‹ Le Dix-huitième siècle par les textes, morceaux choisisChapitre 210 sur 340 · MONOLOGUE DE FIGARO · texte numérisé non relu

MONOLOGUE DE FIGARO

Parce que vous êtes un gi'and seigneur % vous vous croyez un grand génie!... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier! Qu'avez-vous fait pour tant de biens?

1, C'eut fait. On disait iadifférem- i. Je meure. FA\\\^seic que. CLy). 217, mi'iit c'est fait ou c'en est fait. n. 2.

2, 3. Du mien, et plus loin, qu'il n'ij 5. Figaro s'adresse au comle, qui, en (i point. Cf. p. 30, n. 3. d'ailleurs, n'est paspréseiit.

Vous VOUS êtes donné la peine de naître, et rien de plus; du reste, homme assez ordinaire! Tandis que moi, morbleu! perdu dans la foule obscure, il m'a fallu déployer plus de science et de calculs, pour subsister seulement, qu'on n'en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes*. (// s'assied sur un banc.) Kst-il rien de plus bizarre que ma destinée! fils de je ne sais pas qui; volé par des bandits; élevé dans leurs mœurs, je m'en dégoûte et veux courir une carrière honnête; et partout je suis repoussé! J'apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie; et tout le crédit d'un grand seigneur peut à peino me mettre à la main une lancette vétérinaire^I — Las d'attrister des bêtes malades et pour faire un métier contraire, je me jette à corps perdu dans le théâtre : me fussé-je mis une pierre au cou! Je broche une comédie dans les mœurs du séraiP ; auteur espagnol, je crois pouvoir y fronder IVIahomet sans scrupule : à l'instant, un envoyé... de je ne sais où se plaint que j'offense dans mes vers la Sublime-Porte, la Perse, une partie de la presqu'île de l'Inde, toute l'Egypte, les royaumes de Barca*, de Tripoli, de Tunis, d'Alger et du Maroc; et voilà ma comédie flambée, pour plaire aux princes mahométans, dont pas un, je crois, ne sait lire, et qui nous meurtrissent l'omoplate en nous disant : chiens de chrétiens! — Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. — Mes joues se creusaient; mon terme était échu : je voyais de loin arriver l'affreux recors'', la plume licbée dans sa perruque; en frémissant, je m'évertue. Il s élève une question sur la nature des richesses; et, comme il n'est pas nécessaire de tenk* •* les choses pour en raisonner, n'ayant pas un sol, j'écris sur la valeur de l'argent et sur son produit net; sitôt je vois, du fond d'un fiacre, baisser pour moi le pont d'un château fort, à l'entrée duquel je laissai l'espérance et la liberté. (// se lève.) Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne

1. Les différentes provinces dont la 3. Dans les mœurs du .sérail. Comme réunionsousunseulroiafaiU'Espagne. on dit dans le goût de, dans le Ion de.

2. Cf. le morceau du Barbier de Se- 4. Barea. Ancienne principauté de rille, p. 308, sqq. — Vétérinaire. Ein- l'Afrique.

ployé d'ordinaire comme substantif, 5. Hecors. Assistant d'un huissier,

mais originellement adjectif. 0. Tenir.- Posséder.

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FiGAUO. — Ll si je vaux inioiix qu'ello? V;i-l-il Ix-aucoup de seigneurs qui puissent en dire autant?

Le comtk. — Cent fois Je t'ai vu inai-clier à la fort une, et jamais aller droit.

FiGAno. — Comment voulez- vous? la foule est là : chacun veut courir, onsc presse, on pousse, on coudoie, on renverse, arrive qui peut; le reste est écrasé. Aussi, c'est fait' ; pour moi, j'y renonce...

Lk comte. — Avec du caractère et de l'esprit, lu pourrais un jour tavancer dans les bureaux.

FiGAKO. — De l'esprit pour s'avancer? Monseigneur se rit du niien^ Médiocre et rampant, et l'on arrive à tout.

Le comte. — 11 ne faudrait qu'étudier un i)eu sous moi la politique.

Figaro. — Je la sais.

Le comte. — Comme l'anglais, le fond de la langue'.

FiGAito. — Oui, s'il y avait ici de quoi se vanter. Mais, feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore, d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend, surtout de pouvoir au delà de ses forces; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point^; s'enfermer pour tailler des plumes et paraître profond, (piand on n'est, comme on dit, que vide et creux; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres, amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d'ennoblir la pauvreté des moyens par l'importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure M

[Le Mariage de Figaro, acte III, scène v.)

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