‹ Le disciple de Pantagruel: precédé d'une noticeChapitre 20 sur 27 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

u départir d'icelles isîes, nous fismes bonne provision de pastez de toutes sortes, et nous servirent bien noz hallebardes à les tirer hors des fours tous chaulx; et, n'eust esté cela, nous eussions eu grand peine à les avoir sans nous eschaulder ou brusler. Toutesfoys , tout se porta bien.

Et lors tirasmes vers occident jusques oultre Hirlande la saulvaige, et arivasmes en une îsle environnée de la grand mer Occeane, en laquelle sont les gens blancs à merveilles, lesquelz ont le cul plus nect que gens du monde, au moyen que la mer y flue et reflue deux fois, que de nuict que de jour, et qu'il n*y a en icelle aulcune deffence pour garder que la mer n'entre dedans et qu'elle ne la couvre, à cause qu'il n'y a nulles dunes , ny nulles digues pour la garder d'entrer. Parquoy les habitans , tant hommes que fera-

mes , sont contraînctz de soy arrenger tous prés l'ung de Taultre , et se joindre ensemble les culz rebrassez , affîn que, quand la mer vient le flu , qu'elle leur donne aux culz par troys foys , et par ce moyen elle est contraincte de s'en retourner, sans povoir passer oultre, à cause qu'ilz sont ainsi joinctz et serrez ensemble.

Et par ainsi gardent ilz la mer d'entrer et de gaster leur isle. Et voylà la cause pour laquelle ilz ont le trou du cul nect , ce que peu de gens ont.

Et vouldrois que vous les sceussiez bien, affin de sçavoir si je mentz.

P^f' Corne Panurge et su compaignte navigerenl ettcores plus oultre , tant qu'ilj arrivèrent en une îsle où ilj virent choses merveilleuses, et dont il^ furent moult esbakij, car les passages de ladicte isle estoîenl tant pleins de mesnage et aultres choses que l'on n'jr povoit passer; parquoy ilj firent venir les habitant j , et leur demandèrent comme cela estoit advenu; la response/ut telle.

uigpeu de jours en çà nous avions esté tourmentez de la pluye quand cela commença à venir, et le vous Icoroptcray de verbo ad verbum.

Le premier jour ai n'est pat pire ,

n gresla /ebves nouvelles , Et pleut ung jour tables et eseatelles, Bancf , selles et chalilj, Et'neigea moutons et brebitj.

Le second il pleut gelines, Et greslapotj et ckopines, MiÛe yvrongnes cryans la fain , Elpleut trois ntoxs boteaulx de fain.

Le tiers jour fut aultrement.

Il pleut trois jours moulins à ventf.

Roues , rouelles et chario^ ,

Et neigea huyt jours becasseauîx.

Le quart si fut bien doloreux , n pleut cinq jours vaches et bœufyy Toreaux pour prendre auxjilet^y Et grésilla des poys pilleif.

Le .V, jour il pleut enclumes , Barres de fer à grans escumes , Beurre frai^ et harenc salle, Et pleut dix mille septiers de bled.

Le .VI. jour f est bien certain.

Il pleut poelles et pot^ d'arain , Andouilles, saulcices et boudins.

Et neigea lièvres et connyns.

Le . VIL jour au matin

n pleut tout le jour poinsons de vin,

Depuis le matin jusqu^à vespres ,

Et vers le soir il pleut des prebstres ,

Q^i nous ont donné tant de peine, La ville en estoit toute pleine; Ils[ boivent bien, quand il faict!( trouble.

Le pot de vin pour ung double»

Le huytiesme jour, c^est chose vraye, n pleut belles robbes de soye.

De velours et satin cramoysy ; Et puis neiga du laict boully, Fourmaige mol et cresmes doulces ; Et puis gresîa couppeurs de bources ,

lO

De vous en garder aye!{ mémoire , Tant au marché comme à la foire.

Le neufviesme jour il pleut après Brigandines et blanciç harnoys, Voulges, picques et hommes d"* armes , Et neigea Jacobins et Carmes^ Merciers , pignes et esguillettes , Et après il pleut tant de fillettes:

De cela je n'en double rien , Car je croy que tout viendra bien.

Le dixième jour, pour abréger.

Il pleut des jouers de bouclier ^ Fer à charue et corne de vache , Et plus d^ung cent de sergeant!{ à mace , BailUfy, vicontes et lieuxtenant!^ , Q}4i vindrent tous pour ung vent.

Toutes villes en sont fournies , Jamais on ne vit telles pluy es.

Le un:(iesme jour furent adventures , Il pleut abayes et masures , Moynes noirs, nonnains^ celestins, Chartreux, cordeliers, augustins, Gens aspres asses[^ je vous asseure :

C^est une bonne nourriture; Et puis après il grésilla En latin. Ego flagella.

Le dous[iesme fut bien aultre ; n pleut des escus à la rose , Des rydes et des ducat;[^ fl pleut ung moys des advocats[ ,

Des notaires et des procureurs :

Jamais ne furent si heureux, Ce fut au monde ung grand trésor; Et puis gresla lunettes d'or.

Le treizième jour n'est pas îect:

Il pleut des gens du mont Helet, Chanoynes et coqueluches , Cornars, marmotins et maries.

De cela fut chère ouverte, Ce fut au pays une grand perte.

Que celluy qui lesfist porter En doint le pays délivrer.

Le .XIIIL jour, sans doubtance , Il pleut des loups telle habondance Que, entre Lyon et Vallance, On en eust bien compté soixante.

Et après il pleut des saulmons.

Et grésilla tant de chappons , De faisans, de poulailles et de coqs[, Cartiers de lard à grand minots[.

Le ,XV,jour et le dernier

Il pleut ung jour quartiers de pain,

Qu^oncq de Vestrene brybiers

Ne furent jamais aussi fiers ,

Et ne faisoient que requérir

Quelqu^ung qui les peust maintenir

Tout le temps de leur vie ,

Et de faire tousjours telle pluye.

Après il pleust jattes y corbeilles, VaiBseaulx, baril:(, pleines bouteilles,

Testons de Milan et gibecières , El neigea bateaulx et rivières ; Et quand vint après midy, H pleut du fromage rosty.

Aux oignons, poires et pommes.

Tant de femmes et aussi d'hommes, Et aussi plusieurs gens de guerre , Asse^ pour le pays conquerre.

Toutes Us dessusdictes choses bien entendues par Panurge, il commanda à son truchemeni luy nionstrer le tout par escript, affin qu'il le peust mettre à vous, mes treshoQnorez lecteurs et auditeurs.

RW' Panurge, après qu'il a longuement voyagé, il faict icy une déclaration de la source des vents, comment tlj sont enferme^ quelquefoysaux cavernes, et les noms d'iceux.

R, pour nous retirer de tant de pe< et adversitez en quoy nous lavions esté, pensact fuyr tous dangiers, je feiz lever l'ancre de nostre joavire et feiz dresser les voilles à plein vent pour plus faire de chemin par la mer, en laquelle chose faisant, après avoir navigë environ cent lieues, nous veismes les ysles Eoli-

des, desquelles Eolus est le seigneur et maistre; et le repute Ton pour dieu , à cause qu'il tient illec les douze ventz principaulx renfermez en diverses cavernes, soubz haultz rochiers, en des cages. Lesquelz ventz ont leur regard es quatre diverses parties du monde, et ont divers soufflementz et boussementz contraires les ungs aux aultres.

Et d'icelluy Eolus et d'iceulx ventz parle Aristote , Pline , Bocace et Fulgence.

Car de la partie orientalle souffle Subselanus, Vulturius et Surus;

De la partie du midy souffle Notus , AfFricus et Auster, à cause duquel est nommée la région australe;

De devers Septemtrion souffle Chorus , Boreas et Aquillon ;

Et de Toccident souffle Libanorus, Libs, Craseas, Eparcitias, Mises, Penicus, avecqle merveilleux Tiphon, qui arrache et rompt arbres, pars, forestz. Et là aussi est le furieux Enephius qui brusle et art villes , citez et maisons par où il passe.

Et n'estoit que ledict Eolus, qui est le Dieu des ventz , les garde de sortir, ilz gasteroient tout par où ils passeroient.

Toutesfois , il y a ung grand et gros levier de boys, plein de neudz et d'estocz, et croy que c'est la massue d'Hercules, de laquelle frappe et rue sur iceulx ventz pour les garder de sortir le plus qu'il peult.

Ce nonobstant, aulcunesfois, ce pendant qu'il entend aux ungs, les aultres sortent et courent sus la terre et sus la mer, qui la font bruyre et escumer si hault que c'est une chose horrible et espouventable à veoir et à ouyr, comme j*ay veu et ouy aultresfois au pertuis d'Autruche et de Maumusson, esquelz lieux la mer se bat l'une contre Taultre , de sorte qu'on Toyt de plus de dix lieux loing.

Iceulx rochiers et cavernes, esquelles sont detenus iceulx ventz, ont plus de dix grandes lieues de hault, et sont toutes creuses, et pleines de cavernes par dessoubz.

Ilz font là dedans ung bruict et ung tonnoirre si grand et si merveilleux qu'il n'y a homme , tant soit hardy, qui ne tremble à les ouyr.

A ceste cause, feistz mettre mon navire de sorte que nous eusmes le vent en poupe , au moyen de quoy nous fusmcs incontinent eslongnez desdictes Eolides , et en peu de temps nous arrivasmes, moyennant Tayde de Dieu, à port de salut , au Havre de Grâce, là où nous sommes délibérez de faire nostre festin et ban quet. Si vous plaist de vous y trouver, nous vous donnerons des fruictz, et des aultres choses nouvelles que nous avons apportez, et vous en compterons plus à plain, et des plus fines dont nous nous pourrons adviser, affin que vous en puissiez faire vostre proffit, et pour la recompense de vous, benevoUes lecteurs et auditeurs.

Comment, après que Panurge eust fine ces voyayges, et fut de repos en sa maison y il institua telle manière de vivre pour toute la sepmaine à ses gens, et selon la viande le jour.

Au lundy poix au lart.

Au mardy canes et canart:(,

Au mecredy paste:{ de loches.

Au jeudy chappons en broches,

Au vendredy poissons de mer.

Au samedy tart à disner.

Et au dimenche boirons tous ensemble.

Et feist ce compaignon d^icy derrière maistre d'ostel de sa cuysine.

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