‹ Le discours de rentréeChapitre 8 sur 26 · TOUS LES TROIS · texte numérisé non relu

TOUS LES TROIS

Tué !

EUGÉNIE

Lui!

H. DE COURCELLES

Et sait-on la cause?

GERM tlN.

Ah 1 dam! on fait courir bien des bruits; mais il parait que c'est une affaire de ménage.

M. DE COURCELLES

On se tue aujourd'hui avec une facilité... Au fait, quand on n'a pas le courage de sa position I...

ALPHONSE

Ah! monsieur de Courcelles... y pensez-vous, se tuer est une lâcheté.

M. DE COURCELLES

Pas toujours.

alpiion.'se.

Air:

Ali ! c'est toujours un acte de laiblrMc

Que de creuser soi-même son tombeau.

M. DE COURCELLES

Combien <Ie gens plonges dans la tristesse. Pour qui la vie est un bien lourd fardeau !

ALPHONSE

Quand nous ployons sous le faix du bagage, On a cent fois plus de courage liumain A le portelf jusqu'au bout du voyage Qu'k le jeter au milieu du cbemin.

M. DE COUnCELLES.

C'est singulier; je n'ai pas connu d'homme plus gai que ce pauvre Duchàtel... et finir aussi tristement I... il règne je ne sais quoi dans l'air... Le suicide est devenu une épidémie.

ALPHONSE

Dont nous nous garantirons, je l'espère.

M . DE COURCELLES

Ma foi, on ne peut plus répondre de soi.

EUGÉNIE

Ah ! mon ami, que dites-vous là 7

M. DE COURCELLES

Après un exemple pareil.!... quatre-vingt mille livres de rente, soixante ans, une belle santé... delà considération... une femme jeune et jolie... ni pair de France, ni député... L'homme le plus heureux 1... on n'y conçoit rien.

GEV.yi\\v, apportant la table au milieu de la scène.

Il laisse une belle fortune à sa veuve ! . .. ( eutre ses dents) ça fera le bonheur d'un jeune.

On se place.

M. DE COURCELLES

Allons, c'est un mal sans remède... toutes nos doléances n'y feront rien... le plus sage est de n'y pas penser. [Au domestique, tendant son verre.) J'ai une soif... un appétit... de chasseur malheureux.

EUGÉNIE

Vous avez donc bien couru ce matin ?

M. DE COURCELLES

Moil

Air du vaudeville de l'yïfare.

A cinq lieures j'e'lais en plaine,

El, maigre' mes efforts conslans,

Je n'ai fait qu'une course vaine.

J'ai perdu ma poudre et mon temps ; (iw)

Je n'ai rien pris dans ma tournée.

ALPHONSE

Rien pris!... vous conviendrez, je croi, Que pour un procureur du roi C'est mal commencer la journée.

H. DE COURCELLES

On se rattrapera, monsieur le faiseur d'épigrammes; et pour commencer, je te mets en accusation devant ta cousine.

ALPHONSE

Moi!

EUGÉNIE, contrainte.

En accusation devant moi!

M. DE COURCELLES

L'affaire est de votre ressort et rentre parfaitement dans VOS attributions.

ALPilONSE.

J'espère que ma cousine aura plus d'indulgence que vous.

EUGÉNIE

Vous savez donc de quoi vous êtes accusé?

M. DE COURCELLES

S'il le sait!

Imaginez-vous, ma cousine, qu'il est passé par la tête de ma tante Ducray l'idée la plus folle, la plus extravagante... elle veut me marier.

EUGÉNIE

Vous marier I

ALPHONSE

A une personne que je connais à peine.

M. DE COURCELLES

A M"e Lefévre, la fille de l'avoué d'appel chez lequel nous avons été en soirée l'hiver dernier... une jeune personne pleine de talens, qui chante admirablementle petit François... le premieravoué de Paris .. pour la fortune.

EUGÉNIE

Et VOUS refusez?

ALPHONSE

Quand elle aurait un million! du reste, elle n'est pas jolie.

M. DE COURCELLES

Je comprends, il te faudrait une femme comme la mienne, par exemple; attends qu'elle soit veuve.

ALPHONSE

Je ne suis pas disposé à me marier maintenant.

M. DE COURCELLES

Alors, il y a quelque amourette sous jeu.

Dites un amour profond, véritable.

EUGÉNIE, cherchant à l'excuser.

Ah 1 s'il est vrai que mon cousin...

M. DE COURCELLES, à SU femme.

Est-ce que vous croyez cela? S'il éprouve un

amour profond, véritable, ce doit être pour une

personne libre et digne de cet amour-là... Eh bien,

qu'il la nommel si elle est d'une bonne famille,

n'eùt-elle que vingt-cinq mille livres de rente, je

me charge de la lui faire épouser.

ALPHONSE, souriant.

Pardon; mais ce secret-là n'est pas le mien.

M. DE COURCELLES

Alors je reviens à ma première idée; c'est un caprice, une amourette, une de ces passions de vingt ans, dont on rougit à vingt-cinq.

ALPHONSE

Ah ! monsieur I...

M. DE COURCELLES

Tout le monde a eu de ces malheurs-là une fois dans sa vie... elles sont quclquefoissi séduisantes!

ALPHONSE

La femme que j'aime est digne des hommages...

M. DE COURCELLES

De l'univers ; c'est passé en proverbe.

Jamais ou n'eut plus d'attraits, d'e»prr» ^ de

MAGASIN THEATRAL

grâces... Oh! ma vie, ma vie! elle me la demanderait, et je lui dirais : Prenez-la I

On se lève.

M. DE COURCELLES

Et c'est pourtant avec ces grands mots qu'on leur tourne la tête. (A sa femme.) Prenez garde, Eugénie, vous laissez tomber votre mouchoir. ECGÉNiE, troublée.

Ah! monsieur I {regardant Alphonse) c'est bien sans le vouloir.

M. DE COURCELLES

C'est une chose toute simple quand on n'y fait pas attention... Eh bien! j'ai vu dans le monde plus d'une femme se servir de ce moyen- là pour donner un rendez-vous.

ALPHONSE

Vraiment!

M. DE COL'UCELLES.

Vous ne concevez pas cela, vous autres! surtout Eugénie... Eh bien, encore aujourd'hui, les ruses les plus simples sont celles qui réussissent le mieux.!... Comment voulez-vous qu'un pauvre diable de mari aille s'imaginer qu'un mouchoir qu'on laisse tomber, là. devant lui, veut dire: Oui, j'irai, ou, je n'irai pas? On serait depuis vingt ans de l'Académie des sciences morales qu'on ne se douterait pas du sens caché de ce mouvement télégraphique! Mais nous autres, procureurs du roi, nous attachons une pensée, une pensée criminelle aux actions les plus insignifiantes, c'est notre éiat, et voilà pourquoi nous arrivons quelquefois à découvrir les secrets les moins extraordinaires. {A Alphonse.) Je ne te demande pas le tien, entêté, mais je le saurais bientôt si je voulais m'en donner la peine.

ALPHONSE , souriant.

Mais vous ne chercherez pas à le savoir.

M. DE COURCELLES

A condition que tu le diras à ma femme.

EUGÉNIE

A moi!

M. DE COURCELLES

Oui, ma bonne amie.

GERMAIN , entrant.

Monsieur, le maçon est là, qui dit que monsieur lui a donné rendez-vous.

M. DE COURCELLES, regardant sn femme.

C'est vrai, qu'il attende. [Germain sort; Courcelles continue à sa femme.) Écoutez: vous avez de l'amitié pour Alphonse, c'est tout naturel ntre jeunes parcns, et dans celte occasion vos conseils peuvent lui être fort utiles; lâchez de lui faire entendre raison; moi, je vous tiendrai compte de tout ce que vous aurez fait pour le guérir duii caprice qui lui ferait manquer un mariage superbe. {A Alphonse.) J'espère que je te livre à un juge d'instruction dont la sévérité n'est pas à craindre; les nôtres ne sont pas si aimables.

Il son.

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