CHAPITRE IX
Des signes auxquels on connaît que les visites et les visions spirituelles sont de Dieu ou du démon.
Je vais t'exposer, à présent, comme tu Tas demandé, le signe que je donne à Pâme, pour qu'elle puisse discerner les visites qu'elle reçoit par mode de visions ou autres consolations spiri libelles, dont elle se croit favorisée et reconnaître si elles sont de moi ou non. Le signe de ma présence, ai-je dit, c'est l'allégresse que je laisse dans l'âme après ma visite, et le désir de la vertu, spécialement de la vertu de véritable humilité, jointe à l'ardeur de la divine charité.
Tu m'as demandé si, dans cette allégresse, ne se pouvait pas glisser quelque illusion; et, s'il en était ainsi, tu voudrais suivre le parti le plus sûr et t'en tenir au signe de la Vertu, qui ne peut être trompeur. Je te dirai donc l'erreur qui s'y peut mêler et à quoi tu pourras reconnaître que cette joie spirituelle est vraie ou fausse.
Voici comment l'erreur peut t'égarer.
Je veux que tu saches, que la créature raisonnable qui aime ou désire un bien, ressent une joie dès qu'elle le possède. Et plus elle aime ce bien
qu'elle possède, moins elle le voit, moins elle s applique à l'examiner avec prudence. Elle est toute à la jouissance qu'elle éprouve de cette consolation : la joie de posséder enfin ce qu'elle aime ne lui permet pas de le juger : son moindre souci est de se rendre compte de ce qu'il vaut.
Il en va de même de ceux qui aiment et désirent vivement les consolations spirituelles, qui recherchent les visions et s'attachent plus aux douceurs des consolations, qu'à moi-même, comme je te l'ai dit de ceux qui étaient encore dans l'état imparfait et qui regardaient davantage à la faveur des consolations, qu'ils recevaient de Moi, le donateur, qu'à lamour de ma Charité, avec lequel je les leur donne. Ceux-là peuvent être trompés dans leur allégresse, sans compter d'autres dangers, dont je t'entretiendrai à part, dans un autre endroit.
Comment sont-ils abusés? — Ecoute.
Lorsqu'ils ont conçu un grand amour de la consolation, comme il a été dit, et que la consolation leur arrive, ou quelque vision, quel qu'en soit la provenance, ils ressentent de la joie d'avoir enfin ce qu'ils aiment et désiraient d'avoir. Aussi, souvent, ces consolations pourraient venir du démon, qu'ils en éprouveraient encore de la joie. Ne t'ai-je pas dit, en effet, que lorsque le démon visite l'âme, sa présence se fait sentir, tout d'abord, parl'allégresse ; mais qu'elle laissait ensuite l'âme dans la tristesse, avec un remords dans la conscience, et sans aucun désir de la vertu ! J'ajouterai que cette allégresse peut se prolonger, et que Tâme peut la ressentir
parfois pendant toute la durée de son oraison. Mais si cette allégresse n'est pas accompagnée d'un ardent désir de la vertu, parfumée d'humilité, embrasée du feu de ma divine charité, cette vision, cette consolation, cette visite reçue, vient du démon, elle n'est pas de Moi. L'âme a bien possédé le signe de l'allégresse ; mais comme cette allégresse n'est pas unie à l'amour de la vertu, elle peut juger avec évidence que cette allégresse procède uniquement du désir qu'elle avait des consolations personnelles intérieures. Elle se réjouit maintenant, elle est dans la joie, parce qu'elle croit avoir ce qu'elle souhaitait, et que c'est le propre de l'amour, quel qu'il soit, d'être dans la joie, dès qu'il possède ce qu'il aime.
Tu ne pourrais donc te fier à la seule allégresse éprouvée, alors même que cette allégresse durerait tout le temps de la consolation, et plus encore. L'amour, aveuglé par cette allégresse, ne découvrira par cette tromperie du démon, s'il ne fait pas appel à d'autres signes que la prudence lui fournit ; mais s'il procède avec prudence, il verra si, oui ou non, cette allégresse est accompagnée de l'amour de la, vertu. Il discernera ainsi, si cette visite spirituelh est de Moi ou du démon.
Tel est le signe de discernement que je t'avaii donné quand je t'avais dit que la joie que tu ei éprouverais serait pour toi un signe de ma visite,j pourvu que cette joie fût accompagnée de la vertu. Telle est bien la vérité. C'est là un signe certain' qui te démontrera s'il y a ou non tromperie, si la
joie que tu éprouves est bien provoquée par ma présence, ou sielle procède del'amour-propre spirituel et du désir des consolations personnelles. Ma visite apporte la joie avec l'amour de la vertu, celle du démon ne cause que la joie. Quand l'âme en vient à constater qu'elle n'est pas plus avancée dans la vertu qu'auparavant, il en faut conclure que cette allégresse procède de Tamour-propre des consolations spirituelles.
Tous, sache-le bien, ne sont pas trompés par cette joie, il n'y a que les imparfaits, ceux qui recherchent la consolation et regardent plus au don qu'au donateur. Mais ceux qui purement, sans aucun intérêt personnel, par la seule ardeur de l'amour qu'ils ont pour Moi, regardent au donateur etnon audonetn'attachentdeprixau don qu'à cause de Moi qui donne, nullement à cause de la consolation qu'ils en retirent, ceux-là ne peuvent jamais être abusés par cette allégresse. Ils ont un signe certain qui leur permet de discerner promptement quand le démon parfois essaye de les tromper en se transformant en ange de lumière, et de visiter leur esprit en y répandant soudain une grande allégresse. N'étant point passionnés par le désir de la consolation spirituelle, ils ont tôt fait, par leur prudence, d'éventer le piège, dès qu'ils constatent que l'allégresse une fois dissipée, ils demeurent dans les ténèbres. Ils s'en humilient alors dans la vraie connaissance qu'ils ont d'eux-mêmes, ils renoncent à toute consolation, et s'attachent avec passion àia doctrine de ma Vérité. Le démon, tout confus, ne
se présentera plus jamais ou rarement sous cette forme.
Ceux, au contraire, qui sont avides de consolations personnelles, recevront souvent sa visite. S'ils sont trompés ils reconnaîtront leur erreur, par le moyen que je t'ai indiqué, en constatant que l'allégresse n'était pas accompagnée de la vertu, et qu'ils ne sont point sortis de cette visite, avec l'humilité, avec une vraie charité, avec un grand désir de mon honneurà moi, le Dieu éternel, et du salut des âmes. C'est ma Bonté qui a ainsi pourvu à la préservation de tous, parfaits et imparfaits, dans quelque état que vous soyez. Vous pourrez déjouer toutes les ruses, si vous voulez conserver la lumière de l'intelligence que je vous ai donnée avec la pupille de la très sainte Foi. Ne la laissez donc point obscurcir par le démon, ou éteindre pas votre amour-propre car, si vous ne la voulez perdre, il n'est au pouvoir de personne de vous l'enlever.
CHAPITREX
Comment Dieu exauce les saints désirs de ses serviteurs. Combien lui sont agréables ceux qui le prient, et frappent avec persévérance à la porte de sa Vérité.
J'ai fini, ma très chère fille, d'éclaircir tes doutes. J'ai procuré à l'œil de ton intelligence la lumière dont il avait besoin pour éviter les pièges que le démon te pourrait tendre, et j'ai satisfait ainsi à toutes tes demandes. Car Moi, crois-le bien, je ne méprise pas le désir de mes serviteurs. Je donne à quiconque me demande, et je vous invite tous à demander. C'est me déplaire vivement que de ne pas frapper, en vérité, à la porte de la Sagesse de mon Fils unique, en suivant sa doctrine. Car suivre sa doctrine c'est comme frapper à la porte, en criant vers moi le Père éternel par la voix du saint désir, par d'humbles et continuelles prières. Et c'est moi le Père, qui vous donne le pain de la grâce par la porte de la douce VéiTté. Parfois, pour éprouver vos désirs et votre persévérance, je fais semblant de ne pas vous entendre, mais je vous entends bien, et j'accorde à votre esprit ce dont il a besoin. C'est moi qui vous donne la faim et la soif avec laquelle vous criez vers moi, et je ne veux qu'éprouver votre
constance, pour combler vos désirs, lorsqu'ils sont bien ordonnés et dirigés vers Moi. C'est à crier de la sorte que vous invite ma Vérité, quand elle dit : Appelez et ton vous re'pondra^ frappez et il vous sera ouvei't, demandez et Von vous donnera ^ .
Et Moi aussi je te dis : « Je ne veux pas que tu laisses faiblir ton désir ni que tu cesses d'implorer mon secours ! N'abaisse pas ta voix ! Crie, crie vers moi pour que je fasse miséricorde au monde ! Frappe sans interruption à la porte de ma Vérité, mon Fils, ensuivant ses traces. Que tes délices soient d'être avec lui sur la croix, avec pour aliment les âmes à sauver pour la gloire et l'honneur de mon nom, gémissant dans l'angoisse de ton cœur, surla mort delà race humaine que tu vois entraînée vers une telle misère que ta langue ne la saurait décrire. C'est par tes gémissements, c'est par tes cris, que je voudrais faire miséricorde au monde ! C'est cela que je demande à mes serviteurs ! A ce signe je reconnaîtrai qu'ils m'aiment en vérité, et Moi, comme je te l'ai dit, je ne mépriserai pas leur désir.