‹ Le divorce de Juliette; Charybde & Scylla; Le curé de BourronChapitre 20 sur 21 · LATOURNELLE, MADAME DU VERNAGE · texte numérisé non relu

LATOURNELLE, MADAME DU VERNAGE

Latournelle fait quelques pas en fumant une cigarette, puis il jetli sa cigarette au feu et s'assoit dans une attitude d'accablement.

MADAME DU VERNAflE.

Eh bien? cher ami, pourquoi avez-vous l'air hébété ?

LATOURNELLE

Hébété, c'est beaucoup dire... ennuyé, c'est possible.

3IADAME DU VERNAGE.

Pourquoi ennuyé ?... Vous vouliez une

femme instruite... vous l'avez !... Qu'est-ce qu'il vous faut encore ?

LATOURNELLE

Je voulais une femme instruite, assurément... mais je ne voulais pas une espèce de femme savante à la façon de Molière, une pédante toujours prête à faire étalage d'une insupportable érudition...

Comment! on ne peut pas dire un mot maintenant sans qu'elle y ajoute un commentaire scientifique, une remarque grammaticale. . . ou une citation littéraire ; . . . c'est agaçant.

MADAME DU VERNAGE

Du moins, vous ne pouvez plus dire qu'elle n'a pas de conversation.

LATOURNELLE

Mais sa conversation n'est pas une conversation, chère madame, c'est une conférence !

MADAME DU VERNAGE

Vous devez comprendre, mon ami, que cette jeune femme éprouve un empressement naturel de déballer son petit savoir, surtout devant vous qui lui reprochiez si amèrement son ig-norance. Mais c'est un premier moment à passer... cela se calmera... cela se régularisera... soyez-en sûr...

LATOURNELLE, bourru.

Soit ! mais en attendant, il y a un point, chère madame, sur lequel je vous prierai

d'appeler son attention... Elle ne devrait pas affecter, comme elle le fait, de me reprendre, de me rectifier, quand il m'arrive d'avoir par hasard quelque légère défaillance de mémoire... Cela me ferait jouer devant le monde et même devant mes domestiques un personnage pénible...

De plus, je vous dirai, chère madame, que ses études me paraissent dirigées d'une manière déplorable ;... on lui apprend mille choses inutiles... et même plus qu'inutiles... des choses qui lui altèrent le goût et qui la font sortir du ton qui convient à une femme distinguée.

MADAME DU VERNAGE

Tout à fait mon avis! — Mais je vous répéterai, mon ami, ce que j'avais l'honneur de vous dire il n'y a qu'un instant : si

?nn ciiARYrîDE et scylla.

vous aviez daigné faire son éducation vousmême, vous ne lui auriez appris que ce que vous désirez qu'elle sache, et vous ne lui auriez pas appris ce que vous désirez qu'elle ne sache pas. . . et tout serait pour le mieux . . . ' Et si je ne craignais de manquer à la déférence que je vous dois, j'ajouterais que vous m'ennuyez. . . Quand votre femme se montre ignorante et frivole, vous poussez des cris de paon;... elle étudie, elle s'instruit, elle se donne des peines infinies, et vous criez plus fort !... Si vous voulez lui faire perdre la tête, c'est le vrai moyen, je vous en avertis... Vous n'êtes pas un imbécile comme le roi Candaule... par conséquent, j'espère que vous me comprendrez...

Bonsoir !...

Elle se lève pour se retirer.

("HARYBDK KT SCYI-LA. 231

LATOURNELLE

Non... je VOUS en prie, chère madame, ne m'abandonnez pas dans une circonstance aussi critique... Je reconnais que vous êtes une femme de bon conseil...

Eh bien ! veuillez me conseiller...

Je désirerais véritablement qu'Odette renonçât à poursuivre des études qui me paraissent, — je le répète, — déplorablement dirig-ées... Comment pourrais-je m'y prendre pour ceîa^ sans la froisser et sans la décourager ?

MADAME DU VERNAGE

D'abord descendez du haut de votre cravate... ensuite parlez à son cœur et parlezlui avec le vôtre... C'est encore ce qu'il y a de plus habile et de plus sûr avec nous

autres... Je l'entends... dois-je sortir ou rester ?

Restez !

MADAME DU VERNAGE

Gomme Arnold I

Elle se rassoit, ij

Odette rentre, apportant des cahiers et des rouleaux de papier. ^

ODETTE, gaiement.

Elle dépose son paquet sur une table.

Voilà ! . . . Mon brevet d'abord ! . . .

Elle lui remet le brevet.

LATOURNELLE, après l'avoir contemplé.

Tu me le donnes, n'est-ce pas?. . . Je tiens

à le garder parmi mes souvenirs les plus précieux.

ODETTE

Tu es gentil ! — Et puis mes notes !

LATOURNELLE, parcourant les cahiers.

Ahl chère petite, comme tu as travaillé! C'est effrayant... c'est merveilleux!... Et ce gros rouleau?...

ODETTE

Mes études de dessin d'après le relief.

Elle déroule un dessin so:is les yeux de son mari. LATOURNELLE, en admiration.

Qu'est-ce que c'est que ça?

ODETTE

Ça?... c'est une feuille d'acanthe du temple de Mars Vengeur, et ça! ce sont les oves du caisson du temple du même Mars Vengeur.

LATOURNELLE

Mais, c'est très bien, cette ronde-bosse... ça tourne... C'est vraiment très bien... (a madame du vernage-) N'est-ce pas, madame? Voyez donc!

Il passe le dessin à madame du Vernage. MADAME DU VERNAGE.

Oui, mon ami ; c'est très bien.

LATOURNELLE

Et, dis-moi, ma chère mignonne, est-ce que tu ne trouves pas que tu en sais assez?

ODETTE

Oh! non... Je veux absolument avoir le brevet supérieur !

LATOURNELLE

C'esl pour m'êlre agréable, n'est-ce pas?

Certainemenl... d'abord...

LATOURNELLE

Commenl... d'abord?... et ensuite?

ODETTE, câline.

Ensuite... c'est pour m'être agréable à moi-même, parce que j'espère... je m'étais toujours dit que le jour où je l'apporterai le brevet supérieur, tu me donneras... un cheval... un petit cheval...

LATOURNELLE

Et si je te donnais le petit cheval demain et un gros baiser tout de suite, renoncerais-tu sans trop de peine au brevet supérieur?

ODETTE, lui tendant la joue.

Je te. crois!

LATOURNELLE

Marché conclu!

Il l'embrasse.

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