Le diocèse de Laon pendant la Fonde
Au mois d'août 1856, la Revue de Paris publiait un travail où l'auteur, M. A. Feuillet, voulut prouver, dans l'intérêt des principes démocratiques, que les jalousies et les querelles de la Fronde , ses intrigues de courtisanes haut placées , ses immoralités cyniques de courtisans se vendant tour à tour , pour un sourire , pour une place, ou pour un peu d'or, aujourd'hui à l'étranger, demain au roi, les folles équipées de cette époque, ses cupidités honteuses, ont tourné au plus grand détriment d'abord de la Nation considérée comme unité politique, du Peuple ensuite pris sous son acception démocratique, cette acception que le mot Peuple n'a cependant que récemment conquise dans notre langue. Avant M. A. Feuillet , La Fontaine avait formulé en termes plus courts et plus simples cette éternelle vérité :
Hélas 1 on voit que de tout temps Les petits ont pâti des sottises des grands.
Ce n'est pas'de l'esprit et des intentions systématiques qui ont présidé à la rédaction de l'article de M. A. Feuillet que nous
(1) Etude lue à la Société académique de Lann dans ses séances de décembre 1856 et janvier 1837.
avons à nous occuper ici. Nous y avons recueilli mieux qu'une occasion de polémique , c'est-à-dire une occasion d'étudier une partie de notre histoire locale laissée jusqu'ici dans un oubli presque complet et, disons-le , regrettable au plus haut point. La Fronde n'a pas fait qu'intriguer et se livrer à la galanterie ; elle a guerroyé. Ses héros et ses princesses , s'ils ont beaucoup voyagé sur la carte de Tendre , ont souvent eu recours à des armes beaucoup plus terribles que la houlette , et leurs armées n'ont pas toujours été des troupeaux de moutons. Nos pays en ont su quelque chose. La guerre les a longtemps et horriblement ravagés. Elle y a amené tour à tour l'ennemi et l'ami , les Espagnols et les Français , le Français ami tout aussi avide et cruel que l'Espagnol ennemi. Les contrées qui forment maintenant l'immense et beau département de l'Aisne, ont élé livrées à ces terribles envahisseurs tant de fois qu'on ne peut les nombrer , et chaque fois le pillage , l'incendie, le viol, le rapt, la ruine, la misère, la famine et la peste accouraient avec eux. L'histoire n'a pas eu à reprocher à la mémoire de Turenne seulement la défection , mais la ruine du Palatinat livré par ce général à la dévastation inutile. L'histoire sait donc les malheurs du Palatinat; ce qu'elle ne sait pas , c'est le malheur, tout aussi terrible cependant, du diocèse de Laon. On comprend l'oubli des détails locaux dans les livresconsacrés à la grande histoire nationale ; mais on ne pardonne pas cet oubli aux écrivains qui ne s'occupent que d'une localité , province ou ville. C'est à peine s'il est dit quelques mots de ces misères dans les historiens de nos contrées où de tels souvenirs ne s'étaient pas éteints complètement, où la tradition a survécu, où les documents existent, où les traces de la ruine parlent encore avec éloquence. Ainsi le P. Lelong , dans son Histoire du Diocèse de Laon , laisse à peine soupçonner les désastres que la Fronde y a causés. Evidemment la guerre apporte toujours dans le pays qu'elle a choisi pour théâtre son contingent de souffrances : le P. Lelong les constate froidement et vaguement , mais il n'en sait ni l'étendue , ni les détails. Les diverses histoires de nos villes sont tout aussi muettes.
Il a fallu que la publication par un savant laborieux (î) du Journal d'un Bourgeois de Marie (2) nous mît pour la première fois sur les traces de douleurs dont le récit navrant est cependant bien incomplet : le bourgeois de Marie ne savait et n'a dit que ce qui se passait plus immédiatement auprès de lui ; mais il n'a pas connu ou n'a point raconté la profonde misère , les sauvages barbaries dont six cents villages ont eu à se plaindre pendant plus de vingt deux ans d'anarchie.
La Revue de Paris ei M. A, Feuillet viennent de nous fournir quelques renseignements de plus. Laissant de côté les Mémoires connus , les livres que le public a dans les mains , l'histoire plus ou moins officielle , M. Feuillet, nous l'avons dit, cherche le Peuple derrière les Grands et veut savoir ce qu'il est devenu pendant la Fronde, c'est-à-dire de 1650 à 1655. Il en a reçu de tristes nouvelles par saint Vincent de Paul. L'immense clameur poussée par les provinces que la guerre a ravagées, par la Lorraine, par la Champagne, par la Picardie, parle diocèse de Laon qui a été le plus maltraité, a été entendue à Paris. La pitié y a saisi les cœurs. Des Sociétés de charité s'y sont formées sous l'impulsion énergique de « Monsieur Vincent, > comme on disait alors , de ce cœur d'or , de ce grand homme qui n'a encore été ni assez connu , ni assez apprécié , surtout dans le diocèse de Laon qui cependant lui doit tant de reconnaissance. Des sommes énormes sont trouvées par le Saint. Il crée de grands magasins de secours en nature. De Paris, son centre d'action, il envoie vers les populations qui souffrent des missionnaires dont l'esprit s'inspire du sien. Ces missionnaires sont reçus comme des envoyés de Dieu , car ils apportent la vie. Tout en distribuant les aumônes, les secours, le pain, les vHements , ils se livrent à une enquête dont ils envoient le résultat à Vincent de Paul. Un journal est fondé pour publier leurs lettres et exciter la commisération publique par le récit
(1) M. Am. PieUe.
(2) Recueil concernant les désordres qui se sont passés dans le Comté de Marie pendanl la guerre, 1851 , Vciviiis , chez Papillon.
des malheurs de tant de Français. C'est à ce recueil imprimé , r'est à celles de ces lettres restées manuscrites , c'est aux historiens de saint Vincent-de-Paul que M. A. Feuillet a emprunté un certain nombre d'extraits qui presque tous nous parlent des diocèses de Laon , de Soissons et de Noyon , de leurs calamités de toutes sortes, de leurs souffrances atroces pendant les cinq à six ans que dura la Fronde.
La lecture de ces extraits nous a inspiré l'idée , non de les contrôler, mais de les compléter. 11 nous a semblé qu'ils n'avaient pas tout dit et qu'ils laissaient à désirer surtout par l'absence des détails. Ces détails, nous les avons demandés aux archives départementales de l'Aisne dont un fonds relatif aux Assemblées du Clergé du diocèse de Laon , avait été récemment classé et inventorié. Nous y avons trouvé tout ce que nous pouvions désirer, plus même que nous n'osions espérer , c'est-à-dire une énorme liiisse composée de seize dossiers tous relatifs aux pertes et dommages éprouvés par le clergé de Laon dans le XYI-^ et le XVII« siècle.
Le cadre de notre étude s'élargissait donc singuhèrement. Tout en laissant de côté ce qui touchait aux guerres de la fin du XV^ siècle, nous pouvions montrer d'un coup d'oeil ce que fut et souffrit la contrée pendant les dernières années du règne de Richelieu et pendant la domination de Mazarin. Ce n'était plus un récit de cinq ans , mais de plus de vingt-deux ans , longue période de tristesse et de deuil dont le souvenir servira à mettre en vil relief lebonheur continu et la tranquillité prospère au sein desquels le même pays repose aujourd'hui.
Disons de suite ce que sont les documents où nous allons largement puiser les détails inédits que nous rassemblerons dans cette étude.
Chaque année, depuis 1635 jusqu'à 1G58, le diocèse de Laon fut soit le centre de réunion de troupes françaises , soit le but des courses de partisans ennemis ou d'invasions de la part des armées impériales. Sa situation topographique devint la cause de ses malheurs.
Lorsque Richelieu voulut atteindre et ruiner l'Autriche , à
l'avaiit-garde de l'Euipire il rencontra partout l'Espagne qui possédait les Pays-Bas , la Franche-Comté et le Roussillon, d'où elle inquiétait constamment la France privée de ses limites naturelles. Le diocèse de Laon était limitrophe de la Flandre. Aux places espagnoles de Cambrai, du Cateau-Cambresis, de Landrecies, Avesnes et Chimay , faisaient face les places françaises de Saint-Quentin , Ribemont , Origny, Guise , La Capelle, Hirson et Aubenton. L'ennemi voulait avoir celles-ci qui lui ouvraient la France. Richelieu convoitait les premières qui lui donneraient la Flandre. C'est donc sur ce théâtre assez étroit que les efforts se concentraient, que les armées se formaient, vivaient et combattaient, que la lutte sévissait.
Plus tard , les Espagnols menacèrent la Champagne, pendant les premières années de la régence d'Anne d'Autriche. Pour couvrir Paris, ce fut encore dans le diocèse de Laon que les Français réunirent leurs troupes. Les campagnes de Belgique ramenèrent aussi dans le pays Laonnois les hommes de guerre.
Plus tard encore , lorsque les Princes et leurs adhérents furent déclarés rebelles en 1649, la révolte donna la main à l'archiduc Léopold , gouverneur des Pays-Bas. Si le diocèse de Laon ne souffrit rien des conséquences de la vieille Fronde, la nouvelle lui fut fatale. Turenne , d'abord alhé des Espagnols, plus tard revenu au roi, opéra dans la Thiérache dont les places furent prises et reprises pendant cinq années consécutives.
Le pays eut bien, au milieu de cette agitation, quelques rares intervalles de repos. Il en profitait pour souder ses plaies. Ce fut , dans ces quelques moments si rares de tranquilUté , que furent faites les enquêtes dont les témoignages officiels et qui émanent de personnages presque toujours importants , sont l'histoire vivante et naïvement éloquente de ces temps de troubles.
Ainsi, en 1648, la victoire de Lens, remportée par Condé surles Espagnols , détermine la signature de la paix que le Cougrès de Wesphalie préparait si péniblement depuis cinq ans , et nous voyons commencer la première enquête « ou procès-
• verbal d'information des pertes et ruynes du diocèse de Laon
> depuis 4640 jusqu'en 1648. » Elle est poursuivie à lu requête du syndic du Clergé de ce diocèse qui demande des secours à l'Assemblée générale du Clergé de France.
En 1640, des doléances sont adressées au roi et à l'Assemblée générale du Clergé de France s!ir l'état désastreux du diocèse de Laon par les membres du Clergé de ce diocèse.
La vieille Fronde se dissout après son succès de décembre 1650; Mazarin a quitté Paris; les Princes sortent de prison. On crut un moment à la fin des discordes intestines. De suite on procéda, dans le diocèse de Laon, à uTie nouvelle enquête sur les pertes que le pays avait éprouvées depuis 1649 , commenecraent de la guerre civile.
Mais en 1652, la discorde est à son comble. Condé s'est lié avec les Espagnols qui ont envahi la Picardie. Le roi a besoin de troupes nombreuses et, pour payer ces soldats , d'argent qu'il demande à l'impôt. Alors requête par laquelle la ville de Laon expose au présidial l'état dans lequel elle se trouve par suite de la guerre et demande que, dans sa ruine, elle soit aidée par le Clergé qui paierait une partie de sa contribution.
Nous voyons les officiers de Laon procéder, en 1655 , à une nouvelle enquête pour prouver que les habitants de cette ville sont ruinés par la guerre, et les procès-verbaux de cette enquête nous sont restés.
Enfin, le pays comiîience à respirer en 1656. Les batteurs d'estrade tiennent encore la campagne ; mais la guerre va changer de théâtre, en attendant que le traité des Pyrénées, qui donnerai la France l'Artois, la Flandre et le Hainaut, couvre le diocèse de Laon contre des attaques toujours encourues par les pays d'extrême frontière. Alors, « information commencée, » le 28 mars 1656 , par Jacques de Martigny , conseiller au bail- » lage du Vermandois , à la requête du procureur du roi , sur
> les perles faictes dans le dyocèse de Laon depuis 1648. » Voilà les documents dont nous avons profité pour («crire l'histoire de la désastreuse période pendant les vingt-cinq ans de
laquelle le pays Laoïinois souffrit des maux tels que jamais, à aucune époque , il n'en subit et n'en subira probablement de pareils.
Après avoir dit ce que sont les documents dont nous allons nous servir , il nous faut tracei- un résumé aussi succinct que possible des opérations militaires qui s'accomplirent de 1635 à 1656 inclusivement, dans la contrée qui composait le diocèse de Laon. Cet exposé est indispensable pour bien faire comprendre toute l'étendue et la profondeur du mal dont les témoins des enquêtes diverses nous raconteront les lugubres détails. C'est la déposition de M*^ Jean Bellotte, conseiller du roi et prévôt de la ville et cité de Laon , qui va nous guider , dans sa terrible simplicité , bien plus sûrement que les plus savants historiens et stratégisles.
« Le dyocèse de Laon , » dit Jean Bellotte , < est limitrophe )) de la Flandre , voisin des villes de Cambrai , Le Cattiau, Lanï drecy , Avesnes , Chimay , s'estend du nord jusqu'au-delà de » Uibemont, Origny, Guise, La Capelle et Aubenton, au midy » est borné par l'Aixne et s'estend depuis Neufcbatel jusqu'à » Coucy-le-Chasteau , au couchant s'étend depuis Coucyjus- » qu'au-delà de La Fère et Ribemont , au levant depuis Neuf- » chastel jusqu'à Rozoy, Rocroy et Aubenton , et contient près » de quatre cents paroisses. Il a environ quinze à seize lieues » de traverse. Situé entre les provinces de Picardie et Cham- » pagne , on ne peut passer de l'une de ces provinces dans
> l'aultre qu'en le traversant d'une extrémité à l'aultre , ce qui 3 a esté cause que, depuis la déclaration de guerre en 1635, » il y a vingt ans , ce dyocèse a esté foulé et opprimé plus que » tout aultre i)ays , par les fréquents passages et séjours conti- » nuels que les armées françoises et ennemyes ont faicts dans
> le pays. »
Tel est le théâtre. En voici les acteurs et le drame.
Le 26 mai 1635, la France déclare la guerre à l'Autriche. C'est justement un habitant du diocèse de Laon qui va être si douloureusement et si longuement flagellé, qui va dénoncer à Bruxelles la cessation des relations de paix. Il se nomme Jean
Gratiolet, provient de Neiifchatel-sur-Aisne ; il est héraut d'armes. Derrière lui arrivent les premières troupes d'avant-garde qui entreront dans les Pays-Bas par Mézières. La frontière se garnit de gens de guerre ; les places fortes en regorgent. Le pays a perdu son repos. Mais les alliés que la France se promet l'ont trahie. Son armée qui a vaincu à Avein , est coupée et annihilée. La Belgique , qui paraissait perdue pour l'Autriche, reçoit des renforts , et l'on guerroie, déjà en i63o, du coté de La Capelle , place dont l'importance d'alors est attestée par les sièges nombreux qu'elle subit avec des sorts divers. L'abbaye de Foigny est pillée ; les Impériaux paraissent devant Vervins ; mais du Bec, gouverneur de La Capelle, les rejette au-delà des frontières. Nous verrons plus tard ce qu'était dès-lors l'indiscipline du soldat français qui ne recevait ni solde , ni vivres , ni vêtements , qui vivait à sa volonté dans le pays qu'on lui abandonna sans restriction aucune.
En 1636 , au commencement de juillet, Jean de Werth, Picolomini, et le Cardinal-Infant, gouverneur des Pays-Bas, pénétrèrent en France par la Thiérache où le comte de Soissons n'avait à leur opposer qu'une armée de sept à huit mille hommes. Ils prirent Le Catelet, La Capelle , Vervins , menacèrent Guise et Hibemont, pillèrent et ravagèrent la Thiérache et tout le pays compris entre l'Oise et la Serre. De là ils passèrent en Picardie pour aller assiéger Boye et Corbie , pendant que la faible armée du comte de Soissons les suivait par une marche de flanc, en observant de loin leurs mouvements et subsistant autour de Laon, « à la grande foulle du dyoc'èse, » dit M« Jean Bellotte. Corbie avait capitulé pendant le mois d'août et Paris était menacé ; mais le roi , soutenu par Bichelieu , se mit à la tête d'une puissante armée , et les Espagnols durent rétrograder. On reprit la place de Corbie sous les murs de laquelle éclata et échoua le complot tramé contre Bichelieu par Gaston d'Orléans , frère du roi , et par le comte de Soissons qui abandonna son armée pour se retirer à Sedan.
Mais la prise de La Capelle qui place l'ennemi au plein cœur de la Thiérache, force les Français à garnir toutes les
places voisines do fortes garnisons et le pays ouvert de troupes qui se préparent aux opérations du printemps prochain. Chaque ville, chaque bourg en sont pleins. Pendant tout l'hiver de 1G36 à 1637, le soldat vécut à discrétion aux dépens des habitants et du pays qu'il épuisa. Au printemps, il arrive de nouvelles troupes. Une armée considérable se forme autour de Laon , sous le commandement du cardinal de la Valette et du duc de Caudale; immobile pendant le mois de mai et une partie de celui de juin , elle se jette enfin sur le Hainaul où elle s'empare du Cateau, de Landrecies, de Maubeuge et de quelques autres petites places. Puis en septembre, elle se rabattent à coup sur le diocèse de Laon et pose le siège devant La Capeile qui est emportée après trois semaines de canonnade ; pendant ces trois semaines , la Thiérache est livrée un pillage.
La guerre continua, en 1658, dans les Flandres et l'Artois. Arras était le centre des opérations. Les Espagnols envahirent la Thiérache qu'ils ravagèrent. Les Français reprirent Le Càtelet.De 1638 à 1643, il ne se passa plus une année sans que le diocèse de Laon vît s'assembler une armée qui de là s'avançait en pays ennemi. Le départ de ces troupes n'allégeait point le pays, même pour un temps si court qu'il fût ; les premiers soldats partis , il arrivait immédiatement des corps de réserve dont la présence non -seulement affamait le pays , mais gênait la culture. C'est la révolte du comte de Soissons en 1639 ; c'est l'expédition française contre le Hainaut en J 640; en 4641, c'est la campagne contre le duc de Bouillon ; c'est le voisinage des Lorrains en 1642 et la défaite du maréchal de Guiche à Honnecourt, qui tour à tour nécessitent la présence incessante des troupes dans le diocèse de Laon d'où la guerre refuse de s'éloigner.
Il connut cependant des temps un peu moins malheureux et difficiles à passer. De 1643 à 1648, les armées françaises firent leurs campagnes d'été en pays ennemi et vécurent à ses dépens. L'hiver, on labourait, et l'été la moisson pouvait à peu près se faire et se rentrer. La bataille de Lens hàla la conclusion de la paix, et il semblait que le diocèse de Laon toucliàt
au terme de ses maux. 11 comptait sans la guerre civile. La Froude commence. On se ligue contre Mazarin, comme on s'était ligué contre Richelieu. La royauté , qui veut grandir dans l'unité, suscite contre elle l'aristocratie féodale qui va dire son dernier mot. Le vainqueur de Hocroi et de Lens est rappelé à Paris c au sujet des rumeurs >, dit M« Jean Bellotte. Les armées françaises rentrent en France, au lieu de poursuivre leurs succès. Elles reprennent leurs quartiers dans le diocèse de Laon qui revoit ses plus mauvais jours de d63G à 1658. Elles y restèrent depuis le mois d'août iG48 jusqu'à la fin de novembre suivant, époque où elles marchèrent sur Paris, théâtre de la guerre civile. Condé s'était tourné contre Mazarin et la Reine.
Pendant que l'année des Princes prend au Roi Lagny , Corbeil , Saint-Cloud , Charenton , les Espagnols, appelés par Condé, entraient en France par Vadencourt, au mois de mars 1649 , et campaient à Crécy d'où ils ravagèrent le pays jusqu'à Aubenton et Neufchàtel. Us ne se retirèrent qu'au mois de mai suivant devant les maréchaux d'Estrées et du Plessis-Praslin qui se logèrent le long de la rivière d'Aisne. C'est alors qu'on commence à entendre un long concert de malédictions et de cris de douleur s'élever contre un homme dont le nom exécré est resté proverbial dans la Thiérache. Nous voulons parler du fameux baron d'Erlach qui est arrivé dans le diocèse de Laon à la suite du marquis de Saint-Mégrin , vidame d'Amiens, et qui, au mois d'octobre 1648, s'est déjà signalé par sa cruauté à Aubenton mis au pillage et traité en ville ennemie. Le baron d'Erlach commandait un corps considérable d'Allemands luthériens , restes des bandes qui avaient fait la guerre de trente ans et que la France avait prises à sa solde. Ces alliés firent plus de mal que n'en firent jamais les Espagnols. Les enquêtes de 1650 et de 1656 nous fourniront d'atroces détails sur leur court séjour dans le diocèse de Laon. Ils le quittèrent un instant dans l'été, mais pour y revenir, au grand eflroi des populations, en le traversant pendant l'automne de 1649 pour retourner en Allemagne. Après eux arrivèrent les Anglais
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do sir Digliby qui allaient prendre leurs quartiers d'hiver en Champagne, en Bourgogne et en Lorraine, et qui firent presque autant de mai que les Weymariens du baron d'Erlach.
L'année 1650 est une de celles qu'on peut marquer de noir entre toutes. Du printemps à la fin de la saison propice aux opérations militaires, la guerre sévit avec fureur. Turenne donne la main aux Espagnols , après s'être emparé d'Hirson et d'Aubenton. Au printemps et conduits par lui, les Impériaux enlèvent le Càtelet , Vervins, Uethel. Ils avaient échoué devant Guise où la résistance fut héroïque et dura dix-sept jours. L'archiduc Léopold commandait en personne l'armée d'invasion. Il dut se retirer à Etreux devant le maréchal du L'icssis-Praslin qui était accouru à la tête d'une armée nombreuse ; mais l'ennemi se vengea sur La Capelle , Hirson , Vervins et Marie qu'il assiégea et prit. Neufchâtel et son doyenné furent occupés militairement. Pendant cette marche victorieuse de Turenne et des Espagnols, l'armée française avait pris position sur la Vesle, à Bazoches et à Braisne, dans l'intention de couvrir Paris. L'ennemi passa l'Aisne à Pontavert et alla battre à Fismes le maréchal d'Hocquincourt qui se retira sur Soissons. L'archiduc Léopold fit une pointe jusqu'à La Ferté-Milon. Après être resté un mois à Fismes, il rentra, en repassant la rivière encore à Pontavert, dans le diocèse de Laon qu'il quitta enfin en décembre , ramenant en Flandres une armée affaiblie, épuisée de fatigue, mais qui avait cruellement maltraité la contrée.
Turenne, qui s'était fait battre à Relhel par M. de Praslin, a fait sa soumission. Les Princes sortent de prison. Mazarin est exilé par le Parlement le 7 février 1651, et se retire un instant à Cologne. Mais Condé ne s'est pas réconcilié avec la Reine. La lutte n'aura point été longtemps suspendue. Marie est au prince de Condé, et le maréchal d'Aumont campe à trois lieues de cette ville qu'il observe. Le colonel Roze à la solde de la Régente, parcourt le Hainaut. On prend et on reprend Hirson. On se bat partout dans le comté de Marie. Le prince de Wurtemberg passe la frontière avec trois mille hommes, menace La
Capelle, somme Vervins de se rendre et canonne vainemeiit celle ville; puis, il revient, en novembre, entre La Capelle et Avesnes où il serait resté tout l'hiver, si les inondations ne l'eussent repoussé. Le retour de Mazarin en France, après quelques mois seulement de feinte retraite , n'annonce point encore une paix bien prochaine.
En effet, dès le mois de mars 1652, les troupes qui tiennent pour Condé rentrent en France. Le duc de Lorraine pille la frontière de Thiérache et menace La Capelle. Il arrive par Vadcncourt qu'il traite affreusement. On se bat à Coucy qu'assiège M. le maréchal d'Estrées , obligé de se retirer devant une démonstration des Lorrains campés à Fismes (1). Paris est aux révoltés. La cour s'est retirée à Pontoise.
Mais enfin le parti du Roi a repris le dessus dans Paris qui supplie Louis XIV de revenir, et les Parisiens posent les armes devant une seconde retraite de l'habile iMazarin. Condé et le duc de Lorraine se jettent alors entre les bras des Espagnols. L'armée royale est toujours dans le diocèse de Laon, faisant face à l'ennemi qui lient les environs de Vervins et s'avance souvent jusqu'à Crécy, ravageant le pays d'entre Serre et Oise. C'est à Sissonoe que les princes de Condé et de Lorraine rencontrent le comte de Fuenseldagne, général des Espagnols qui poussent parfois même jusqu'aux portes de Laon. Pendant l'hiver, les ennemis campent encore sur la frontière de la Thiérache au sein de laquelle leuis partisans font des incursions aussi ruineuses que fréquentes.
Condé paraît à Aubenton, dès le commencement de 1653. Ses troupes pillent la campagne de Marie. L'armée royale l'attend , campée à Craonne et à Beaurieux. Mazarin vient en personne à Laon. Vervins, qui est tomlxî aux mains des gens de Condé ,
(1) ta Bibliographie des Mazarinades indique sons le n° 3457, une brochure de huit pages, daiéi^ de 1652 , imprimée à Paris chez Jacques Le Ganlil , et donnée comme très-rare, relative à l'échec de Coucy. Elle est iiililulée : La reprise de (avilie de Coussy par l'armée du duc de Lorraine, avec la défaile du régiment de Piémont et la prise de six pièces de canon sur ces troupes commandées par le maréchal d'Hstrées.
repasse en celles du Roi sans combat. Les Français désolent la campagne. Ils gardent l'Oise à Mayot , pendant que les Espapagnols campent à Fonsommes. C'est le moment de la plus terrible ruine pour ce diocèse de Laon que son nouvel évéque César d'Estrées, abbé de Longpont , reçoit du Roi et qu'il va trouver dans une désolation que l'enquête commencée par lui dès son arrivée ne lui apprendra pas tout entière. Ce ne sont que marches et contre-marches à travers ce malheureux pays qui n'est plus qu'un désert et une ruine. Il n'a plus d'autres habitants que les gens de guerre qui l'exploitent en maîtres absolus. Turenneet La Fertésontaujourd'hui à Chauny, demain sur les hauteurs deCoucyetd Eppes, après-demain à Neufchàtel. Ils ont pris Rethel et retournent en Flandres ; il leur faut donc encore traverser le diocèse de Laon, et les maréchaux de Turenne et de Senneterre s'arrêtent à Rozoy pour attendre le marquis d'Uxelles. Tant que le pays put nourrir l'armée , il fut occupé. On en sort seulement quand les vivres manquent, la campagne étant épuisée, et on se dirige vers Saint- Quentin. Le l^'' septembre, c'est l'ennemi qui passe l'Oise à Origny et se dirige sur Vervins suivi par Turenne qui arrive de Ham , précédant MM. de Beaujeu et d'Elbœuf. C'est le Roi qui , en octobre , arrive avec sa jeune femme à Laon qu'il encombre de sa suite. C'est le duc d'Elbœuf qui occupe Crécy avec « un camp voilant » de quatre mille hommes. C'est M. de Lilk'bonne , un partisan de Monsieur le Prince , qui ruine les villages des environs de Marie. C'est le duc d'Elbœuf qui s'en retourne en Picardie et la cour à Soissons. C'est l'armée de Turenne qui, revenant de Sainte-Menehould, prend ses quartiers « de raflfraichissements » , dans les doyennés de Neufchàtel, Montaigu et Bruyères , oii elle commet des actes d'une barbarie insensée et affame le pays jusqu'au-delà de Coucy.
Les troupes de Turenne n'ont pas été reçues à Soissons où elles devaient passer l'hiver : on garde Soissons pour la bouche du Roi. Les régiments se dispersent dans la contrée où leurséjour est marqué par d'horribles désordres. Au mois de mai i654, réapparition dans le diocèse de Laon de toute l'armée-
française , pendant que Fabert assiège Stenai dont la défense dura plus longtemps qu'on ne s'y attendait. Du diocèse de Laon , Turenne et le maréchal de La Ferté couvrent les opérations du siège. Turenne apprend à Marie que les Espagnols ont de leur côté attaqué la ville d'Arras. Senneterre ,;Courant au secours de cette place , traverse une fois de plus tout le Laonnois , de Ncufchâtel jusqu'à La Fère où se tiennent le Roi , Mazarin et la cour. Le bonheur est du côté du Roi. On déloge l'ennemi de devant Arras. Toute l'armée repasse encore, en octobre, dans le diocèse de Laon et y séjourne jusqu'au 24 novembre , ruinant, pillant , brûlant, saccageant, et cela sous les yeux du monarque qui du haut de sa grandeur n'aperçoit pas couler les larmes de son peuple , n'entend pas retentir ses cris de désespoir.
En IGoo, les troupes françaises qui ont tenu leurs quartiers d'hiver aux environs de Laon , et les ennemis qui sont à Vadencourt, ruinent la contrée comme à l'envi les uns des autres. Turenne paraît tour à tour au Catelet , à Moy , à Lesquielles , à Laon. De Vadencourt, Condé menace Ribemont et La Fère que le Roi quitte pour demander à Laon un séjour moins compromis. Landrecies est pris ; le Roi vient, accompagné de Mazarin» passer en revue, à Leschelles et à Etréaupont, son armée forte de plus de trente mille hommes.
En d656, la garnison espagnole de Rocroy pousse des reconnaissances à Corbeny et jusqu'au pied de la montagne de Laon. Le Laonnois est au pillage. On s'y bat encore. Turenne et le Roi manœuvrent aux environs de Guise.
La campagne de 1657 se fit encoiMî tout près du diocèse de Laon constamment exposé aux entreprises hardies de la garnison de Rocroy que ses insuccès fréquents ne découragent pas.
Enfin , la paix des Pyrénées vint mettre fin à cette longue période de souffrances et de désolation.
Voilà l'esquisse aussi sommaire , aussi courte que possible , des opérations militaires qui s'accomplirent , pendant une période de vingt-deux ans, au cœur du diocèse de Laon. Le récit n'en est que peu varié ; en apparence l'ensemble n'en est point
h'ès-draniatiqiie. 11 ne s'est accompli là rien de bien grand , rien de bien glorieux ; on n'aperçoit point de fait culminant dont réclat serve à dissimuler le sang et les pleurs qui ont coulé , dont le bruit triomphant absorbe les cris de désespoir dont l'histoire ne tient pas compte , tout occupée qu'elle est de la gloire et du succès ; mais sous cette monotonie d'une redite incessante des mêmes faits stratégiques, des mêmes marches et contremarches, des mêmes sièges, prises et reprises des mêmes bicoques, il se cache et nous allons dégager un lamentable récit de douleurs inouies dont nul n'a idée ; les martyrs de ce supplice de vingt-deux ans nous le feront eux-mêmes. Nous laisserons souvent la parole aux témoins de l'enquête. Leur simpHcité résignée arrivera bien mieux à l'effet que la narration la plus apprêtée. Si l'on se fatigue de l'uniformité de leurs dépositions , il faut que l'on se dise que les faits nouveaux ne sont bien prouvés que par la concordance et la multiplicité des témoignages. Si l'on admet d'ailleurs que le drame et l'intérêt sont toujours dans la douleur, que de drame et d'intérêt dans les douleurs que nos pères ont souffertes î
Les premiers récits de ruine dïitent de 1G36 et ne nous parlent encore que des maux apportés par l'ennemi. Le notaire de Marie, Nicolas Lehault, raconte dans son journal qu'après la première prise de La Capelle par les Impériaux, le 16 juillet 1656, le château de Marfontaine fut enlevé et pillé, t où il fut » faict grand butin en grains , chevaux et autres bestiaux , » filles et femmes violées , et plus de quinze tant hommes que » filles et femmes tuez , et grand nombre de blessez. Les cou- > reurs desdites ennemys venaient jusqu'à cinq ou six cents aux » portes des fauxbourgs de cette ville (Marie.) Les filles et les D femmes sortirent de la ville , emmenèrent les meubles et » grains, et demeurèrent hors bien trois mois. La dépense de » leur sortie et du charois et emport des meubles fust estimée ï vingt mille livres, j L'abbaye de Clairfontaine périt dans
cette tourmente ; après le siège de La Capelle, les Espagnols s'en emparent, la pillent et la brûlent. Les moines fuient jusqu'à Villers-Cotterest où ils restèrent. Le village de Clairfontaine avait aussi été la proie du feu. Les saintes filles de Montreuil quittent de leur eùté leur abbaye où leurs prières seraient impuissantes pour les défendre des derniers outrages. On les voit chercher partout un asile qu'elles trouveront enfin à l'ombre de la montagne de Laon.
Le lourd fardeau de la guerre pèse dès-lors sur les habitants des champs ouverts sans défense à l'ennemi. C'est en plein été qu'il arrive. Les moissons commencent à jaunir; on s'apprête à les couper. C'est l'Espagnol qui les fauchera, ou plutôt qui les détruira. « Ces marches et invasions de l'ennemy, » dit M^ Jean Bellotte , « causèrent tant de pertes et de ruynes aux peuples » que non-seulement les lieux de leur passage ont été ruynés, » mais que tous les habitants du dyocèse ont esté contraincts » de fuyr, en habandonnant leurs maisons à la veille de la » récolte qu'ils ont perdue et aussy la plus grande partie de » leurs chevaulx et bestiaulx. » Beaucoup de villageois sont allés chercher un refuge dans d'autres provinces moins troublées. On parle aussi déjà de beaucoup de morts causées par la misère et le chagrin. La peste, l'éternelle auxiliaire de la guerre, avait reparu dans la Thiérache; elle décimait les paysans qui s'étaient réfugiés dans les bois dont l'asile ne les défendit pas toujours contre les batteurs d'estrade qui couraient le pays. Les villes ne sont pas plus épargnées. A Saint- Quentin , il meurt trois mille personnes pendant cette seule amiée 1636.
Dès le début de la guerre , c'est-à-dire dès i636, les troupes françaises se montrèrent ce qu'elles restèrent pendant près de vingt cinq ans, avides, cruelles, promptes au pillage. Le notaire Lehault, de Marie , raconte que ♦ le régiment de Gassion,
> en garnison à Venins , pille le village de Cilly le jour de
> Noël au matin ; six habitants tuez et tous les chevaux et
> autres bestiaux euimenez. sept ou huit hommes blessez, et 1 dix ou douze prisonniers, et quelques maisons brûlées. »
Il faut dater de l'été dt- 4(i5Gcetle triste période de si longue durée , })eiidar.t laquelle l'agriculture fut complètement suspendue et ruinée dans le diocèse de Laon. La présence des hommes de guerre va nieltre en fuiLe les laboureurs , ces hommes de paix. Les premiers volent à ceux-ci les chevaux pour les convois , les bestiaux pour leur nourriture. Le laboureur qui se risque dans les terres avec ses chevaux ou ses bœufs, se les voit enlever de force; s'il les dispute aux ravisseurs, souvent il paie son audace de la vie. Les hommes de la campagne , traqués dans leurs retraites , souvent enlevés par les réquisitions , ou pour travailler à la suite des armées, sont déjà devenus rares en 1636. On commence à déserter maisons, fermes, hameaux , villages et bourgs, tout ce qui est ouvert et sans défense. Déjà l'on rencontre de nombreuses terres en friche. « 0 la douce guerre, ô la bonne guerre pour » la garce et le filou ! 0 la triste guerre pour le bourgeois » enfermé dans sa ville comme captif! 0 la rude guerre pour ?» le marchand rencontré dans la campagne! Et de rechef, ô » la plus cruelle guerre pour les bœufs, vaches et moutons > de plus de six lieues à la ronde ! i s'écriera plus tard avec raison l'auteur du pamphlet intitulé Les Ris et les Pleurs de la France, et ces imprécations marquées au coin de l'ironie la plus amère, on ne va plus cesser de les entendre retentir dans le diocèse de Laon.
Si, en 1637, la conquête de Landrecies et de La Capelle par les Français paraît mieux couvrir le pays contre les incursions des Espagnols qui avaient ruiné la campagne; si on vit alors revenir quelques uns de ceux qui avaient émigré Tannée précédente, leur impuissance pour le travail était notoire. Que pouvaient-ils faire sans le secours de leurs attelages que la guerre a détruits, des grains même de semence qu'elle avait dévorés , des maisons et des granges qu'elle avait ou démolies ou brûlées? La contrée de Thiérache ne produit déjà plus que le quart des revenus qu'elles donnait avant la guerre. Les villes, où les troupes du Roi ont tenu garnison l'hiver , ont été affreusement traitées. Marie vit arriver , en décembre 1637, dix compagnies
du régiment de Netlancourt et quatre de la colonelle de Gassîon qui y restèrent jusqu'au mois de mars suivant; ces bandes indisciplinées vécurent à discrétion chez les habitants < et avec » des désordres nompareils » , dit le notaire Lehault qui ajoute plus loin : « Le dict Gassion en personne, tous les chefs et » officiers, six cents valets et plus de soixante femmes, ont » vescu d'une façon quy ne se peut bien exprimer pour les » cruauUés qu'ils y ont exercées, oultrageant, frappant, pillant » et rançonnant tous les habitans , et y est mort en ceste ville
> (Marie) dix ou douze personnes de desplaisir d'avoir été
> mal traictées. »
Les premières enquêtes sur les événements et les malheurs qui en furent la conséquence dans le diocèse de Laon depuis 1(336 à 16i7 inclusivement, se montrent peu fécondes en détails. On n'y voit les faits qu'en masse. Les dépositions sont sobrement dictées , ou froidement écrites. Les témoins , sous l'empire de nous ne savons quels sentiments de réserve ou de crainte, n'ont pas dit tout ce qu'ils savaient, tout qu'ils avaient vu, tout ce qu'ils avaient perdu. Le scribe ne leur prête que des mots et des phrases sans couleur et qu'ils semblent s'emprunter les uns aux autres. On n'entrevoit donc là qu'une vérité d'ensemble, qu'une ruine en masse. Ainsi il existe aux dossiers que nous avons compulsés une certaine^quantité d'at* testations arrivées de tous les doyennés dévalisés par la guerre : Neufchatel , Aubenton , Rumigny , Marie , Coucy , Vervins, Liesse, etc. Elles se ressemblent toutes. Leurs termes sont identiques. On dirait de circulaires successivement copiées les unes surlesautres, de cadres qu'on aurait envoyés à remplir. Voici, par exemple, l'attestation fournie par le curé et les notables d'Evergnicourt au doyenné de Neufchâtel-sur-Aisne ; elle peut servir et elle a servi pour tous les villages des environs : « Ceriiffîons le roy et nos seigneurs de son conseil que » l'armée ennemie a passé, en l'année 1636, dans touttel'estcn- » dup du diocèse de Laon et que par tous les lieux où elle a i passé, elle a brûlé et pillé tous les bourgs et villages, k mesme aulcunes petites villes qui n'ont pu leur faire résis-
» tance , coinnie atissy pillé la plus grande partie des égnses » du diocèse et réduicls les curés et autres bénefTiciers aussi » bien que les diocésains à habai/donner ledict diocèse à causes » des violences et cruaultés que lesdicts ennemis exorçoient » sur eux, et sy nous certilfions que, durant les années J637 , » 38, 3^, 40, il , 42, 43, 44, 45, 46, 47, les armées de Sa » Majesté , commandées par Messieurs de Chastillon , La » Meilleray, de Guiche , Messeigneurs les ducs d'Orléans, > d'Enghien , Gassion , de L'Hospital et d'aultres, ont aussy » sesjourné, campé, passé et repassé dans ledict diocèse de Laon » et par ce moyen interrompu l'exercice de la justice , mesme 6 se sont rendues si redoutables parmy les campagnes que y> nul n'a osé s'y trouver durant la plus grande partie des » siisdictes années, ce quy a tellement appauvry ledict diocèse » que la pJuspart des dyocésains sont réduicts à la mendi- » cité. »
On ne taxei'a certes pas d'exagéraiion le ton et la rédaction de ces certificats. Ils n'ont d'éloquence que par leur ensemble et leur unanimité qu'on peut appeler banale. Le notaire Lehault , de Marie , n'offre pas plus d'animation dans le récit de ces premières années de désordre. 11 compte scrupuleusement les gens de guerre qui traversent ou habitent sa cité natale. Il additionne froidement par livres, sous et deniers, les contributions qu'il a fallu lever sur ses concitoyens pour la nourriture de ces troupes , les taxes de guerre , les pertes pour pillages et incendies, c II a passé dans ceste ville quinze ou seize » diverses troupes par estapi)es , quy y ont faits de très grands » désordres, dépense estimée 3,000 livres, s lisons- nous çà et là au hasard. — « Il y a passé seize diverses troupes qui » ont faits grands désordres, ne se contentant de leurs 0 estappes. » — « Pendant le mois de juillet (1643) M. Dan- » delot et le comte Grancey ont passé en cette ville et sesjourné » quatre jours avec quatre régiments quy ont ruyné les bleds » et autres grains. La dépense en a esté estimée en tout à » 12,000 livres. » On ne trouverait pas une parole d'indignation, de colère et de rancune, dans ce journal où la passi<tn
n'éclatera ([n'mu* seule fois, mais plus tard, quand , le mal ne cessant pas, la coupe où le fiei s'amasse lentement et goutte à goutte s'emplit et déborde à la fois. Tout au plus le notaire LehauU , qui pourtant écrivait pour lui seul , risque-t-il une fois l'expression timide d'un espoir : t Le 7 septembre (1643), » Innocent X esleu pape , portant pour ses armes une colombe » avec un rameau d'olivier en son bec. Dieu veuille que ce t signe de paix nous la puisse donner ! » Il semble qu'habilué au silence qu'impose le danger, l'habitant de Marie, cette ville alors si à plaindre, n'ose pas, même dans les arcanes inviolables de son cabinet, laisser s'épancher son cœur 4iu'il a cadenassé comme ses lèvres.
Voici cependant un détail du plus haut intérêt. Ce n'est pas aux enquêtes faites à Laon que nous l'emprmiterons, mais au registre des causes du bailliage de Ribemont (\). De 1636 à 1647, la présence incessante des gens de guerre a complètement interrompu le cours de la justice, nous a dit en termes sommaires l'attestation du curé et des notables d'Everguicourt. Le plumitif du tribunal de îîibemont est plus explicite. La police n'a plus d'action. Les délits et les crimes non-seulement ne sont plus réprimés, mais ne sont plus même poursuivis. Les intérêts civils ont cessé de se discuter devant les tribunaux. Les agents de la loi n'osent plus se risquer dans les contrées que l'ennemi a envahies, pour y exercer leur ministère. Les paysans les chassent à main armée. Aussi l'adjudicataire de la ferme des exploits et amendes de la prévoté et bailliage de Kibemont, ne touche-t-il plus aucun droit. Pour se soustraire, lui et sa caution , aux obligations qu'ils ont solidairement contractées envers le trésor, l'adjudicataire réclame et obtient un acte de notoriété dont voici les termes relatés au registre des causes du baillage de Ribemont, à la date du li avril 164^ :
< En sorte que, dans le cours desdites années(16ô6 à 1645),
> le cours de la justi(!e a cessé et a esté interrompu jusques à
(1) Nous devons ce document à l'obligoaiico de M. Maitoii , .iirhiTist.du dcji;irt«ment de TAisnc.
» présent pai' les routtes et séjours des armées qui oui causé » telle licence et désordres dans ce pays que les [)aisans, quy » y avoient toujours les armes en main, n'y soutTrent aulcuns » exploicts , contrainctes , ny exécutions , ains y font de ré-
> bellion dans touttes rencontres et mesme à la face des » juges , le malheur du temps donnant lieu à telles que autres ï mauvaises actions dont les coupables ne peuvent estre à
> présent chastiez ny punis. Ce quy a causé que la pluspart
> des assignations ont été formées à son de tabour tant en ce » lieu qu'en la ville de Guise et quelques autres lieux, comme » il se ])ratique encore aujourd'huy, les sergeans ne pouvant
> faire leurs charges sans grand périlz de leurs personnes » » tant pour la crainte où ils sont de la rencontre des ennemys 9 au-delà de la rivière d'Oize où ils font journellement ou plus » souvent leurs courses, qu'à cause du mespriz que les habi- » tans de la campagne font à présent de justice. » Tous les avocats, procureurs et praticiens présents à cette audience sont requis d'attester la vérité de ces faits et déclarent d'une voix unanime « l'exposé cy-dessus contenir en tous poins partout i vérité. ). Nous verrons les dissensions de la Fronde interrompre encore plus tard, et tout aussi complètement, l'action de la justice qui s'enfuit devant la guerre et ses désordres.
Un livre rare que nous avons fait connaître par une étude que nous lui avons consacrée l'année dernière , nous a tracé une triste peinture de l'état affreux de la contrée vers 1646. C'est V Histoire de Notre-Dame-de-Liesse nouvellement compo:iée en vers français , avec le sommaire de ladite Histoire, Instruction de Voyageurs et Voyage des Quatre Pèlerins. Ce livre fut édité à la fin de 1646 par le sieur de Sainct-Pérez , ancien trésorierpayeur des gendarmes de Louis XIII. Dans le récit en vers que le sieur de Sainct-Pérez a écrit du pèlerinage à Liesse entrepris par lui, sa femme et ses deux enfants, on constate d'abord les appréhensions que lui inspire un voyage dans le diocèse de Laon livré aux gens de guerre. Son poème commence par des félicitations qu'il s'adresse lui-même sur
r/licurenx pcUMiimyo , au milieu de s lauriers ,
SaiDCtenieol accomply par quatre aventuriers, Invincibles aux coups quy , dans l'effroy des armes , Leur donnoieni , mais en vain , alarmes sur alarmes , En UD temps où les champs pillez de toustes paris, Estoient rouges du saog qu'espendoit le dieu Mars.
Plus loin , le sieur de Saincl-Pérez raconte son arrivée à Soissons. Il a pris gîte à la Bannière de France. Une première alerte l'y attendait. Il n'est bruit dans la ville que des désordres causés par les soldats français dans les campagnes qu'ils désolent :
Le souper esloit prêt , le couvert déià mis; Cbacun s'y convioit comme on fait entre amis, Quand un murmure sourd , venant à nos oreilles , S'espandit parmy nous de choses nompareilles. Le garçon du logis , en nous lavant les mains , Dit qu'aux lieux d'alentour des soldats inhumains , Transformez par le vice en assassins infâmes , Voloient les voyageurs et violoient les femmes , Sans espargner non plus les déuols pèlerins Dedans les grands chemins de Liesse et de Rheims. 11 n'est sy résolu qui n'eust à la nouvelle Fréray d'horrible peur et troublé sa cervelle. Cela de prim' abord estonna leurs esprits , Minulans leur retour , de crainte d'estre pris ; Mais enfin résolus contre ces aventures, Priant le Créateur de toustes créatures D'estre en temps opportun leur saint libérateur Et de les délivrer de l'homme malfaiteur , Ils furent rasseurez et, pleins de confiance , Prirent tous leur repas avecque patience.
Le lendemain , après avoir visité les églises de Soissons et avoir imploré au pied des autels la protection divine , la pieuse caravane poursuit , nous ne dirons pas sans appréhension , son voyage vers Laon. Chemin faisant, le sieur de Sainct- Pérez admire la magnifique contrée qu'il traverse, les châteaux qu'il rencontre. Mais, quelque beau qu'il se montre à ses yeux, que vp pays a souffert î qu'il est malheureux ! que grande y <st la misèiT ! Tout ce qu'il y rencontre de ruines, tout ce
qu'il y constate de douleurs et de pauvreté arrache au sieur de Sainct-Pérez ces plaintes anières et qui sortent d'une âme profondément affligée :
Ayant veu tous ces lieuz (Soissons\ l'on se met en campagne.
Pour aller droict à Lan et gaigner sa montagne.
Par tous les grands chemins se découvrent aux yeux
De superbes palais, séjour de demy-dieux
Enlrautres Le Plessis dont U gave advenue
Sembla ravir nos sens et charmer nostre veue.
Nous dismes tous pourtant , d'une commune voix ,
Que ce pais n'est plus ce qu'il fut austre fois.
Comme on voist en esté l'impitoyable gresle ,
Fondant sur les espics, les coucher pesle-mesle,
Ainsy les escadrons , sous le drapeau de Mars ,
Ont inhumainement pillé de toustes parts
Les biens des pauvres gens , désolé la campagne ,
Massacré le mary , violé sa compagne ,
Et de tous les hameaux faict un lieu déserté ,
Où ce n'est que dégast , qu'horreur , que pauvreté.
Sans qu'il leur soit resté de ce sanglant outrage
Que ce qu'ils ont sauvé de la maudite rage
Des soldats , ou plutost des tygres furieux ,
Puisqu'on peut asseurer qu'ils sont plus tygres qu'eux.
Mais ce Mars , dont le fer toustes chost^s dévore ,
Leurs misérables corps gesne et bourrelle encore ;
Ils sont pales , défaicts , descharnez , traiisparens ,
Des fantosmes affreux , des spectres apparens;
Leurs enfans, dont la faim ne peut estre assouvie ,
A chanter , à danser , gueusent leur pauvre vie.
Bref, c'est une pitié de les voir languissans ,
Pleurer , gémir , crier , et suivre les passons !
Les pèlerins ne s'avancent qu'en tremblant : on sait si leurs terreurs sont fondées. Entre Chavignon et Laon, ils aperçoivent une bande de soldats :
De mal-heureux gensdarmes ,
Semblant nous aborder , nous remplirent d'alarmes, Mais nostre jugement à ce coup fut trompeur, Et nous ensmes alors moins de mal que de pour.
Enfin le siear de Sainot-Pércz et sa faniille arrivèrent à I.aon « sans péril ny fortune * , écrit-il non sans quelque surprise. A Laon , on s'émerveille de les voir sains et saufs. La ville est pleine de lugubres récits de pillards qui 'uittent la campagne et infestent les routes, de soldats qui ne connaissent plus de discipline. On conseille aux voyageurs de ne pas continuer leur pèlerinage qui pourtant s'acheva sans encombre.
Nous ne pouvions négliger cet épisode pittoresque, ce document précieux surtout pour l'histoire des années sur lesquelles nous manquons de détails.
Tout à l'heure , nous nous plaignions de l'insuffisance des premières enquêtes. Ce silence, qui 'pourtant ne manque pas d'éloquence , va se rompre. L'excès de la souffrance est si atroce que tous vont parler haut.
La bataille de Lens vient d'être gagnée par le prince de Condé, en août 1048, et l'armée espagnole était rejetée loin des frontières. La paix allait se conclure. Condé quittait la conduite de la guerre pour prendre la direction de l'intrigue. L'armée française était au repos et campait dans le diocèse de Laon, en attendant qu'on l'appelât à Paris pour la guerre civile. C'est alors que commence une de ces enquêtes, « informations, » dont nous avons parlé plus haut. Cette fois , ou les langues se sont déliées, ou le directeur de l'enquête a mieux compris et accompli sa mission.
Ecoutons les témoins qu'il a fait citer.
Louis de Boham, chevalier, dépose que, depuis d640, les armées du roi ont eu leurs quartiers et rendez-vous dans toute l'étendue du diocèse de Laon , et que pas une année ne s'est passée sans qu'on n'y ait vu quelque camp volant pour garder la frontière. De leur côté,les ennemis ont poussé leurs courses jusqu'à une lieue de Laon, emmenant dans leur mouvement de retraite et meubles , et bêtes, et gens, eniin tout ce qu'ils trouvaient dans les villages. Ils assiégèrent et prirent le fort de Crécy où s'étaient retirés les paysans d'alentour avec ce qu'ils avaient de plus ]iré(ieux, s'y croyant i)lus en sûreté que chez eux. « Le dvocèse de Laon, « dit le chevalier de Rohani, »
» est réclnict à une si exirême misère que partye des villages
> sont habandonnez, partye reduicts à moitié. Partye aussi des » terres sont demeurées incultes. »
L'agriculture est complètement ruinée, t Autant de fois », dit M*" Jean Bellotte dans sa déposition si parfaitement détaillée et si féconde en renseignements ; '< autant de fois les armées B ont passé et sesjourné dans ce dyocèse , aussy souvent les » pauvres laboureurs et ceulx quy font leur demeure à la
> campagne ont perdu tout ce qu'ils avaient de vaillant en ce » monde. Et, en effet, il ne s'est passé d'année qu'ils n'ayent
> perdu leurs empouilles ou partye d'icelles quy ont esté man- » gées et dissipées sous le pied avant le temps de la moisson ,
> et sy en ont saulvé et récolté quelque peu , le plus souvent a i esté mangé et dissipé dans la grange et les greniers , à moins
> de l'avoir conduict et transporté en des lieux d'assurance. » De sorte que, plusieurs fois, ils ont perdu leurs empouilles,
> chevaulx etbestiaulx. »
Telle est l'esquisse de ce sombre tableau. En voici les détails :
Le seigneur de Montceau-le-Waast donne des renseignements sur les dommages que les troupes du Roi ont causées, en 1647, aux bourgs et villages de Crécy, Chalandry , Cliery , Pouilly , Mortiers , Verneuil, Barenton-sur-Serre, Bois, Pargny, Montigny-sur-Crécy , Nouvion-l'Abbesse, Froidmont, Cohartille, Voyennes , Remies , Vivaise et Villers-le-Sec. c Les fermiers » sont obligez d'avoir recours à leurs maistres pour avoir du » bled pour remettre dessus leurs terres, leurs granges ayant » été pillées et bruslées , ainsy qu'il est arrivé aux villages de » Barenton-Bugny et Verneuil où les granges avec tous les t bleds ont esté entièrement bruslées. »
Antoine Vu artelle, ancien maire d'Audigny, auprès de Guise , dépose : « Depuis 4640, il y a eu touttes les années des camps s voilants en toutte l'estendue du dyocèse deLaon, quy y ont
> vescu avec grande licence , pillant, ravageant tout, not.im- » ment au temps de la moisson , ce quy a causé la ruyne de » plusieurs bons laboureurs et qu'il y a plusieurs villages
habandonnez, les ungs entièrement , les aultres pour bonne
» partye.
Jacques du Weez , écuyer , seigneur de Merlieux , témoigne des mêmes ruines à Anizy, Lizy , Brancourt, Wissignicourt , Urcel, Chivy , Etouvelles, Mons~en-Laonnois, tous villages diminués de moitié par les malheurs de la guerre. Plusieurs compagnies de cavalerie française y ont logé t exerçant une » licence extraordinaire, pillant tout, rançonnant leurs hostes,
> emmenant les chevaulx servant au labourage , ce qu'ils ont y> faict jusques à deux ou trois l'ois. »
■ Partye des terres reste donc inculte ; partye est si mal cul-
> tivée qu'elle rapportera à peine ce quy est nécessaire pour la » nourriture du laboureur, » dit M. de Bezannes, seigneur deCourtecon, en donnant des renseignements sur Chevregny , Monampteuil , Cerny, Braye , Moussy , Martigny , Monthenault , Crandelain , Trucy , tous villages voisins de sa résidence de Coutecon aussi saccagée.
Un autre témoin déclare qu'il est à sa connaissance que, en 4647 , « les gens de guerre ont vescu sy licentieusement que ï les laboureurs ont été obligez de habandonner leurs maisons » et leurs granges aux gens du roy et de fuyr dans les boys j pour se garantir de leurs violences. »
M" Claude Tourtebatte , conseiller au siège présidial de Laon et premier échevin de cette ville, dit que « en allant et venant ,
> il a vu plusieurs villages autour de la ville habandonnez et 1 déserts, et d'aultres tellement ruynez qu'ils n'avoient plus » apparence de villages, la pluspart des maisons et des granges
> estant jestéez par terre. »
Un témoin dépose^ que, passant dans les villages voisins de Laon , il vit « la pluspart des maisons et granges jettées par » terre et l'herbe croistre au milieu des rues comme dans
> la campagne , tant l'habandonnement est grand. »
Dans les environs de Montcornet, les habitants de Tavaux, Monligny, Agnicourt, Ebouleau, Saint-Pierrcmont, Chaourse , Montloué, Lislet, Vincy, Bosmont, La Neuville, La Ville-aux- Bois, Goudelancourt, Renneval , Vigneux , Le Hocquet, furent
obligés de déserter leurs maisons et de chercher dans les bois voisins des abris contre les violences des gens du roi , et laissaient leurs maisons et leurs meubles en proie à la déprédation.
Le village de Barenton-Bugny , qui « estoit composé de deux 9 cents feux, est réduict à sept à huit feux. Verneuil, Remies « quy , avant la guerre , estaient de plus de cents feux, sont « réduicts à moins de vingt. » A Bruyères, les habitants, emmenant avec eux leurs bestiaux , se sauvèrent dans les grands bois de la montagne, dans les retraites de laquelle les soldats les poursuivaient. Des gens de Chevregny furent conduits au camp la chaîne au cou, parce qu'ils ne voulaient pas dévoiler le secret de leurs cachettes, et ils furent gardés prisonniers.
Un témoin des environs de Marie ajoute que les fermiers et laboureurs sont si complètement ruinés « qu'ils sont obligez de » habandonner la terre pour mendier leur pain ; et ce désordre » est arrivé par les trouppes quy y sont venues fondre sous * la conduicte des sieurs d'Herlac , de Vaubercourt, de Sainct- » Mesgrin, vidame d'Amiens, et y ont exercé tousles actes d'hos- » tilité imaginables, pillant, volant, tuant. » — « En 16-48 , » dit encore un autre témoin de la même contrée , « le vidame » et marquis de Sainct-Mesgrin , avoit autour de Laon un petit ï corps d'armée quy alloit et voltigeoit par tout le dyocèse , > pillant et ravageant tout , causant plus de licence qu'auroit » faict l'ennemy. »>
Voilà la première fois que le nom du baron d'Erlach est prononcé. Pendant un an, il ne cessera plus de retentir dans le diocèse de Laon qui conservera éternellement le souvenir de ce dernier des partisans , de ce terrible condottieri des temps modernes (1). C'est à lafm de 1648 qu'il s'est abattu sur le pays avec ses Allemands luthériens, une bande de démons déchaînés.
(1) Le baron Jean-Louis d'Erlach , lieutenrtnt-génrral , commandait les Weymariens dans l'armée de Turenne. Le financier Hérard lui a\aii compté 600,000 livres pour payer ses troupes et l'avait ainsi maintenu dans le parti du Roi. (<^liarles Moreaii, Choix de Mazarinades. Tome^i.
ils se sont signalés à leur début par un coup d'éclat, et leur réputation est faite. Ils ont demandé à traverser Aubenton qui tient comme eux pour le Roi. Le gouverneur a reçu la promesse d'honneur que ces troupes ne feront que traverser la place. Elles entrent donc sur la foi du traité , ol elles se ruent sur la ville, la iraitent comme on traitait alors les places emportées d'assaut, la pillent, la dévastent , y commettent tant d'horreurs que le prince de Condé, qui n'a point encore passé aux Espagnols, « reprochant, quelque temps après, ces brigan- » dages au vidame, lui donna de ses gants à travers le visage , > ce qui le fit mourir de chagrin i (l). Il fallait que les excès eussent été portés bien loin pour qu'ils aient forcé le blâme d'un général habitué de longue main aux crimes de la guerre telle qu'on la faisait alors.
Au mois de mai 1648, le baron d'Erlach apparaît à Marie qu'il épargne par nous ne savons quel caprice de douceur. Il faut en croire sur parole le notaire de Marie qui dit positivement : « Et ont faict alors peu de dégasts en cette ville, en con- >- séquencedesdeffensesqu'enavoit faictesledict sieur d'Erlach.»
C'est vers le mois de juillet de la même année et après la bataille de Lens , que les compagnies luthériennes du baron d'Erlach revinrent dans le Laonnois par Neufchàtel. Elles occupèrent d'abord les doyennés de Neufchàtel, Montaigu, Bruyères et Mons-en-Laonnois. Cette fois , le malheur va passer son niveau égalitaire sur toutes les têtes; il ne connaîtra plus de privilégiés. Le chevalier sera traité comme le plus vil paysan. La noble dame et sa fille subiront les plus abominables outrages et seront , en compagnie de la plus humble gardeuse de bestiaux, emmenées dans les camps pour être livrées aux plaisirs immondes de la soldatesque. Les hommes d'église vont être martyrisés dans leurs presbytères et au pied de leurs autels. On les exposera tous nus aux moqueries des armées ; c'est là une des récréations journalières du soldat et dont témoignent tous les documents de l'époque : il semble qu'on traite de
(t) Dom Leloiig, Histoire du Diocèse de Laon, p. 503.
l'histoire d'une horde de Hurous. Les Allemands du baron d'Erlach inventeront pour les prêtres, afin de les forcer à livrer l'argent qu'ils n'ont plus depuis longtemps, les supplices dont on attribuait la découverte aux Chauffeurs de 1797. Les paysans, qui se sont réfugiés dans les églises par un souvenir datant des guerres de religion du siècle précédent, s'y verront assiéger comme dans des forts : on les y enfumera comme on enfume des bêtes fauves dans leurs repaires ; on les y forcera , pour les égorger dans le saint lieu , pour violer les femmes sur l'autel, pour commettre les plus abominables sacrilèges. Les dépositions de l'enquête de 1650 sont effrayantes à lire. Elles arrachent les larmes des yeux. Elles sont si nombreuses qu'on ne sait lesquelles prendre, lesquelles rejeter. En voici quelques-unes; nous n'avons pas essayé de les classer d'après les lois ordinaires de la progression dans l'intérêt.
M« Claude Tourtebatte, ancien conseiller au siège présidial de Laon , dépose en ces termes : « Les églizes et demeures des » curez et gentilz-hommes des environs de Laon ont esté ruy- » nées , pillées , volées et bruslées. Les gentilz-hommes n'ont
> point esté considérez austrement que la populace, nonobstant » les règlemens et déclarations du Roy. Leurs femmes et filles 1 ont été violées et prises par les dicts gens de guerre du » sieur d'Herlach quy n'ont laissé d'exercer tousles sortes de » cruaultés en la personne mesme des curez , les ayant dé- 1 pouillez nudz sans chemise et exposez à la honte devant tout » le monde , chauffé les pieds , tyranyzez et faict martyrs , en
> leur mettant les poulces et doigts des mains et des pieds » dans les ressorts des rouelz de leurs harquebuzes et aultres » armes à feu , pour exiger d'eulx ce qu'ils n'avaient plus. *
Après avoir déposé des malheurs des années qui ont précédé 1649, messire Benjamin de Thouars, chevaHer, lieutenant du Roi au gouvernement des ville et citadelle de Laon, dit : t Et j> comme ces malheurs ont toujours esté continuant jusqu'en j l'an 16i9 avec beaucoup de ruynes dans tout ledict dyocèse, » l'accroissement en a esté merveilleux par les violences exer- » cées par l'arrivée du général Herlac en la dicte année 1649.
i> Laquelle estant entrée dans ledict dyocèse , elle y exerça des » cruaultés extresmes par les incendies et les courses de gens
> de guerre quy forcèrent les chasteaulx et quy pillèrent et » ravagèrent tout le plat pais , quy despouillèrent mesme des i gentiz-hommes , quy emmenèrent leurs femmes et filles dans » l'armée, auquel temps on ne parloit que de viols et aultres t oultraiges que les soldats commettoient à l'endroict de tout- » tes personnes , indifféremment jusques aux gens d'églize quy
> furent tellement maltraitez qu'on les mit la plus part à la gé-
> henné et les doigs enfermez dans les cocqz ou chiens des ) harquebuzes et fusils pour extorquer d'eulx des rançons , et ï les églizes mesme furent pillées et quantité bruslées. Et lors- » que ladicte armée s'advança et que ledict Herlac campa à
> Marie, les doyennez dudict lieu, de Vervins et de Crécy, » souffrirent les mesmes traictemens, et poussa les ravages ï aux environs de La Fère , Ribemont et Guise. »
M. César de Malortye, capitaine de cavalerie, était en garnison à Laon quand on procéda à l'information de 1650. Il demanda à être entendu , et voici ce qu'il dit des faits odieux qu'il avait vus de ses propres yeux, en revenant de la campagne victorieuse des Ardennes : « L'armée du général d'Herlac » s'estant primitivement estendue dans les doyennez de Neuf- * chastel, Montagut, Bruyères et Mons-en-Laonnois , ils y ont
> commis tous les désordres et les violences possibles , pillé ,
> saccagé tout le pays, pris et enlevé tout le bestail, les grains » etmeubles, forcé les chasteaux,despouillélesgentilz-hommes,
> violé leurs femmes et filles qu'ils ont mises à nud , enlevé i plusieurs demoiselles , pillé tous les biens des réfugiez , » violé femmes et filles, mis le feu, brûlé et consommé plu-
> sieurs églizes et villages , et faict des cruaultés et indignitez
> extresmes aux gens d'églize, en sorte que la clameur et » les plaintes des peuples retentissoient partout. La dicte ar- » mée a tost après continué d'exercer les mesmes violences dans
> les doyennez de Marie , Vrevins , Crécy , jusques à Guise. » Charles de Vau , échevin de Laon , affirme que l'on n'entend
qu'un cri de douleur. Il n'est bruit que d'atrocités, d'incendies,
de meurtres et de viols , et il ajoute : « Plusieurs gentilz- > hommes ayant recogneu par l'exemple des aaltres que la » résistance estoit inutille à la violence de ces armées , ayant D voulu garantir leurs femmes et filles en chasteaux et aultres » lieux de retraite , ont esté surpris à la campagne , faicts » prisonniers et leurs femmes et filles violées et mutilées. »
Une brochure du temps intitulée La Champagne désolée par V armée d'Erlac, donne quelques détails sur le séjour de l'armée allemande sur les bords de l'Aisne à Attigny où elle commet toutes ces cruautés et ces sacrilèges dont nous n'avons que trop parlé. Un gentilhomme des environs de Rozoy, nommé Darbois , voulut défendre l'honneur de sa sœur ; les soldats le pendirent à la porte de sa maison.
M* François Tassart, avocat au Parlement , échevin de Laon et ancien gouverneur de cette ville , témoigne d'un fait atroce qui rappelle les cruautés du baron des Adrets contre les soldats protestants faits prisonniers dans les places de guerre. « Les » Weymariens mirent le feu à l'église de Lappion où les habi- » tans s'estoient retirez et plusieurs qui s'estoient jetez de » hault en bas, la pluspart ont esté tuez ou estropiez. » A Lesquielles , village des environs de Guise où les Allemands d'Erlach avaient campé pendant vingt-neuf jours , l'église, dans laquelle les habitants s'étaient réfugiés avec ce qu'ils avaient de précieux , fut pillée , saccagée ; le saint ciboiie fut brisé, le crucifix jeté à terre et foulé aux pieds.
Comme pour le passage d'Erlach à Marie en 1648, le notaire Lehault est stérile en détails sur cette affreuse campagne de 4649.
Si le notaire de Marie ne nous dit pas un mot des ravages causés dans sa ville et les environs par les troupes du baron d'Erlach , ravages constatés cependant par les dépositions de MM. de Thouars et de Malortye , M« Tassart va combler cette lacune. Cet échevin de Laon raconte qu'il fut député avec d'autres notables de la ville pour offrir le vin d'honneur au baron d'Erlach qui venait d'arriver à Marie, le complimenter et essayer de lui faire comprendre qu'on ne le désirait nullement à Laon,
— Déplace qu'il avait désignée pour une de ses étapes. Il devait lui dépeindre cette cité comme absolument dénuée de ressources par suite des longs séjours que divers corps d'armée y avaient successivement faits. La mission était délicate et même périlleuse. De Laon à Marie , la députation trouva les campagnes absolument désertes. C'est à peine si de loin en loin on y rencontrait quelques habitants qui se préparaient à fuir. M« Tassart vit à Voyennes le curé affamé dans une retraite d'où il n'osait sortir , t craignant quelqu'ung maulvais traistement , à
> cause que particulièrement ledici d'Herlac et presque tous » ceulx dont ladicte armée estoit composée estoient de la reli- » gion protestante , pryant le depposant de luy faire donner du » pain, et comme il en avoit faict apporter tant pour luy que
> pour les aultres qui l'accorapagnoient dans la crainte de n'en
> point trouver, il luy en eut donné, ledict curé luy dict qu'il
> luy faisoit une grande charité et qu'il estoit bien adverty et » informé que c'estoit à ceulx de sa profession que ces soldats » en vouloient et à quy ils avoient faicts des traictements cruels
> et inhumains , ce quy fut conffîrmé par plusieurs personnes i quy y estoient présentes et que ceste armée avoit détruict » touttes les églizes où elle avoit passé et où ils avoient cora- » mis des sacrilèges et impiétés exécrables (1). »
Le même témoin ajoute qu'il fut une seconde fois forcé d'aller au camp de Marie où il accompagnait un convoi. Tout y allait de mal en pis , dit-il ; e on n'y voyoit que prisonniers ramenez, » tous habitans du plat pays et mis à rançon, les bestiaux pris » par les gens de guerre en grande quantité, des quantitez de » femmes esplorées dont les marys n'avoient point osé pa- 1 roistre , quy réclamoient ce bestial et quy furent renvoyées » à coups de baslon et fort inhumainement traictées. »
L'évêque de Laon espéra que son caractère et sa haute dignité auraient quelque influence sDr le baron d'Erlach , et que
(l) C'est ce qui eiplique l'absence à peu piès complèle de loulc église ancieDDe, de tout aolique moounient, daos la porlioD Dord-est du diocèse de LaOD.
son intervention le ramènerait à des sentiments plus humains. Il lui envoya un gentilhomme de sa maison pour le prier d'épargner le pays. Le gentilhomme et le valet qui l'accompagnait furent tués par les Allemands, au moment où ils sortaient du camp.
L'ennemi occupait et ruinait toute la contrée d'entre Oise et Serre. 11 décampe devant l'annonce de l'approche des troupes du baron d'Erlach. Mais au lieu de se réjouir de l'arrivée des troupes alliées, la campagne se dépeuple, € à cause du bruict » des violences surpassantes les actes d'hostilitez commisesjus- » ques à présent àRibemont, Origny , Macquigny, Lncy, Sery, ï Brissy et Hamégicourt ; la campagne est immédiatement dé- » serte; le labour a cessé, • lisons-nous dans le registre des causes de la prévôté de Ribemont.
Un témoin de l'enquête de 1650 résume la désolation du pays par le baron d'Erlach en ces termes énergiques : « Ladicte ar- » niée allemande a faict plus de ruyne que l'armée espagnole , » ayant bruslé plus de quarante villages et tué une partie des ^ peuples. »
La dépopulation a fait d'affreux progrès. Les officiers de l'élection de Laon déposent que, depuis le commencement de la guerre, « les deux tiers des peuples qui estoient dans l'es- » tendue de ladicte élection de Laon sont morts et péris parles » misères et calamitez, la moitié des paroisses brusléesetinha-
> bitées et les hameaux, les deux tiers des terres incultes et en » frische , ne s'y trouvant presque plus de bestiaux. » — a Les » villages et paroisses quy souloient estre composés de trois à
> quatre cens feux, sont à présent réduictes à cinq, six, huict,
> dix ou douze habitans au plus, ^ affirme un témoin, et un autre ajoute que c les villages ne s'en pourront relever de dix ans. >
Telle fut dans le diocèse de Laon l'apparition du baron d'Erlach. C'est le génie de la ruine inutile et sauvage. La population actuelle des contrées que cet homme saccagea autrefois, ne le connaît pas même de nom , et cependant elle a reçu son souvenir de la tradition qui ne pardonne pas , mais se venge à sa manière. Dans le patois de la Thiérache on insulte du nom de Derlaque (de Erlach ) un homme qui se montre brutal sans
nécessité. Nous avons aussi recueilli ce mot, prononcé comme injure , dans la bouche de vieillards qui habitaient Laon , ville cependant où l'on n'eut point à se plaindre des bandes allemandes , mais où le souvenir du malheur de la contrée voisine s'était conservé vivace et poignant. Un chemin du terroir d'Esquehéries s'appelle le Chemin d'Erlach , comme autre part on dit le Chemin des Romains (i).
Et cependant le baron d'Erlach lut comblé d'honneurs et de présents par le cardinal Mazarin qui voulut le recevoir à Saint- Quentin et y passer ses troupes en revue. Cette entrevue est racontée dans une très-curieuse lettre datée de St-Quentin et publiée dans la Bibliographie des Mazarinades , tome 3. Dans cette lettre dont l'auteur raille amèrement le luxe étalé par Mazarin qui vient d'arriver à St-Quentin escorté par les maréchaux du Plessis-Praslin et de Villeroy , par MM. de Vendôme et de Mercœur et d'autres personnages importants , on lit : ... c II a (le cardinal) veu les Erlach. Cette fierre nation s'est
> adoucie en sa présence, luy a fait hommage comme an dis-
> tributeur et possesseur de toutes les finances de France- Les
> généraux Oems et Fleikenstein se sont enyvrez pour l'amour » de luy. 11 a rebceu les caresses de ces braves étrangers et, » pour se les asseurer , il leur a fait une ample distribution de
> pièces de toille , chemises et rabats sans glans , coëfles de
(1) Dans un pampLIet en vers intitulé: Agréable récit de ce quy s'est passé aux dernières barricades de Paris descril en vers burlesques , on lit ce vers :
• d'Eriak ou bien » le Loup-Garou. »
Beaucoup d'autres pamphlets du temps signalent les atrocités commises par le baron d'Erlach et ses Weymariens. Sous ce litre : La Champagne désolée par l'armée d'Erlach, Paris 1649 , 8 pages, il existe trois lettres datées des 5 , 6 et 7 mai, la deuxième signée d'Alincourt, la troisième Gervaisé. On en a une deuxième édition augmentée, sous le litre : Les horribles cruautés faites dans les provinces de France par les gens do guerre d'Erlac et autres. On a encore La Champagne et la Picardie aux pieds du Roy qui se plaignent des violences qu'on leur fait et qui implorent son assistance. Pans IGoO , 24 pages (Bibliographie des Mazarinades. j
> luiici, manchellçs, gans de cerf et de daim à franges d'or » et d'argent, baudriers en broderies , gardes d'épées, four- » reaux de pistolets, le tout tiré de ses magasins et envoyé à » son excellence par ses commis l'abbé Mondani et Thévenini. »
Tous les fléaux passent. Une dernière fois on vit le diocèse de Laon traversé par le baron d'Erlach et ses terribles bandes. Elles retournaient en Allemagne. Le notaire Lehault, qui nous apprend la date de leur départ, ne les salue même pas d'une imprécation au passage : « La dicte armée est revenue es ens virons de ceste ville, mesme une partie dans les faugbourgs, » à la fin du mois de novembre enssuyvant (1649) , pour s'en n retourner en Allemagne. » 11 les fait partir aussi sagement qu'il les a fait arriver.
Quand ce chef de brigands eut enfin disparu , emmenant sa horde pour toujours et repassant à travers ces villages qu'il avait déjà pillés et ravagés une première fois, on vit arriver le général anglais sir Dighby, qui ramenait de Flandre les armées du Roi pour leur aller faire prendre les cantonnements d'hiver sur les frontières de Champagne, de Bourgogne et de Lorraine. Les désordres de ces troupes peuvent presque se comparer à ceux que nous venons de relever contre les Weymariens du baron d'Erlach. Voici ce qu'attestent en effet les procès-verbaux dressés sur les plaintes arrivées à Laon :
« En même temps, une partie des troupes françoises de l'ar- » mée du Roy commandées par le sieur Dagby , retournant » de Flandres pour aller au quartier d'hiver, ont passé et pillé » la ville de Crespy distante de deux lieues de Laon , tué « quantité d'habitans , y estant entrés de nuict à la force , ce » qu'ils ont aussy faict au bourg de Crécy et en plusieurs » paroisses de ceste eslection où ils ont passez. A la fin de dé- >• cembre enssuivant, le régiment de Bonaux , composé de » 1,200 chevaulx compris leur artillerie, n'ayant voulu entrer à
> Sainct-Quentin lieu destiné pour leur garnison , est revenu » loger à Achery et Mayot proche Lafère , enssuitte à Pouilly » proche dudici Crécy , et delà à Dizy, en tous lesquels lieux •» ils y ont faict et commis des grands ouiragcs et désordres
> par l'espace de trois sepmaines, et ayant eu ordre exprès de » retourner en leur garnison audict Sainct-Quentin, ils ont T> repassez dans plusieurs villages de la dicte eslection où ils » ont commis mesmes désordres. »
Il est un document qui résume d'une façon aussi complète que triste l'histoire lamentable du diocèse de Laon pendant l'année 1649; c'est la déposition d'un laboureur des environs de Crécy-sur-Serre. C'est là qu'on peut juger de la situation des hommes laborieux qui nourrissaient le pays en ces temps de guerre et de ruine , que l'on défendait si mal contre l'ennemi et qui n'échappaient à celui-ci que pour être encore plus rudement traités par ceux qu'ils devaient regarder cependant comme leurs défenseurs naturels. 11 iaut lire en entier le déso^ lant récit qui va suivre :
t Anthoine Gossuin , cy-devant laboureur , demeurant à » Pouilly , âgé de cinquante ans ou environ, après serment par » luy faict de dire vérité :
» A dict qu'ayant toujours esté laboureur de sa profession » et faict sa résidence audict Pouilly , la guerre quy s'est » augmentée principallement depuis que le général Herlac est
• arrivé avec son armée qu'il commandoit pour le service du » Roy en l'année mil six cent quarante et huict , il a esté con-
> trainct de quitter ce dyocèse pour n'avoir eu le moyen d'y
• subsister, et après avoir esté pillé, mis à rançon , et tout
> ledict village de Pouilly ravagé par ladicte armée, tous les » besliaulx dudict lieu et ceux particulièrement dudict déposant » ayant esté enlevés, il a esté réduict comme tous les aultres » habitans dudict lieu et des villages circonvoisins à chercher
> occasion de travailler , tantost en unglieu, tanlost en ung » aultre, pour gaignier sa vie et entretenir sa famille. Auquel » Pouilly, oultre la perte des biens et le pillage de l'églize dudict
> lieu , la pluspart furent pris prisonniers, mis à rançon,
> aulcuns tuez par la violence du soldat , et entre aultres
• Louis Gossuin qui estoilaussy laboureur et quy s'estant voulu » sauver, fut couru des gens de guerre et tué près le village de » Couvron. Et comme ceste armée avoit donné de la terreur
> par tous les endroits où elle avoit passé dans l'estendue de » ce dyocèse , et qu'on n'entendoit parler que des cruaultés j> qu'elle avoit exercé depuis la rivière d'Aixne jusques à celle » de Serre , tout le pays estant en confusion , chacun fuïoit
> partout pour trouver ung azile et se mettre à couvert de la » violence des soldats. Ledict déposant et plusieurs aultres » prirent la fuiste et se retirèrent au chasteau de Coucy, et le
> reste des habitans tant dans la ville de Laon que de La Fère ; » en sorte que tout le village fut entièrement habandonné , ï comme fut aussy le bourg de Crécy et plus de trente villages » aux environs quy furent réduicts en déserts et inhabilez ,
> tous les peuples fuyans detouscostez en une telle extrémité « de misère que pas ung n'avoit le moyen d'avoir du pain pour » eulx , ni })our leurs enffans. Et la cherté du grain estoit si
• grande que plusieurs furent contraincts de se retirer dans
> les bois et se substanter de racines et de feuilles d'arbres ,
> dont grande quantité mourut, et les villages quy auroient servi
> de retraicte à tout le pauvre peuple, se virent accablez par la » multitude des personnes quy y abordoient pour sauver leur
> vie et qui furent nourris par aulmosnes.
» Pendant quoy, cette armée quy ne trouvoit plus rien » à piller ny personne contre quy les gens de guerre pussent » exercer leurs cruaultés, ils démolissoient les bâtiments, rui- » noient les édiffîces, et en tous lieux où ils passèrent, ils » pillèrent les églizes et se plaisoient à traicter inhumainement » les gens d'églize. Et après ung long séjour dans ledict diocèse » et que ceste armée se fust éloignée et passé en une aultre » province, tous ceulx qui voulaient retourner au lieu de leurs
> domiciles trouvèrent que le nombre en estoit grandement
• diminué et que la plus grande partye estoit mort de misère,
> de chagrin et de pauvreté. »
Comment vécurent le peu de ces malheureux qui revinrent dans le pays natal ? C'est là un problème dont l'entière solution ne se trouve pas dans les enquêtes où nous puisons à pleines mains. Les champs qu'on ne laboure qu'incomplètement depuis longtemps, dont une portion considérable est restée même tout
à fait en friche depuis douze ans déjà , n'ont donné que d'impuissantes récoltes qui ont été pillées, dispersées, dissipées, gâchées , brûlées , emportées par les armées de passage. Aussi les grains montent-ils à des prix exorbitants. Charles de Vau, échevin de Laon, dépose que c le bled et les aulstres grains en
> sont venus à tels excedz qu'à présent » (1656, et cette année 1656 est cependant encore une année de guerre locale et de ruine) « on auroit six fois autant de bled qu'on eust alors pour * une mesme somme. » Et bienheureux ceux qui en trouvent pour leur argent et à force d'argent !
C'est alors que , réduits à la famine , les paysans qui sont restés et ceux qui sont revenus, se répandent par les rares villages épargnés par la guerre et mendient leur vie en troupe, ayant à leur tête leurs curés qui leur montrent comment on sollicite la charité au nom du Dieu qui vient de châtier si rudement la contrée. Dans un cahier de plaintes adressées , en 1649, au Roi et à l'Assemblée générale du Clergé de France sur l'état du diocèse de Laon , nous lisons : « Les campagnes ne » sont plus que des déserts et les villages de tristes ruynes. » Plus que quatre-vingts curez sont morts de nécessités , et » plus de cent ont habandonné leurs cures pour ne pas périr
> de misère et mendient ainsy que leurs paroissiens. >
La position du bas clergé est affreuse. Une lettre de l'évêque de Laon à l'Assemblée générale du Clergé de France en fait une triste peinture : « Je viens , dit le prélat , me jetter à
> vos pieds , Messeigneurs , au nom du dyocèse de Laon et
> principalement de deux cents curez desquels vous ne sauriez
> considérer la position sans compassion. Ils sont partie tugitifs » dans les bois où les mauvais traictements des gens de guerre î les ont obligez à se retirer avec les peuples que Dieu leur a » confiez ; partie sont restez cachez dans les ruynes des bourgs » et villages , et ils n'ont pour lict que des pierres et pour » nourriture que des racines. »
Aussi l'Assemblée du Clergé du diocèse de Laon réclame-t-elle avec instances la remise de toutes ses impositions qu'il lui est impossible de payer : ses biens ne lui rapportent aucun revcr.ii
Nos recherches dans le Remieil des Délibérations des Assemblées générales du Clergé de France nous apprennent que , depuis 1642 , l'évêché de Laon, ainsi que plusieurs diocèses de la Picardie et de la Champagne , avait obtenu des arrêts de décharge ordonnant qu'il en jouirait tant que la guerre durerait; mais les exemptions portaient seulement sur les décimes ordinaires. Or la guerre exige des ressources extraordinaires. En IGdO, le Clergé fut convoqué en assemblée générale pour les voter. Aux commissaires royaux qui venaient demander ce secours extraordinaire , l'archevêque de Reims répondit que son clergé était ruiné. 11 se plaignait avec amertume du logement des gens de guerre et de leurs vexations, « telles qu'on ne » pouvoit distinguer de différence entre le logement des troupes » du Roy et de celles des ennemys.... Depuis peu, on a donné
> aux soldats de la garnison de Laon des bulletins pour loger » chez les ecclésiastiques de la ville , et ils ont brisé les portes
> des maisons pour y entrer. >
Il intervint bien un arrêt en faveur des ecclésiastiques de Laon qui les déclara exempts du logement des gens de guerre, si ce n'est en cas « de siège formé » ; mais l'Assemblée générale du Clergé refusa d'exonérer les bénéficiers du diocèse de Laon de leur part contributive dans le secours extraordinaire qui venait d'être voté.
Où il n'y a rien le Roi perd ses droits , dit le proverbe qui se vérifia complètement cette fois. Bientôt le receveur-général du Clergé vint se plaindre en pleine assemblée qu'il ne touchait rien du diocèse de Laon. A chaque instant, il parle des nonvaleurs de ce diocèse , ainsi d'ailleurs que de ceux qui l'avoisinent. t Le sieur Desmonts, syndic du dyocèse de Laon, luy
> a faict signifier que la spoliation des bénéficiers dudict dyocèse » étoit sy universelle qu'ils ne pouvoient payer aucuns dé-
> cismes, ny mesme les gages des officiers ; ils offrent d'aban-
> donner tous les revenus de leurs bénéffices à condition qu'on » paiera leurs charges et protestent, en conséquence de ce, « de n'estre tenus des frais de poursuites qu'il pourroit faire » contre eulx, ny de colles que le receveur provincial feroil. >
Plus tard, le receveur-général du Clergé annonce qu'il a envoyé dans les diocèses de Soissons et de Laon des contraintes pour forcer les receveurs à agir vigoureusement. Rien n'y fait. Plus tard encore , il se plaint d'être obligé à faire des avances au Clergé pour plus de 300,000 livres. On lui délègue les sommes imposées sur les diocèses de la Champagne et notamment sur celui de Laon ; il refuse, tant la misère y est grande.
Nous lisons dans la collection des Procès verbaux des Assemblées générales du Clergé de France, année 1650 , que le diocèse de Laon fut déchargé de 3,000 livres sur ce qu'il restait redevoir pour chacune des années -1640, 46, 47, 48 et 49, et ce en raison de la ruine qu'il avait soufferte par suite de la guerre. Le Clergé peut faire entendre sa voix , montrer ses plaies , demander qu'on lui permette de les panser et d'attendre des temps meilleurs : c'est un corps puissant avec lequel il faut compter. Mais qui parlera pour le pauvre peuple ? Qui le défendra contre le fisc qui n'a point d'entrailles? Vn des principaux agents de la recette des impôts , le receveur des tailles pour l'élection de Laon et celle de Guise a déjà obtenu une grande diminution des contributions pour 1648; f on a faict • , dit-il , • une très-forte remise des sommes qu'elles > (ces élections)
> dévoient depuis la guerre , lesquelles pouvoient bien monter
> environ à i, 300,000 livres modérées à la somme de 134,761
> livres, 15 sols ; et quoyque cette grande remise ayt deub favo- » riser le recouvrement de la dicte sonnne , néanmoins elle
> n'a pas esté recouvrée entièrement tant les ruynes sont » grandes. »
Les enquêtes sur les ruines et la misère d'un pays ayant constamment pour but une diminution de charges et d'impôts, leur premier effet est de toujours pousser à l'exagération de la plainte. On pourrait donc accuser aussi d'exagération les informations diverses où nous avons été chercher nos renseignements , si le receveur des tailles lui-même, c'est-à-dire le mandataire du Trésor public, c'est-à-dire un agent alors personnellement responsable, c'est-à-dire le premier intéressé de tous à contrôler la vérité de la situation , n'était venu corroborer de
son propre lémoignnge les dépositions déjà reçues et en consacrer l'entière vérité. Ce fonctionnaire a mis la dernière main au tableau. Il est là pour l'authenticité qu'il garantit de son témoignage.
Mais les agents inférieurs commis à la recette n'ont pas montré la même humanité. « Les restans des peuples des » doyennez de Crécy , Marie, Neufchastel, Ribemont, Yervins • et Aubenton • , lisons-nous dans une déposition des officiers de l'élection de Laon , e sont courus et poursuivis comme ê ennemys par la garnison de Guise où est le bureau dereceptes » pour ne pouvoir satisfaire, à cause de leur impuissance, aux » sommes trop excessives auxquelles ils sont imposez. Des a sergeans emploiez au recouvrement des deniers des tailles au
> bureau de Laon, deux y ont esté tuez , plusieurs blessez ,
> exceddez et battus par les peuples quy sont comme désest pérez. »
11 semble que la coupe d'amertune est épuisée, qu'il ne doit pas même y rester la lie qui aura été bue jusqu'à sa dernière goutte la plus vaseuse et la plus amère. Tout ce que nous venons de raconter de cette désolante année 164U n'est rien cependant auprès de ce que nous avons à dire de l'année 1650. Jamais contrée n'a probablement éprouvé les souffrances qu'a endurées, pendant les huit derniers mois de 1650, le diocèse de Laon sur lequel fondent les maux les plus afIVeux de la guerre. Pour aider à en saisir l'étendue , nous avons besoin de refaire brièvement l'historique des opérations de cette campagne.
Les Impériaux entrent en France, le 6 mai 1650 , par Hirson dont ils emportent le château. Turenne, qui a déserté le parti de la Régente , s'est joint à eux. Us font une démonstration devant La Capelle et Guise, passent les rivières d'Oise et de Somme, s'emparent du Càtelet et reviennent mettre le siège devant Guise dont le château résiste, tandis que la ville est prise. L'armée du Roi, sous les ordres du maréchal de Praslin, s'assemble à Crécy et prend position autour de La Fère , en attendant le corps du général Roze qui entre dans le diocèse
de Laon en passant l'Aisne à Neufchâtel et va camper à Coucy-le-Château. En même temps, M. de Senneterre réunit ses troupes à Athies pour aller de là rejoindre à La Fère le maréchal de Praslin qui appelle à lui Roze et son armée et se porte sur Guise débloqué après un siège de dix-sept jours. L'ennemi s'était retiré à Hannappes d'où il investit, le d2 août, La Capelle bientôt prise d'assaut. Les Français qui avaient occupé Ribemont, revinrent en force à Marie, pour rétrograder sur Froidmont et de là sur La Fère , en laissant Roze à Laon et Senneterre à Remies. L'archiduc Léopold d'Autriche répare et ravitaille La Capelle, pille Vervins en passant, traverse l'Aisne à Neufchâtel et Pontavert, menaçant à gauche la Champagne , à droite le Soissonnais. Par ce mouvement agressif, il force le maréchal de Praslin à quitter La Fère pour prendre à Laon le corps de Roze et se diriger vers Pontarcy, afin d'essayer d'arriver dans le pays de Braine avant l'ennemi. Le général d'Hocquincourt marche sur la droite du maréchal par Laon vers Soissons , et le duc de Villequier couvre l'armée en prenant position sur les hauteurs de Laon. L'archiduc cependant avait poussé jusqu'à Château-Thierry d'où il menaçait l'intérieur de laFrance ; (i) mais bientôt il revenait à Neufchâtel, y passait l'Aisne pour entrer dans les Ardennes où il prit Rethel et assiégea Mouzon, suivi par M. de Villequier qui de Soissons reparaissait à Laon dont il traversa tout le diocèse pour aller camper à Mézières.
Les malheurs du pays nous seront racontés cette fois non plus seulement par les témoins d'une enquête administrative , mais par les missionnaires que saint Vincent de Paul envoya
(1) C'est la campagne de 4814, moins ses grandes batailles; toutes ces positions qu'occupent les armées eu 1650 seront de mime occupées cent soixante-quatre ans plus tard. Toutes ces marches et contre-marches , nous aurons à les redire, quand nous ferons l'histoire du département de l'Aisne pendant les deux mois de février et mars 1814, période de temps en apparence si courte et qui pourtant amènera pour les mêmes pays une ruiue t't des désastres presque aussi complets que ceux des vingt-cinq ans de guerre du dix-septième siècle.
dans le diocèse de Laon pour y porter les secours et les aumônes qu'il sut recueillir dans son admirable charité.
Que de désolations ! que de larmes ! que de souffrances ! Comme on pourrait facilement appliquer à tout l'ensemble du l)ays et de l'année cette longue et éloquente exclamation de douleur que la persistance du mal arrache enfin au notaire Lehault :
« 0 pauvre ville de Marie , j'ay horreur de veoir dans ton » circuit jouer la plus cruelle tragédie que les plus inhumains » tyrans se pourroient imaginer. Hé ! Dieu , n'appaiserez
> vous jamais vostre courroux ? Vos fléaux seront-ils tousiours » sur nos testes ? Quels courages seroient assez constans » pour souffrir avec patience les malheurs quy nous accablent?
> La plume me tombe des mains et me trouve dans la résolution » de me désister de ceste ouvrage, puisqu'il ne peult servir que » de subject de desplaisir à nos successeurs. Néantmoins, j» pour faire cognoistre à nostre géniture les cruels effects » de la guerre , je franchiroi hardyment ce mjaulvais pas, quand ï ce ne seroit que pour leur faire veoir que les ruynes et les » incursions n'arrivent pas tousiours par la fureur des ennemys, » et que nous ne sommes le plus souvent affligez que par la » rage de ceulx quy debvroient nous protéger, et nostamment » après avoir recogneu les services que nous rendons au roy • et à nostre patrie , en conservant et gardant la ville au péril » de nos vies à son obéissance , ainsy que nous avons faict » depuis dix-huict ans, sans l'avoir désertée , quoique nous » ayons eu milz subjectz de le faire pour les maulvais traicte-
> mentz que nous y avons receus.f»
C'est le 7 mars 1651 que l'information sur les pertes éprouvées en 1650 par le diocèse de Laon eut lieu pardevant niessire Louis de Hérissart , conseiller du Roi en l'élection de Laon. Elle traite d'abord des conséquences engendrées par le siège de Guise et la prise de La Capelle.
Dès le mois de mai , on voit l'arrivée des Impériaux faire fuir du pays les femmes et les filles ; on sait trop bien, par l'expérience des années précédentes , le sort que la guerre
leur prépare. De tous les côtés, on se sauve avec ses meubles à Laon, à La Fère, à Coucy, à Reims. ^ A Marie, la despense
> de la sortie des femmes et du transport des meubles a esté 1 estimée à plus de huict mille livres. » (Journal du notaire » Lchault.)
Le siège de Guise força les armées françaises à camper plusieurs semaines à Ribemont. Plus tard, cette ville est pillée par l'ennemi. La peste s'y met. La famine la désole. Les habitants ont fui , « on sorte que de cinq cents feux quy pouvoient com- » poser tant la ville que faugxbourgs , hameaux et fermes en » deppendant , à peine y est-il resté quatre-vingct mesnages
> dont la plus grande partie estoit réduicte au pain de son , » orge et avoine », lisons-nous dans un acte de notoriété que fait dresser un sieur Landouzis , meunier du moulin de Ribemont, qui plaide avec son propriétaire au sujet de ses redevances. Ce meunier témoigne aussi d'une habitude cruelle des gens de guerre vis-à-vis de leurs prisonniers, habitude qu'attesteront toutà l'heure des témoins du côté de Neufchàtel : il fut fait prisonnier par les troupes aux ordres de Condé et emmené, lui et son fils,nus et en chemise , jusqu'au camp.
Le sieur Charles Bertrand, curé de Montcornet, dépose qu'après le siège de Guise et la prise de La Capelle , les ennemis ont passé l'Aisne à Neufchàtel, pillant, saccageant, emmenant prisonniers tous ceux qui n'avaient pu se réfugier dans les forts ou dans les bois. L'armée française occupait les bords de l'Aisne, campant à Fismes, Bazoches et Braisne, pour garder les passages de la rivière. Les ennemis avaient leur centre d'action à Montcornet, ruinant et affamant le pays dans un rayon de huit lieues. « Les calamitez et misères ont réduict r tout le pauvre peuple à une telle nécessité que les maladies
> sont survenues si généralles qu'il en est mort presque les » deux tiers , estîint vray et à la cognoissance particulière du » depposant que audict bourg de Montcornet, quy n'estoit ï composé que de trois cents feux, il est mort sept cens per- » sonnes , tant hommes et femmes qu'cnfans de tout sexe et
> de tout aagc , et de ceulx quy restent vivans , il y en a
» encore la moitié de malades et en danger de vie. Et n'y ayant » plus de liberté dans le bourg de Montcornet ny en la cam-
> paigne , tout commerce est cessé, et n'y a plus de trafic soit n denrées ou aultres marchandises , depuis l'entrée des enne-
> mys en France. Et combien qu'audict iMontcornet il y ait eu » aultrefois jusques à quarante tîiverniers , il n'y en a pas un s depuis la paix Il n'est plus homme pour labourer,
> point de chevaulx ni aultre bestail pour fournir au labou-
> raige ; de sorte que le pays est menacé d'une famaine » cruelle. »
Le sieur Mathurin Claude, procureur-syndic du même bourg de Montcornet, témoigne des cruautés « exercées sur les per-
> sonnes despouillées, mises à nud , battues, exceddées , la t corde mise au cou à d'aulcuns chainez par les rues ; tous n les meubles , bestiaulx, grains en grange ou empouilles sur
• terre , pris , emportez et ravagez ; desmoly les maisons et » bruslé quantité d'icelles.En sorte qu'après avoir pris prison- » niers les uns , mis d'aultres en fuilte , tout le reste est de-
> meure malade et langoureulx de pauvreté et d'affliction , et
• estant mort, depuis six mois, sept à huict cens personnes
> de tous aage et sexe, o
« Pendant que le maréchal du Plessis campa autour de
> Marie, t dit un autre témoin du doyenné de Montcornet, « l'on » ne vist de tous costez que des villages en feu. Et après, D l'archiduc vint en personne en l'armée des ennemys après la » prise de La Capelle, et ensuitte celle deVervinset de Marie ;
> de sorte que ces deux doyennez furent puynez avec celui » d'Aubenton ; et en continuant lear raardie dans la France , » vinrent passer la rivière d'Aixne vers Neufchastel, puis tirèrent
• vers Fismes et aux environs du Bacq, doyenné de Neufchastel,
> ils ont sesjourné les mois d'août, septembre et octobre, et » coururent jusques aux portes de Laon, pendant que du costé » de Montcornet en Thiérache ils ravagèrent les doyennez de » Marie et Vervins, et c'est en ceste rencontre que les cloches
> des esglizes desdicts doyennez furent touttes enlevées. »
Des témoins appelés de La Fère déclarent qu'à Danizy ,
Charmes, Andelain, Servais, Bertaucourt , Deuillet et autres villages du doyenné de La Fère , les ennemis ont commis d'abominables cruautés , surtout dans la journée du Vendredi- Saint. Ils faisaient prisonniers ceux qui ne résistaient pas et tuaient ceux qui essayaient de se défendre. A Danizy, il y eut plusieurs victimes, entre autres un sieur du Pouzot, capitaine d'une compagnie de la garnison de La Fère , qui fut surpris et massacré. Les faubourgs de cette ville sont inhabitables pour longtemps. Les habitants ont fui devant la famine , la misère, l'infection , les maladies et la contagion, t quy ont esté si
> grandes qu'il en est mort plus d'un tiers des peuples quy » habitoientlesdicts lieux, et l'aultre tiers ayant esté contrainct » de habandonner et quitter leur pays à cause de la nécessité • en laquelle ils sont réduictz d'aller chercher leur vie aux » provinces esloignées de la guerre, estant les depposans » certains et asseurez que, dans ladicte \ille et faugxbourgs de » Lafère quy n'est composée que de cinq ù six cens feux, il est
> déceddé plus de douze cens personnes , où que n'estoient
> les aulmosnes et charitez quy se sont faictes journellement » par ung père de la mission de la ville de Paris aux pauvres
> habitans tant de la ville et faugxbourgs que des villaiges, le » surplus du peuple ne sauroit subsister , n'existant aulcune » récolte sur la terre où tous les grains semez n'ont mesme » apparence pour la présente année que d'en faire une petite, » n'ayant pu les laboureurs labourer. »
Les habitants de Saint-Gobain s'étaient enfuis dans la forêt sous les protondeurs de laquelle l'ennemi les suivit, les trouva et dépouilla. Avec ce qui leur restait de meubles , de bestiaux et de vivres, ils s'enfoncèrent t dans les carrières et lieux sou-
> terrains dans lesquels ils ont séjourné trois mois pleins, en » grande pauvresté et nécessité. »
On voit dans la déposition de domp Louis Lunglantier, prévôt de l'abbaye de Saint-Nicolas-aux-Bois , les paysans des environs accourir au monastère et y déposer , comme en un lieu de refuge inviolable, meubles, argent et bestiaux, ce qui attira les gens de guerre. Furieux de se voir refuser l'entrée de l'abbaye,
ils mirent le feu aux portes et aux granges qu'on avait barricadées. On entra, l'épée au poing , dans le couvent qui fut pillé. Quinze maisons du village périrent dans les flammes. La misère est si grande , que plus de deux cents personnes sont mortes de faim et de chagrin dans les environs. Les autres émigrent de ces lieux maudits.
Soixante-dix maisons de Mayot bri'ilent sur cent dix, et les soldats ennemis démolissent les autres pour en faire servir les bois et les chaumes à la construction des huttes de leur camp. Les deux tiers de la population ont péri ; le reste mendie son pain, et, sur quatre à cinq cents habitants, il reste à Mayot une vingtaine d'individus qui ne savent comment vivre. Il va sans dire que la terre est en friche et qu'il n'y aurait point de grain à lui confier , s'il restait des bras et des chevaux pour la travailler.
La plupart des habitants de Versigny qui s'étaient sauvés dans la foret de Montceau-les-Leups , y périrent de faim , n'osant en sortir de peur de tomber aux mains des coureurs qui tenaient la lisière des bois et massacraient sans pitié tous ceux qui se montraient hors du couvert.
On constate qu'à Montaigu il est mort en six mois plus de deux cents personnes , i la pluspart dans les bois et Heux sou- » terrains où elles s'estoient resfugiées pour éviter les incur- » sions des ennemys quy sont à Rozoy ; et de six cens feux » ou environ, il y en a vingt ou dix-huict, la pluspart occupez
> par des pauvres gens mendians et réduictz à de telles extres- » mitez que n'estoient les charitez quy se font journellement
> tant audict bourg que \illages circonvoisins par ung père de » la mission quy est venu de la ville de Paris , la plus grande » partie quy reste mourroyt de faim. Et il en est de mesme
> dans tous les villaiges jusques à la rivière d'Aixne. »
Deux cents personnes sont mortes à Corbeny ; le reste languit dans une affreuse misère qu'adoucissent à peine les aumônes faites par les abbayes du pays ruinées aussi. Tout Juvincourt brûle. Pas une maison n'échappe au désastre. L'église d'Amy-Fontaine est forcée ; les Impériaux en enlèvent violem-
ment des femmes et des filles qui s'y étaient réfugiées et qu'ils emmènent dans leur camp, « après avoir exercé sur elles toutes »» sortes d'inhumanitez, et auparavant que partyr dudict vil- » laige , ils y mirent le feu et notamment dans toutes les
• granges où il restoit quelques grains quy ont esté réduictz » en cendres. >
Les envahisseurs entrent de nuit dans Berrieux qu'ils surprennent, t la pluspart tenant en mains, oultre leurs armes, > ung flambeau de paille ardente. ■> Ils éprouvent une certaine résistance , massacrent une partie des habitants et emmènent les autres prisonniers.
Neutchàtel est le passage naturel et indiqué de l'Aisne pour les Français qui de la Champagne marchent sur la Thiérache , et pour les Impériaux qui de la Thiérache pénètrent en Champagne et dans l'isle de France. Tant y passèrent de gens de guerre qu'un habitant de Neufchatel déclare « qu'il luy est
• 'impossible de se souvenir de tous. » Il est inutile de dire la ruine apportée par ces invasions et retraites successives. Les grains en vert et les moissons en grange sont pillées, saccagées, c gastées. »
Antoine de Bezannes, chevalier , contraint par la terreur à abandonner son château de Prouvais trop voisin de Neufchatel, pour se retirer à Festieux d'où il peut plus facilement , en cas d'alerte, gagner le refuge de Laon, dit à propos de ces gaspillages inutiles : « Dans toutte l'estendue du plat pays, les » trouppes ont vescu fort licencieusement, les soldats et » cavaliers faisant la moisson des grains au temps de l'aoust et ■ les rendoient tout publiquement dans les villes et maisons
• fortes. Et comme tous ces désordres se iaisoient dans la » confusion, la pluspart des grains demeuroient mal battuz i sur les champs et périssoient tant par la pluie qu'aultre- » ment. En sorte que sy les soldats en vendoient ung septier , » ils en perdoient trois dont le peuple ne pouvoit estre nourry » et sustanté. »
Ce n'est donc pas seulement pour apaiser leur faim que les soldats pillent les moissons, pour nourrir leurs chevaux
— Où —
qu'ils fauchent les prés et les grains en vert. Ils les vendent à vil prix pour se faire de l'argent. Nous verrons bientôt les ofïiciers eux-mêmes ordonner ce pillage et l'organiser à leur profil. Ce qu'ont fait les ennemis , les Français le font sans vergogne. Ainsi l'intendant de l'armée de Picardie , le sieur Lemaistre de Bellejame, t ayant esté informé, s lisons-nous dans le registre » des causes de la prévôté de Ribemont, « que ce quy donne w la licence aux gens de guerre de couper les blez est que » plusieurs des habitans des lieux où il y a des trouppes » acheptent les blez à vil prix des soldats, > défendit ce trafic « à peine de punition exemplaire et confiscation de biens contre » les controvenans, d L'arrêté est daté du 25 juillet 1642 , et, en \QbS, les soldats de Turenne emplissaient encore leur bourse en vendant bien au-dessous de leur valeur les grains qu'ils volaient aux malheureux cultivateurs.
Le long de la rivière d'Aisne, il y avait un vignoble florissant; on y conpa beaucoup de vignes au pied. Nous verrons bientôt avec quelle prestesse les soldats y firent la vendange. On jette à bas les maisons pour alimenter les feux des campements. On enlève les gens qui osent se montrer dans les rues des villages ou sur les chemins. On tue par passe-temps « dix-huict » prisonniers qui ne songent point à résistance. On lève des contributions pour le paiement desquelles le bourg de Neufchàtel et les particuliers s'endettent. « La calamité et la misère ont » faict mourir la moitié de tous les peuples des environs. » Sur ce quy en e<i resté, il y en a encore plus de moitié » malades par les nécessitez et seroient contraints de maudire » la vie sans les charitez quy se font audict^bourg et en beau- « coup de lieux par un père de la mission de Paris quy faict » de grandes aulmosnes ; sans cela il en mourroit beaucoup » de faim. »
Les Impériaux taxent Prouvais , y font prisonniers des hommes, des femmes, des filles, des enfants, « et tuent sur le » champ ceulx quy disent ne pouvoir payer rançon, s Le village est réduit en cendres. Les maisons qui échappent à l'incendie, ne sont plus occupées que par « des pauvres gens
» réduiclz à la mendicité et quy ne subsistent que par les • aulmosnes quy se font par des pères de la mission de Paris. »
Pour comble de malheur , le fléau des intempéries s'unit au fléau de la guerre pour achever de ruiner la contrée. Après le départ pour Fismes des bandes ennemies qui ont si horriblement traité le doyenné de Neufchâtel, on s'apprête à faucher le peu d'orge et d'avoine échappées à la dévastation , quand le ciel fond en eau. L'Aisne déborde, comme on ne la vit peut-être jamais déborder. On ne peut travailler. Tout se pourrit et se perd. « On n'a pas sauvé ung seul grain, » dit un témoin de « Bacq-à-Bairry, » (Berrs-au-Bac) où de soixante et douze feux il n'est resté que dix à douze ménages affamés, pleins de malades et d'invalides qui se répandent dans les villages plus épargnés de la Champagne vers Reims.
Il a grêlé à Roucy où l'on n'espère plus que cent pièces de vin au lieu de mille que l'on y récoltait d'habitude (d ) ; mais l'on a compté sans les maraudeurs de l'armée impériale qtii ont « mangé ou gasté tous les raisins desvignes,de sorte qu'on » n'a point récolté une pièce de vin sur ledict terroir; ce quy » a réduict les pauvres vignerons, dont la pluspart dudict lieu, » à l'extresme misère de maudire leur vin , ce quy n'est pas » encore le bout de leur misère ; car ledict bourg de Roucy
> estant l'asyle de plusieurs peuples circonvoisins , ils s'y sont
> réunys en telle quantité que le lieu s'est tellement infecté
> par les maladies qu'il y est mort des habitant^ seulement » plus de deux cens personnes. »
Pontavert est &i complètement dévasté « qu'il est impossible » que de dix ans d'icy ledict lieu se puisse restablir. » La paroisse de Maizy se rachète du pillage dont la menacent les gens du due de Vendosme placés à l'avant-poste de l'armée française, en leur payant une rançon de vingt bœufs , quatre pièces de vin , trente poules d'Inde et autres munitions de
(1, Il se trouve dans les enquôles de 1651 et 16i>6 des détails très curieux et très neufs sur l'importante production du vignoble de l'Aisne pendant le dix-septième siècle.
— ito — bouche. On s'exécute; mais une autre compagnie menace de venir pilier, disant qu'on avait « tousiours bien quelques » bestiaux, i» Les habitants de Maizy , poussés à bout , font mine de résister; alors on transige , « ce quy n'a pas empesché » que tous les grains quy estoicnt sur le terroir ont été » lauschez et mangiez par leurs armées » (celle de Turenne). Les vignes de Maizy eurent le sort de celles de Pontavert, de Concevreux et de Roucy, et furent ravagées par les coureurs de l'ennemi qui revint en force à la lin de l'été. Valait-il mieux qu'elles le fussent par les coureurs des Français?
Parlons aussi de ceux-ci ! Des pays qu'ils occupentil va s'élever des plaintes tout aussi amères et désolées que celles que nous venons d'entendre dans les contrées ravagées par l'ennemi.
Depuis le printemps, le comte de Médany et le régiment de Saint-Marc ont bordé la rive droite de l'Aisne et logé dans les villages de Craonne, Beaurieux, Sainte-Croix, Saint-Erme , Crandelain, Monampteuil, où s'étaient réfugiés les paysans des villages de la rive gauche, avec ce qu'ils avaient de précieux. Le régiment de cavalerie du vicomte de Yillette vint augmenter encore cette tiu'bu lente agglomération de gens de guerre. « Ils » ont commis des grandes insolences et désordres, » dit un témoin de l'enquête de 1651 , « et à présent le régiment » dudict vicomte de Villette s'estant faict assister du régiment » d'infanterie de monsieur le cardinal Mazarin, de ladicte » compagnie du sieur Médany et de celle du sieur de Beaujeu ï tenant garnison à Coucy-le-Chasteau , seroient venus avec » canon au village de Bourcq (Bourg) , auquel lieu ils seroient D entrez et pillé tout ce qu'ils y ont trouvé, forcé le chasteau de » Comyn , despendant dudict Bourq et tout prosche, où s'es- » toient refTugiez une partie des villages voisins et tous leurs » biens et bestiaulx, pillié, tué et estroppié une partie » d'iceulx. Cela faict, se sont retirez dans les villages prosche » dudit Bourq sur la rivière d'Aixne où ils vivent avec un » grand désordre et'licence. Sy bien que la plus grande partie » des paroisses de ceste eslection ( celle de Laon ) demeurent
» désertes et inhabitées, et quantité d'habitans s'absentent » et sortent pour aller demeurer au Palatinat. » (1).
Est-il besoin de multiplier ces citations ! Ces dépositions sont les mêmes de quelque côté qu'elles arrivent, qu'elles surgissent du nord ou du midi du diocèse deLaon, des bords des affluents de l'Oise ou de ceux de l'Aisne.
Ce ne serait point, du reste, au journal du notaire Lehaut, de Marie , qu'il faudrait demander ces détails palpitants de vie et d'intérêt. 11 se contente de nous apprendre que , en août 1650 , la ville de Marie l'ut prise par les Impériaux et obligée de leur payer une contribution de guerre de seize cents livres « oultre, » dit-il, « les pillages des bleds , chevaux, vaches et
> aultres bestiaux, i On n'est pas plus sommaire. « Fault noter, > dit-il cependant avant de finir sa revue de 1650; « fault notter 9 qu'aussitost que les ennemys furent sortys de cette ville de » Marie, le 15 aoust de ceste année 1650, certaines maladies » attaquèrent les habitations, et y est mort, jusques à la fin de » décembre de ladicte année, plus de huict cens personnes » de tout âge , et entre autres (]uarante habitans des plus aysés. » Quantité d'aultres en sont sortiz pour n'y pouvoir subsister; » et ce quy est resté en ladicte ville estoit tellement pauvre
> que les trois quarts ont esté contraincts de manger du pain
> de son, avoine et aultres semblables grains; encore n'en pou- » voient-ils avoir la moitié de leur saoul , et y avoit plus de » six cens pauvres journellement par les rues , dans des néces- 1 sitez quy ne se peuvent descrire. »
Les Impériaux, que nous avons vu tout à l'heure passer sur la rive gauche de l'Aisne, en dévaster le vignoble et chasser de Fismes le maréchal d'Hocquincourt, sont maintenant dans le diocèse de Soissons qu'ils traitent comme ils ont traité le
(l) Singulière et triste coïncidence! Quelques années plus lard , ces cullivalenrs qui vont chercher un refuge dans le Palatinat, y seront poursuivis par les mêmes soldats français qui , sous la conduite de Turennc, mettront a f«'u et à sang celte province allemande , comme ils ont mis 5 feu et à sanx le diocèse de Laon.
Laonnois. Tout le pays de Braisne est au pillage. Comme partout, les habitants se réfugient dans les églises. Ceux du Mont- Notre-Dame pensent pouvoir tenir dans les tours de la magnifique église de l'abbaye. Les Espagnols les y attaquent. On a barricadé les portes du clocher; alors les soldats entassent les uns sur les autres les bancs , les stalles, les confessionnaux, tout ce qu'ils trouvent de bois dans l'église et de paille au dehors. Ils mettent le feu à ce bûcher dont la fumée asphyxie quelques-uns des malheureux réfugiés dans le clocher , dont la flamme dévore les autres ainsi que les charpentes de soutien. Tout périt dans ce désastre , hommes et tours , et les clochers s'écroulèrent sur ceux qui avaient survécu (1).
Braine fut pris par trahison et mis au pillage. Comme avaient fui les habitants de la ville , les moines de Saint-Ived s'enfuirent aussi dans les bois. L'un d'eux voulut sauver le trésor et l'hostie miraculeuse qu'on révérait dans l'abbaye. Il fut pris et torturé sans rien avouer. On mit à la question du feu un domestique qui fut moins courageux et livra le secret. Le trésor fut pillé. Les riches tombeaux des seigneurs de Braine , monuments d'un art admirable , monuments dont on ne saurait trop déplorer la perte, furent violés, brisés, dispersés. L'église fut livrée aux flammes.
Ce que souffrirent les populations est indicible, c A chaque » pas, » dit M. Prioux , un des rares écrivains de nos pays qui ont su et dit quelques détails des forfaits de cette époque ; « à chaque pas on rencontrait des gens mutilés, des membres » épars, des femmes coupées par quartiers après avoir été » violées , des hommes expirant sous les ruines des maisons » incendiées , d'autres conservant encore un souffle de vie » dans un corps déchiré, d'autres enfin percés avec des broches » ou des pieux aigus. On voit, dans un récit du temps , qu'un > pauvre cultivateur des environs de Braine, a\*ant refusé à des » soldats une somme d'argent qu'il n'avait pas , fut attaché » par les pieds à la queue d'un cheviil fougueux ; on frappa à
(1) Histoire de Braine et de ses environs, par Stanislas Prioux , 1846.
• coups de fouet l'animal qui se mit au galop dans des sentiers k tortueux. Les membres de ce malheureux furent disloqués > et mis en pièces; on les retrouva épars, et les pieds étaient ï encore attachés à la queue du cheval quand il fut repris. »
Que nous eussent donc appris les enquêtes faites dans le diocèse de Soissons , si elles nous eussent pu livrer leurs secrets ?
Nous avons interrogé l'enquête officielle; voici venir l'enquête de la charité. Ses recherches vont élargir le théâtre où l'action s'est accomplie jusqu'ici. Avec les missionnaires envoyés par « Monsieur Vincent > , avec ces hommes qui furent la providence du pays, avec ces hommes dont les dépositions de l'information de I60I nous ont déjà plusieurs fois signalé la présence bienvenue dans les villages du Laonnois dévasté parla guerre, nous allons visiter les diocèses de Laon, de Noyon et de Soissons, dans celles de leurs paroisses qui sont comprises maintenant dans le département de l'Aisne. De ces villages et du milieu des misérables qu'ils pansaient, nourrissaient, habillaient et consolaient, qu'ils aidaient à vivre et souvent aussi à mourir, ces saints ambassadeurs de « Monsieur Vincent » adressaient à Paris des lettres sur la situation et les besoins des populations. Messire Louis Abclly, évêque de Rodez, en a publié un certain nombre dans son livre sur saint Vincent de Paul (1664). D'autres lettres parurent aussi dans Le Recueil des Relations contenant ce qui s'est fait pour Vansistaiice des pauvres de 1650 à 1654, dans V Aumône Chrétienne et autres publications à l'aide desquels saint Vincent de Paul excitait le zèle des âmes pieuses et soufflait la charité au cœur des indifférents (i). Ces sources diverses
(1) âoIoIdc Godeau , évèquc de Grasse, publia une Exhortation aux Parisiens pour le secours aux pauvres d(S provinces de Champagne et de Picardie , où il est prouvé par des passages formels de l'Ecriture sainte et par des raisons invincibles que l'aumosne en ce temps est de précepte et non de conseil.
On a encore du même temps un Mandement de l'Illustrissime Archevêque de Paris pour le secours et assisfance des pauvres. — Etal sommaire des misères de la campagne. — Mémoire des besoyns de la cam-
sont assez peu connues ; ces brochures et ces journaux sont assez rares pour que nous considérions presque comme inédits les renseignements que nous leur emprunterons , et pour que nous croyions rendre un service à l'histoire locale en les lui restituant. Ils montreront au pays tout ce qu'a fait pour lui un homme dont il n'a même pas conservé le souvenir et auquel , dans un élan de reconnaissance tardive , il devrait élever une statue de bronze comme à son sauveur, une statue que l'approbation publique consacrerait éternellement sur sa base et qui , si simple et modeste qu'elle fut, dominerait de bien haut celles d'un peintre de troisième ordre et d'un avocat dont on ne se souviendra pas dans un demi-siècle , parce qu'il n'eut que du talent.
Voici en quelles circonstances les prêtres de la Mission furent appelés dans le diocèse de Laon.
L'arrivée du maréchal de Praslin avait forcé les Impériaux à lever le siège de Guise. Les Français et les ennemis, on quittant la campagne de cette ville , y laissèrent leurs blessés et leurs malades semés le long des routes , perdus dans les villages sans habitants et dans cette contrée où nul secours n'était possible. Ces malheureux périssaient par milliers de faim , de misère et de maladies. Le saint fondateur de la Mission se hâta d'envoyer (1) vers Guise deux de ses prêtres qui emportaient cinq cents livres d'argent et emmenaient avec eux un cheval chargé de vivres. Mais en traversant les diocèses de Soissons et de Laon , mais en pénétrant plus avant sur le théâtre de la lutte armée, ils constatèrent que ce n'était plus seulement quelques soldats malades et affamés qu'il fallait soigner et
pagne. — Mois de Décembre 1630 , suite de l'Eslal des pauvres de la frontière de Picardie et des environs de Soissons où les Armées ennemies ont campé, et du soulagement qu'ils ont receu. — La Relation des mois de Juin et Juillet 1632, etc., etc. Les brochures publiées peudani trois ans, à F*aris, sous l'influence des comités charitables , sont assez nombreuses.
(1) Saint Vincent (le Paul visita pciil-ôlre lui-même loul ou partie des (lioeèîiCS ravagés par la guerre. En 1650, on constate sa prc>;ence à Chauny (diocèse de Noyon;.
nourrir. La famine eîla pesle typhoïde ravageaient les villages. Les secours qu'ils apportaient , c'était une goutte d'eau qu'ils venaient perdre dans un océan de malheur. La Thiérache réclamait à grands cris ce remède héroïque que Vincent de Paul avait appliqué, quelques années plus tôt, à la Lorraine moins à plaindre. Les Pères se hâtèrent d'écrire à Paris pour réclamer de prompts et d'abondants secours.
€ C'est un sujet de grande compassion de veoir une sy grande » multitude de malades par tout ; il y en a plusieurs et en trèsi grand nombre quy sont travailliez de dyssanteries et de » fièvres ; les aultres sont couverts de gale ou de pourpre , ou » de tumeurs et aposthumes. Plusieurs sont enflez, les uns à la » teste, les aultres au ventre et d'aul très par tout le corps. » L'origine de tous ces maulx vient de ce qu'ils n'ont mangé » presque toutte l'année que des racines d'herbes, de meschants » fruictz , et quelques-uns du pain de son tel qu'à peine les » chiens en voudroient manger. Nous n'entendons que des B lamentations pitoyables. Ils crient après nous pour avoir du » pain et , tous malades qu'ils sont , ils se traynent par les » pluies et par les maulvais chemins, deux ou trois lieues loin ,
• pour avoir ung peu de potage. Il y en a plusieurs quy meurent i dans les villages sans confession et sans sacrements. Il ne se t trouve mesme personne pour leur donner la sépulture après » leur mort ; ce quy est sy véritable qu'estant, il n'y a que trois » jours , auprès de Lesquielles pour y visiter les malades, nous » trouvâmes dans une maison une personne morte faute d'aly- » ments, dont le corps estoit à demy mangé des bestes quy
• estoient entrées dans le logis. Ps'est-ce pas une désolation » estrange de veoir des chrestiens habandonnez de la sorte D durant leur vie et après leur mort ! »
Les deux missionnaires écrivent un peu plus tard qu'ils ont visité trente-cinq villages du doyenné de Guise où ils ont trouvés « près de six cens personnes dans la misère en telle sorte » qu'ils se jectent sur les chiens et sur les chevaux morts, » après que les loups en ontfaict leur curée, et dans la seule > ville de Guize il y a plus de cinq cens malades retirez en des
» caves et trous de cavernes plus propres pour loger les bettes » que les hommes. On ne sait par où y entrer ; ils y sont » habandonnez de tout secours, ce quy faict qu'il en meurt
• tant; faute de secours la pluspart mourront de faim. »
€ C'est encore pis à Riblemont » (Ribemont), écrit l'un d'eux. € Tout ce que je puis vous en dire est que je ne crois pas qu'il 1» y ait au; monde une plus grande pauvreté. Le nombre des » pauvres malades est de cent-cinquante dans ce seul lieu. 1 II en est de mesme à Laon , Lafère et aultres lieux de Pi-
• cardie. > (i).
On envoya immédiatement de Paris un missionnaire chargé de parcourir rapidement le diocèse de Laon et de constater le véritable état des choses. Pendant que s'accomplit ce voyage d'inspection, les lettres de plaintes continuent d'affluer à Paris.
De la Thiérache. — « Il y a un très grand nombre de » pauvres gens de la Thiérache quy, depuis plusieurs sep-
• maines , n'ont pas mangé de pain, non pas mesme de celuy ■ qu'on faict avec du son d'orge quy est ce que les plus aisez » mangent, et ne se sont nourrys que de lézards, de gre- » nouilles et des herbes des champs. Dans plusieurs villes » ruynées , les principaux habilans sont dans une honteuse » nécessité. La palleur de leur visage montre assez quel est s leur besoin et qu'il les faut assister secrettement , aussy » bien que la pauvre noblesse des champs, laquelle, se voyant » sans pain et réduicte sur la paille, souffre encore la honie de s n'oser mendier ce quy luy est nécessaire pour vivre. Et s d'ailleurs à quy pourrait-elle le demander, puisque le malheur ï de la guerre a mis une égalité de misère par tout ? Et ce » quy est le plus digne de larmes est que non-seulement le » pauvre peuple de ces frontières n'a ny pain, ny linge, ny
> couverture, mais il est sans pasteurs et sans secours spiri-
> tuels, la pluspart des curez estans morts ou mallades , et les » églises ruynées et pillées, ensorte qu'il y en a bien cent dans » le seul dyocèse de Laon , où l'on ne peut célébrer la messe
(1) Abelly. Passim.
i faute d'ornemens. Nous y taisons nostre possible , mais ce t travail est infiny. Il faut aller et venir sans cesse, exposez > au péril des coureurs, pour assister plus de treize cens ma- » lades que nous avons sur les bras dans ce canton icy. Plu- » sieurs monastères de filles sont dans une grande pauvreté* » Elles souffrent la faim et le froid et seront contrainctes ou » de mourir dans leur clusture, ou de la rompre pour vaguer 1» par le monde en cherchant de quoy vivre. »
Dix à douze missionnaires partirent alors de Paris. Ou les voit se partager les diocèses de Noyon, de Laon et de Soissons. Guise, Laon, Chauny, La Fère, Ribemont, Marie, Vervins, Rozoy, Plomion, Hirson, Aubenton, Montcornet , St-Quentin, Le Câtelet, Bazoches , Braine, sont surtout les centres d'où ils rayonnent, d'où parlent leurs efforts, d'où pleuvent leurs aumônes de tout genre et de toute nature. Ils apportaient avec eux plus de cent mille livres. Du magasin charitable fondé à Paris par M. du Plessis-Montbar et que la bienfaisance, stimulée par Vincent de Paul , remplissait incessamment , ils tiraient des habits, du linge, des couvertures, des meubles , des ustensiles de ménage , des outils d'artisans et de labourage, des drogues, < de l'orviétan » pour composer des remèdes , de la farine , des légumes secs , du beurre , de l'huile , jusqu'à des « pruneaux >, dit Abelly, et conduisant eux-mêmes de maigres chevaux que la guerre avait dédaignés et qui pHaient sous le poids de la charge vivifiante, ils s'en allaient par les champs, de village en village, ou plutôt de ruine en ruine, au risque d'être pillés par les partis qui tenaient la campagne, au risque d'être dévalisés par les affamés qui se pressaient autour d'eux et dont la reconnaissance ne se manifestait que quand la clameur do leur ventre était apaisée.
Les lettres de ces saints prêtres sont aussi désolées que désolantes.
De Saint-Quentin : — « Quel moyen de subvenir à sept ou » huit mille pauvres quy périssent de faim, à douze cens » réfugiez, à trois cens cinquante malades quy ne se peuvent » nourryr qu'avec des potages et de la viande , à trois cens
a familles honteuses tant de la ville que des champs qu'il faut » assister secrettement , pour tirer plusieurs filles du dernier » naufrage, et éviter ce qu'il pensa arriver l'autre jour à un » jeune homme lequel, pressé de la nécessité, se voulut .» tuer avec un couteau etauroit commis cecrime, si l'on n'eust » couru pour l'empescher, à cinquante prestres qu'il faut » nourryr préférablemcnt à tous aultres. L'on en trouva ung, » l'aultre jour, mort dans son lit, et l'on a descouvert que » c'estoit pour n'avoir osé demander son pain. La souffrance » des pauvres ne se peut exprimer. Si la cruauté des soldats » leur a fait chercher les bois , la faim les en a faict sortir ; ils » se sont reffugiez icy. Il y est venu près de quatre cens malades,
> et la ville , quy ne pouvoit les assibter , en a faict sortyr la » moitié quy sont morts peu à peu, estenduz sur les grands che- » mins, et ceulx quy nous sont demeurez, sont en telle nudité » qu'ils n'osent se lever de dessus leur paille pourrie pour nous » venir trouver. Lafamine est telle que nous voyons les hommes ï mangeans la terre ^ broutans l'herbe, arrachans l'escorce » des arbres, déchirans les meschans haillons dont ils sont
> couverts pour les avaller ; mais ce que nous n'oserions dire » si nous ne l'avions veu et qui faict horreur, ils se mangent » les bras et les mains et meurent dans le désespoir. Nous avons » trois mille pauvres reffugiez, cinq cens malades, sans compter • la pauvre noblesse et les pauvres honteux de la ville, dont le » nombre augmente chaque jour. »
De Saint-Quentin encore : « 11 se descouvre tous les jours de n nouvelles misères et sy grandes qu'à peine oserois-je les mar- » quer , sy elles n'estoient cogneues de tous ceulx qui sont sur » les lieux. Il y a plus de deux cens malades. Hier, je fus à j» deux fauxbourgs où, au Ueu des maisons que l'on a faict des- » molir , il y a environ vingt-cinq chaulmettes en chacune » desquelles j'ai trouvé deux ou trois malades, en une seule
> dix; là, deux femmes veuves, avec chascunc quatre ensfants , » couchés tous ensemble sur la terre, n'ayant chose quelconque » et sans aucun linge. Ung aultre ecclésiastique , dans sa visite, » ayant rencontré plusieurs portes fermées , en a faict faire
> ouverture et a trouvé que les malades estoient si faibles qu'ils » ne pouvoient ouvrir la porte , n'ayant mangé depuis trois » jours et n'ayant souseuxqu'ungpeudepailleàdemy-pourrie. » Le nombre de ces pauvres est si grand que , sans le secours » de Paris, lors de l'appréhension du siège , les bourgeois, ne » les pouvant secourir, avoient résolu de les jeter par dessus » les murailles. Dans le monastère des Filles de Saint-François,
* au nombre de cent cinquante, la nécessité est telle qu'elles ne ï mangent que du pain d'herbe et orge avec des oignons. »
De La Fère : — Les Bénédictines sont touttes malades , et ï à peine ont-elles ung pain comme celuy qu'on donne aux
> soldats. 11 y a plus de quinze cens malades dans les envi- » rons. î
Les missionnaires qui avaient été envoyés dans le doyenné de Neufchûtel écrivaient des villages qui bordent l'Aisne : — « Il n'y a point de langue quy puisse dire^ ny d'oreilles quy
* ose entendre ce que nous avons veu dès le premier jour de » nos visittes : presque touttes les églizes prophanées , sans » espargner ce qu'il y a de plus sainct et de plus adorable ; » les ornements pillez ; les prestres ou tuez, ou tourmentez, ou » mis en fuitte ; toutes les maisons desmolies ; la moisson em- » portée; la terre sans labour et sans semence; la famine et » la mortalité presque universelles; les corps sans sépulture » et exposez pour la pluspart à servir de curée aux loups; » les pauvres quy restent de ce débris sont réduictz à ramasser k par les champs quelques grains de bled ou d'avoine germez
* et à demy-pourris dont ils font du pain quy est comme de
> la boue et si mal sain qu'ils en sont presque tous malades. » Ils se retirent dans des trous ou des cabanes où ils sont cou- » chez à platte-terre, sans linge ny habits, sinon quelques mes- » chants lambeaulx dont ils se couvrent. Leurs visages sont » noirs et défigurez , et avec cela leur patience est admirable. » Il y a des cantons tout déserts , dont les habitans quy ont » eschappé à la mort sont allez au loin chercher leur vie, de
* sorte qu'il n'y reste plus personne , sinon les malades , les
> orphelins et les pauvres femmes veuves chargés d'cnffans ,
» quy demeurent exposées à la rigueur de la famine , du froid » et de touttes sortes d'incommoditez et de misères. >
Pour la première fois , on vit apparaître dans le diocèse de Laon ce saint habit des religieuses de Saint-Vincent-de-Paul, qui est à lui seul comme un symbole éloquent de la charité chrétienne. Elles étaient envoyées en aide aux missionnaires qui ne pouvaient suffire aux exigences de la situation et que les maladies et la fatigue décimèrent dès la première campagne. Abelly dit qu'en 4650 il se dépensait, chaque mois, plus de seize mille livres en distributions et aumônes.
Mais la mauvaise saison s'avance ; mais le froid devient plus rude ; mais il n'y a plus dans le pays ni vivres , ni abris. Les lettres des missionnaires s'imprègnent de plus de tristesse et de désolation.
De Saint-Quentin, octobre 1650 : — « Les meilleures familles » du pays ont à peine moissonné de quoy se nourrir , et ceulx ï quy donnoient ont besoin de recevoir. Ung chanoine et ung » bourgeois nostable ont faict le recensement général des » pauvres. Deux cens cinquante environ. On aura besoin de j bois , de chemises ou meschantes couvertures pour leur sau- » ver la vie ; car l'humidité de leurs cabanes à demy-descou- » vertes , la paille pourrie sous eulx et la nudité en laquelle » ils sont, les rend tout transys de froid et ne nuit pas moins » que la faim à leur guérison. »
De Guise : — « Les pauvres publics sont au nombre de
> quatre cens, la pluspart malades de dyssenterie, sans » compter plus de cent familles honteuses. La misère dépasse
> celle de la Lorraine dans sa plus grande affliction » , écrit un de ces Pères à qui manquent les expressions et les termes de comparaison.
De la vallée de la Vesle : — « Nous avons faict la visite des » pauvres de ces lieux et des autres villaj^es de cette vallée » » où l'aflliction que nous avons veue dépasse tout ce qu'on vous
> a mandé. La pluspart des habitants sont morts dans les bois , » pendant que Tennemy occupoit leurs maisons ; les aultres y » sont revenuz pour y finir leur vie ; nous en avons plus de
o douze cens, oultre six cents languissans, tous répandus en » plus de trente villages ruynez. Ils sont couchez sur la terre » et dans des maisons à demy-desmolies et descouvertes, sans » aucune assistance. Nous trouvons les vivants avec les morts, ï de petits enffants auprès de leurs mères mortes. i> (1). De Marie : — « Depuis deux, mois, le curé a enterré plus de
> trois cents personnes , entre lesquelles il estime qu'il y en » a en plus de cent mortes faute d'assistance; le nombre des » pauvres est de soixante-dix. *
De La Fère : — c La misère redouble par le froid , n'ayant » ni habits , ni couvertures ; cent cinquante pauvres environ ; il
* en meurt beaucoup , mais il en revient de nouveaux. A Ribe-
> mont, cent vingt-deux; à Vervins , la détresse n'est pas » moindre. Les religieuses de La Fère ont été très-malheu- » reuses. >
De Bazoches , Fismes , Draine : — « Les armées ont campé » dans tous ces lieux , les églises ont été profanées et dépouil- » lées , les habitants ont vécu dans les bois et dans les ca- » vernes , où les uns ont été massacrés , les autres enfumés » comme des renards, et ainsi des familles entières ont été » étouffées. Ce qui reste souffre la faim, le froid et la maladie, » car il ne leur est pas resté un grain de blé ; à peine leur a- » t-on laissé la chemise ; il en meurt un si grand nombre, qu'à
(1) Ces Jétails envoyés de la vallée de la Vesle par les missionnaires, sont confirmés par ceux que nous fournit VHisloire de Braine et de ses environs par M. Prioux. Nous y lisons, page 200 : « Le retour des habitants M de Hnune qui avaient cherché un refuge dans les bois était pénible à » voir. Des malheureux exténués par la faim rentraient se soutenant à peine. » Les uns , défigurés ou mutilés par les mauvais traitements qu'ils avaient » reçus des soldats, souffraient cruellement faute d'avoir reçu les secours » que leur état réclamait ; les autres étaient accablés d'inflrmilés qu'ils » avaient contractées en couchant sur la terre humide et en vivant exposés » aux injures du temps. Pour comble de malheur , après la guerre vint la
V famine qui fut suivie de la peste. La disette était si grande que les
• terres demeurèrent incultes, faute de grains pour les ensemencer. Pour » mettre le comble à tant de maux , le froid fut très-rigoureux , l'hiver
V suivant. »
ï Bazoches, nous en avons enterré cinquante en trois jours; » nous n'y pouvons subvenir, et nos confrères des villages » voisins sont morts ou malades , sans habits et sans pain. Le » plus riche de ces contrées ne ])eut donner cinq sols d'aul- 1 mône. »
De Saint -Quentin : — « Misère épouvantable ; ce quy en » donne une idée, c'est qu'un'e personne des plus considérables, B et qui a un fonds de plus de 25,000 écus de bien, nous étant y> venue demander des confitures pour sa fille malade , sur ce
> que nous lui répondîmes ({u'elles n'étoient envoyées de Paris » que pour les pauvres malades , il nous répliqua , la larme à 5 l'œil, qu'il étoit bien de ce nombre, et que sa fille en cet » état n'avoit eu depuis deux jours qu'un peu d'eau pour toute
> nourriture. Plus de quatre mille malades. »
De Guise, Laon , La Fère, Yervins, etc. : — «En quatre mois, » il est mort plus de quatre mille pauvres , faute d'assistance. » C'est pitié de voir les malades, les uns couverts de gale , les » autres tachetés de pourpre ou chargés d'apostèmes ; la cause » de ces maux est leur mauvaise nourriture , elle procède aussi 3» des lieux souterrains où ils demeurent, où l'eau distille sans B cesse... Plus de cinq mille malades. >
De Saint- Quentin : — «i La pauvreté est si grande qu'elle ne » se peut exprimer... Ceux de la ville ne mangent qu'un peu de » son qu'ils font cuire sous la cendre ; faute de bois, ils brûlent » la paille sur laquelle ils couchent... Pas de secours a attendre » de nos bourgeois; je ne crois pas qu'il y en ait six qui » puissent donner deux sols par semaine. Nous avons trente- » cinq enfants à la mamelle , dont les mères sont mortes. »
Il faut lire les lettres adressées aux chefs de la Mission de Paris des locafités sauvées de la faim et du désespoir par les envoyés de saint Vincent de Paul, pour se faire une idée de l'impression de joie et de bonheur que cause leur arrivée dans un village : « Il ne se peut dire quel effet tout cela a produict ^ en touttes ces frontières où l'on ne parle de presque aultre » chose que de ces charitez. » C'est un concert d'actions de grâces qui s'élève de toutes les parties du pays, de Guise, de
Ribemont , de La Fère, de Saint-Quentin, de Laon, de Marie, de Vervins, de Crécy, depuis les plusl'ortes paroisses jusqu'aux plus humbles centres de population. Nous ne voulons point reproduire tous ces témoignages de gratitude ; ce sont toujours et partout les mêmes élans enthousiastes d'une reconnaissance bien sentie. « Nous n'avons point de paroles pour vous l'ex- » primer, » lisons-nous dans une lettre des environs de Braine, pour ne citer qu'un seul exemple, t Nous voyons bien que la • main de Dieu a frappé cette province ; son abondance est » changée en stérilité et sa joie en larmes. Ses villages au Ireffois
> peuplez ne sont plus que des mazures désertes, et l'on peut
> dire que, sans le secours des personnes charitables que Dieu B a suscitées dans Paris , il n'y auroit pas le moindre reste du » débris de ce triste naufrage , et que tous ceulx quy en ont » esté sauvez sont redevables de leur vie à leurs libérateurs. 1 Les trente-cinq villages de cette vallée et des environs rendent » ung million d'actions de grâces à leurs bien-faicteurs. >
Le Recueil des délibérations de l'Assemblée générale du Clergé de France nous permet de compléter par un détail de plus la lamentable histoire, qui paraît d complète cependant, de nos contrées pendant l'année 1650. Il s'agit du diocèse de Soissons.
En juillet 1650, le Roi va partir pour la Guyenne. Il veut, ou plutôt Mazarin veut l'y faire suivre par l'Assemblée générale du Clergé dont on craint l'opposition. On vote donc les fonds nécessaires pour couvrir les dépenses de ce voyage qui répugne singulièrement à l'Assemblée. C'était une somme de 200,000 livres apercevoir sur tous les bénéticiers du royaume. L'archevêque de Reims demande énergiquement que sa province soit exceptée du paiement de cette contribution, i Monseigneur de » Reims >, lisons-nous dans les procès-verbaux de l'Assemblée du Clergé, « a représenté la misère de sa province ruinée par
> la désolation que les gens de guerre y ont apportée durant le
> séjour et le passage qu'ils y ont faits presque de tous côtés. » En sorte qu'elle est dans l'impossibiUlé de payer les décimes
> ordinaires, bien loin de pouvoir contribuer à une imposition » extraordinaire. »
Ces supplications si justes et si bien fondées no furent point entendues. Le Clergé du diocèse de Soissons se dispose alors à la résistance. Le 2! octobre 1G50 , le receveur général du Clergé annonce à l'Assemblée qu'on lui écrit du diocèse de Soissons qu'on ne ponrra payer la part attribuée à ce diocèse dans les 200,000 livres , « attendu qu'il estoit ruyné par les » gens de guerre. » L'effet suit de près la menace, L'évêque de Soissons fait signifier au receveur général du Clergé, et à la ôàie du même mois d'octobre, un acte portant que , « attendu » les pertes , spoliations et ruynes que les bénéficiers avoient » souffertes par les désordres des gens de guerre , tant de » l'armée ennemie que de celle du Roi, ils ne pouvoient payer » l'imposition fîiicte sur ledict dyocèse de la somme de 16G7 liv. » 10 sous, pour leur part contributive dans la somme de » 200,000 livres, non plus que les aultres taxes extraordi- » naires qui pourroient être votées plus tard par l'Assemblée » du Clergé , pour lesquelles ils prétendoienl ne pouvoir être » compris, à cause de la perte que lesdicts bénéficiers de ce » dyocèse ont faicte de presque tous leurs biens , protestant » de n'en rien payer, ni mesme le courant de leurs décimes » ordinaires , et de s'en faire décharger en cas qu'il soit faict o quelques poursuites contre eux pour raison de ce. »
L'abbé de Lessevilie , abbé de Saint-Crépin-en-Chayc près Soissons et l'un des députés de la province de Reims à l'Assemblée générale , vint encore ajouter à l'effet produit par la protestation de son évêque diocésain. Il atfirme « que le séjour t qu 'avoient faict les armées du Roi et celles des ennemis dans » le dyocèse de Soissons, avoit tellement désolé la campagne » qu'il n'y estoit demeuré personne; quêtons les curés estoient » ruynés, et qu'il estoit certain qu'il n'y avoit pas d'apparence k qu'on put tirer d'eux le payement des décimes, bien loin » d'eslre en puissance de payer une taxe extraordinaire, j
Malheureusement , c'est tout ce que nous savons du diocèse de Soissons dont les enquêtes, s'il y en fut fait, ne sont point arrivées jusqu'à nous, et les procès-verbaux des Assemblées générales du Clergé , s'ils parlent longuement des querelles
avec le Parlement ou le Roi , sont peu fertiles en détails sur l'horrible misère des vingt-cinq ans dont nous écrivons l'histoire.
Ce sont encore les lettres des envoyés de saint Vincent de Paul qui nous apprendront comment se passa dans nos contrées l'hiver de 1650 à 1651. Elles suppléent aux enquêtes qui s'occupent avant tout des malheurs amenés par les opérations militaires et par les soldats que le printemps met en mouvement. Voici des extraits des lettres où ces missionnaires sollicitent l'envoi d'abondants secours :
De Guise, Laon, Vervins : — « La misère est telle, qu'ayant » desjà mangez le peu de grains qu'ils avoient pu ramasser cà
> et là, ils se jettent sur les chiens et les chevaulx , après que » les loups y ont faict leur carnage. A Laon , on a trouvé trois
> personnes de la campagne mortes sur le pavez. Plus de
> cinquante villages des environs de Sainct-Quentin sont haban- » donnez de pasteurs ; les pauvres ne savent ce que c'est que
> pain; ils grattent la terre pour y chercher quelques racines
> pour assouvir leur faim A Bazoches, nous trouvasmes
> ung enflant de huict ans , lequel n'avoit vescu depuis quinze
> jours que de troncs de choux. Voilà l'abresgez de nos misères.
» Tousiours du pain semblable à de la boue et nourriture » de bestes mortes. Dix-lïuict cens personnes secourues avec » 300 livres par mois , jugez quelle quantité de pain chacun » peut avoir ! A peine jette-t-on ung cheval à la voirie, que peu
> aprez on le retrouve sans chair; et dans le village de HéiT
> (Le Hérie) , prez de Guise , une personne desterra ung chien
> aprez trois jours, pour en assouvir sa faim. »
De Bazoches, Fismes : — « A tant de misères se joignent les
> archers du sel quy prennent aux pauvres jusqu'à leurs » chemises et leurs pots de terres. Est-ce pas chose estonnante * que l'on contraigne à prendre du sel ceulx quy n'ont pas ung » morceau de pain , car à présent ils ne mangent que des
> grenouilles et des lymaçons , ce quy les faict devenir enllez ,
> sy faibles et sy desbiles qu'ils ne peuvent ny travailler,
> pas mesme marcher... La calamité est telle qu'on n'y voict et
» entend parler que de meurtres, pillages, sacrilesges, incendies, » violences, famyne ; — nourriture , chair de bestes mortes et 5 les espis du peu de grain quy a esté semé... Les pauvres
> broutent l'herbe comme les bestes , et il est à craindre qu'ils » ne déterrent les corps morts. »
De Laon : — « Les pauvres sont au dernier désespoir, ils «parcourent quinze ou seize villages sans trouver ung morceau » de pain. »
Enlin résumons cette terrible situation par ces lignes d'une dernière lettre : « Ces relations > , écrit un des missionnaires, « l(jin de ne pas être conformes à la vérité, la diminuent plutost; » elles ne rapportent pas la centième partie des misères quy » régnent en ces pays oii l'on ne peut imaginer quelles elles
> sont sans les avoir veues. 11 ne se passe point de jour qu'il
> ne meure plus de deux cens personnes de faim dans les deux o provinces. » (Picardie et Champagne.)
L'année IG51 s'annonce sous de lugubres auspices, f 11 ne » nous reste des yeux que pour pleurer » , s'écrie dans une de ses letfies un correspondant de saint Vincent de Paul. Le spectacle que nous allons essayer de retracer arracherait des larmes à une pierre.
Les secours ont été partout insuflisants. L'hiver et la faim ont poussé les populations au désespoir et les ont chassées des campagnes ruinées et désolées. Traînant derrière eux leurs femmes et leurs enfants qui criaient famine et jonchaient les chemins de leurs cadavres, les paysans, l'armée de la misère, assiègent les villes et les envahissent. « Dans la seule ville de » Laon, > dépose M^ Tassart , gouverneur de cette ville, « il en
> fut compté plus de deux mille cinq cens qui estoient inces- » samnient à crier aux portes et quy estoient languissans et » que les habitans furent contraincts d'assister pour ne pas les » laisser mourrir de faim , et néanmoins une grande partie » mourut tant dans les hospitaux que dans les rues. » Ces malheureux couchaient au grand froid, qui sous les portes des grandes maisons, qui à l'abri des porches des égUses, qui autour » des feux qu'ils allunnaient au milieu des placos, ciunpements
ouverts à toutes les bises, exposés à toutes les intempërios d'une saison rigoureuse. Telle est rafiluence des paysans vers Laon que l'autorité municipale de cette ville , si elle ne veut pas jeter ses' hôtes incommodes par dessus les murailles , comme on le proposa à Saint-Quentin , se voit obligée de faire garder les portes par des gens chargés de repousser les arrivants : ils affameraient la cité et y apporteraient la contagion. C'est partout la même misère. « A Marie, » nous apprend le »> journal du notaire Lehault, « une partie des habitants ne vit » que de pain d'avoine et de son ; le reste meurt de [faim ; et
> y avoit plus de six cens pauvres journellement par les rues, » dans des nécessitez quy ne se peuvent descrire, estant certain » que, sans les charitez quy y ont esté faictes et distribuées par » les RR. PP. de la Mission , il y seroit mort plus de deux cens » personnes de faim. » M. Lehault nous donne un précieux renseignement sur l'excessive cherté des vivres dans le pays ; le blé valait quatorze livres le jallois, la pamelle (l'orge) huit livres, l'avoine cinq livres et le son trois livres. En cette épouvantable année 1651 , il mourut à Marie « plus de huict cens personnes
> de tout âge et entre austres quarante habitans des plus aysez. > Si pendant l'année 1651, le diocèse de Laon ne fut pas le
théâtre de graves événements militaires, il fut cependant constamment occupé par les troupes. On voit la garnison espagnole de La Capelle battre les environs pendant l'hiver et se risquer jusqu'aux portes de Marie. Marcy , Chatillons-les-Sons sont pillés. Le prince de Condé garnit Marie, au printemps, do troupes pour couvrir la contrée. Elles y demeurèrent quatre mois, quatre siècles de supplice, nous apprend le notaire Lehault qui, cette fois, se répand en des détails que les enquêtes nous refusent. Dès le mois de juin i651,le diocèse de Laon est traversé et retraversé. C'est d'abord le colonel Roze qui de Rozoy bat la campagne, e et ont exercé des cruautez nompa- » reilles , brullant , pillant et ravageant les forts et chasteaux » et tout ce qu'ils rencontroient. » C'est ensuite le marquis de Folleville, le marquis de Taraunes, les carabins d'Arnault, les régiments de Condé, de Conty, d'Enghicn, de Persan, de
Meilles, de Couroi et de Beauvais, qui, logeant dans les villages de Touly, Vesles, Cuirieux, Chivres, Machecourt, Bucy , Boncourt , Tavaux , Agnicourt , Chaourse et vingt autres du voisinage, démolissent les maisons, coupent les arbres pour se faire des baraques. Cent maisons des faubourgs de Marie disparaissent entièrement du sol, et le reste est au pillage. La destruction s'exerce jusque dans la ville, « de sorte que la
> perte desdictes maisons, granges, estables et bastiments^
> se monte à plus de cent cinquante mille livres. »
La moisson mûrit , non au profit des cultivateurs , mais des chefs de troupe qui la font couper et vendre pour emplir leur bourse. « De plus , il est certain, > dit le notaire Lebault, « que, » des que les grains de la campagne ont esté à peu près dans ï leur maturité, lesdicts gens de guerre , tant de cavallerie que » d'infanterie, les ont esté soyer et prendre et les ont battuz et » venduz publiquement , sans qu'on y ait pu apporter aulcun » remède, quelques plainctes qu'on en ayt pu faire aux ofïi- » ciers, lesquels, au lieu de le leur deffendre, leur commandoient X au contraire d'y aller et les y contraignoient ; le tout à cause
> du lucre et prouffit qu'aulcuns desdicls officiers avoient des- » dicts bleds; et voyant que les habilans de ceste ville ne vouî loient achepter lesdicts bleds et aultres grains , ils les ont
> esté et envoyé vendre à Laon , Liesse , Pierrepont , Crécy , B Vervins et aultres lieux; ce qu'y a esté cause qu'il ne s'est » faict aulcunes récoltes de bleds , orges , pamelles , dravières, » lantilles , avoynes , ny d'aultres grains , soit en ladicte ville , » ny à cinq et six lieues es environs. »
C'est par bandes de 1,300 hommes, infanterie et cavalerie, que les soldats allaient à la maraude , oiliciers en tète , tambours par devant, canons par derrière. On forçait un village et on le pillait , à moins qu'il ne préférât: se racheter du sac , » ayant les principaulx officiers et commandans exigé grandes ï. sommes des habitans de plusieurs villages pour se rédimer
> du pillage. » C'est le vol et la destruction organisés en grand. Quand on rencontrait un fort qui faisait mine de résister, on l'enlevait de haute lutte et on en passait les défenseurs au fil
— • 74 — do répée. Que si des malavisés se hasardaient à se plaindre aux généraux, « on n'en a peu tirer aultres raisons sinon que » les gens de guerre n'estant point payez , ils estoient obligez - » de trouver de quoy subsister. » Que répondre à cet argument et surtout à l'emploi de la force brutale ?
Murmuriez-vous, on vous traitait de Mamrins et l'on vous menaçait de mort; « et disoient haultement les soldats que » les maulvais traictementz qu'ils nous faysoient estoitenhayne
> de ce que nous appartenions à la Royne , » dit le notaire de Marie, « et pour venger les désordres qu'on avoit faict aux » lieux qui appartenoient à Monsieur le Prince, pendant qu'on » le retenoit prisonnier sans aulcun subject. » Le maire de Marie fit à quelques soldats des remontrances aussi prudentes que possible sur des excès qu'ils commettaient : un oflîcier le frappa de deux coups de canne. Un habitant de Marie fut percé de coups d'épée par un soldat que le lieutenant du roi voulut faire arrêter ; ce magistrat fut indignement traité par le colonel du régiment de Condé. Chaque nuit était éclairée par un incendie de village ou de ferme, aujourd'hui la ferme de Dormicourt, demain des maisons de Marcy, plus tard des bâtiments dans Thieiiiu. On pille Erlon , Chàtillon, Sons, Saint-Gobert , Franqueville , Laneuville-Housset, Pargny où l'on met en chemise quantité d'hommes, de femmes et d'enfants, où l'on viole plusieurs fdles, Dercy, Mortiers où des habitants qui fuient sont abattus à coups de mousquet. Souvenir du bon temps du baron d'Erlach , celui-là du moins était protestant, on arrête le curé de Chivres qui ne recouvre la liberté qu'en payant une rançon de douze cents livres. A Houry, on met le feu aux quatre coins du village « et ont entièrement bruslé » iceluy , à la réserve d'une maison et du moulin ; l'églize
> dudict village où estoient retirez les habitans ayant aussy
> esté toutte bruslée avec le Saint-Sacrement et tous les meu- » blés et ornements d'églize et ce que lesdicts habitans y » avoient retirez , et le peu quy s'est sauvé du feu a esté pillé » par les gens de guerre, avec tous les bestiaulx ; oultre quoy
> lesdicts gens de guerre ont tué {\q\\\ habitans dudict vdlage
» avec une femme , et blessé quantité de personnes de ions » sexes et aages, mesme violé plusieurs filles et femmes, et » non contens de toutles ces tyrannies et cruauliez, ont encore » emmené audict Marie deux des habitans dudict village qu'ds « ont détenuz dans les prisons royalles de ladicte ville pendant » quinze jours entiers, où ils sont presque morts de faim. > (Journal de M. LehauU.)
A la fin, la ruine complète du pays force les troupes du prince de Coudé à se retirer du coté de Stenai. Derrières elles arrivent quatre mille hommes du maréchal d'Hocquincourt qui allait prendre le cardinal Mazarin à Rethel et de là retrouver le roi guerroyant avec succès en Guyenne.
La misère est plus affreuse que jamais. On voit dans les enquêtes les populations affamées se répandre par les campagnes où elles cherchent des racines , par les bois dont elles dévorent les feuilles et qu'elles dénudent comme le ferait une nuée de sauterelles. En plein août, on crie famine! Que sera-ce l'hiver prochain,..? Le curé d'un village sur la limite des diocèses de Laon et de Reims, assure « avoir enterré trois de ses
> paroissiens morts de faim ; les aultres n'ont vescu que de B pailles hachées et meslées avec de la terre dont ils composent » ung manger que l'on ne peut appeler ])ain. Cinq chevaulx * puants et pourris ont esté dévorés ; mig vieillard , âgé de i soixante-quinze ans, est entré dans son presbytère pour laire » rôtir à son feu ung morceau de chair de cheval moit de » gale depuis quinze jours, infecté devers et jeté dans un bour- » hier puant. »
Ces scènes horribles ont dû se répéter partout. Dans la Bibliographie des Maiarinades, tome 3, nous trouvons ce titre d'une brochure de huit pages qui parut, en 1652, chez Simon Le Porteur, libraire à Paris : « Le Récit véritable du funeste acci-
> dent arrivé dans la Picardie au village de Mareuil-snr-
> Daules (1) entre Soissons et Feismes (Fismesi oh deux enffans » ont esté trouvés se nourrir des cadavres ou corps de leurs père
(1) Mareuil-en-Dole , villago du canton <le Fèrc-en-Tardenois.
» et mère. » Le fait est-il exact '? Nous aimons à on douter. Toujours est-il que l'effroyable misère d'alors autorisait à publier des écrits dont l'épouvante et le dégoût ne paraissent point invraisemblables et hors de proportions dans le cadre qui les entoure.
On est autorisé à croire à tous les excès, à tous les crimes , à toutes les violences, surtout quand, de la part des populations affamées , ces violences ne s'exercent que sur ces produits de la terre qui pouvaient un instant calmer les exigences de leurs estomacs vides. On voit partir, au mois de juillet, les troupes qui occupent Ribemont ; aussitôt les habitants de la ville, poussés par la faim, se jettent parles champs oii il est resté d'aventure quelque récolte , coupent la moisson même avant qu'elle soit miire et l'emportent. Les cultivateurs se plaignent à haute voix. Le procureur du Roi du bailliage intervient. Il fait crier par les rues une ordonnance du prévôt qui menace les maraudeurs d'amende t et de punition corporelle et exemplaire , lesdictes i> amendes payables par corps. » Le désordre n'en poursuivit pas moins son cours. Que pouvaient ces efforts sur une population qui n'avait rien à mettre sous la dent?
Comment se passa l'hiver de 1751 à 1752? Nul témoin des enquêtes ne nous fournit de renseignements sur ces longs mois de souffrance. Dans leurs dépositions, on voit seulement, et de loin en loin, passer encore les graves et douces figures des prêtres envoyés par les Missions de Paris pour répandre des secours et adoucir les misères. Mais on ne donne qu'aux nécessiteux et aux orphelins ; or, par nécessiteux on entendait c ceulx d'extresme nécessité, » et par orphelins les enfants « au-dessous de dix ans. » Qui ne se débat point daus la pénurie la plus extrême ? Et les orphelins au-dessus de dix ans, qu'en fit-on ? 11 eût fallu donner à tous. Un document du temps nous apprend que les secours aux nécessiteux et aux orphelins consistaient principalement en potages à la graisse. Avec deux livres de graisse et une douzaine de pains de deux sous , on faisait une panade pour soixante-dix personnes. Ce secours se renouvelait deux fois par semaine. Et dans les villages où
îos missionnaires ne pénétraient pas ? Et les affamés auxquels on était, faute de ressources, forcé de ne donner qu'une bonne parole d'encouragement ? Et que devenaient pendant cinq jours les orphelins et nécessiteux qui ne recevaient deux fois la semaine qu'une ration de panade ?
Quoi qu'il en soit de l'exiguité de ces aumônes , elles firent un grand bien partout où les missionnaires les répandirent. Les enquêtes nous l'ont déjà prouvé ; le témoignage du notaire Lehault leur vient encore en aide :
€ IJepuis deux ans ou environ, > écrit-il en 1652 , « que les » RK. PP. de la Mission distribuent des grandes charitez tant » aux pauvres de Marie que des lieux voisins, vont panser et » soigner les malades , tant dans leurs maisons qu'aux Hosteis- » Dieu et ailleurs, cela a faict ung bien et proufïit quy ne se • peult trop louer ny aulcunement exprimer , estant certain
> que leurs bienfaicts, soings et diligences ont faict éviter la » mort à ung très grand nombre de personnes quy , sans leurs t assistances, fussent mortes de faim. Oultre quoy; beaucoup » d'honnestes familles , tant de ceste ville que d'ailleurs , » quy par honte n'osoient descouvrir leurs misères, en ont » aussi receu ung secours tout particulier aussi bien que plu- » sieurs prestres et curez quy, pour ne recebvoir aulcuns » revenuz de leurs béneffices non plus que de leurs biens » patrimoniaulx, se ressentoient de la calamité publique et
> commune. >
Ce n'est pas seulement l'aumône en argent et en pain que les Pères de la Mission s'en vont distribuant partout. Le pays de Marie et de Vervins a perdu toutes ses moissons dans le désastreux été de 1651 ; les Pères fournissent aux cultivateurs quelques grains pour réensemencer un peu de terre ; ils en donnent aux particuliers et aux cnrés pour les mettre dans leurs jardins. Aux ouvriers des champs qui ont tout perdu, jusqu'à leurs instruments de travail, ils fournissent ces outils indispensables.
Le notaire Lehault vient de parler drs curés qui meurent de faim.N OHslesavonsdéjà vumendioràla tétedeleurs paroissiens.
Les missionnaires les assistent et leur procurent le moyen de rentrer dans leurs presbytères. Les églises ont été dévastées; le service religieux n'y est plus possible, faute d'ornements et de vases sacrés. Les missionnaires pourvoient à tout. Sur la liste des objets que les comités de Paris sollicitent et ont reçus de la charité publique , on voit figurer parements d'autel , nappes , chasubles , étoles , voiles , bourses , surplis , calices et burettes, bénitiers et goupillons, luminaires, lampes, encensoirs, torches et fanaux pour conduire le Saint-Sacrement, sonnettes pour le même usage et pour la messe, tableaux de piété, etc. La distribution s'en fait aux églises ruinées par la guerre. Maître Nicolas de France , grand archidiacre de Laon , nous montre le zèle admirable des missionnaires s'exerçant partout et sur tous. Il a raconté le long séjour des armées dans le diocèse de Laon et il ajoute ; t Ce quy a causé » ung très grand dommage à ce dyocèse, en telle sorte que de
> trois cens paroisses et plus dont il est (composé, il y en a
> plus de cent cinquante habandonnées , et le reste des curez * quy y résident présentement ne subsistent que par les aulï mosnes de Paris , ainsy que l'on peult savoir du sieur Vin- » CENT , lequel a ung homme de la Mission résidant icy pour
> les besoings susdicts , et n'ont aultres meubles dans leurs
> maisons qu'un peu de paille, dans les églizes quy leur res- » tent nulz ornemens , et quelques uns n'ont ny su rplys, ny » aubes, ny chasubles que celles quy leur ont esté fournies par » le missionnaire envoyé au dyocèse de Laon pour cognoistre
> la misère des curez et Testât desplorable des églizes. »
Il est encore d'autres besoins auxquels il faut pourvoir. Voici comment la lettre d'un des missionnaires s'exprime sur ce sujet délicat à traiter : t Une aulmosne que vous nous avez envoyée
> de Paris , la semaine dernière , a tiré plusieurs filles du dan- » ger éminent de perdre leur honneur. » Nous savons quels atroces traitements ont subis les femmes el les filles des gentilhommes du Laonnois , pendant l'occupation du pays par les Allemands du baron d'Erlach. Les Français ne se sont pas fait faute dps mêmes violences et des mêmes excès. Toute fille
trouvée dans un village est une fille perdue, de quelque condition qu'elle soit. Que faire de toutes ces malheureuses créatures que les armées , en partant , ont abandonnées sans ressources? < On a commencé » , écrit un Père , « à les retirer » dans la communauté des Filles de Sainte-Marthe de la ville > de Rheims , où elles sont instruites à la crainte de Dieu et » dressées à s'occuper de quelque petit travail. » Les missionnaires savent aussi que la prévoyance de plusieurs familles a caché dans les bois, dans les carrières de la montagne, quelques jeunes filles mal mises à l'abri de l'insolence du soldat, ou quelquefois du paysan lui-même. Ils vont les chercher au fond de ces retraites. Ils les réunissent à Reims aussi , se chargent de toutes leurs dépenses et ne les rendront à leurs familles qu'au retour des jours meilleurs.
La douleur et la souffrance n'empêchent pas le temps de marcher. L'hiver s'est enfin passé ; mais avec le printemps ont reparu les armées , les courses des bandes indisciplinés par le pays, les désordres , les combats. Les troupes françaises vont qnitter le diocèse de Laon ; mais avant de partir, elles out pillé et ravagé les abbayes de Thenailles et de Foigny près Vervins , dans le Laonnois celles de Cuissy et de Vauclerc. Les Impériaux rentrent une fois de plus en France par Vadencourt, sous la conduite de l'archiduc Léopold, du duc Charles de Lorraine et du prince de Ligne. Ils brûlent , ils tuent , ils pillent, ils violent partout où ils passent, dit un témoin de l'enquête de 1656. Ils enlèvent Ribemont et Chauny, passent à côté de La Fère et viennent camper entre Laon et Chambry, juste en pleine moisson. Une portion de leur armée s'est portée vers Rozoy. Ce sont par là aussi et toujours la même brutalité, les mêmes violences, les mêmes désastres. La vie des hommes et l'honneur des femmes dépendent du hasard d'une rencontre. C'est autour de Paris que semble devoir se décider , en 1652 , le sort de cette intrigue sanglante qu'on appelle la Fronde. Aussi les Impériaux passent-ils l'Aisne à Pontavert pour se diriger vers la capitale. Ils ravagent affreusement le Soissonnais jusqu'à Villers-Cotterêts, Nampteuil , La Fcrté-Milon. Mais
Paris s'est rendu au Roi ; mais les princes frondeurs et les Impériaux sont obligés de se mettre en retraite. C'est encore par ce malheureux diocèse de Laon qu'ils regagnent la frontière. Si Dercy, Assis, Bcrlancourt, Laneuville , Boncourt, Toulis , Autremencourt ont été brûlés au printemps , à l'automne Cilly, Tavaux, Agnicourt, Hogny, Thiernu auront leur tour. Il faut encore fuir, toujours fuir, c Tons les peuples , » dit M« Charles de Vau , échevin de Laon, « mourant de faim, ï n'avoient pas mesme la liberté d'aller chercher des racines » et feuilles d'arbres dont plusieurs s'estoient servis pour se
> substanter. >
Les villes s'encombrent, cette fois encore, de fuyards: € A leur retour et comme les peuples se sauvent devant eulx
> dans l'appréhensicn des mauvais traictemens, il y avoit en la » ville de Laon ung tel désordre par la quantité des pauvres
> gens avec leurs femmes et enffans que, la ville estoit infectée,
> et plusieurs mouroient sur le pavé et dans les hospitaulx, » dit un témoin, et un autre affirme que « en iG52, l'infection » fut si grande à Laon et y apporta si mauvais air qu'y causa s grande quantité de maladies dont grand nombre mourut. »
Comme en 1650, le riche vignoble des bords de l'Aisne fut mis au pillage. Les Impériaux, en revenant de Paris, n'avaient pas trouvé le raisin mûr encore et l'avaient dédaigné. De Sissoane où le comte de Fuenseldagne conférait avec Coudé, ils revinrent en force quand la vendange fut faite, et enlevèrent tout le vin.
L'année lGo5 est peut-être celle de toute la désastreuse période dont nous nous occupons , qui amena le plus de gens de guerre dans le diocèse de Laon. Le pays en fut couvert. Il faut en lire le dénombrement dans le journal du notaire de Marie qui, au moment de s'arrétei*, devient aussi prohxe qu'il était avare de faits à son début. Nous ne recommencerons pas pour la vingtième fois les mêmes récits de désolation. L'histoire de cette année, c'est l'histoire des années précédentes. Il est cependant un détail à noter, détail abominable entre tous.
Turcime et Senncterrc, après avoir pris Kelhel siu" les Impé-
riaiix au printemps, campent à Marie et Vervins mis à sac, séjournent six semaines à Ribemont en face de l'ennemi qui manœuvre au-delà l'Oise, qnittent un moment l'élection de Laon pour marcher sur Péronne et secourir Arras menacé, et reviennent à Mouzon qu'ils prennent. Ils reparurent ensuite autour de Laon vers le mois d'octobre. L'armée française occupa le pays jusqu'au milieu de novembre 1655, allant et venant , épuisant un canton et passant ensuite dans un autre pour y chercher de quoi subsister.
C'était toujours dans les églises , asile peu secourable ^ que les campagnards s'enfermaient, quand apparaissait l'ennemi ou l'ami. Ces édifices formaient alors et presque tous comme de petits forts où l'on pouvait se défendre contre une surprise des partis peu nombreux qui couraient le pays. Ainsi , l'année précédente, les habitants d'Autremencourt , enfermés dans leur église , avaient parfaitement tenu , même contre six cents cavaliers qui leur donnèrent vainement l'assaut et perdirent beaucoup de monde. Mais pour un exemple de succès , que d'exemples de désastres causés par cette imprudente confiance en la force d'une faible muraille d'enceinte qui , une fois emportée , laissait à découvert l'église percée de jours de tous les côtés à la fois et de défense difficile ! Quand le siège de la forteresse religieuse menaçait de tourner en longueur, les soldats luthériens du baron d'Erlach avaient montré comment on y pouvait entrer sans combattre : ils enfumaient les paysans en l'église comme des renards en un terrier. Quatre ans après cette démonstration protestante, les troupes catholiques de Turenne renouvelèrent cette expérience à Bièvres et à Saint- Julien, et chaque fois elle fut concluante au possible. « Plu- » sieurs églises où les habitans s'estoient relfugiez furent » bruslées, et particulièrement celles de Bièvres et de Sainct- » Jullien où plusieurs habitans ont été tuez et consommez par ï le feu B, dit M*" Tassart, dont la déposition est corroborée par celle de dix autres témoins. M. de Thouars , lieutenant du roi au gouvernement de Laon, est plus précis et fournit plus de renseignements. Il nous a donné et le nom des bourreaux et
des détails sur l'atrocité de leur forfait : t Le village deBiesvre » a estétraicté avec une cruaulté inouye par quelques régimens » des armées du roy commandés par les sieurs du Bourg, » de La Guillotière et aultres , comme a esté aussy le village » de Sainct-Jullien , quy ont esté pillez et ravagez par lesdicts » régimens quy y ont mis le feu et mesme dans les églizes » desdicts lieux, et ont violé femmes et filles en l'églize dudict > Sainct-Jullien , et en l'églize dudict Biesvresoù tous les ha- •) bitans, femmes etenffans, s'estoient retirez, les soldats après » avoir bruslé le village , mirent le feu à l'églize et réduisirent » ces pauvres gens reffiigiez dans le clocher à se précipiter du » haut en bas, dont lapluspart furent tuez ou mutilez, i
Cette habitude de se renfermer dans les églises porta presque partout malheur aux populations. Quand ce n'est pas l'ennemi qui pille les édifices sacrés et tout ce qu'on y a entassé de précieux , meubles et moissons , c'est l'imprudence qui les détruit, comme à La Ferté-Chevresis ou d'abondantes récoltes et des fourrages ont été enfermés dans l'église. Le feu y prend ; telle est l'intensité de l'incendie que les cloches entrent en fusion.
Un témoin résume l'histoire de cette année et de l'occupation du diocèse de Laon par les Français en 1653 en ces mots énergiquement éloquents dans leur concision : « Ils alloient , tuant, » pillant, faisant prisonniers et emmenant tout ce qu'ils avoient à » la rencontre. » (Déposition de Charles de Vau, échevindeLaon.)
La fatigue et la monotonie semblent devoir faire tomber la plume de ceux qui ont entrepris d'écrire l'histoire de cette funèbre époque. Ainsi le notaire Lehault déclare, au début de son journal en 1654, qu'il avait résolu c de quitter la suitte de » ce recœuil, puisque avec desplaisir je ne l'avois rcmply » jusques alors que des maux quy estoient arrivez aux habitants » de ceste pauvre ville ; » mais l'espoir d'une paix prochaine lui a rendu le courage. Nous qui ne reprenons point, comme lui, c ixpuvelles forces soulz l'espoir de couronner cest ouvrage » par ung traicté de paix et de l'agréable laurier de ceste tant » désirée tranquillité ; r nous qui savons que la paix ne sera
signée que dix ans plus tard et que le pays va continuer à subir le martyre , nous nous arrêterions volontiers aussi, n'était la nécessité de terminer l'œuvre commencée, quelle que soit la difliculté d'éviter la fatigue et l'ennui des redites.
Voici un renseignement éminemment curieux sur les dépenses exorbitantes qu'amenait pour une ville son occupation par les troupes , même amies. Marie a reçu une forte garnison française qui y séjourne de janvier 4654 à fin de mai suivant. Elle se compose de six cent douze officiers et soldats, en comptant parmi ceux-ci les femmes (garces) dit le notaire Lehault,et les valets, ces impedimenta ordinaires de toute armée d'alors, de cent soixante chevaux, et de plus de « soixante
> chiens. » Il serait difficile aujourd'hui de se faire une idée au juste de la dépense qui fut imposée pour eux à la ville de Marie , si nous n'avions le détail de la carte à payer que le notaire Lehault a dressée pour l'avenir, t et affin que nos suc- » cesseurs et nepveux ne nous blâment de ne leur laisser aulï cune hérédité. » Le total effrayant de cette dépense pour cinq » mois se monte « à quatre-vingt-quatorze mils six cens ï quatre-vingt-six livres dix sols , despense presque in- » croyable, » ajoute le chroniqueur , « laquelle desduiray en » détail affin de faire cognoistre que je ne dis que la pure » vérité, et estimeray ladicte despense à sa moindre valleur. »
« Premièrement, chacun des ofliciers ont faict despenses
> au moins de trente sols par jour, ce quy monte à trente-trois » livres par jour et revient^ pour cent soixante-sept jours quy » composent lesdicts cinq mois et demy, à la somme de cincq B mils cincq cens onze livres.
» La despense de vhigt sergeans , à raison de chacun vingt » sols par jour , monte par jour à vingt livres et pour lesdicts * cent soixante-sept jours à trois mils trois cens quarante livres.
» La despense de quatre cens cinquante soldats, à quinze » sols par jour chacun, revient par chacun jour à trois cens D trente-sept livres dix sols et pour lesdicts cent soixante-sept » jours à la somme de cinquante-six mils trois cens soixante » livres.
> La despense de trente femmes ou garces , à raison de » dix sols par jour chacune , monte par jour à quinze livres, » et revient pour lesdicts cent soixante-sept jours à la somme » de deux mils cincq livres.
> La despense de vingt enffans, à raison de cincq sols, monte 1 par jour à cent sols et pour lesdicts cent soixante-sept jours
• à huict cens trent-cincq livres.
» La despense de soixante-dix vallets , à raison de dix sols » chacun, monte par jour à trente-cincq livres et revient pour
> le temps susdict à cincq mils huict cens quarante-cincq
> livres.
> La despense de cent cinquante chevaulx, à raison de quinze t> sols chacun par jour , compris l'herbe des prez et menuz » grains qu'ils ont gastez et mangez, monte par jour à cent
• douze hvres dix sols, et revient pour le temps susdict à la
> somme de dix-huict mils sept cens quatre-vingt-sept livres B dix sols.
» La despense de soixante chiens, à trois sols chacun,
• revient par jour à neuf livres, et monte pour lesdicts cent
> soixante-et-sept joursà quinze cens trois livres. »
Le compte y est bien ! Les 94,686 livres iO sols sont trouvés et prouvés , et cependant le notaire Lehault n'a compris dans son mémoire ni la valeur des habits extorqués par les officiers et soldats qui « en entrant estoient mal vestuz et en » sortant estoient habillez de neuf » ; ni le prix de soixante maisons, des meilleures de la ville, « rompues et desmolyes, » de trente petites maisons entièrement brûlées , de douze cents arbres fruitiers coupés au pied dans les jardins de Marie, tous dégâts qu'il estime à cent mille livres ; sans parler de l'argent pris de force chez les habitants; sans parler des meubles inutilement brûlés ; sans parler « de deux habitans tuez et
> de deux aullres quy ont eu la teste fendue à coups d'espée, » le tout impunément. »
Voici quelques courts extraits de la correspondance des missionnaires en i654 :
De Saint-Quentin : — « Oultre la misère et la présence des
» armées, le Verniandois est poursuivy par les tailles et les
» contributions Incendies fréquensde tous costez,
» des villages de soixante maisons réduitz à quatre. >
De Guise, pendant l'hiver : — « Nous nous sommes exposez » à la mercy des coureurs et avons visité plus de cent villages ; » nous y avons trouvé des vieillards et des enfFans presque tous » nuds et tous gelez sur la paille, exposez dans des ruines de » maisons, et des femmes dans le désespoir touttes transies et » mourantes de faim; ils estoient des deux jours sans manger » de pain, et le peu qu'ils en avoient estoit si rude qu'il escor- » choit le gosier; nous en avons revestu plus de quatre cens » et distribué aux femmes des rouetz et du chanvre, b
De Laon : — t Outre les quatre cens pauvres que l'on a » revestuz , nous avons encore trouvé aux environs de la ville de
> Laon près de six cens orphelins au-dessous de l'âge de douze
> ans, dans une pitoiable nudité et nécessité; les aulmosnes de » Paris nous ont donné moïen de les revestir et assister. »
Quel que soit le zèle du saint promoteur de la Mission de Paris, quelle que soit sa persévérante insistance, l'argent manque en la caisse du comité ; les secours en nature menacent de cesser. Pendant ces quatre dernières années, on a dépensé près de trois cent mille livres en aumônes. Saint Vincent de Paul rappelle à Paris la plupart de ses missionnaires ; il n'en laisse que quelques-uns dans ces contrées qu'ils ont souvent sauvées du désespoir et dont les historiens ne savent rien d'eux , rien de leur constance, rien de leur admirable charité. Mais bientôt on les regrette , on se plaint de leur absence. Une lettre que M. de La Fonds , lieutenant-général de Saint-Quentin , écrivit à saint Vincent de Paul en 1655, témoigne à la fois et de la reconnaissance du moment , et du besoin qu'on éprouve de voir continuer les secours, et de l'état affreux des populations pendant ces années sur lesquelles nous manquons presque complètement de renseignements, le journal du notaire Lehault s'étant arrêté brusquement au mois de juillet 1654, les enquêtes et les lettres des missionnaires faisant défaut à la fois. Voici la lettre de M. de La Fonds :
« Les charitcz qui sont, par la grâce de Dieu et par vos soins, » envoyées en cette province et si justement distribuées par I ceux qu'il vous a pieu d'y commettre , ont donné la vie à des » millions de personnes réduictes par le malheur des guerres * à la dernière extresmité, et je suis obligé de vous tesmoigner y les très humbles reconnaissances que tous ces peuples en » ont. Nous avons veu , la sepmaine passée , jusqu'à quatorze
> cens pauvres resfugiez en cette ville , durant le passage des « trouppes , quy ont esté nourrys chasque jour de vos aui-
> mosnes ; et il y en a encore dans la ville plus de mille , » oultre ceux de la campagne quy ne peuvent avoir d'aultre
> nourriture que celle de vostre charité. La misère est si » grande qu'il ne reste plus d'habitants dans les villages quy
> ayent seulement de la paille pour se coucher, et les plus î qualiffiez du pays n'ont pas de quoy subsister. 11 y en a mesme
> quy possèdent pour plus de 20,000 escus de bien et quy à y> présent n'ont pas un morceau de pain et ont esté deux jours 5 sans manger. C'est ce quy m'oblige, dans le rang que je tiens » et la connaissance que j'en ay, de vous supplier très-humblet mentd'estre encore le père de la patrie, pour conserver la vie y à tant et tant de pauvres moribonds et languissans que vos s prestres assistent, et ils s'en acquittent très-dignement. >
En cette année 1655, le diocèse de Laon, nous l'avons dit dans notre exposé sommaire des opérations militaires , se vit encore incessamment occupé par les armées françaises et impériales. C'est assez dire que la ruine est partout. Les propriétaires ne touchent plus de revenus. « La Cathédrale de » Laon, > dit M« Etienne Bellotte , doyen du chapitre, « quy a 1 ses biens parsemez dans l'estendue du dyocèse , n'en reçoit
> plus aucune rente , non pas mesme pour payer les usages et t l'office divin qu'il faut cesser. » Le receveur des décimes du diocèse de Laon , que le receveur-général du Clergé poursuit sans cesse pour le forcer à s'acquitter des sommes dues par ce diocèse , ne peut payer et déclare qu'il aime mieux résigner sa charge que d'être incessamment tourmenté pour le paiement de sommes dont il n'a pas le premier sou en caisse. Cette mi-
sère des bénéficiers des diocèses-frontières de Picardie et de Champagne est de notoriété publique. Leurs réclamations sont si bien justifiées que l'Assemblée générale du Clergé de France décide, en IG56, que ces diocèses ne seront tenus, jusqu'à ordre contraire , qu'à prouver par a informations , » trois mois avant la tenue des prochaines sessions de l'Assemblée générale du Clergé, de leurs ruine et spoliation; c'est en vertu de cette décision qu'eut lieu la grande enquête de 1656, la plus importante et la mieux détaillée de toutes, celle qui nous a fourni le plus de matériaux utiles. En même temps, le Roi fit un fonds de cent mille livres pour suppléer aux non-valeurs de ces diocèses demeurés en arrérage de leurs décimes.
Comme au temps de la vieille Fronde , le cours de la justice est encore interrompu , depuis cinq ans déjà, dans les doyennés d'extrême frontière. Les sergents royaux ne trouvent plus à qui parler. Les gens qu'ils vont,au péril de leur vie, assigner ou poursuivre, n'habitent plus les villages convertis en solitude. Les sergents se rendent alors sur la place publique , font battre la caisse, lisent à haute voix leurs actes et se hâtent de s'enfuir. C'est au registre d'audience du bailliage de Ribemont que nous allons demander , et pour la seconde fois , de curieux détails sur cette longue interruption de la justice.
A Taudience du mercredi ^2! novembre 1655, tous les officiers, avocats , procureurs, greffiers et sergents de ce bailliage comparaissent devant Antoine Bousier, lieutenant civil, f Ils ont tous unanimement dit, rapporté et certiffié, » lisonsnous au plumitif, « estre véritable et notoire à tous que les vil- 5 lages de Doreng , La Neufville , Villers-lès-Guise , Grand et » Petit Flavigny , Saint-Sulpice et Beaurain, sont villages situés » et assis par delà Guise et prosche le pays ennemy , et iceux » et en toute la frontière de ceste prévoté , depuis la reprise » de Landrecy et notamment depuis d650, que les places » fortes de La Capelle et Le Castelet sont occupez par les en- » nemys, et moings encore depuis que Monsieur le Prince dé- » tient et occupe Rocroy , l'exercice de la justice n'y est pas » libre, mcsme cculx qui sont de la contribution , estant tou-
ï jours dangereux de tomber dans les ennemys , estant la plus-
> part du temps les villages de la frontière, comme sont
> ceulx ci-dessus , habandonnez tant à cause des fréquentes
> courses et passages des ennemys que des séjour et campe-
> mens des armées de l'un et l'autre party; aiant les juges » pardevant lesquels lesdits villages doivent répondre , esté » contraincts pour les raisons susdictes d'accorder leurs com- » missions non-seulement aux sergenz roiaux pour ce qui reï garde Injustice roiale , mais à tous autres ofticiers et minis- » très de justice subalterne et des hault-justiciez ; et néanmoins » bien souvent demeurent leurs commissions sans exécution , » attendu l'habandon desdits lieux , estant constant et nos-
> toire que, lorsque le peuple habandone et déserte le village, » les curez et pasteurs quant à quant l'habandonnent et pren- » nent refuge où ils peuvent. Et ainsi déclare toute l'audience » et certiffie que , sur la frontière et esdicts villages , aulcun i acte de justice ne se peult entreprendre en ce temps de » guerre, partisculièrement ceulz quy requièrent jour et heure
> certaine, comme les crient sans estre interrompu les ser- » gens au hazart de leurs vie et personne, et tout certainement » de nullité desdictes criées quy ne pourroient estre dicts » solempnellement et dans les formes requises par les ordon- » nances et coustumes de ceste prevosté es lieux la pluspart
> du temps inhabitez ou de très difficile et impossible accès , » comme sont ceulx de la frontière où ils sont situez. De tout ï quoy ouï et consentant le procureur du Roy, avons accordé » ce présent acte de notoriété pour servir et valloir que de * raison. »
Ce ne sont pas seulement les villages d'extrême frontière qui sont encore abandonnez en i 656, année cependant où le diocèse de Laon cessa d'être le ihéàli'c des opérations de cette stratégie savante qui fut un des caractères de la guerre d'alors. Cent vingt paroisses disséminées sur tous les points de ce diocèse et notamment dans la partie ouest, nord, est et sud-est. qui s'étend de l'Oise à la Vesle en laissant Laon à droite, cent vingt paroisses n'ont plus d'habitants. Dans quelques-unes il
n'est pas même resté une ame. César d'Estrées , en passant de l'abbaye de Longpont au siège épiscopal de Laon , fit une enquête sur la position de ses prêtres. Il trouva la moitié de ses paroisses abandonnées c par les curez quy ont esté contraincts j) de se retirer dans les villes pour n'avoir plus de paroissiens, » iiy de quoy vivre. » La déposition de Nicolas de France , grand-archidiacre de Laon , nous fournit la triste et trop longue nomenclature de ces villages transformés en déserts :
Leuze , La Neuville-aux-Joutes , Mondrepuis , Neuve-Maison , Luzoir, Martigny-en-Thiérache , Bucilly, Wimy, Estréaupont, Lerzy , La Capelle , La Flamengrie , Rocquigny , Mesbrecourt , Mortiers, La Ferté-sur-Perron , Montceau-le-Viel , Landifay , Le Héries, Sains, Chevesnes, Berlancourt, Housset, Audigny, Saint-Algis, Aizonville, Cernoville, Buironfosse, Barzy, Boue, Bergues, Beaurain, Chigny , Crupilly, Dorongt, Elreux, Esquehéries, Grugies, Hannapes, Iron, Lavaqueresse, Longchamps, Montceau-sur-Oise, Montreuil, Noyai, LaNeuville-lès-Dorengt, Macquigny, Proix , Saint-Supply , Villers-lès-Guise, Verly, Tupigny, Pouilly, Pont-à-Bucy , Remies , Montceau-lès-Leups, Vivaise, Montloué, Lislet, Chaourse , Agnicourt , Pontséricourt, Tavaux, Saint-Pierremont, Richecourt^ Froidmont, Barentonsur-Serre, Barenton-Bugny , Chambry , Fay , Cuirieux, Goudelancourt, Ebouleau , Cbivres , Agnicourt , Dammary , Glennes , Cuiry , Chaudardes , Guignicourt, Gernicourt, Orainville , Pignicourt, Variscourt, Evergnicourt, La Malmaison, Amy-Fonlaine, Neufville , Montigny-en-Arrouaise, Bernot, Sissy, Chatillons, Maizières, Berthenicourt, Fay-le-Noyé, Richecourt , Villers-le-Sec , Parpeville, Fontaine, Hary , Saint-Gobert , Burelles , Gronart , Harcigny , Dagny , Prisces , Noircourt , Saint-Clément, Cuiry-Housse, Berlize , Yigneux, VinCy.
Ces prêtres, auxquels toute ressource manque, on les voit arriver à Liesse où la dévotion des fi{Jè4es qui accourent en aifluence demander à la Vierge du pèlerinage des temps meilleurs, presque des miracles, leur fournit des messes à dire, des vœux à accomplir, des confessions à entendre. Ce sont les heureux du clergé, quand l'ennemi ou les Français n'arrêtent
pas pour les rançonner t jusques à ceulx quy vont en péle- > rinage à Nostre-Dame-de-Liesse. » (Déposition de M. Bellotte.)
Les autres se pressent dans Laon autour de leur évêque réduit à l'impuissance par la disparition de son revenu; la guerre a tout aussi peu ménagé le prince de l'église que ses prêtres les plus humbles. Du fond du diocèse , les moines de Saint-Michel, de Foigny, deBucilly, de Thenailles , ceux de Clairfontaine décimés par les misères de vingt ans de pérégrinations continuelles, arrivent, pendant l'hiver de d6o6 , mendier dans les rues de Laon. On les envoie dans les abbayes de leurs ordres respectifs pour y vivre ; mais on ne peut les y recevoir, tant la misère y est grande aussi. M^ Tassart, l'échevin de Laon, nous les montre errants par les chemins, couverts de guenilles , méconnaissables et ne sachant où donner de la tête.
Si les grandes armées ont cessé de parcourir le Laonnois , la garnison espagnole de Rocroy y fait incessamment de brusques apparitions. Pendant plus de quatre ans, on la voit, semblable à une troupe de brigands, quitter sans bruit sa retraite, presque toujours de nuit , passer l'Aisne , faire vivement une pointe à travers le pays , fondre sur un village souvent très éloigné , comme nous l'apprend l'acte de notoriété des officiers du bailliage de Ribemont, le piller , le rançonner quand elle peut, le brûler toujours. Le coup fait, le butin empaqueté et jeté en croupe , ces soldats, qui de loin ressemblent à des arabes écumant le désert, fuient au galop de leurs durs chevaux ardennais. Ils sont déjà rentrés dans hîur repaire qu'à quelques heues du village pillé , on ne sait pas encore qu'ils sont venus, ils chevauchent tantôt autour de Marie, tantôt du côté de Beaurieux , s'engageant même dans la montagne jusqu'à Chermizy qu'ils brûlent , dont ils assiègent et enlèvent l'église d'assaut ; les habitants, qui voient emmener les prisonniers, s'irritent, fondent sur les assaillants, les poussent, les mettent en tuile et les poursuivent avec ardeur, avec tant d'ardeur qu'ils n'aperçoivent point une embuscade , y tombent et y périssent en grand nombre. Un autre jour , c'est la paroisse de Craonne qui
devient le but d'une course de la garnison de Kocroy ; elle y reçoit un rude échec qui ne l'empêche pas, un peu plus tard , de fourrager jusque dans les faubourgs de Laon, et cette ville se rachète à prix d'argent, et avec l'autorisation du Roi, de ces pillages devenus chroniques pendant cinq ans. Elle donna annuellement au gouverneur de Rocroy une honteuse rançon de trois cent quarante pistoles d'or.
Toute la contrée paya semblable tribut pour se racheter du pillage; du moins l'exemple de ce qui passait à Rruyères autoriset-il à le croire. En 1653, on voit les habitants de cette petite ville, alors fortifiée et fermée cependant , demander au Roi, à son passage à Laon, l'autorisation de payer une contribution au gouverneur de Rocroy qui dévaste leur territoire. Le Roi y consent et, cette année, les Espagnols de Rocroy reçurent 500 livres. En 1650, la rançon annuelle fut portée au double et se paya réguHèrement jusqu'en 1659, année où les habitants de Bruyères crurent pouvoir s'affranchir du lourd impôt qui l)esait sur eux. Mais les Espagnols les rappelèrent promptement et rudement à l'exécution de leurs engagements. Le 25 juin 1659 , ils apparurent en nombre , dévastèrent le territoire de Bruyères et en enlevèrent un butin dont la valeur fut estimée à plus de quinze mille livres. En vain les habitants portèrentils leurs plaintes jusqu'au pied du trône. Que pouvait le Roi pour eux? Il n'y avait pas dans la contrée de forces suffisantes pour la défendre : il fallut sans doute continuer à acquitter la contribution de guerre (i).
Ici les documents nous font complètement défaut. Les missionnaires n'écrivent plus : ils sont rentrés à Paris , laissant à la charité locale et aux comités qu'ils ont réunis le soin de soulager la misère. Le journal du notaire Lehault a pris fin au mois d'août 1654 , sans qu'on sache pourquoi une phrase interrompue se termine par des points de suspension. L'infor-
(1) Nous devons ces renseignements sur Bruyères à l'obligeante complaisance de M. Hidé qui s'est occupé tout parlieulièremeot de l'histoire de celte ville.
mat ion de !656 est la dernière pièce de la volumineuse et précieuse liasse qui a dormi deux cents ans et s'est empoussiérée dans l'oubli des archives.
Cependant le diocèse de Laon souffrait encore d'une affreuse misère; un document du temps le prouve incontestablement. Voici en effet ce qu'on lit au tome 14 du Recueil Thoisy, à l'année 1660 :
« Il n'est pas encore temps de s'arrêter dans le chemin de la s miséricorde... La calamité qui règne par tous ces lieux (Bour-
> gogne , Picardie , Champagne , Lorraine , Angoumois , etc.) » excède , sans exagération , celle des années précédentes... » 11 est donc de la dernière nécessité de ne pas refuser à ces » pauvres affligés un dernier soulagement... Les personnes de » probité qui ont visité ces provinces ont à peine trouvé des » maisons où il y eût du pain , et c'est une chose fort rare d'y
> voir un drap et une couverture ; les sains et même les malades » ne sont couchés que sur la paille qu'on ne voudroit pas faire » servir à mettre sous les animaux; ils ne sont couverts que 1 de leurs pauvres haillons. »
Mais peu à peu la tranquillité renaît dans le diocèse de Laon d'où la guerre s'est décidément éloignée. On voit enfin revenir les campagnards qui reprennent possession des villages en ruine. Quelle désolation les y attend ! Les habitants d'i^ubencheul-au-Bois , qui par deux fois, en 1636 et en 1647, ont été chassés de leur village, y rentrent en 166-2, après vingt-cmq ans d'absence. Une tradition, qui a traversé deux siècles, nous apprend que ces pauvres gens ne reconnurent l'emplacement d'Aubencheul qu'aux buissons séculaires qui garnissaient le lieudit le Bois- Maillard.
Nous n'avons prétendu écrire qu'un simple récit de faits la plupart complètement ignorés. C'est une restitution à l'histoire et locale et générale. Ces faits parlent d'eux-mêmes et peuvent se passer de commentaires. Nous n'y chercherons le prétexte
ni d'accusations, ni de réhabilitations systématiques. On ne peut que déplorer amèrement les causes secondaires qui , tout au moins sous la Fronde, causèrent une si immense calamité.
Il est cependant une conclusion qui déroule si naturellement de ce récit que la plume semble l'écrire toute seule : Hier valait moins qu'Aujourd'hui. Il en est qui s'occupent incessamment de battre en brèche le présent au profit du passé ; pour eux tout est beau qui n'est plus , le vieil esprit, les anciennes mœurs, les institutions finies. Ils devront au moins reconnaître que la civilisation moderne a sinoulièrement modifié les habitudes de la guerre faite d'une façon si féroce jusque dans la deuxième moitié du XVIII" siècle , que les témoignages authentiques et innombrables des en(iuétes de Laon semblent nous faire reculer jusqu'aux temps les plus barbares du Moyen- Age et même de la période d'invasion par les Barbares. Un général d'armée ne tolérerait plus les excès atroces qui se commirent impunément sous les yeux de Purenne , de Condé , de tous les maréchaux de France qui opérèrent, de 1035 à 4660, dans le diocèse de Laon, tous ces excès qui se commirent sous les yeux du Roi lui-même. Une faiblesse aussi complète le perdrait sans ressources, le deshonorerait aux yeux de ses contemporains et de l'histoire. Il ne peut répondre des crimes isolés , causés par des passions que les mêmes mobiles mettront éternellement en jeu ; mais il serait écrasé sous le poids de ces abus d'ensemble que nous avons dû signaler, decesabus effroyables dont tout une contrée a témoigné d'une voix unanime. Ces abus qui ruinèrent une partie notable de la France, un général français ne les laisserait plus commettre même en pays étranger. La discipline moderne atténue les maux que la guerre engendre forcément. Les catastrophes sans nom que nous avons racontées ne seront donc plus jamais possibles, espérons-le du moins pour l'honneur de l'humanité et de notre civilisation.
Quand nous traiterons tout à l'heure de l'histoire du département de l'Aisne pendant les trois premiers mois de KSIi, et de l'immense ruine que la guerre lui fit subir, si nous avons aussi à constater bien des violences , bien des actes de pillage , bien
— Vl-i —
des incciidics , cos excès ne .seront plus la suite d'un système et d'une habitude dans la guei re. Souvent ils seront engendrés par la colère , par des représailles à exercer. Les généraux , même ceux qui commandent aux hordes les plus sauvages , les moins civilisées , se feront précéder par les proclamations les plus rassurantes , dont ils ne pourront pas toujours , il est malheureusement trop vrai , assurer les promesses ; mais au moins un esprit de progrès , plus de douceur et de meilleure volonté apparaissent-ils et sont-ils publiquement attichés , et il ne se commettra pas sous les. yeux et avec l'approbation du russe Winzintgerode (1) les atrocités , on pourrait dire presque systématiques, qu'ont tolérées dans le diocèse de Laon les Turenne et les Condé que l'histoire ne saurait trop blâmer pour n'avoir point essayé de civiliser la guerre.
Ed. FLEURY.
1" avril 18,'
(!) Pour paraître prochainement : Le Deparlement de l'Aisne en Ï814, ui Tolume in-S" avec plan de batailles.
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