CHAPITRE XLIX
Comment Dieu ne se sépare jamais des parfaits, en leur retirant soit la grâce, soit le sentiment de sa présence, mais il interrompt parfois l'union.
Je te disais que ces âmes très parfaites ne perdent jamais le sentiment de ma présence en elles. Je les quitte cependant d'une autre manière, parce que l'âme, tant qu'elle est liée au corps, ne pourrait recevoir, de façon continue, l'union que je contracte avec l'âme en me faisant voir à elle. C'est pour ménager ses forces que je me retire. Je ne lui ôte ni ma grâce ni le sentiment de ma présence; j'interromps seulement l'union entre elle et moi.
L'âme, emportée par l'angoisse du désir, court généreusement sur le pont de la doctrine du Christ crucifié. Arrivée à la porte, son esprit s'élance vers Moi ; nourrie et enivrée du Sang, brûlée du feu de l'arTiour, elle goûte en moi la Divinité éternelle. Elle se plonge dans cet Océan de paix, et son esprit n'a plus de mouvement qu'en Moi. Bien que mortelle encore, elle jouit du bonheur des immortels, et, malgré le poids de son corps, elle reçoit l'allégresse de l'esprit. Aussi maintes fois le corps estil soulevé de terre, en raison de cette parfaite union
que l'âme a faite avec moi, comme si le corps avait perdu son poids pour devenir léger. Cependant il n'a rien perdu de sa pesanteur ; mais, comme l'union de Pâme avec moi est plus parfaite que l'union entre le corps et l'âme, la force de l'esprit fixé en moi soulève de terre le poids du corps ; le corps reste comme immobile, tout brisé par l'amour de l'âme à tel point, comme tu l'as entendu dire à quelquesunes de mes créatures, qu'il ne pourrait plus vivre, si ma Bonté ne le ceignait de sa Force. Qu'en cet état d'union à moi, l'âme ne quitte pas le corps, c'est un plus grand miracle, sache-le bien, que de voir plusieurs corps morts ressusciter.
Aussi, j'interromps pour quelque temps cette union, pour permettre à l'âme de retourner dans le vase de son corps. Je veux dire, que la sensation de son corps, qui avait été suspendue par le sentiment intérieur de l'âme, lui est à nouveau rendue. Car, en réalité, l'âme n'a pas quitté son corps, dont elle ne se sépare vraiment que par la mort. Mais les puissances de l'âme n'avaient plus conscience du corps, absorbées qu'elles étaient en ihoi par l'amour. En cet état, la mémoire n'est remplie que de moi ; l'intelligence tendue vers moi ne voit rien d'autre que ma Vérité; la volonté, qui suit l'intelligence, aime ce que l'intelligence contemple et s'unit par l'amour à ce même objet. Toutes ces puissances étant ainsi rassemblées et unies en moi, plongées en moi, consumées en moi, le corps perd toute sensation. L'œil en voyant ne voit pas, l'oreille en entendant n'entend pas, la langue en parlant ne parle
pas, sinon comme il arrive parfois, sous la pression du cœur, quand je permets à la langue dexprimer le trop plein de Tâme, pourlagloireet l'honneur de mon nom. Cette exception mise à part, la langue en parlant ne parle pas, la main en touchant ne touche pas, les pieds en marchant ne marchent pas. Tousles membres sont liés et retenus dans le lien de l'amour. Ce lien les soumet tellement à la raison et les tient si unis au sentiment de 1 ame, que, d'une seule voix et contrairement à leur propre nature, ils crient vers moi, le Père éternel, pour demander que le corps soit séparé de l'âme et l'âme du corps. Ils crient vers moi, comme le glorieux Paul : Malheureux que je suis! Qui me séparera de mon corps : car fai en lui une loi perverse qui est en révolte contre V esprit K Ce n'est pas seulement de la lutte de Tappétit sensitif contre l'esprit, que parlait saint Paul, car ma parole l'avait comme rassuré sur ce point, quand je lui avais dit: Paul, ma grâce te suffit'^! C'est de son corps auquel il était enchaîné qu'il se plaignait, parce qu'il l'empêchait de me voir pour quelque temps encore. Jusqu'à l'heure de la mort son regard était arrêté et ne pouvait me contempler, moi, la Trinité éternelle, dans la vision des bienheureux immortels, qui sans cesse rendent honneur et louange à mon nom. Il gémissait donc de se trouver parmi les mortels, qui toujours m'offensent, privé de ma vue, privé de me voir dans mon Essence.