‹ Le dialogue de Sainte Catherine de SienneChapitre 61 sur 287 · PRÉFACE LXXV · texte numérisé non relu

PRÉFACE LXXV

qui avait été faite et fort bien faite par les premiers disciples de la sainte. Il l'a remanié à sa convenance et il en a notablement restreint le nombre. Sa traduction, avec l'addition du Traité de la Perfection n'en compte que 118, alors que le seul Dialogue en enferme 167 dans le MS. de Maconi et dans toutes les éditions imprimées.

Quant au rendu de l'original, on peut dire que le P. Chardon, qui était un maître théologien, en a bien reproduit la pensée générale, mais en s'affranchissant libéralement des détails du texte et des particularités de la doctrine. Ici il développe, il paraphrase, il expose certaine idée qui lui plaît, il exploite telle métaphore à peine indiquée dans le texte; là, il taille, il supprime, il réduit à la mesure de son agrément, estimant que les secrétaires qu'il semble peu connaître ^ « y ont introduit du superflu ». Il s'emploie de son mieux à l'habiller, comme il dit, à la française, tout en s'excusant de ne pas lui donner « toute la politesse de l'air du temps ».

L'on aime assez à s'excuser de manquer d'une qualité que l'on sait que l'on a. J'ignore si, en 1648, ce langage aura paru trop fade au goût des Précieuses et si c'est à leur aréopage que le traducteur demande grâce, mais l'aréopage eût été ingrat de ne pas reconnaître les efforts tentés pour lui donner satisfaction.

Le texte expose, par exemple, que « le démon épie les dispositions de l'âme et règle son offre sur ses attraits. La voit-il toute possédée de ce désir des consolations et des visions spirituelles — auxquelles pourtant elle ne devrait pas s'attacher, mais seulement à la vertu, s'estimant par humilité indigne de ces faveurs divines et ne considérant que mon amour qui les lui

1. Les seuls secrétaires que connaisse Chardon sont un bienheureux Etienne (Maconi) et Raymond de Capoue qui était à Rome au moment où le Livre fut écrit.

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donne ~ le démon alors prend forme de lumière^. » Le P. Chardon voit sans nul doute dans cette simplicité qui ne vise qu'à dire ce qui est, la marque d'une « plume malhabile» à exprimer: de grandes pensées. 11 traduit : « En cela le démon s'accommode au désir trop curieux et trop mignard de ceux qui ont une inclination profonde pour les consolations et pour les visions : il prépare le lasset pour les tromper sur les alléchements qui ont gagné leur esprit; il mêle le poison de sa malice dans le lait savoureux des délectations spirituelles qu'elles sucent en mon sein aymable où elles veulent en avoir un attachement ininterrompu. » Le sens n'est même pas très exactement rendu. Les lignes si précises de la pensée s'estompent et s'embuent de brouillard sous cette cascade de métaphores. Nous sommes portés à juger qu'il entre un peu d'afféterie et beaucoup de pompe dans cet art d'écrire. Une réflexion toutefois suffirait à ôter toute rigueur à cette observation ; c'est que des esprits de même race et de même langue ont dû se délecter à des traits de style qui nous font sourire. Pour apprécier cette œuvre, il importe donc de sortir de la variabilité des goûts et des humeurs. Un principe vaut, une règle s'impose ici, c'est l'obligation pour la traduction de demeurer fidèle à l'original. Vue de ce point, la version du P. Chardon laisse l'impression qui demeure, et tenace, que si Catherine eût connu la langue française et eût dicté son livre en la langue française, sa psychologie demeurant la même, elle n'eût pas, même en 1647, parlé tout à fait le même français que son traducteur.

Ces réserves d'ailleurs n'atteignent pas tout l'ouvrage. Ces exubérances se montrent ici et là; ce sont des saillies d'une virtuosité littéraire qui ne se peut contenir. Malgré ces assaisonnements, la langue de la traduction reste savoureuse. Sous l'épiderme des mots, à travers l'organisme des phrases circule un esprit de

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