ACTE II. SCÈNE III
Mais dans ces lieux où tout respire L’adresse et la malignité,
Pour déguiser la vérité Je vois qu’il suffit de la dire.
Isabelle. Et pourquoi, monsieur, vous être mis dans une semblable position ?
chavigni. Comme si c’était de ma faute !... Je me trouvai ici,1 sans savoir comment, et sans m’en douter,2 lancé au milieu de tous les événements, comme un incident, comme une parenthèse, trop heureux jusqu’à présent de n’avoir pas fait quelques sottises... ce qui ne peut pas manquer d’arriver3 ... car je marche au hasard, sans savoir où je vais... et si je réussis, on ne doit pas m’en vouloir;4 car je n’aurais été un grand homme qu’à mon corps défendant.5
Isabelle. Cependant, monsieur, cette conférence, cette entrevue secrète que mon père ne peut s’expliquer...
chavigni. Je crois bien... car moi qui y ai assisté6... je ne comprends pas encore ce que nous nous sommes dit... Son Altesse m’a adressé à la hâte quelques compliments sur mon arrivée, sur la mission dont j’étais chargé... et puis m’a remis sur-le-champ ces deux portraits... que voici...
Isabelle. Vraiment.
chavigni. Et qu’il ne tient qu’à vous7 d’examiner... Vous en savez maintenant autant que moi.
Isabelle. Voyons vite.
chavigni. Des diamants superbes, et deux jolies femmes, n’est-il pas vrai ?... Par malheur, je ne les connais pas.
Isabelle. Je crois bien... L’une est une parente du roi de Saxe, et l’autre la cousine de
notre Souverain... Et pourquoi vous les a-t-on remis ?
chavigni. Je vous ferai encore la même réponse... je l’ignore... Son Altesse m’a seulement dit : Remettez-les à qui vous savez... Et comme je ne savais pas, ils sont restés entre mes mains... Mais d’après ce que vous me dites, je devine maintenant que c’est un cadeau qu’il voulait faire à nos deux ambassadeurs; parce qu’au fait,1 le portrait de leur Souveraine... ce présent peut flatter votre père... lui être agréable... cela pourrait peut-être nous remettre bien ensemble. Daignez vous en charger, et dites-lui que c’est moi, moimême qui, de la part du 2 prince, lui envoie ce portrait.
Isabelle. J’y vais à l’instant. Mais vous me promettez bien que vous n’êtes diplomate que par hasard, et sans que cela tire à conséquence. chavigni. Je vous le jure.
Isabelle. Que vous ne serez jamais un homme d’État... un homme de talent...
chavigni. Je vous le promets... Vous savez bien que je n’ai rien à vous refuser.
Isabelle. A la bonne heure 3... Je vais trouver mon père et puis je reviens, car vous n’avez pas oublié notre contredanse.
chavigni. Je n’oublie jamais les choses essentielles. ( Elle sort.)