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LE DIRECTOIRE A BONAPARTE

Paris, 14 brumaire an VU [4 novembre 1798].

Cit. général, depuis votre départ de Malte, le Di irectoire exécutif n'a reçu qu'une seule fois directement de vos nouvelles : celles qui datées du 2 fructidor [19 août], lui ont été apportées le 23 vendémiaire

1. Bonaparte ne cacha pas au Directoire sa surprise de ne recevoir qu'un pareil billet. « A l'instant arrive le courrier Lesimple... 11 n'y avait qu'une lettre de vous, datée du 18 mes- ■sidor, commençant par ces mots « le Directoire a reçu », et finissant par « qu'on n'a pu retrouver ». Probablement il était porteur d'autres qui sont perdues » {Coït, n^ 32S9).

[14 octobre], par ]e courrier Molhey. Les autres courriers que vous avez pu expédier, ou ont péri, ou ont été faits prisonniers. Jugez des regrets du Directoire, par rim patience qu'il a d'apprendre jusqu'aux plu* petits détails de votre expédition. L'ennemi se vaole d'avoir saisi plusieurs de vos dépêches; il affecte même d'en publier quelque chose; mais le Directoire a peine | à croire que vos courriers aient eu le tort impardonnable de se les laisser ravir. Ce qu'on ne peut sauver en ce genre peut toujours être anéanti, du moins en mer. Cette précaution, qui est de rigueur, ne saurait leur être trop expressément recommandée ; ils doivent être instruits qu'une responsabilité grave pèse sur eux, et qu'olle aurait son entier effet, si, par leur négligence, les dépêches dont ils sont porteurs tombaient dans des mains ennemies.

Celle que le Directoire vous adresse aujourd'hui, cl qui a pour objet de vous donner un aperçu de la position actuelle de la République, vous sera portée par diilerentes voies; et il aura toujours soin de n'en négliger aucune, pour vous faire parvenir la connaissance de tout ce qui vous intéresse. Au nombre des moyens ({ue le Directoire saura employer, il compte les caravanes qui partent des côtes de Barbarie pour se rendre à la Mecque. Ayez le soin de saisir de votre cMé tous ceux qui vous permettront d'écrire en France. Souvenez-vous que Magallon a un chiffre, auquel vous pouvez confier ce que vous craindriez de transmettre autrement.

Connaissez maintenant, cit. général, sous ses principaux aspects l'état présent de la République.

La négociation pour la paix de l'Empire se continue à Rastadt, et malgré ses lenteurs, elle se traînerait au dénouement, si de tous côtés la question ne se compliquait pas chaque jour davantage. C'est en Ralie que

/MECES JUSTIFICATIVES. 285

sont les èïémenls de guerre : ils y-fll^itaient déjà quand vou9%ÇLvez quitté la France. Jugez^dfes développements que Ifenr ont donnés la destruction de notre flotte et la domination exclusive des Anglais dans la Méditerranée. C'est à ce terrible événement, si bien pressenti par vous quand vous avez su que la flotte ne quittait point la côte, que Ton doit attribuer tous les embarras. Ayant appris assez promptement la prise de la frégate la Badine^ que vous aviez renvoyée, et qui devait conduire à Coustantinople l'ambassadeur de la République, le basard a voulu ensuite que le Directoire ait appris presque en même temps, votre débarquement en Egypte, vos premiers succès et les désastres de Tescadre, et la déclaration de guerre de la Porte ; déclaration provoquée, dictée par TAngleterre et la Russie, motivée plutôt contre la Révolution que contre votre expédition, méditée, rédigée depuis plus d'un mois, et que les communications n'auraient sans doute pu empêcher, puisque le Divan est aveuglé à ce point que, pour empêcher l'occupai i(»n par les Français et le passage d'une province en révolte ouverte et permanente, il compromet le salut de l'empire entier et le livre à ses plus dangereux ennemis. Cependant, si nos treize vaisseaux avaient quitté la rade et la côte du moment où le débarquement a été opéré, et se fussent rendus à Corfou, comme on en était convenu et comme vous l'aviez ordonné, ils y seraient arrivés sans rencontrer Nelson. De là, ils auraient tenu en respect les monarchies d'Italie, le Levant, la Russie, l'Angleterre elle-même qui, dans l'arrière-saison, n'aurait pu bloquer à la fois Cadix, Malte, les ports de Corfou et d'Egypte et qui, après tout l'étalage de ses forces maritimes, ne pouvant en prolonger les dispendieux efforts, eût [fini par évacuer la Méditerranée et

i . Sic, pour la Sensible.

par laisser libres les communications du Directoire avec vous.

Mais, sans s'arrêter à d'inutiles regrets, il faut considérer le présent.

C'est donc en Italie que sont les germes de guerre, et, si elle se rallume, c'est dans cette contrée que se porteront de chacjue part les principaux efforts.

La déclaration de la Porte et son insolent manifeste ont paru au moment où, doutant encore de son aveuglement, le Directoire faisait partir le cit. Descorches, dont la nomination était déjà connue à Constantinople, et vous avait été annoncée, tant par la voie ordinaire de Marseille, que par les instructions remises au cit. Thainville. Mais après une rupture aussi publique et aussi virulente, le Directoire a dû suspendre son départ: d'autant plus que nous venons d'apprendre que la flotte russe a été reçue avec éclat dans le port de Constantinople. Quoiqu'on ne sache point encore qu'elle ait passé le détroit, il n'est pas douteux qu'elle va s'unir dans la Méditerranée à [celle des Anglais, |et on présume que leurs communs efforts seront principalement dirigés contre Malte et contre nos possessions de l'Adriatique. Car l'opinion du moment — mais ce n'est qu'une opinion à laquelle vous ne devez cependant pas avoir trop de conliance, puisqu'il serait possible qu'ils tentassent une descente de votre côté — l'opinion est que les Russes n'iront point vous chercher en Egypte; d'abord parce qu'ils vous craignent, et [aussi] parce qu'ils ont besoin que vous restiez formidable dans ce pays, pour que leur assistance soit de plus en plus nécessaire à la Porte, [et] pour qu'ils se préparent plus aisément les moyens de consommer sa ruine.

De même, on hésite à croire que les soixante mille Russes qui sont déjà sur les frontières de la Gallicie, soient destinés à entrer en Allemagne et à venir com-

battre sur le Rhin. Leur but véritable paraît être, en s'unissant aux Turcs contre Passôwan-Oglou, de pénétrer encore par cette route au cœur des provinces turques-; et il est plus probable peut-être qu'on verra des Russes auxiliaires en Italie qu'en Allemagne, si la fîuerre doit avoir lieu dans Tune et Tautre contrée.

Le Directoire a pris des moyens pour connaître les intentions et les ressources de Passewan-Oglou ; il vous en instruira.

De son côté, la cour de Vienne s'est depuis longtemps r»réparée à la défense comme à l'attaque. L'influence de Thugut est plus exclusive que jamais : c'est vous dire assez que le cabinet britannique est tout-puissant en Autriche. M. de Cobenzl, après n'avoir joué aux conférences de SelLz qu'un rôle passif, employé lui-même à détruire son propre ouvrage, a été successivement envoyé à Berlin et à Pétersbourg, pour ranimer la coalition. Il est aujourd'hui relégué en Russie, et son rival domine à Vienne.

Ainsi tout le fruit de la modération de la République vis-à-vis de l'Empereur paraît perdu. Ce prince est entraîné à la guerre, et l'impératrice elle-même, se croyant rassurée sur Naples, rie repousse plus les projets hostiles. On pourrait dire, si on le voulait, que l'agression est déjà commencée ; car, d'une part, les troupes napolitaines prêtes à entrer en campagne, voient à leur tête des généraux autrichiens, le prince de Saxe et le général Mack; de l'autre, quelques mille Impériaux viennent d'entrer, sur le territoire des Grisons. Cette atteinte à une neutralité, <{ue le Directoire n'avait promis de respecter qu*autant qu'elle le serait par l'Autriche, dégage la République de toutes ses promesses et lui est d'autant plus sensible, qu'elle menace évidemment la République helvétique, avec laquelle nous sommes liés par un traité d'alliance offensive et défensive, depuis le 2 fructidor dernier [19 août].

Au milieu d'avertissements si graves, le Directoire n'est pas resté oisif, et si ses efforts ne peuvent conserver la paix, ils sauront rendre terrible à nos ennemis la guerre dont ils auront provoqué le renouvellement.

Une loi du 3 vendémiaire [24 septembre] met en activité deux cent mille conscrits, et les cadres de nos armées se remplissent déjà de cette brillante recrue.

Jourdan a quitté le Corps législatif pour commander l'armée du Rhin. Joubert remplace Brune en Italie, et il réunit sous son commandement celui de Malte et des départements dUtaque, de Corcyre et de la mer Egée : vous comprenez les motifs de cette disposition.

Malgré les malheureux résultats de deux expéditions tentées sur l'Irlande, et que le défaut de fonds a rendues partielles, on prépare pour cette contrée, où se nourrit dans le silence un vaste ferment de révolution, des secours plus nombreux et plus efilcaces.

Mais si la guerre a lieu sur le continent, c'est en Italie que se porteront les plus grands efforts et les coups décisifs. Vous savez aussi bien que nous, ce que la République française peut attendre de la coopération des républiques d'Italie. Celle de l'Helvétie lui sera plus utile. Cette dernière république a déjà mis en réquisition tous ses citoyens depuis seize jusqu'à vingt-cinq ans, et ses valeureux bataillons occuperont, en cas de guerre, une bonne part des forces autrichiennes.

Les Bataves promettent à la cause commune les efforts de leur marine; et si jusqu'à présent des dissensions intérieures ont paralysé les forces de cette nation, l'organisation constitutionnelle et définitive de son gonverncment promet de lui en rendre l'entier usage.

Le Directoire exécutif voudrait pouvoir vous parler de la Prusse, comme ayant pris enfin le parti vers lequel il l'avait tant de fois appelée. Mais elle reste toujours telle que vous l'avez connue, affectant une neutralité

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sur laquelle môme on ne peut pas trop compter, cherchant sa sécurité dans la prolongation de notre mésintelligence avec l'Autriche, poussant dans Tombre à la guerre entr'elle et nous, et trouvant sa gloire a garantir le nord de TAUemagne de ce fléau renouvelé au midi.

Cependant, il serait possible que les événements qui se préparent vers le Levant, et la nouvelle intimité des cours impériales qui a pour objet une nouvelle usurpation, donnassent à la cour de Berlin quelqu'éveil, et la rendissent plus accessible aux vues du Directoire exécutif. Mais pour le moment, comme monarchies alliées, nous ne pouvons compter que la Sardaigne et l'Espagne. Vous concevez la valeur et vous prévoyez les effets du lien qui nous unit la première. Dans nos rapports avec la seconde, il y a plus d'utilité commune, aussi plus de franchise, et plus de désir de la rendre efficace. La cour de Madrid nous témoigne en ce moment une bonne volonté entière; elle nous promettons ses efforts; elle veut unir à Brest sa flotte aux vaisseaux qui nous restent. Mais quand cette jonction pourra-t-elle s'opérer? et l'Espagne tiendra-t-elle tout ce qu'elle promet? *• La République française a pris l'habitude de ne compter que sur elle-même; et quand le Directoire vous communique ainsi, sans réserve et sans scrupule, les embarras de notre position intérieure, il sait que vous appréciez les forces réelles de la République, et que ce n'est pas vous qui mettrez en doute le succès de la lutte qui pourrait s'établir encore entre la liberté et l'esclavage, entre la démocratie représentative et les dominations héréditaires.

Peut-être il vous reviendra qu'à la veille des plus grands événements, nous ne sommes point affranchis de toutes ces factions intérieures qui ont entravé notre révolution, et compromis à plusieurs époques ou gâté son succès. Croyez que leurs efforts seront vains. L'en-

nemi extérieur sera vaincu jusque dans les complices qu'il entrelient au milieu de nous, et la République, impérissable comme le souvenir des triomphes qui ont accompagné sa naissance, forte de Tunion qui règne entre tous les membres du gouvernement, sortira yictorieuse de toutes les attaques qui lui sont réservées.

Mais pour revenir à ce qui vous concerne^ cit. général, aussi longtemps que la Méditerranée sera occnpée par les Anglais et par les Russes, il sera impossOile d'établir avec vous des communications suivies, et de vous faire passer des renforts d'hommes et de munir tions. Le Directoire ne sait pas même si, malgré les mesures de tout genre qu'il a prises, il viendra à bout d'approvisionner Malte, où le général Vaubois a fait la faute, dans un accès de confiance, de rendre aux habitants les armes que vous leur aviez fait enlever; et cela, au moment même où Regnaud de SaintJeand'Angely ordonnait la spoliation des églises.

Vous devez donc, au moins pour quelque temps, vous arranger pour vous suffire à vous-même, et sons ce rapport, tout ce que vous aurez fait pour attacher à tous' les gens du pays, pour vous concilier les Arabes, pour vous créer parmi les uns et les autres un parti nombreux, est digne de la plus entière approbation. Ne pouvant vous envoyer des secours, le Directoire exécutif se gardera de vous donner des ordres, même des instructions. Celles-ci, vous les tirerez de votre position mônne, et de la manière dont vous vous serez établi en Egypte. Le Directoire ne veut que vous faire part des considérations qui le frappent, et vous communiquer les données qui peuvent servir à vous décider.

L'empire ottoman est arrivé à son terme; il parait dévoué à un grand partage. La Russie et la cour de Vienne ont depuis longtemps en commun, l'espoir de reléguer le Turc en Asie et de s'approprier sa dépouille

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d'Europe. Mais jusqu'à quel point sont-elles d'accord sur les détails et les conséquences du partage? Il y a dans une affaire de cette importance, qui se complique encore par la coopération de l'Angleterre et par les sollicitudes de la Prusse, plus d'un germe de mécontentement, dont il deviendra possible de tirer parti ; et, si on voulait assister utilement au partage inévitable de l'empire turc, pour n'en pas laisser échapper le meilleur lot, c'est sans douteàConstantinople qu'il faudrait marcher.

Du côté de l'Inde, voici où nous en sommes. Un traité est proposé entre Tippoo-Sultan et l'île de France. Le Directoire vous en envoie copie. Comme cette pièce n'est pas signée, le. Directoire ne peut savoir encore quel degré de foi on peut ajouter aux propositions qu'elle reiiferme.

Le cit. Louis Monneron part avec la double mission, dont il est plus digne que personne, de rattacher entièrement les colonies d'Afrique à la métropole, et de donner suite au traité proposé au nom de Tippoo. Si donc vos vues se tournaient vers l'Inde, le cit. Monneron ne manquerait pas de vous seconder avantageusement. Mais, le Directoire le répète avec toute confiance, seul vous savez ce que vous pouvez et ce que vous devez faire. Le retour en France paraissant difficile à effectuer dans le moment, il paraît vous laisser trois partis, parmi lesquels vous pouvez choisir: — demeurer en Egypte, en vous y formant un établissement qui soit à i'abri des attaques des Turcs; mais vous n'ignorez pas qu'il y a des saisons extrêmement funestes aux Européens, surtout quand ils ne reçoivent pas de secours de la métropole; — pénétrer dans l'Inde où, si vous arrivez, il n'est pas douteux que vous ne trouviez des hommes prêts à s'unir à vous pour détruire la domination anglaise; — enfin marcher vers Constantinople au-devant de l'ennemi qui vous menace. C'est à vous à choisir,

â92 APPENDICE.

d'accord avec Télite dé braves et d'homméi distingués qui vous entourent. Mois, de quelque côté que se tour* lient vos efforts, nous n'attendons du génie et de l|i fortune de Bonaparte que de vastes combinaisons et d'illustres résultats.

Le président du Dt'redotre,

Treilhard.

P,-S. — Le Directoire exécutif a confirmé celles des promotions que vous avez faites, dont vous lui avez donné connaissance; il a également fait droit à vos demandes d'avancement en faveur de quelques braves de votre armée. L'arrêté pris à cet égard est ci-inclus. Quant à l'état d'autres promotions que vous lui annoncez, il y statuera sitôt que cet état lui sera adressé.

(Arch. nat., et Âff. étr., Turquie, vol.

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