SCÈNE I
Le Comte DE MORÉNO, ISABELLE.
Isabelle. Quelle belle galerie nous venons de traverser ! C’est admirable pour un bal ; n’est-il pas vrai, mon père ?
le comte, préoccupe . Oui, oui, ma chère amie...
Isabelle. Avez-vous remarqué quelle belle anglaise on pourrait y danser ! Il est vrai qu’en
Allemagne ils ne connaissent que la valse, qui a bien aussi son mérite... Mais pourquoi, lorsque tout le monde commence à arriver, venez-vous dans ce petit salon où il n’y a personne ?
le comte, sans Vêcouter. Rien n’égale mon inquiétude... Je ne puis nier que Chavigni n’ait déjà fait des progrès dans l’esprit du Grand-Duc. Est-ce que je me serais trompé sur son compte? Il est de fait qu’il a plus de fond,1 plus de portée2 que je ne croyais... Il a surtout... ce que j’ai trouvé le plus difficile, une gaîté, une liberté d’esprit qui lui permettent de cacher à tous les yeux les desseins qui l’occupent... Pendant la chasse il a su amuser le Grand-Duc par une foule de contes plaisants. Il a même fait deux couplets, aux dépens du grand-veneur3... J’espérais qu’il se fâcherait... mais il en a ri le premier...
Isabelle. Mon père... est-ce que nous ne rentrons pas dans la salle de bal ?
le comte. A quoi bon ? Le prince n’y est pas encore.
Isabelle. C’est que je suis engagée pour la première valse.
le comte. Ah ! tu es engagée !... avec qui?
Isabelle. Eh ! mon père... vous devinez bien.
le comte. Comment ! ce serait Chavigni... il ne doute de rien... il est d’une audace ! Je vous défends,4 mademoiselle, de danser avec lui.
Isabelle. Il faudra donc alors me dégager,5 car j’avais accepté.
le comte. Vous dégager !... non pas, cela aurait l’air d’une rupture.
Isabelle. Je pourrai donc accepter ?
le comte. Pas encore... je ne suis pas décidé.