Diable de docteur, va ! (Aux convives.) Attention au commandement ! Prenez les bouteilles!

TOUS

Voilà. — Nous sommes prêts.

HÉLÈNE

Remplissez les arrosoirs.

(Les arrosoirs sont remplis de vin de Champagne, au milieu de la folle hilarité des convives. Hélène prend l'un des arrosoirs, Desmazures prend l'autre et ouvre l'une des fenêtres du salon. Au-dehors la nuit est glaciale et noire ; il neige» Hélène verse dans la rue le contenu de l'arrosoir et chante :

Il pleut, il pleut, bergère, Du champaga* de Sili'ry!

tous les convives en chœur*

Il pleut, il pleut, bergère, Du champagn' de Sili'ry !

une voix d'enfant tremblotante et grêle ^élevant de la rue.

Prenez donc garde, là-haut! il fait déjà bien assez froid! des>iazuues, venant le contenu de son arrosoir.

Ouvre le bec, imbécile, et avale ! Ta n'as jamais été à pareille fête I

tous, en chœur*

Il pleut, il pleut, bergère, Du cbampagn* de Siirry!

ÉMILÏA LAMBERT.

Et maintenant, du madère, des cigares, des ca tes, et en avant le lansquenet! Roule le chemin de fer jusqu'au

jour! tous.

En avant le lansquenet! — Roule, roule le chemin de fer jusqu'au jour! %

DUCâKTAL.

Voilà, j'espère, un vrai festin de Balthazar! le docteur max, sortant y et jetant un regard effrayant sur Us convives* A quand Manè-Tecel-Pharès!

Le Manê-Teeel-Pharès ne se fît pas attendre pour Ducantal à la suite du souper, proclamé festin de Balthazar, qu'avait donné Malicorr-e, à quelques membres de ce monde, heureusement exceptionnel, qui se tient en dehors de toutes les lois de la morale, et qui se compose de jjfep» cadets et de lorettes.

Trois jours se sont écoulés.

Il est dix heures du soir ; M» Ducantal entre dans son salon, dont il ferme les portes à double tour ; ses traits

livides, sinistres, expriment un morne désespoir ; il s'as^ sied à demi sur le rebord d'une table, etfr debout, immobile, les bras coisés, le front baissé , il fixe longtemps le parquet d'un œil ardent et sombre. Enfin il dit d'une voix sourde :

— Ruiné !... ta baisse ma surpris, égorgé !... J'ai voulu, hier, tenter un dernier coup, dans l'espoir d'une reprises Mon agent de change a exigé une couverture... J'ai ven-i du tout ce qui me restait... tout ! jusqu'aux couverts d'argent de mon ménage, jusqu'à la montre de ma femme;! Encore la baisse ! Je suis en perte de deux cent millo francs,.. Il ne me reste pas un sou...

Il tire de sa poche ufle paire de pistolets et les dépose sur son bureau.

— Et voilà l'emploi de mes derniers dix francs!

Monsieur Ducanta! reste longtemps abîmé dans ses réflexions. Puis, serrant convulsivement les poings, il s'écrie avec rage:

—J'ai donné à cette abominable Emiiia ou dépensé pour elle plus de six cent mille francs ! Je sais qu'elle a chex elle plusieurs milliers de louis. Elle aime tant l'or!... L'infâme m'a refusé mille francs!... Je suis lâche! un de ces pistolets devrait être pour elle, l'autre pour moi!... Bah ! elle a fait son métier !

— Ruiné! rasé! exécuté! décapité ! — reprend monsieur Ducantal après une longue pause, et éclatant d'un rire sardonique. — Onze cent mille francs de découvert, voilà mon bilan! Ah! ah! ah! il est joli, mon bilan ! Te voilà propre, Ducantal, toi, l'heureux spéculateur! Quel triomphe pour mes rivaux, pour mes envieux, pour cette

canaille de Desmazures surtout ! Va-t-il être heureux ! Je l'entends d'ici : ce — Je vous le disais bien, ce Ducarial » n'était qu'un carotteur... » Sang et massacre! si je le tenais là, ce Desmazures, je le tuerais comme un chien, avant de sauter le pas, puisqu'il faut que je le saute...

Monsieur Ducantal retombe dans l'abîme de ses pen-r sées, et après un nouveau silence :

—Que faire? que faire? Ne pas payer mes différences? Si ce n'était que ça, c'est le pont aux ânes ! mais après ? ïi faudra travailler comme un nègre? reprendre mon métier de courtier de commerce? Et encore, le reprendre, où cela ? pas à Paris: maintenant, c'est impossible! il me faudra donc aller en province 1 Et puis, d'ailleurs, je ne peux plus travailler, j'en ai perdu l'habitude ! Allons donc ! m'éreinter du matin au soir à courir la pratique , à faire l'article ! essuyer les dédains, les rebuffades. Quel métierl Se carnager pour accrocher à grand'peine quatre à cinq milliers de francs par an, moi qui ai goûté de la vie de millionnaire I moi qui jetais l'argent par la fenêtre! moi qui ai entretenu une femme comme Emilia !

A ce souvenir, monsieur Ducantal tressaille et s'écrie s

— Atroce créature ! était-elle belle ! si fraîche! si rose ! la carnation d'un enfant! un modèle! Je la vois encore dans ce boudoir doré, embaumé du parfum des fleurs!

Soudain M. Ducantal tressaille ; il a entendu frapper timidement au dehors, à la porte; il prête l'oreille et crie brusquement s

— Qui est là?

— Papa, c'est nous, «• répond la voix de Laure, — c'est moi et Sophie*

— Allez vous coucher ! — crie à ses filles M. Ducantal* avec émotion ; — ne restez pas là, allez-vous-en! ï

— Nous venions savoir si tu n'avais besoin de rien,— répond la voix au dehors;— ma sœur et moi nous sommes inquiètes de,..

— Me laisserez -vous en repos! — s'écrie monsieur Ducantal en irappant du pied.— Je vous dis d'aller vous coucher!

Un assez long silence succède à ces paroles; les traits de M. Ducantal, jusqu'alors contractés par la rage, se détendent; il soupire et murmure :

—Qu'est-ce que vont devenir mes filles, h présent?.,, elles et leur mère?.. .Oh! quant àGeneviève,je suis tranquille! je la connais! Ma femme languira un mois ou deux, et puis ce sera fini. Mais elles, mes filles?... Leur oncle, le seul parent qui -eur restera, est pauvre, chargé de famille, et tendre comme une barre de fer ; il laissera mes filles sur le pavé. Que feront elles?... Ah! si, comme d'autres...

M. Ducantal n'achève pas, frissonne, et, dans l'horreur çae lui cause cette dernière conséquence , même impossible, de sa propre inconduite, ajoute :

— Ce que je redoute là est affreux !... Je n'y avais pas songé jusqu'à présent... J'étais donc dépravé, pourri jusqu'à la moelle des os?

ïi tombe sur une chaise, appuie ses coudes sur la table, cacha sa figure entre ses mains, reste longtemps absorbé. Puis il reprend avec un croissant attendrissement,

— Mon Dieu ! et il a été un temps où je les aimais, ces enfans ! Oui, rude, sévère pour elles, les tenant serré, mais au fond les aimant. J'épargnais , je vivais de peu»

Nous nous privions afin de leur amasser une petite dot. Les marier, nous retirer, leur mère et moi, à la campagne, avec une modeste aisance, c'était alors mon ambition; elle me donnait du cœur au travail.... Quand je rentrais le soir à la maison, harassé de fatigue, à peine avais-je sonné, j'entendais leurs voix : — C'est papa ! c'est papa ! — Et toutes deux de s'encourir à qui la première m'ouvrirait la porte, me sauterait au coul... Pauvres enfansî... Cependant je ne les gâtais pas ; si elles m'aimaient, c'était de bon cœur, oh î oui, de bien bon cœur !

Monsieur Ducantal pleure à chaudes larmes ; puis soudain, se redressant, il éclate do rire. Ce rire, convulsif et sardonique, est horrible.

— Ah! ah! ah! pleure, pleure, imbécile! il est temps! Dis donc, Emilia, ton gros qui pleure sur le sort de sa fââmille! Cette vipère d'Hélène va œe déclarer vertueux! me condamner, comme l'autre soir, à voir lever l'aurore à perpétuité ! Ohé, les autres ! — ajoute le misérable avec égarement, — ohé ! les autres ! n'oubliez pas l'épitaphe : « Ci-gît Ducantal, bon époux et bon père. Passans, buvez » pour lui!» Ah! ah! ah! — Et sa figure, devenant effrayante, il balbutie : — Oh ! je souffre!

A ce moment on frappe de nouveau et du dehors à la jorte, mais cette fois Ton frappe à coups précipités ; l'on entend la voix palpitante de madame Ducantal, qui s'écrie :

— Georges, au nom du ciel ! ouvre nous !

— Allez-vous-en ! — répond Ducantal hors de lui, — aiiez-vous-enî Laissez-moi donc la paix, à la fin!

— Georges, «r reprend la voix de madame Ducantal,

502 LE DIABLE MÉDECW.

strangulée par l'épouvante, — la servante vient de nous dire avoir vu la crosse d'un pistolet sortir de ta poche...

— Papa! — ajoutent les voix éplorées de Laure et de Sophie, — papa ! nous sommes là, à genoux derrière là porte»., ouvre-nous!...

— Si tu ne nous écoutes pas, — reprend la voix de madame Ducantal,— j'envoie chercher un serrurier!... Nous entrerons malgré toi!... Georges, mon pauvre ami, ne te désole pas!.., Nous aurons tous du courage... nous travaillerons tous... Compte sur nous... Nous braverons la mauvaise fortune... la misère, la plus affreuse misère... Mais, au nom du Dieu vivant, par pitié, ouvre nous!...

Les voix déchirantes de Sophie et de Laure répètent avec angoisse et terreur :

—Ouvre-nous, au nom du ciel, mon père, mon bon père 1 Ducantal, entendant sa femme le menacer d'envoyer chercher un serrurier, s'est élancé vers ses pistolets. Il en prend un d'une main, tandis que de l'autre fl écarte son gilet et sa chemise, met sa poitrine à nu, appuie le canon de l'arme au-dessous du cœur, et dit d'une voix hale-s tante:

— Il faut en finir! Puis, frémissant,

—Je suis plein de vie... et dans un instant... la mortl.."i —Bah !...— ajoute-t-il avec une effroyable résolution, en en employant l'odieuse formule de ces sybarites qui mettent le plaisir au-dessus du devoir, — bah! j'ai joui!!!

Le coup part. Ducantal tombe à la renverse, se débat et se redresse un instant, livide et sanglant sur son séant , il râle sourdement en étendant les bras, comme s'il you-

lait embrasser le vide; puis il retombe, et se roidit convulsivement.

Il expire..;

Les cris désespérés de la mère de famille et de ses filles ont suivi l'explosion du coup de pistolet et s'entendent au dehors.

Le lendemain du suicide de monsieur Ducantal, plus belle encore en déshabillé que splendidement parée, assise dans son boudoir, à demi enveloppée d'un peignoir de mousseline brodée, Emilia Lambert écrivait cette missive :

« Mon chair Malicorne, vous savé laqsidan arivé ier » soire à ce pôvre Ducantal. Vou atandié la bêsse, elle est » venus. A bon antandeure salû.

» A vous d'amitié, en atendan mieu. Ji conte bien.

» EMILIA LAMBERT

Cela écrit, la lorette sonne, plie sa lettre et la cacheté.

— Madame a sonné ? — demande Jenny en entrant.

— Faites porter tout de suite cette lettre chez monsieur Malicorne, — répond Emilia Lambert, — et préparez mon bain.

La lorette achevait ces mots, lorsque soudain, croisant vivement son peignoir sur son sein, elle s'écrie avec autant de surprise que de colère :

— Comment ce diable d'homme est-il entré ici?

Cette exclamation s'adressait au docteur Max, pénétrant

dans le boudoir sur les pas de la femme de chambre.

— Renvoyez votre servante,— dit d'une voix impérieuse et dure le docteur Max à Emilia Lambert ;— il faut que je vous parle.

— Jenny, ne bougez pas! —s'écrie la lorette; — et vous, — ajouta-t-elle en toisant effrontément le médecin, — sortez d'ici à l'instant!

— Ah ! vraiment ? — dit le docteur Max. -~Hé bien ! fille Madeleine Froquet, écoutez ceci...

La lorette, à ces mots, tremble, pâlit, frappée de .stupeur, contemple le médecin avec une angoisse croissante, et balbutie :

— Jenny, laissez-nous!

La femme de chambre s'éloigne, jetant un regard surpris et curieux sur sa maîtresse, qui reste seule avec le docteur Max. Il reprend d'une voix brève, tranchante :

— Fille Madeleine Froquet, vous êtes une voleuse!

— Insolent! Vous osez.,.

—Fille Madeleine Froquet, vous êtes condamnée à cinq ans de réclusion.

— Ça n'est pas vrai I

— Fille Madeleine Froquet, vous n'avez subi votre peine que pendant deux années ; vous vous êtes ensuite évadée e*e la prison centrale de Montpellier.

— C'est donc le démon que ce médecin? Gomment est-il instruit de ma condamnation ? — pensait la lorette, dont ios traits devenaient livides de frayeur. Cependant, espérant encore imposer au docteur en redoublant d'audace :

—Vous êtes assez lâche pour venir insulter par vos igno?

LÀ LOFŒTTE. 505

blés menteries une femme sans défense ! Je vous méprise!

— Fille Madeleine Froquet, vous avez volé le riche portefeuille d'un Anglais ; vous voyagiez avec lui en diligence de Bordeaux à Montpellier. Condamnée pour ce voî, vous vous êtes évadée de prison. Vous étiez blonde alors, vous avez teint vos cheveux, vos sourcils, vous avez pris le nom d'fimilia Lambert et ainsi dérouté les recherches de la police.

<— C'est faux, arehi-faux! vous me prenez pour une autre ! et vous êtes un manant I

— Fille Madeleine Froquet, ne vous emportez point et écoutez ceci : J'étais appelé en consultation à Montpellier par plusieurs de mes .collègues; l'un d'eux, médecin en chef de l'hospice de ia maison centrale, m'a proposé d'assister à une très grave opération qu'il devait pratiquer sur une détenue. Vous aviez feint a'êlre malade, aûn d'être conduite à l'hôpital; cet endroit, moins surveillé, vous semblait favorable à une évasion. Elle a eu lieu. Je l'ai su par les journaux ; mais vous étiez encore à l'hospice lorsque j'y suis allé. Votre lit avoisinait celui de la détenue que Ton devait opérer; votre remarquable beauté m'a frappé. J'ai demandé et appris la cause de votre condamnation. Il y & quatre jours, en vous revoyant ici, j'ai eu quelques soupçons de votre identité; j'ai voulu les éclaircir, de retour chez moi, en consultant mon journal relatif à mon voyage de Montpellier. Ce journal, je ne l'ai pas retrouvé tout d'abord ; plus heureux hier soir, j'ai extrait de ce mémento le passage suivant. Ecoutez,

Le docteur Max tire de sa poche un carnet, tandis que la lorelte, anéantie par la terreur, tressaille convulsive-

ment, incapable d'articuler une parole. Le médecin ouvre son carnet et lit:

<x 17 juin 1849. — Hôpital de la maison centrale de » Montpellier, — opération, etc., etc. — Nota. A côté du » lit du wjet, une très jeune femme blonde, l'une des » beautés les plus remarquables que j'aie rencontrées. — y> Nom : Madeleine Froquet. — Age : 20 ans. — Condam* » née pour vol, etc., etc., etc. — Observation physiogno* » monique : Front déprimé, fissure des lèvres abaissée, » et autres symptômes de bas et mauvais instincts, etc. »

jLe docteur Max, impassiDie, remet son carnet dans sa poche, croise ses mains derrière son dos, attache un regard inexorable sur Emilia Lambert, et reprend avec son ricanement sardonique :

— Hé ! hé ! vous ave* entendu, fille Madeleine Froquet ? La lorette, blême de terreur, tombe aux genoux du médecin en murmurant d'une voix suppliante ;

— Grâce I ne me dénoncez pas !...

— J'y consens, à une condition.

— Laquelle ? Oh ! parlez, parlez I

— Vous avez ici, ou ailleurs, de l'argent ?.;8

Un éclair de joie brille dans les regards de la lorette ; elle croit le docteur Max capable de vendre son silence, se relève et dit avec une cynique assurance :

— Alors nous pourrons nous entendre. Combien voulezvous?

— Cent mille francs!

— Hein!... vous dites?,..1

r- Je dis cent mille francs.,, et sur l'heure.

— Cent mille francs l — répète la lorette en reculant d'un pas. — Est-ce que vous êtes fou?... Je...

— Fille Madeleine Froquet, vous aimez beaucoup l'or ; vous devez avoir ici une somme considérable. Comptezr moi cent mille francs sur-le-champ, sinon je vais de ce pas vous dénoncer au parquet.

— Scélérat !... —s'écrie la lorette avec rage, et, ne pouvant se résigner à l'abandon d'une pareille somme, elle ajoute : —Non, jamais I... Dénoncez-moi si vous voulez...

— Hébien! j'y vais...

— Un moment... — murmure Emilia Lambert éperdue d'effroi.— Voulez-vous vingt mille francs ?

— Cent!...

— Voyons, je me saigne... Cinquante mille francs en or... je les ai là dans mon secrétaire...

— Cent!...

— Allez au diable ! médecin de Lucifer ! Il s'agirait de ma tête que je ne vous donnerais pas un liard de plus!

— Fille Madeleine Froquet, vous retournerez à Montpellier achever vos cinq ans de réclusion... Qui de cinq ôte deux, reste trois... Hé ! hé ! vous passerez ces trois ans dans la maison centrale en souquenille grise, en sabots, les cheveux rasés, et soumise au rude régime de la prison... Hé ! hé !...

Ce disant, le docteur Max se dirige vers la porte. La lorette s'élance sur ses pas et s'écrie :

— Soixante mille francs?

1 — Cent! — répond le docteur Max, continuant des*é*? loiguer sans retourner la tête vers la lorette.

Eœilia Lambert hésite encore, mais, vaincue par la nécessité, elle rappelle le docteur ; puis va ouvrir la serrure de sûreté d'une cassette de fer placée dans l'intérieur d'un meuble de bois de rose, et tire de cette cassette une boîte d'écaillé contenant cent rouleaux de cinquante louis chacun , les contemple avec un regret déchirant, et au moment de remettre la boite,

— Qui me répondra que vous ne me trahirez pas quand vous aurez mon argent? Donnez-moi votre parole que..»

— Fille Madeine Froquet, je ne dosne pas ma parole à une voleuse.

— Mais*.*

— Est-ce oui,' est-ce non!

— Tenez donc, vieux satan ! — s'écrie la lorette, écumant de fureur; et elle jette sur un guéridon la boîte d'écaillé.

Le docteur Max prend au hasard doux des rouleaux do pièces d'or, les développe, s'assure de leur contenu avec un sang-froid imperturbable, se lève, et, emportante somme, dit à la lorette ens'éloignant :

— Hé! hé!... ces cent mille francs mettront pour toujours & l'abri du besoin madame veuve Ducantal et ses deux filles.

PIN D'ÉMHJA LAMBERT*

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