‹ Le Dieu Qui DanseChapitre 16 sur 19 · LE DANSE · texte numérisé non relu

LE DANSE

et cliï talent, bien que ses qualités, à la manière des femmes, soient les filles de l'instant et du hasard. Mais ce qu'il a donné pour l'illustration des Lettres ne nous permet plus de le juger à la mesure ordinaire. Il a su se libérer de toutes 1<^ contraintes en faveur de l'idée qu'il porte en lui. C'est d'après elle seule que nous devons juger Dominique. Je sais bien que cela n'est pas commode, mais tant pis pour les indolents.

Il faisait très chaud. Le soleil florentin, ce midi de juillet, nous frappait sur la nuque avec une telle violence que nous sommes entrés, pour trouver un peu de fraîcheur, dans l'église franciscaine de Santa-Croce. Cette église présente un contraste inattendu. Humble dans ses éléments, elle est glorieusement ornée. Le sol en est pavé de carreaux d'argile; la nef n'a pas de voûte, mais une charpente de cyprès. Les piliers sont rares et d'un sens primitif. Le chœur et les transepts forment des arches successives, par courbes symétriques, comme la route cintrée d'un viaduc. Florence, cependant, a fait de ce temple modeste un panthéon magnifique : Michel-Ange, l'Arétin, Galî-» lie, Alfieri, reposent en ces lieux. La « mère dû peu d'amour » y éleva le cénotaphe expiatoire de Dante dont l'orgueilleuse Ravenne garde les os.

Eî siar les murailles du transept, Giotto fait raconter à ses fresques la vie embaumée de saint François.

Environnés de si h^ntts présence, nous nous sommes assis sur un banc de bois, près du mausolée dantesque. Dominique s'allonge, les mains dans les poches, les pieds appuyés sur un relief du monument

— Prenez garde — lui dis-je — le Poète vous plongera dans le cercle des blasphémateurs,

— Je me fiche du Poète — répondit-il en haussant les épaules. — Tous ces bonshommes m'agacent.

— Michel- Ange aussi?

— Michel-Ange aussi! tous ceux qui nous entourent 1 et tous les tabous que l'on vénère ailleurs î

— - Qu'est-ce qu'ils vous ont fait?

~ ïls sont trop encombrants.

~ Libre à vous de ne pas vous en occuper...

— C'est bien ce que je fais, mais je ne vous dis pas ce qu'il m'en a coûté, ce qu'il m'a fallu de patience' et d'énergie pour secouer ces colosses de mes épaules, sans compter l'amertume qui nom remplit le cœur quand noui. abandonnons ceux-là que nous avons le plus aimés. Il n'est pas faoile de

renoncer à de tendres habitudes. De plus forts que moi ont préféré garder le joug.

— Vou6 n'êtes pas respectueux — lui dis-je, pour dire quelque chose.

— Je n'ai pas besoin d'être respectueux. Si vous croyez que ces gens-là ont respecté leurs maîtres! La plupart du temps, ils en ont presque anéanti la mémoire. Voyez Michel-Ange : il a passé sa vie à démolir les œuvres de ses devanciers. Son orgueil n'admettait rien qui ne fût pas lui-même. C'est peut-être à cause de cela qu'il a fait quelque chose. En art, comme en tout le reste, il faut manger les autres ou être mangé. To he or not to ht : c'est le principe créateur. Si vous vous consacrez .à l'admiration des grands hommes, vous ne ferez plus rien. En d'autres termes, et pour parodier la phrase de Montesquieu dans les Leîires persanes : Si .vous admirez toujours, on ne vous admirera jamais.

~ Dominique! -™ fis-je en riant ^ — vous êtes un iconoclaste.

— Pour mon profit personnel, c'est possible. Je ne vous parlerais pas de cette manière si des imbéciles nous écoutaient, parce que leur impuissance les condamne au respect. Nous pouvons parler ainsi parce que nos travaux nous en donnent

le droit. Je veisx bien qu'on bâtisse un temple à la gloire des grands hommes» mais je ne veux pas être de ceux qui Fédifient. Je préfère, comme le sage Solness, construire des maisons pour les hommes de mon temps. Ceux qu*on admire n'ont pas fait autre chose, et c'est pour cela même qu'on leur ciève des temples.

— Vous avez peut-être raison — concédai-je — mais vous devez au moins do respect à d'aussi hautes mémoires.

— Je ne leur dois nen du tout — repnt-il avec vivacité. — Ils m'ont empêche, pendant combien d'années, de regarder la vie avec mes propres yeux; ils se sont mis entre elle et moi, ils m'en ont caché, à leur bénéfice, la beauté véritable, ou pour être plus exact, au bénéfice d'une interprétation qui leur est toute personnelle, car la vie est si riche en interprétations qu'elle confère à Fart des possibilités toujours nouvelles. Si je n'avais pas une âme d'aventurier, j'en serais encore à regarder le monde à travers eux, je coulerais ma phrase et ma pensée dans leurs vieux moules. Mais je ne veux pas me laisser étouffer par ces figures colossales. Ces molochs de la gloire ont fait assez de victimes. Vous connaissez le cas d'Arthur Wolfgang?

^ AtÛlUt Woîfgang?... J*ai dû voir œ nom quelque part...

Oui, vous aveîâ vu ce nom quelque part, înaiê vous ne savez même pas où vous l'avez vu. C'était pourtant un cerveau bien équilibre, une nature sensible, trop sensible, une intelligence universelle, trop universelle. Il n'a jamais pu se limiter à lui-même, il n'a jamais vécu dans sa propre peau. C'est à cause de cela que vous l'ignorez.

— C'est possible, mais votre admiration pourrait se borner à de la courtoisie.

— Théophile! — s'écria Dominique — si je vous racontais l'histoire, la terrible histoire d'Arthur Woîfgang, vous commenceriez à me pardonner mon imprudence, ou mes blasphèmes, ou mon courage, comme vous voudrez...

— Racontez, mon ami; vous savez combien je suis friand de ces drames de l'esprit, les seuls qui renouvellent l'univers tragique.

— Il se nommait quelque chose comme Rouault — m'expliqua Dominique — • mais il avait choisi ce pseudonyme d'Arthur Woîfgang parce qu'il admirait passionnément Schopenhauer et Gœthe : il s'était fait un nom de leurs prénoms. De ces deux-là, et d'autres encore, tels que

Mîcheî-Ange, Dante, Shakespeare, Cervantes, Beethoven, Wagner et îuUi quanti, il avait lu, relu, entendu, étudié les œuvres, analysé les biographies, interrogé les gloses, au point que, secondé par un esprit pénétrant, par une sensibilité consciente et par un singulier pouvoir de déduction, il était arrivé à les connaître jusqu'à l'âme.

« ïl en écrivit des portraits émouvants oij tout ce que le sujet pouvait avoir de didactique s'atténuait dans la splendeur de l'évocation. Nul mieux que lui ne pourra jamais réveiller autour de ces grands hommes l'atmosphère sublime ou quotidienne de leur existence : ils nous apparaissaient tels qu'ils avaient vécu, travaillant, méditant, amoureux, combattifs, pleins de zèle ou de lassitude, Prométhées aujourd'hui, enfants demain, tiraillés par tous les caprices de leur nature complexe, ou dominant les faits avec une sérénité olympienne, et toujours retrouvant, après les triomphes et les angoisses, le rythme majestueux de leur œuvre. Wolfgang connaissait tous les recoins de leur pensée, dégageait leurs principes les plus lointains, indiquait leurs contradictions, expliquait le développement de leur idéal, depuis les balbutiements de leur adolescence jusqu'à la forte symphonie de leur maturité.

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<( Est-îl singisiier ou fort naturel qu en le6 décrivant, Wolfgang ait retrouvé leur style, leurs détours, Teilipse de leur raisonnement, ce qui ne laissait pas de faire de ces pages de très beaux morceaux. Ses portraits des maîtres étaient admirés de ceux qui connaissaient les maîtres, parce qu'ils les voyaient paraître devant eux, et de ceux qui ne les connaissaient point, parce que leurs images, tracées par l'écrivain, avaient toutes les qualités de la construction, du nombre et de l'idée.

Savez-vous — dis-je à mon ami — que

cela contenterait bien des gens. On a mis une auréole à Sainte-Beuve qui n'en a pas fait le tiers.

— Je le sais — reprit Dominique — et je ne veux point comparer Wolfgang à Sainte-Beuve : Wolfgang avait une autre envergure. Son existence même était empreinte de noblesse, car elle s'inspirait des enseignements de tous les grands hommes qu'il admirait. Elle était retranchée, unie, à la fois simple et hautaine, construite avec prudence, parfaitement distribuée.

— Evidemment — interrompis-] e — il n'y avait pas de femmes là-dedans...

— Il y en eut deux ou trois, mais c'étaient de grande» et nobles figures, analogues à celles qui

hantèrent les cen^'eaux considérables dont nous parlons, des femmes idéales, en dehors du côtoiement et de l'étreinte, des femmes inspiratrices, comme on dit, dans le genre de Vittoria Colonna, de Béatrice ou de Mathilde Wesendonck. C'est l'aliment passionnel des hautes spiritualités, Wolfgang aimait ces « dames de pensée ». Je ne lui ai connu qu'une maîtresse, une extraordinaire créature, avec un front d'airain, une bouche volontaire et des yeux de bête orgueilleuse : elle vivait au piano et brassait sur le clavier, de ses mains viriles, la passion grandiose de Beethoven, Wolfgang lui-même était un parfait interprète de Sébastien Bach, et surtout de Wagner, Quand il jouait, l'âme de ces maîtres pénétrait en lui : il en exprimait les plus subtils émois et les déchaînements torrentueux. Sa faculté de pénétration, je dirais presque, de transsubstantiation, était servie, dans la musique, par une rare virtuosité, comme elle l'était, dans la littérature, par ses dons naturels. Cependant, il n'en fit jamais rien, si voiis voulez bien me concéder que l'artiste ne vaut que par ses qualités imaginatives.

— Je vous le concède très volontiers, Dominique. Le génie est créateur de formes, et ce qu'il possède d'analyse ne lui sert qu'à naodeler le$

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formes qu'il a créées. Dante, Shakespeare et tous les autres apolîquaîent leur critique à leurs propres ouvrages : elle n*était pour eux qu'un élément de perfection.

— C'est ce que je vous disais en commençant Toutes les facultés d'un artiste doivent être concentrées sur son propre ouvrage, y compris l'admiration. L'attention accordée à l'œuvre d' autrui est un vol que l'artiste se fait à lui-même. Il n'a d'autre raison d'être au monde que de susciter des formes nouvelles. Cette terrible vérité, Arthur Wolfgang la connaissait aussi bien que nous. Le culte qu'il vouait aux grands personnages et l'exemple que ceux-ci lui offraient par leurs œuvres, le portaient à suivre leurs enseignements et à créer comme ils avaient créé. Mais c'est ici que commence la tragédie. Il s'essaya plusieurs fois dans la poésie, dans la satire, dans le roman, car il se sentait plus près de l'expression littéraire que de la peinture ou de la musique. Mais dès qu'il se mettait à l'œuvre, les figures immenses qui dominaient sa vie étendaient leur ombre sur son ouvrage. Toute la projection de sa volonté, je dirai même, de son talent, ne pouvait le faire sortir du puits ténébreux que ces colosses formaient autour de lui.

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— Uenvôûîement de la grandeur...

- — J*allais vous le dire, Arthur Wolfgang était la victime de son admiration. îl avait épouse sî étroitement l'âme de ces créateurs qu'il en avait aliéné son âme à lui; il avait perdu la faculté de regarder les choses avec ses propres yeux; il ne pouvait plus exalter la vie qu'à travers l'exaltation que les grands hommes en avaient faite- Il s'était fait, sans le savoir, le gonfalonier d'une gloire étrangère à la sienne..,

^ Comment finit cette histoire, Dominique?

^ Comme toutes les histoires de ce genre, Théophile, et elles sont très nombreuses, parce qu'elles ont quelque chose de symbolique. Wolfgang, qui était né, sans doute, pour créer de belles oeuvres, est mort, comme tant d'autres, en ne laissant, qui vaille, que des études et des portraits critiques. Vous voyez qu'il est bon de se défendre et de s'emmurer dans un fécond égoïsme. Renier le passé, c'est sanctifier son individu. Et vous savez bien que la société n'existe que grâce aux individus qui la dominent.

^ Vous avez peut-être raison, Dominique Mais laissez-moi vous rappeler l'un de vos der^ niers mots. N'avez-vous pas dit que Wolfgang

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était ne, sans doute, pour créer de belles œuvres.

— Je dois Favoir dit, en eSet.

— Eh bien, je crois, sans aucun doaie, qu il était né pour ce qu'il a fait. On naît toujours pour ce qu on doit faire.

— A condition de réagir contre les influences

extérieures.

~ A condition de 'créer dans la plénitude et le calme, ô homme féminin, et de ne pas chercher le comment ni le pourquoi de ce que Ton crée. Faisons comme Farbre qui donne ses fruits parce que tel est son destin. Suivons en tout la sagesse de Farbre.

— Ne nous occupons donc que de mûrir nos fruits.

— Parfaitement. Mais ne méprisons pas le bon terreau spirituel des maîtres anciens. Je vous assure qu'il est riche en substeoice.

— Si vous voulez — fit Dominique-

Et nous nous sommes levés tous les deux : lui, parce qu'il avait faim; moi, pour marquer mon respect

— Après tout — lui dis-je en le prenant par le bras — il nous faut rester dans notre propre peau : c'est la forte moralité de votre histoire. Votre Arthur V/oîfgang est une figure tragique*

II me fait penser à une planche que dessina Titien pour YAnalomic d'Andié Vésaîe : c'est un écorché, assis sur un billot de bois, tenant de la main gauche sa peau comme un maillot fripé, et comprimant, de Fautre main, son crâne aux muscles nus, comme pour en faire jaillir sa pensée absente.,.

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