Morne. Petite montagne ronde. gumineuses
BEMARDIN DE SÀI^■T-PIERRE 437
dent de la nourriture. » A peine avait-elle dit ces mots qu'ils entendirent le bruit d'une source qui tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent, et, après s'être désaltérés avec ses eaux plus claires que le cristal, ils cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses bords.
Comme ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie aperçut parmi les arbres de la forêt un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est un fort bon manger; mais, quoique sa tige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité, le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de filaments; mais son aubier est si dur qu'il fait rebrousser' les meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste : autre embarras; il n'avait point de briquet; et d'ailleurs^, dans cette île, si couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes les plus misérables. Paul résolut d'allumer du feu à la manière des noirs; avec l'angle d'une pierre, il fit un petit trou sur une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds; puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un autre morceau débranche également sèche, mais d'une espèce de bois différent; il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans le petit trou de la branche qui était sous ses pieds, et, le faisant rouler rapidement entre ses mains, comme on roule un moulinet dont^ on veut faire mousser du chocolat, en peu de moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientôt après, tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller le chou de ses longues feuilles ligneuses et piquantes, Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue et l'autre cuite sous la cendre, et ils les trouvèrent également savoureuses.
1. Rebrousser. Le mot s'emploie en 2. D'ailleurs. D'autre part; quanta
parlant d'un tranchant repoussé par un autre moyen, une matière résistante. 3. Dont. Avec lequel. Cf. p. 25, n. 3.
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lU lii-ont ce repas frugal remplis de joie par le souvenir de la l)om»e aclion qu'ils avaient faite le malin; mais celle joie élait Iroublée par rinquiéludc où ils se doiilaient bien que leur longue absence de la maison jellerait leurs mûres. Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant Paul, (|ui sentait ses forces rétablies, l'assura qu'ils ne tarderaicMit pas à tranquilliser leurs parents.
Après dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés; car ils n'avaient pins de guide pour les reconduire chez eux. Faul, qui ne s'étonnait' de rien, dit h Virginie : '< Noire case est vers le soleil du milieu du jour; il faut (lue nous passions, comme ce matin, par-dessus cette montagne que tu vois làbas avec ses trois pitons. .Mlons, marchons, mon amie. » Cette montagne était celle des Trois-Mamelles, ainsi nommée parce que ses trois pitons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la itiviére-Noire du côté du nord, et arrivèrent, après une heure de marche, sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l'île, toute Couverte de forêts, est si peu connue, même aujourd'hui, que plusieurs de ses rivières et de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de rochers. Le bruit de ses eaux efTra.va Virginie; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa ainsi chargé sur les roches glissantes de la rivière, malgré le. tumulte de ses eaux.
« N'aie pas peur, lui disait-il, je me sens bien fort avec toi. Si l'habitant'^ de la Hivière-Noire t'avait refusé la grâce de son esclave, je me serais battu avec lui. — Comment! dit Virginie, avec cet homme si grand et si méchant? A quoi l'ai-je exposé! Mon Dieu! qu'il est difficile de faire le bien! il n'y a que le mal de facile à faire. »
Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa sœur% et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois-Mamelles, qu'il voyait devant lui à une demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et
1. S'étonnait. Se déconcerlait. Cf. 3. Su sœur. Celle qu'il appelait sa p. 14, n. 1. sœur. Cf. p. 435, n. G.