CHAPITRE XV
E festin et banquet achevé, la royne commanda oster les tables, affin qu'on danceast et ballast pour passer temps, et, incontinent qu'elles furent levées, -elle dansa une basse dance à quatre parties. Je vous promectz qu'il
le faisoit bon veoir, cw elle avoît bonne contenance. Elle menoit ung follot, lequel faisoit merveilles de daacer et sauter sur ung pied de boys. Je ne sçay pas si c'estoit son mary, car je ne les vy pas coucher ensemble ; toutesfoys tant y a qu'il y avait plusieurs petites lanternes, fort jeunes et encore en bas aage : à ceste cause je croy qu'elles estoient Slles des grandes. Il y en avoit en la cuysine d'aultres vieilles qui estoit fort cassées et brisées, lesquelles nous ne vismes pas ; je croy que c'estoient celles qui lavoient les escuelles, qui servoient de faire la buée.
P^P' Comme on dancea ung bransle auquel une des damoy sellas de la royitefist ung sauU merveilleux, dont elle demoura pendue au htuilt de la salle, et de plusieurs aultres dances.
A première dance fa.KK, les menes- I triers sonnèrent ung bransle, au- 1 quel toutes les dames se mirent à ;r, et troussèrent toutes leurs Itrobbes et cottes par devant. Lors se mirent à faire gambades et soubresaultz de sorte qu'elle jectoient les piedz jusques au plancher. Fallotz saultoient. Lanternes culbutoient cul par sur teste, comme si ce fussent tumbereaulx
de verbrie. Je vous certifie que, si vous les eussiez veues comme nous, vous vous fussiez signez de la main gauche, de peur de la gresle. Elles s'entretenoyent par dessoubz les bras, et faisoient saulter les unes les aultres si hauit en Tasr qu'il y en eut une qui effondra le plancher de dessus la salle de sa tçste, et demoura pendue par le menton, au moyen dequoy la feste fut toute troublée. Toutesfoys elle fut descrochée, et portée en sa chambre toute pasmée et esvanouye. Je ouy la royne qui la reprint et blasma de sa legiereté, car elle fut en danger que sa chandelle fust estaincte et qu'elle perdist sa lumière et sa clarté, et qu'elle demourast aveugle. Les cirurgiens de la royne luy mirent des huilles de roses, de lys et de mirtes, avec la laine à tout le suyf soubz la gorge, dont elle fut guérie.
Au moyen dequoy elles se prindrent toutes à dancer de rechief :
Les six visages ,
La roagace ,
Le trehory de Bretaigne,
Les crapaulx et les grues ,
La gaillarde,
La marquise ,
Si j'ay mon joly temps perdu,
L'espine ,
C'est à grand tort ,
La frisque.
Par trop je suis brunet,
De mon triste et desplaisir.
Quand my souvient,
La galiotte.
Lagotte,
Marry de par sa femme,
La gaye ,
Malmaridade ,
La pamyne,
Katherine ,
Sainct Rach ,
Sancerre >
Nevers,
Picardie la jolye.
Curé venez doncq ,
Je demoure seule esgarée ,
La meusque de Biscaye,
L'entrée du fol ,
A la venue de Noël ,
La Perronnelle,
 la bannye ,
Governal ,
Foix,
Verdure,
Princesse d'amour,
Le cueur est mien,
Le cueur est bon ,
Jouyssance,
Chasteaubryant,
Beurre frays,
Elle s'en va,
La duccate.
Hors de soucy,
Jaqueline ,
Le grand helas,
Tant ay d'ennuy,
Mon cueur sera d'aymer,
La sîgnose,
Beau regard ,
Les regretz du mors ,
La doloreuse ,
Sans elle ne puis,
Perichon,
Maulgré danger,
En Pumbre d*ung buyssonnet,
La douleur qui au cueur me blesse,
La fleurie,
Frère Pierre ,
Les grandz regretz,
Vaten regrect ,
Toute noble cité ,
N'y boutez pas tout.
N'y boutez que le bout ,
Les regretz de Taigneau ,
Le bail d'Espaigne,
Crémone ,
La mercière ,
La tripière,
Mes enfans ,
C'est simplement donné congé,
Mon con est devenu sergent ,
Par faulx semblant ,
La Valentinoyse ,
Expec ung poc ou pauc ,
Le renom d'ung esgaré ,
Fortune a tort,
Testimoniou ,
Calabre ,
Qu'est devenue ma mignonne ,
L'estrac ,
Amours ^
Espérance ,
En attendant la grâce de ma mignonne,
Robinet,
Triste plaisir,
Regoron piony^
Loyselet,
Biscaye ,
En elle n'ay plus de fiance ,
En plainctz en pleurs je prend congé,
La douloureuse.
Ce qui sçavez ,
Qu'il est bon,
Tire toy là Guillot ,
Amours m'ont faict ,
Desplaisir,
La patience du more ,
Le petit helas ,
Les souspirs du poulin ,
A mon retour,
Je ne sçay pas pourquoy,
Je ne fais plus ,
Pauvres gensd'armes.
Faisons la faisons ,
Noire et tennée ,
Le faucheron ,
La belle Françoyse ,
Ce n'est pas jeu,
C'est ma pensée ,
Loyal espoir,
Beaulté ,
Tegrafirius,
Patience ,
C'est mon plaisir,
Navarre ,
Hac bourdain,
Fortune l'allemande ,
Les pensées de ma dame,
Penses tout la peur,
Regnault le fort ,
Elle a grand tort,
Je ne sçay pas pourquoy,
Helas que vous a faict mon cueur.
Noblesse ,
Tout au rebours ,
Hé Dieu quelle femme j'avoye ,
L'heure est venue de me plaindre ,
Mon cueur sera d aymer,
Cauldal ,
C'est mon mal ,
Dulcis amica ,
Qui est bon à ma semblance,
La chaulx.
Les chasteaulx ,
La giroflée ,
Vazammon ,
Jure le poix,
Il est en bonne heure né i
La nuyct,
La douleur de Tesçuyer,
La douleur de la charte ,
Le grand Âlemant ,
A Dieu m'en voys ,
Bon gouvernement ,
Mi sou net,
Pampelune,
Hz ont menti,
Pour avoir faict au gré de mon mary,
Les manteaulx jausnes ,
Ma joye ,
Ma cousine.
Le mont de la vigne ,
Toute semblable ,
Elle revient ,
A la moydé,
Tous les biens ,
Ce qui yous plaira ,
La marguerite,
Or faict il bon ,
Puisqu'en amours suis malheureux ,
A la verdure ,
Sur toutes les couleurs ,
La lesne ,
En la bonne heure ,
Or faict il bon aimer,
L^ temps passé .
Le joly boys ,
L'heure vient ,
Le plus dolent ,
Mes plaisirs chantz ,
Mon joly cueur.
Bon pied bon œil ,
Hau bergère m'amye ,
Touche luy Tantiquaille ,
Baille luy bransle à la tisserande ,
La pavenne,
qui sont toutes danses pour saulter et pour gambader. Nous les regardasmes jusques en la fin. Puis la royne fist apporter le vin et les haplourdes confites en jus de gramelottes et de lambourdes, et force grimaces salées, rosties au raiz de la lune, de peur du halle, lesquelles sont fort savoureuses. Et quand chascun en eut prins ce qu'il luy pleut, la retraicte fut sonnée; parquoy la royne print un fallot par dessoubz les bras , lequel avoit le semblant d'estre homme de bien. Je ne sçay pas si c'estoit son mary, mais tant il y a qu'il se relira quant et elle. Toutefois elle envoya grand nombre de fallotz pour nous convoyer jusques en nostre navire, et fist emplir tous noz fiascons et barraulx de bourbelot , qui est bruvaige fort exquis en Lanternoys. Je croy que, si un homme s'enyvroit, qu'il deviendroit Lanterne: j'en grand peur que mes gens ne s'en gastissent ; toutesfois, grâce à Dieu, tout se porta bien, et n'en vint aucun inconvénient.
P^' Comme Panurge fist renverser les Warlouphes, comme l'onfaict ung brodequin ou les chausses des femmes^ et comme son grand pere avait voulu /aire paingdre ses aftnes de Irais pedj volans.
Bfl S^g^i^ " depuis , nous fusmes quelquo n U^n temps vagans sur la mer, sans avoir H ^^9' aulcun infortune ; maïs taatost MlwvL ^^^^^ nous l'eusmes bien grande et
*iM^ im MJ bien merveilleuse, car la tourmente se leva si horrible que nous fusmes jectez entre les Syrtes , qui sont les plus grands et énorme? perilz de toute la mer, au moyen desquelz nostre nef fut brisiJe et rompue en plusieurs eodroictz : car, comme nous pensions éviter l'énorme péril de Caribdis , nous tombasmes en celluy de Scilla , auquel nous fusmes si fort agitez des undes de la mer qui s'eslevoient plus hauls, sans comparaison, que nostre navire, de sorte que nous pensions estre tous mors et noyez.
Et lors que je vys que la tourmente ne cessoit point, je priay à mes gens qu'ilz se missent tou» en prière et oraison, et qu'ilz jeûnassent trois jours et trois nuictz comme ceulx de Ninîve : c'est ^ssavoir le premier et le second jour à feu et à
sang, et le tiers à fer esmoulu. Cela faîct, Dieu, qui n'oublie point ses amys au besoing, voyant que, pour meschans gens, nous estions si gens de bien, nous jectaet préserva hors d'icelluy péril ; parquoy nouS tirasmes oultre et fismes racoutrer et calfeutrer nostre navire pour plus grande seureté.
Toutesfois, ignorans du grand péril qui nous estoit encores à advenir, comme vous orrez, nous tirasmes oultre et vinsmes aborder en Pisle des Marganes, en laquelle sont les Warlouphes, qui sont bestes grandes et merveilleuses comme leons. Hz sont vestuz d'escaille comme sont carpes ; mais elles sont sans comparaison plus grandes et plus dures que le plus dur acier du monde, car elles sont trempées en jus et en sang de cotton et d'estoupes.
Quand elles nous apperceurent là où nous estions sortiz hors de nostre navire, elles vindrent contre nous la gueulle ouverte, grande comme un four à ban , pour nous dévorer et engloutir tous vifz; parquoy je fis destacher à mes gens toutes leurs haquebuttes et harquebouses contre eulx ; mais tout cela n'y servit de rien , car leur escaille estoit si dure et si espesse que noz bouletz et plombées n'eussent sceu prendre dessus ; parquoy ilz rejaillissoient vers nous.
Lors quand je vy cela, j'eu merveilleusement grand peur ; parquoy je dis à mes gens qu'ilz prinsent couraige , et qu'ilz missent les braz jusques aux espaulles dedans les gueulles desdictz
Warlouphes, si avant qa*iiz les prinssent par la queue et qu'ils les tournassent le dedans dehors, comme Ton faict les brodequins, ou comme faict une femme sa chausse quand elle chasse aux puces.
Ce que mes gens firent, et moy aussi , à tous ceulx qui vindrent pour nous courir sus, au moyen dequoy nous eschapasmes.
Et ce qui m'en advisa fut pour ce que Vavoys aultresfois ouy compter à mon père grand qu'il avoit faict le cas pareil à ung loup qui vouloit prendre et emporter Tungde ses petiz enfansylà où le bon homme se chauffoit auprès de son feu, du temps des Angloys.
Il me compta aussi qu'il avoit faict une fois ung si gros ped qu'il en avoit faict enfouyr bien trente loups qui couroient de nuict le pays de Beauvoysy, et en admenoient quinze ou seize vaches qu'ilz avoient desrobées et prinses pour butin, lesquelles ilz chassoient devant eulx et par devant ung boys. Et pour icelle vaillance, il voulut faire paingdre en ses armes trois pedz volantz.
Il parla à plusieurs painctres pour faire lesdictes armes, lesquelles il leur déclara, c'est assavoir qu'il vouloit dedans ung escusson le champ de gueulles, et au milieu trois pedz volans. Les painctres luy en firent ung pouriraict qu'il trouva assez bon ; mais la science leur faillit à tous au plus fort de la besongne, car nul d'iceulx painctres ne sceut jamais inventer ne dire de quelle
couleur est un ped, ne celluy mestnes qui les vouloit faire paingdre, parquoy l'œuvre demeura imparfaicte.
Et quand il fut mort , il donna charge à ses héritiers de faire paingdre lesdictes armes, ainsi que plus amplement on pourra veoir par son testament.
--^ Comme Panurge navigua tant qu'il trouva une montaigne de beurre frai^, et auprès d'icelle ung fleuve de laict portant bateau.