‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 163 sur 340 · DE DIX MILLE ÉCUS · texte numérisé non relu

DE DIX MILLE ÉCUS

LA HAHONNi:, MAH1N^:^ FRONTIX.

Frontin, à la baronne. — ,Ic viens do la part de mon maîlre et de lu mienne, madame, vous donner le bonjour.

La BARONNE, f/'j<?i rt<V /'ro/f/^ — Je vous en suis obligée, Frontin.

Frontin. — Et mademoiselle Marine veut bien aussi qu'on prenne la liberté de la saluer?

Mahlne, d'un air hrus(/up, à Frontin. — Bonjour et bon an K

Frontln, présentant un billet à la baronne. — Ce billet, que M. le chevalier vous écrit, vous instruira, madame, de certaine aventure...

Marln'e, bas à (a baronne. — Ne le recevez pas.

La baronne, prenant le billet. — Cela n'engage à rien. Marine. Voyons, voyons ce qu'il me mande.

Marine, bas, à la baronne. — Sotie curiosité!

La baronne lit. — « Je viens de recevoir le portrait d'une « comtesse; je vous l'envoie et vous le sacrifie; mais vous <' ne devez point me tenir compte de ce sacrifice, ma chère « baronne : je suis si occupé^, si possédé de vos charmes, « que je n'ai pas la liberté de vous être infidèle. Pardonnez, « mon adorable, si je ne vous en dis pas davantage; j'ai

1. Piincipaux personnages tic la Je la pièce, celui de Turcarct sera fini,

{lièce : Turcaret, financier enrichi de 2. Servante de la baronne,

rapines, qui se laisse berner et fjru^er 3. Marine vient de prévenir la ba-

parla baronne; la baronne, aventurière ronne contre le chevalier et en faveur

du monde interlope, qui fait profiter un de Tui'caret.

jeune chevalier des largesses de sa 4. El l/oii un. Comme si elle ne vou-

dupe; Frontin, valet du chevalier, qui lait plus le voir d'une année.

prend son bien de toutes mains, et dont 5. Occupé. Dans un sens archaïque;

le règne commencera quand, à la fin absorbé.

« l'esprit dans un accablement mortel. J'ai perdu tout mon '< argent, et Frontin vous dira le reste.

c< Le Cqevalier. »

Marine, haut, à Frontin. — Puisqu'il a perdu tout son argent, je ne vois pas qu'il y ait du reste à cela.

Frontin, à Marine. — Pardonnez-moi. Outre les deux cents pistoles' que madame eut la bonté de lui prêter bier, et le peu d'argent qu'il avait d'ailleurs, il a encore perdu mille écus sur sa parole ; voilà le reste. Oh ! diable, il n'y a pas un mot inutile dans les billets de mon maître.

La baronne, à Frontin. — Où est le portrait ?

Frontin, donnant le portrait à la baronne. — Le voici.

La baronne. — Il ne m'a point parlé de cette comtesse-là, Frontin I

Frontin. — C'est une conquête, madame, que nous avons faite sans y penser. Nous rencontrâmes l'autre jour cette comtesse dans un lansquenet^.

Marine. — Une comtesse ds lansquenet!

Frontin. — Elle agaça mon maître^ : il répondit, pour rire, à ses minauderies. Elle, qui aime le sérieux, a pris la chose fort sérieusement ; elle nous a, ce matin, envoyé son portrait; nous ne savons pas seulement son nom.

Marine. — Je vais parier que cette comtesse-là est quelque dame normande. Toute sa famille bourgeoise se cotise pour lui faire tenir à Paris une petite pension, que les caprices du jeu augmentent ou diminuenl,

Frontin, à Marine. — C'est ce que nous ignorons.

Marine. — Oh ! que non! vous ne l'ignorez pas. Peste! vous n'êtes pas gens à faire sottement des sacrifices ! vous en connaissez bien le prix.

Frontin, à la baronne. — Savez-vous bien, madame, que cette dernière nuit a pensé'' être une nuit éternelle pour M. le chevalier? En arrivant au logis, il se jette dans un fauteuil ; il commence par se rappeler les plus malheureux coups du

1. P/i'to/c.')'. La pistole valait environ 3. Klle lui fit ilo.^ aj^acerics.

dix francs. i. A pensé. A failli; le mot s"em-

2. r« /««.«/«rHc/. Tripot où l'on joue ployait alors dans ce sens, même, le lansquenet. comme ici, avec un nom de cliose.

241 /./.' wiif sii:rj.i: i>.\ii i.ns ri:\Ti-:s

joii, assaisonnant sos rc-tlcxions d'i-pillirlo ri d'aposlrophcs énergiques.

La iuhonnk, regarda»! le porlrnH. — Tu as vu celle comtesse, Frontin ; n'esl-elle pas plus belle que son portrait?

Fhontin. — Non,, madame; et ce n'est pas, comm*; vous voyez, une beauté régulière; mais elle est assez piiiuante, ma foi, elle est assez piquanto. Or, je voulus d'abord re|)rcsenlor à mon maître que tous ses jurements étaient des paroles perdues ; mais, considérant que cela soulage un joueur désespéré, je le laissai s'égayer' dans ses apostropbes.

La baronnk, rogardnnl le portrail. — Quel âge at-elle, Frontin ?

Frontix. — C'est ce que je ne sais pas Irop bien; car elle a le teint si beau, que je pourrais m'y tromper d'une bonne vingtaine d'années.

Marine. — C'est-à-dire qu'elle a pour le moins cinquante ans.

Frontin. — Je le crcjirais bien, car elle en paraît trente- Mon maître donc, aprésavoirrétlécbi, s'aijandonne àla rage ; il demande ses pistolets.

La baronne. — Ses pistolets ! Marine, ses pistolets !

Marine. — 11 ne se tuera point, madame, il ne se tuera point.

Frontin. — Je les lui refu?e; aussitôt il lire brusquement son épée.

La baronne. — Ab 1 il s'est blessé. Marine, assurément.

Marine. — Hé ! non, non ; Frontin l'en aura empêché.

Frontin. — Oui, je me jette sur lui à corps perdu. « Monsieur le chev<ilier, lui dis-je, qu'allez-vous faire? Vous passez les bornes delà douleur du lansquenet. Si votre malheur vous fait haïr le jour, conservez-vous du moins, vivez pour votre aimable baronne ; elle vous a, jusqu'ici, tiré généreusement de tous vos embarras; et soyez sûr (ai-je ajouté seulement* pour calmer sa fureur) qu'elle ne vous laissera] point dans celui-ci. >'

Marine, bas. — L'enlend-iP, le maraud'.

1. S'égayer. Se donner carrière. 3. L'eiilend-il .'.Y '^esl-'û liabi'e, s'y

2. Seiilemeiil. Le mot retombe sur connaîl-il (en artifices) ! pour calmer.

SjC*è.I-

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Fkontin. — « Il ne s'agit que de mille éciis une t'ois ; M. Tiircarel a bon tlos, il portera bien encore cotLo cliurge-là. »

La bahon.mc. — Kh bien, Fronlin ?

Fhontin. — l'ili bien, madame ! à ces mots (admire/, b; pouvoir de rospi'rance), il sest laissi'" désarmer comme un enfant; il s'est couché et s'est endormi.

Maiu.n'E. — Le pauvre chevalier !

Fkontin. — Mais ce matin, à son n'vcil, il u sonli renaître ses cliagrins; le portrait de la comtesse ne les a point dissipés. Il ma fait partir sur-le champ pour venir ici, et il attend mon retour pour disposer de son sort. Que lui dirai-je, madame ?

La BARONNE. — Tu lui diras, Fronlin, ([u'il peut toujours fairefondsur moi, et que, n'tHantpointenargent comptant '... [/'.'Ile veut tirer son diamant'^.)

Marim:, la retenant. — Hé ! madame, y songez-vous ?

La baronne, remettant son diamanl. — Tu lui diras que je suis touchée de son malheur.

Marine, ù Frontin. — Et que je suis, de mon côté, très fâchée de son infortune.

Fhontin. — Ah I qu'il sera fâché, lui...I [Bas, à part.) Maugrebleu^ de la soubrette !

La baronne. — Dis-lui, Frontin, que je suis sensible à ses peines.

Marine. — Que je sens vivement son affliction, Frontin.

Frontin, haut, à la haronne. — C'en est donc fait, madame, vous ne verrez plus M. le Chevalier. La honte de ne pouvoir payer ses dettes va l'écarter de vous pour jamais ; car rien n'est plus sensible pour un enfant de famille. Nous allons tout à l'heure prendre la poste.

La baronne. — Prendre la poste, Marine!

Marine, à la baronne. — Ils n'ont pas de quoi la payer.

Frontin. — Adieu, madame.

La baronne, tirant son diamant. — Attends, Fronlin.

Marine, à Frontin. — Non, non; va-t'en vite lui faire réponse.

1. S'élaiit piiiiil eu arfieiU caiiipldut . 3. Maiigrehleu. Proprement, malgré Cf. élre en fonda. Dieu; mnii pour mal, gré, et bleu pour

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