Le Docteur Desprez (1750-1829)
Vers cette époque (1829), l’Administration nous laisse quelque repos...; en revanche, la mort nous visite souvent : le 15 novembre de 3a même année, elle nous enlevait, dans la personne d’un de nos fondateurs , le plus érudit et le plus lettré de nos sociétaires.
,( Etude sur la Société de Médecine d’Amiens.)
En médecine, comme en toute chose, savoir agir , c’est , au besoin , savoir attendre.
( Etude sur le Docteur Desprez , page 36.)
Les compatriotes de notre âge n’ont pu oublier ce beau vieillard, sa physionomie spirituellement line et noble, que faisaient valoir encore une taille imposante et une tenue médicale irréprochable. En faut-il plus que ces simples traits pour désigner à ceux qui l’ont connu, Alexandre- Armand Desprez , docteur en médecine , membre de l’Académie d’Amiens, ancien médecin des hôpitaux de cette cité , directeur honoraire de l’Ecole de médecine de la même ville , son pays natal ; un de ces hommes , en petit nombre , assez heureusement doués pour faire marcher de front, sans encombre , la science , l’élude des langues et les beaux-arts (1) ? De grands succès , comme
(1) Il était le père du général Desprez, décoré à Austerlitz, etc. — Voir, pour les détails relatifs à ce dernier, la Biographie des Hommes célèbres , des Savants , des Artistes et des Littérateurs du département de la Somme. Tom. lt'r, p 296. Amiens, imp. de R. Machart, mdcccxxxv.
médecin , une clientèle choisie et nombreuse ( plus nombreuse même qu’il ne l’aurait voulu ), ne s’emparaient pas tellement de son temps qu’il ne pût encore se livrer avec passion au culte des lettres. 11 leur devait une diction pure , riche d’images , de traits mythologiques et historiques , qu’il encadrait avec bonheur dans ses leçons, dans ses discours de rentrée de l’Ecole, non comme un pur ornement, mais pour rehausser la noblesse et la dignité de notre art. Adversaire né du préjugé qui interdit au médecin toute autre étude que l’étude de la médecine, il s’appuyait de l’exemple et de l'autorité de Boerhaave luimême , pour porter ses élèves à l’étude des lettres (1). Ce n’est pas le corps seul , mais l’esprit qu’il importe de guérir, et pour guérir l’esprit, la première condition est d’en parler le langage. Tout ce qui touche l’homme peut influer sur la santé de l’homme ; donc , la nature , la société , les sciences , les arts..., tout est du ressort de la médecine.
Et c’est ainsi que l’avaient compris les anciens, qui, de la philosophie et de l’art de guérir, ne faisaient en réalité qu’une science unique. Enfin, étrangères à cet art sublime , mais redoutable , les classes élevées et polies ne nous réclament qu’en tremblant ; et c’est en ne leur étant pas inférieurs dans l’ordre des connaissances qu’elles cultivent que nous pouvons, ce semble, leur inspirer
(1) « Boherhaave recommandait à ses élèves de consacrer aux muses » une partie de leurs loisirs et. de diversifier leurs études pour prévenir v la mélancolie. » Desprez, discours prononcé à l’École, le 2 juin 1810.
quelque confiance et nous recommander honorablement à elles comme médecins.
Tout concourut pour faire de M. Desprez un médecin modèle. « En embrassant l’art de guérir, il avait eu le » bonheur assez rare d’obéir à un penchant naturel , se- » condé par les plus remarquables dispositions. Son père, » pharmacien très-distingué, le familiarisa dès le ber- » ceau , pour ainsi dire , avec la botanique , la chimie et » toutes les richesses de la matière médicale (1). »
Du collège de Navarre , premier théâtre où ses éminentes facultés jettent de l’éclat , il vient , sans quitter
Paris et par une transition facile pour un jeune homme
qui , du jour de sa naissance , en quelque sorte, avait mis le pied sur le seuil même de notre profession , s’asseoir aux cours d’Antoine Petit. A cette époque, ceux des nôtres qui ne se destinaient point à la médecine opératoire, se dispensaient généralement d’études anatomiques et chirurgicales sérieuses. Mais si , d’une part , les leçons d’un professeur renommé initient notre compatriote à ce qu’il y a de plus positif dans le vaste ensemble des sciences médicales, d’une autre part , la célèbre Ecole de Montpellier, où il va prendre ses grades, et où règne, avec l’animisme de Stahl , comme une des conséquences naturelles , la doctrine de l’expectation , le prémunit contre les témérités d’une thérapeutique mal éclairée , par con-
(1) Eloge de Al. Desprez, par N. Delamorlière.
séquent hasardeuse et souvent funeste. Elle le met en garde contre ce besoin d’agir à tout prix , qui tourmente ordinairement les jeunes médecins ; car si l’audace est de règle dans mainte affection morbide bien dessinée et contre laquelle l’expérience ou le raisonnement réclame une
prompte et active médication , l’expectation aussi est de
précepte , non-seulement en tout état de choses où le principe de la vie , l’âme , suivant Stahl , la nature médicatrice selon Hippocrate, se suffit à lui-même pour rétablir l’équilibre , mais encore dans toutes conditions pathologiques soit obscures soit indéfinies , où les indications curatives ne se présentant pas nettement au praticien , il peut craindre d’ajouter au désordre en travaillant à le réparer.
Alors , l’épreuve inqualifiable du stage pour les médecins à leur début n’était pas encore abolie (1). Ils étaient tenus, on se le rappelle, de s’essayer plusieurs années dans un village, dans une bourgade, tout au plus dans une petite ville , et « sur des êtres apparemment d’une » nature inférieure (2), » pour être admis à pratiquer daus les grands centres.
C’est en 1776 et après un stage de quatre années à Saint- Valéry que le docteur Desprez , devancé chez nous par la
(1) Elle dut l’ètre avec toutes les institutions bonnes ou mauvaises , supprimées en 93 par le Gouvernement révolutionnaire.
(2) Éloge de M. Desprez, par N. Delamorlière.
répulalion qu’il avait su se faire en subissant cette inévitable formalité , vint s établir à Amiens sa ville natale.
Aussitôt , diverses circonstances révèlent en lui le plus versé des nôtres dans la connaissance des langues anciennes et modernes. A peine arrivé, il vient en aide à un vieux confrère , fort embarrassé de son rôle de médecin auprès d’une famille anglaise de passage dans notre ville. En un mot , dernier représentant , parmi nous , de ces savants polyglottes auxquels les langues grecque et latine étaient aussi familières que leur langue maternelle, il nous étonne, lors de son agrégation au collège des médecins d’Amiens , par l’élégante latinité de sa dissertation inaugurale sur les effets du quinquina dans la phthisie, question proposée pour la circonstance. C’est que depuis longtemps déjà il s’est abreuvé aux sources d’instruction qui nous sont ouvertes dans les glorieux monuments de la littérature médicale latine aux seizième , dix-septième et
dix-huitième siècles; monuments inaccessibles pour beaucoup de médecins de nos jours, monuments inabordables pour les médecins à venir, à supposer qu’ils acceptent le triste bénéfice du programme d’études fondé sur la bifurcation des lettres et des sciences (1).
Qu’on ne s’y trompe point , tronquer les études premières, c'est les abolir. Tous les bons esprits sont de cet avis ; les lettres grecques et latines ne portent leurs fruits
(1) Ceci était écrit avant le décret impérial , en date dn 28 août 1 858 , qui rétablit pour les médecins, l’obligation du baccalauréat ès-lettres.
qu’à la condition pour les élèves intelligents et studieux d’en continuer autant que possible la pratique après leur entrée dans le monde. Enfin , pour comprendre aisément les maîtres de la science , et particulièrement de la science médicale depuis la Renaissance jusqu’à la fin du dernier siècle , pour manier comme eux la langue latine , il faut , comme eux et comme M. Desprez leur imitateur, passer et repasser longtemps par les poètes et les écrivains du siècle d’Auguste.
C’est ainsi que le même homme qui , dans les discussions scientifiques de notre Société , servi d’ailleurs par une mémoire des plus rares , ne tarissait pas de citations textuelles puisées dans les œuvres de génie des Stahl , des Haller, des Morgagni..., ne le cédait non plus à aucun de ses collègues de l’Académie d’Amiens pour la connaissance de l’antiquité grecque et latine. Il s’entend de reste, et ses panégyristes en font foi, qu’il possédait au même degré les chefs-d’œuvre de notre littérature. Comment, par exemple, se passionner pour Sophocle et Euripide , pour Plaute et Térence , et demeurer froid pour Corneille , Racine et Molière ?
C’est dire assez dans quel sens complet et absolu le docteur Desprez entendait la culture des lettres, inséparable , pour lui , de l’étude et de l’exercice de la médecine.
S’en suit-il cependant que la culture des lettres ainsi comprise, c’est-à-dire embrassant à la fois le fonds et la
forme , l’esprit et la lettre de toute chose connue , procure aux hommes de notre profession , une grande vogue et une grande gloire? Nous l’avons vu , le préjugé en décide autrement; et, loin de nous servir toujours auprès des clients, comme nous le supposions tout à l’heure, la réputation de médecin lettré n’étant pas généralement (il s’en faut de beaucoup) un titre de recommandation auprès du public malade, il nous importe de rechercher par quel art, ou par quelle fortune , le plus lettré de nos confrères , à l’époque dont il s’agit , non content de triompher du préjugé, obtint, comme praticien et dans son pays même, une vogue exceptionnelle.
Ils sont rares , avons-nous dit , les hommes qui , ainsi que M. Desprez , comprennent aussi largemenl l’étude et l’exercice de la médecine ; plus rares qu’on ne pense ceux qui , aux prises avec le plus vaste et le plus essentiel de tous les arts, portent aisément , tour à lour et sans relâche , le double fardeau de l’action et de la spéculation scientifiques. Mesurant ce qu’il peut défricher et cultiver dans ce champ qui n’a point de limites , chacun de nous, selon sa force et sa pente, s’impose une tâche plus ou moins bornée, la seule qu’il lui soit donné de remplir pendant ce rêve plus ou moins court qui constitue la vie humaine : Ars longa, vita brevis. Chacun de nous se décide, qui pour la pratique (et c’est le grand nombre), qui pour les travaux du cabinet, n’assumant d’ailleurs de
l’une ou des autres que ce qu’il en peut subir dans la mesure de ses facultés intellectuelles et physiques. Pour les gens du monde , pour les médecins eux-mêmes , le corps médical se partage en deux camps : les médecins praticiens, les seuls qu’il convienne d’appeler au lit des malades , et les médecins lettrés ou de cabinet , dont les théories , quelque savantes qu’on les suppose , sont moins sûres, dans l’application, que la pratique la plus routinière. S’en suit-il néanmoins qu’au moment d’agir, tous les praticiens soient habiles , incapables tous les théoriciens? Assurément non. Et puis, entre l’active pratique et la passive théorie , il y a un moyen terme. Il est peu de nos confrères qui , pour se recueillir, étudier ou méditer, nonobstant les exigences de la clientèle, ne lui dérobent par jour au moins une heure. A présent surtout que les médecins sont en nombre et suffisent plus que de raison aux localités qu’ils habitent, quel praticien, si occupé qu’on le suppose , n’a pas ses loisirs ? Quant aux confrères que des motifs de santé et un impérieux besoin d’exercice ( comment expliquer la chose autrement?) chassent par les rues du matin au soir, le public peut s’y méprendre et les croire plus occupés que d’autres, mais les hommes de la profession ne peuvent s’y tromper.
11 nous est aisé de deviner, dès à présent , par quelle légitime exception , nonobstant sa réputation de médecin lettré , le docteur Desprez avait su se placer si haut ,
comme praticien , dans l’estime publique. C’est que, bien différent de beaucoup de confrères qui s’absorbent exclusivement dans les travaux du cabinet , au préjudice d’une clientèle qu’ils négligent et qui les abandonne , il avait su concilier deux choses rarement conciliables , l’amour de l’étude et de la retraite avec les fatigues et les dégoûts de la pratique médicale. En effet , ce ne sont point les lettres que dédaigne le public ; c’est le médecin qui néglige ses clients pour se livrer sans partage au culte des lettres.
Pour le public et à ses yeux , les connaissances du médecin ne sont jamais trop vastes. Il n’est pas un de nos clients qui n’imagine que, nos visites aux malades terminées , nous ne consacrions à l’étude le temps qui nous reste et les heures mêmes de la nuit; il n’en est pas un qui ne comprenne d’instinct que , loin d’en savoir jamais trop , nous n’en pouvons jamais savoir assez. Assurément , il n’est pas donné à la médecine , si avancée, si perfectionnée qu’on la suppose , de prévaloir contre les destinées mortelles de l’homme ; mais , n’en déplaise aux incrédules, qui attendent sans doute pour se confier à notre art , qu’il usurpe sur la puissance créatrice , qu’il restitue , par exemple, un poumon détruit par la fonte tuberculeuse, ou qu’il conjure , en toute rencontre , le génie épidémique, cet invisible ennemi contre lequel , trop souvent , nos efforts se brisent , parce qu’aucun de nos sens ne saurait l’atteindre , il nous est donné , dans la plupart
(les circonstances, de prévenir, guérir ou, en tout état de cause , pallier des maladies dont les secours de l’art seuls peuvent enrayer la marche funeste; en un mol, d’ajourner et d'éloigner indéfiniment le terme fatal. Si lents qu’ils soient, et ils le seront toujours trop au gré de l’homme , les progrès de l’art sont réels. Ses archives ouvertes à tous , et que les profanes mêmes peuvent interroger avec connaissance de cause , dans ce siècle où la science , à l’égal de l’esprit , court les rues et n’a plus de mystères pour personne , témoignent assez des richesses de la médecine et de ses ressources ; et prétendre qu’elle ne repose sur aucune certitude, c’est avancer contre l’évidence que le génie des Hippocrate et des Galien , des Stahl, des Hoffmann , des Boerhaave... n’a poursuivi et enfanté que des chimères ; c’est insulter à l’intelligence humaine dans la personne des plus grands médecins de l’antiquité et des temps modernes. En définitive, ce n’est point la science qui manque au médecin ; c’est , hélas 1 trop souvent , le médecin qui manque à la science : négligence chez l’un , ignorance ou impuissance chez l’autre , ambition et cumul des places chez un troisième, brièveté du temps et immensité de l’art pour tous..., que d’obstacles au perfectionnement scientifique du médecin, partant à l’exercice irréprochable de la médecine!
Que dirait le public s’il pouvait croire que la bibliothèque de quelques médecins se résume dans un journal
de médecine , trop souvent abandonné sur leur bureau , et dont ils oublient même de couper les feuilles?
Chose étrange , chose à peine croyable si elle n’avait pour garant le docteur Barbier, « à l’époque où M. Des- » prez vint se fixer à Amiens , quelques médecins adop- » talent l’opinion alors vulgaire que la médecine est un » art positif, qu’il s’apprend comme un autre art , et que » le remède d’une maladie étant connu , il est inutile » d’étudier davantage (1). »
Ils s’étonnèrent que le jeune docteur ne partageât point cette opinion , qu’il ne vît dans la médecine « qu’un art » variable comme la nature (2) », et que, loin de brûler ses livres ou de les jeter par la fenêtre comme un écolier émancipé , « il continuât de consacrer à l’étude ses veilles » et ses loisirs (3). »
Moins aveugles , mais non plus studieux , d’autres confrères lui tendirent un piège : la théorie n’est rien , lui dirent-ils ; la pratique est tout , et le meilleur livre pour un médecin c’est le chevet de ses malades. Ce fut en vain, il tint bon , et, le succès justifiant chaque jour une pratique d’autant plus sure d’elle-même qu’elle s’appuyait sans cesse sur les meilleurs monuments de l’érudition
(1) Éloge de M. Desprez, par N. Delamorlière.
(2) Ibid.
(3) Discours prononcé aux obsèques de M. Desprez, par M.. le- docteur Barbier.
médicale , il eut la gloire de convertir à sa cause , c'est-à-
dire à l’étude et à la méditation quotidiennes des grands modèles, les hommes mêmes qui l’en voulaient détourner.
Il faut bien s’entendre lorsqu’on avance que la théorie est plus ou moins nulle dans la pratique , ou que la première , comme enseignement , le cède à la seconde.
Il va sans dire que les théories purement spéculatives , ou même fondées sur l’étude des faits accomplis , ne peuvent embrasser tous les faits à venir ; ainsi en est-il . généralement de toute règle et de toute méthode : il en est d’une théorie comme d’un vêtement, dont la mesure , prise sur un certain nombre d’individus de la même taille et du même volume, ne saurait cependant, trop large pour les uns, trop étroite pour les autres, aller à tout le monde. C’est en médecine surtout que les théories systématiques les plus spécieuses fléchissant devant des exceptions sans nombre , force nous est de n’en adopter aucune exclusivement, mais d’imiter dans son sage éclectisme le docteur Desprez qui, les possédant toutes à fond, saisissait avec discernement celle qui, dans une circonstance donnée, pouvait être utile.
« Il croyait donc , lui aussi , que la meilleure doctrine » est de n’en avoir aucune (1) », mais à la condition de les connaître toutes , et de savoir à point mettre à profit les unes ou les autres. En effet, de la diversité d’organisa-
(4) Eloge de M. Desprez, par N. Delamorlière.
lion , de compîexîon, de tempérament chez les individus, comme des complications et de la différence d’intensité des maladies étudiées sous des influences topographiques différentes , surgit l’impossibilité d’une règle unique pour les affections morbides du même ordre ou du même genre. A proprement parler, chaque fait porte avec lui la seule théorie qui lui soit propre et lui convienne; la seule qui le définisse et le spécifie d’une manière exacte.; mais encore chaque fait se rattache-t-il , par des caractères généraux , à un ordre de faits semblables ou analogues , déjà observés, et qui appellent à plus d’un égard une médication commune. Autrement , sur quoi fonder le diagnostic , qui1 n’est autre que la définition du fait pathologique et , au1 besoin, des complications qui en rompent l’unité? Sur quoi fonder le choix des remèdes et le pronostic, toutes opérations qui supposent, de la part du praticien, la mise en regard et comme l’équation du fait pratique et du fait théoinique; pour en réserver les différences et, sur ces dernières, modifier et déterminer les indications curatives? C’est quer, pour connaître et pour déduire sans aller à l’aventure , la médecine ne procède pas autrement que les au 1res sciences. Tout’ jugement repose sur une comparaison , toute comparaison , sur deux termes au moins , dont il s’agit de fixer les rapports , et qui» sont ici la pratique et la théorie.
Celle-ci devant être le type de celle-là, on ne peut conclure
de l’une sans connaître l’autre , et les vouloir séparer est un non-sens. Enfin, nous verrons plus loin à quelle tliéo-
rie M. Desprez savait rattacher les faits qui semblent se dérober à toute théorie.
Faisons donc , à l’exemple de M. Desprez , marcher ensemble la théorie et la pratique , l’étude et l’exerpice de la médecine. Telles sont d’ailleurs l’inconstance et l’inconsistance de notre nature dans le cercle même des professions libérales, que si nous ne savons nous ménager l’heure du recueillement eide la réflexion sur les devoirs de notre état , sur les actes habituels trop peu variés , parlant monotones , de notre vie journalière , ils finissent à la longue par s’accomplir comme mécaniquement et à notre insu , c’est-à-dire , au milieu de distractions qui , en quelque sorte , nous en enlèvent la conscience. La routine est fille de l’habitude , et ce qu’on appelle le métier se substitue aisément à l’inspiration dans le pur domaine de l’intelligence. En un mot, c’est par l’étude et par un état de préoccupation intellectuelle toujours active que le docteur Desprez se tenait en garde contre les conséquences nécessairement abrutissantes d’une pratique médicale condamnée incessamment (si l’on excepte quelques affections pathologiques remarquables et susceptibles de réveiller le goût des hautes spéculations de l’art) à l’abject contact des maladies endémiques les plus vulgaires ; maladies sur la nature et le traitement desquelles la science semble avoir dit son dernier mot et n’avoir plus rien à nous apprendre.
L’époque où il vécut sembla se prêter à cet immense
besoin d’instruction qui tourmentait le docteur Desprez. L’heure avait sonné de la chimie pneumatique et de cette émancipation des sciences à laquelle nous devons tous les prodiges de l’art et de l’industrie modernes. C’est en 1775, l’année même où M. Desprez, affranchi de son stage, allait prendre place dans nos rangs , que , nonobstant une vogue presque séculaire , le système chimique de Stahl, cette ingénieuse mais imaginaire théorie du phlogislique , s’évanouit devant les lumineuses expériences de Lavoisier sur le rôle de l’oxygène dans la calcination des métaux et la combustion des corps. Ce n’est pas que tous les hommes compétents se rendissent immédiatement à l’évidence ; comme toutes les passions , la passion de la science a ses préjugés , ses illusions , ses regrets que le temps seul fait taire; d’autant plus durables et opiniâtres qu’une habitude plus longue les enracina davantage. On en peut juger par ce passage d’une lettre de M. Desprez , écrite dix ans plus tard :
« Faisons-en notre deuil ; oublions toutes les notions » fondées sur la théorie du phlogistique de notre grand » Stahl. Rappelez-vous nos communes admirations pour » ce grand homme; il est dur d’abandonner ce que nous » avions pris l’habitude de regarder comme vrai , parce » qu’un homme de génie nous l’avait donné comme tel ; » mais enfin , Lavoisier l’emporte et la justice le veut » ainsi (1). »
(1) Lettre au docteur Cousin, membre correspondant de la Société
Et plus loin, dans son enthousiasme tpour les nouvelles et merveilleuses applications.de la chimie , particulièrement delà chimie pneumatique : « A Lavoisier l’honneur » de cette réconciliation des sciences avec la médecine ; » nous n’alions plus sans doute , comme les rchimi&lres » du xvii0 siècle, ne voir, dans les fièvres et toutes les » maladies , que la prédominance des acides ou des alca- » lis ; nous n’allons plus , comme l’iatro-mathématioien > Borelli, calculer les fonctions du corps humain d’après » les lois exclusives de la statique et de l’hydraulique: » mais qu’opposer à celte magnifique théorie de la res- » piration qui nous montre avec évidence les effets €hi- » miques de la décomposition defair dans les poumons » et sur les maladies de ces viscères ? Enfin , les exagé- » rations de Borelli ne sauraient empêcher que , selon sa » remarque., les os ne soient des leviers , les muscles une » puissance , et les articulations un point d’appui com- » plétant cet appareil mécanique (1). »
Mais l’enthousiasme de M. Desprez pour les dieux nouveaux ne l’obsède pas tellement qu'il n’eu revienne toujours à ses premiers dieux , Seheele , Bergmann et surtout Stahl ; « Stahl , non moins profond comme physiologiste » que comme chimiste (2) » et , à ce double titre , l’objet
médicale d’Amiens. Nous lui avons consacré quelques lignes, page 78et suivantes de notre Étude sur la Société de Médecine d'Amiens.
(4) Ibid.
(?) Raigç-Delonne.
d’un double culle pour notre si studieux et si savant fondateur. Faisant la part des hommes et du temps , et tenant compte des difficultés de la science , d’autant plus considérables , à son berceau , qu’elle possède moins de faits , par conséquent moins de flambeaux pour éclairer sa route, il croit voir, non sans fondement peut-être, plus de génie créateur dans la théorie erronée du phlogistique que dans aucune des découvertes positives ultérieures , « toutes » amenées , toutes provoquées du moins par ce sys- » tème (1). »
Mais , dira-t-on , accordons à l’homme le plus heureusement doué , comme l’était M. Desprez , plus de temps et de loisirs qu’il n’en pouvait dérober à une clientèle non moins exigeante par la qualité que par le nombre , comment concilier, avec une existence si répandue au dehors, un plan d’études aussi larges , poursuivi et réalisé comme en se jouant et avec une aisance qui éloigne toute idée d’assujélissement et de contrainte?
M. Desprez, possesseur, à sa sortie du collège, d’un fonds d’études littéraires qu’il ne cessa jamais d’enrichir, et façonné, comme nous l’avons vu , dès le berceau , au langage technique des sciences naturelles , n’avait eu que peu de chose à faire , en fréquentant la Faculté de Paris, pour compléter son instruction professionnelle. C’est pourquoi, sur le temps affecté aux études qui forment le mé-
(1) Lettre au docteur Cousin.
ilecin , il put prélever bien des heures pour puiser aux diverses aulres sources d’instruction dont Paris abonde , les connaissances qui forment l’homme, l’homme supérieur, voulons-nous dire, l’homme parfait à tous les points de vue dans l’ordre de l’intelligence.
On ne sait pas , ou du moins , l’on ne sait pas assez avec quelle facilité peut s’élever pour les esprits d’élite, sur cette base des études premières menées à bonne fin , l’édifice complet , en quelque sorte , des connaissances humaines , cette universalité si ambitionnée et dont les esprits étroits se font la plus fausse idée, s’imaginant qu’il faut avoir tout lu et tout vu pour tout savoir.
M. Desprez pouvait prétendre à cette sorte d’universalité qui ne consiste pas à tout connaître , mais k connaître en tout le bon, le beau et l’utile. Il n’avait pas seulement cette délicatesse de tact qui les fait distinguer et saisir à première vue et sans hésitation partout où ils se montrent ; comme tous les vrais observateurs , il s’instruisait en courant , profitant de tout spectacle , de tout commerce et de toute lecture. 11 possédait ce que nous oserions appeler la science infuse ; il était de ceux qui, pour se pénétrer de la substance d’un livre , qu’il traite ou non de matières sérieuses, n’ont besoin que de l’ouvrir ; auxquels, pour tout dire, il suffît de livrer l’idée-principe d’un ouvrage, pour qu’ils en tirent ou en devinent d’eux-mêmes et sans aller plus loin , toutes les conséquences : précieuse faculté , qui ménage , k qui la possède , bien du temps !
Pour un homme ainsi organisé , pour un homme ainsi préparé à l’exercice de notre art, vienne l’heure de l’action , l’heure de la pratique médicale. Il a tout ce qu’il faut pour se prendre corps à corps et soutenir la lutte avec
ce Protée aux mille formes insidieuses qu’on appelle le
mal physique. Déjà , le temps est passé des travaux solitaires continus et de la retraite studieuse inviolable. Que de fois on va le distraire de ces paisibles spéculations de l’esprit ! Que de fois , au risque pour le praticien de ne pas retrouver plus lard l’inspiration prête à se faire jour, ne suspend-il pas le trait de plume qui en allait fixer la forme matérielle ! Et puis , que de déceptions dans la pratique ! Que de contradictions de toute nature I Pour un certain nombre de faits conformes aux descriptions des professeurs et des auteurs , combien d’autres qui s’en écartent plus ou moins , modifiés , dénaturés et méconnaissables parfois, sous les influences individuelles, locales et autres dont nous parlions tout à l’heure ! Combien d’autres qu’on ne saurait classer, leurs analogues ne se retrouvant pas dans ces descriptions , et qui bon gré, mal gré, font une loi de l’expectation aux plus téméraires, ou les condamnent aux tâtonnements d’une Ihérapeulique sans boussole (1) !
(1) Une cause nouvelle , particulière à notre époque, semble devoir plus que jamais et pour longtemps compliquer les difficultés du diagnostic. Qui peut douter que le perpétuel va-et-vient et la continuelle fusion de tous les peuples , si facilement transportés aujourd’hui d’un
L’expeclation ! C’est ici l’occasion de remarquer l'influence loute particulière qu’exerça toujours sur les opinions médicales de M. Desprez , sa courte apparition dans la Faculté de Montpellier.
En médecine, comme en toute chose, savoir agir c'est, au besoin, savoir attendre. Quel médecin, digne de ce nom , quel praticien , si hardi qu’il soit et doive 9e montrer dans les circonstances qui réclament l’audace , ne fait pas , comme M. Desprez , la part de l’attente ? Qui dè nous , en avançant dans la carrière , ne resserre plus ou moins lé champ de l’action, au profit , non d’une indifférente neutralité, maïs d’une expectation discrète et vigilante , dont l’époque , la règle et la durée , subordonnées aux vicissitudes de la maladie , ne le sont pas moins à l’expérience du praticien, c’est-à-dire , à la connaissance
pôle à l’autre par la vapeur et les chemins de fer, ne révolutionnent bientôt le monde pathologique, comme ils ont révolutionné déjà le monde géographique ? Qui peut douter que , par une triste compensation au progrès industriel et au mouvement civilisateur général qu’ils activent, il n’en résulte pour toutes les nations, autant que pourra s’y prêter la différence des climats et des latitudes , un échange et un amalgame de nos constitutions morbides respectives ? Sous l’influenee d’une température très-élevée, une des fièvres graves propres aux pays chauds, et qu’un ictère, d’une intensité proportionnelle, faisait qualifier de fièvre jaune par le public, a sévi, depuis deux ans, sur plusieurs de nos compatriotes. Excepté celui qui écrit cette note, tbus ont succombé. Venu de Paris,. à cette occasion, M. le professeur ■flruveilhier a déclaré à notre honorable et savant confrère M. le docteur Tiivernier, ri’ avoir, jusques-là, rien vu de semblable.
de plus en plus acquise de l’économie humaine et de ses ressources ?
Ou’est-ce , en effet , que l’expectation , et combien la comprennent , parmi ceux qui la combattent ?
Le génie est une exception qui ne peut être bien comprise que par un ordre d’intelligences identiques rares, c’est-à-dire exceptionnelles ellçs-mêmes. Pour saisir le côté vrai d’un système , il faut avoir en soi le germe des vérités contenues dans ce système. Dé là , tant d’opinions diverses et souvent contradictoires dans l’interprétation dedoctrines vraiment systématiques ou originales. Pour ne parler que du stahlianisme , de quelles différentes manières les différents esprits n’envisagent-ils pas l’expectation ? Savoir agir, disions-nous, c’est, au besoin, savoir attendre. Savoir attendre ! Cette expression rend-elle bien , comme nous le voudrions, toute notre pensée? Malgré son radical si clair et si simple , attendre est un de ces vocables élastiques dont les dictionnaires , ces codes du langage aussi imparfaits que les codes de nos lois, sont loin d’avoir prévu les nombreuses acceptions et toutes leurs nuances. C’est le vague, l’indéfini, mais surtout l’arbitraire de ces acceptions, qui, selon l’humeur, la passion et la portée d’esprit de chacun , font de l'expectation la plus large ou la plus étroite des combinaisons médicales. Dans l’espèce, c’est-à-dire médicalement parlant, tout se réduit, pour les uns, à s’abstenir et à prendre patience. Rien déplus facile et de plus commode que l’attente ; l’ignorance peut
s’y retrancher loul à son aise. Pour les autres, mieux édifiés sur les exigences du langage , savoir attendre est , dans un sens , plus difficile que savoir agir , et celui-là se tromperait fort qui ne verrait dans l’expectation qu’un temps de repos et de loisir pour le praticien. Selon ces derniers, savoir attendre est en effet toute une science, et qui ne suppose pas seulement une vigilance que rien ne lasse , une attention que rien ne détourne de son objet , mais encore et surtout ( dans l 'expectative toujours présente d’une indication thérapeutique qui, d’un moment à l’autre, peut se faire jour ) l’habitude intelligente de l’étude et de l’observation cliniques, avec toutes leurs conséquences pratiques possibles ; car , autant que faire se peut rationnellement, l’expectation bien comprise conduit ou ramène l’homme de l’art à la pratique, mais à une pratique d’autant plus sûre, d’autant plus efficace, qu’il a su mieux épier, qu’il a su su mieux attendre le moment d’agir. Aussi l’expectation et l’action se tiennentelles nécessairement par la main ; nous ne les pouvons concevoir l’une sans l’autre, pas plus que nous ne pouvons séparer le vrai praticien du véritable médecin expectant. L’expectation ne consiste donc pas, comme se l’imaginent bien des gens, à se croiser les bras et à contempler passivement les ravages d’une maladie en laissant à la nature le soin de se tirer d’affaire toute seule. Pour les adeptes du système, c’est — sous l’active surveillance du médecin , qui ne suspend son œuvre que pour la reprendre
au premier appel de la nature — la part plus ou moins large faite à lame rationnelle , principe unique de la vie , suivant Stahl , dans la cure des maladies qui ne comportent point ou ne comportent plus actuellement de remèdes matériels (1).
Et quoique l’on pense de l’animisme, à quelque source que l’on rapporte les phénomènes de la vie organique dans l’homme , qu’on les fasse , comme Sthal , procéder de l’âme , ou qu’on leur assigne pour cause efficiente, soit le principe vital de Barthez, soit la nature médicatrice d’Hippocrate, « toujours » (comme le fait observer judicieusement M. Desprez) « les droits de l’expectation ont » dû être réservés par les bons médecins de tous les » temps (2) ; » car encore faut-il , pour tenter rationnellement la cure d’une maladie, prendre le temps, quelquefois fort long , d’en asseoir le diagnostic. D’un autre côté, il y a tel diagnostic qui , à le supposer bien établi , avance peu les choses, celui, par exemple, des fièvres graves , en d’autres termes , des maladies de toute la substance, mal influencées trop souvent par un traite—
. (1) « Le devoir du médecin consiste, suivant Stahl , non dans une » oisive expectation , mais dans l’observation active des effets de la » nature. » Renauldin , Introduction au Dictionnaire des sciences médicales, en 60 vol. Paris , C.-L.-F. Panckoucke , éditeur. 1812.
(2) Note écrite de la main de M. Desprez sur la marge d’une thèse de Stahl ayant pour titre r Dissertatio de complicatione morborum. Halle , 1715 , in-41’.
ment actif ( toujours hasardeux, quoiqu’on en dise ), et à l’endroit desquelles, sauf quelques indications curatives manifestes , un praticien expérimenté se dérobe , pour attendre et faire contenance , derrière une médication plus apparente que réelle : innocente et nécessaire tromperie, qui sauve sa responsabilité, soutient la confiance des malades et satisfait aux exigences des familles. Voilà poulies cas où , nonobstant l’urgence du danger, l’obscurité dont s’enveloppe la maladie , ne permet point d’attaque directe ni décisive. Laissons Fontenelle dire subtilement qu’en pareille circonstance « la raison prescrit d’agir » sans l’attendre ; » l’axiome du sage sera toujours : dans le doute abstiens-toi.
Et puis, dernière et suprême justification de la méthode expectante, les maladies qui guérissent ou pourraient guérir seules, si les malades ou leurs médecins voulaient le permettre, nous sont une preuve que l’élément vital , quel qu’il soit , ne préside pas seulement à l’évolution, à l’entretien et à l’activité de l’économie humaine, mais qu’il peut encore au besoin et dans une mesure incalculable, sans le concours de l’art, s’affranchir des révolutions morbides qui plus ou moins la mettent en péril.
Mais — diront les jeunes médecins — en abandon-
nant à la méthode expeclante toutes les affections morbides susceptibles de se dissiper par les seules forces de la nature , que restera-t-il en définitive à la médecine
agissante, et, comparativement, quelle sera sa part? Cette part sera bientôt faite , si l’on adopte, avec l’École de Montpellier , que les deux tiers des maladies guérissent d’elles - mêmes (1). Quelqu’exagérée que paraisse cette opinion , les faits ne manquent pas qui militent pour elle , et l’ingratitude des clients ne se trompe pas toujours en rapportant à la nature les guérisons que s’attribue le médecin , comme aussi en le rendant responsable des retards qu’il leur arrive d’éprouver, ou, ce qui est plus grave , des accidents auxquels succombent les malades.
Ainsi , à la médecine expectante , les deux tiers du cadre nosologique , et le dernier tiers à la médecine agissante. Et encore ce dernier tiers n’appartient-il pas tout entier à la médecine active. Quel traitement, si actif qu’on le suppose, n’a point, par cela même qu’il est actif, une trêve, un temps d’arrêt, le temps ^'attendre, le temps de juger l’effet des remèdes ? Que , par l’emploi incessant et intempestif de médicaments qui, dans ses mains, deviennent des poisons , la stupide routine ébranle coup-sur-coup l’organisme malade et en précipite la chute, cela, malheureusement, se voit tous les jours. Mais, quand l'heure d’agir a sonné , choisir sans tâtonnement le remède qui convient , l’appliquer avec mesure et , au
(1) «Les professeurs de Montpellier admettent que les deux lier* des maladies guérissent d’elles-mêmes » (Paul de Rémusat).
besoin , avec vigueur , de manière à ne renouveler l’attaque que le moins possible , enfin , pour la recommencer , s’il y a lieu, attendre quelqu’indication positive nouvelle, cette tactique est plus rare qu’on ne pense ; elle n’appartient qu’au véritable praticien , à l’observateur par excel-~ lence , ou , ce qui revient au même , car l’un implique l’autre , au médecin expectant , dans la bonne et légitime acception de ce mot , puisque , comme nous l’avons surabondamment rappelé , l’expectation et l’observation ne diffèrent en rien.
Ainsi, toujours et partout l’expectation. Que si nous la considérons maintenant dans son application rigoureuse , c’est-à-dire en l’absence de tout remède physique , elle n’est passive en réalité que pour ceux qui ne savent pas utiliser l’altente. Tandis qu’un homme qui la comprend à peine — car il semble ignorer qu’elle n’a qu’un rôle relatif et de circonstance dans la thérapeutique d’ailleurs très-active de Slahl (1) — n’y voit « qu’une » longue méditation sur la mort (2) », la médecine expectante se montre encore aux initiés avec un ensemble de
(1) La saignée modérée et les drastiques en formaient la base.
(2) Expression qualifiée d’heureuse , nous ne savons trop pourquoi , par un des biographes de Stahl. Voir la Biographie médicale en 7 volumes, faisant suite au Dictionnaire des sciences médicales en 60 volumes.
Heureuse ou non , elle n’appartient point au grand maître à qui on l’attribue ; elle est d’Asclépiade ; qui en usait contre la médecine Hippocratique.
moyens moraux , sinon toujours sûrs , toujours inoffensifs du moins et souvent héroïques. C’est , si l'on veut , la cure du corps par la cure de l’âme, lorsqu’avec une volonté forte et bienveillante tout ensemble , un praticien consommé, comme l’était M. Desprez, sait gouverner, par leur moral , le physique de ses malades.
Ce fut en effet le grand art de M. Desprez , dont l’admiration passionnée pour la doctrine de Stahl , bien qu’il ne s’en soit expliqué nulle part , nous autorise peut-être à penser qu’il en adoptait radicalement les principes.
A cette époque toutefois, les animistes purs devenaient rares. Une révolution s’opérait qui allait ramener l’Ecole de Montpellier au naturisme Hippocratique. Élevée trop haut par Stahl , trop abaissée par Bordeu , la vie, par les théories de Barthez, tendait à reprendre sa véritable place , celle-là même que lui avait assignée , entre l’âme et le corps, entre l’esprit et la matière, le père même de la médecine. S’engager dans cette voie , c’était rentrer dans l’ordre. En effet , conformément à ce que démontrent le langage et la croyance de tous les siècles , deux puissances (et non pas une, comme le voulaient Descartes et Stahl) régissent le corps. A l’ENorMO n d’Hippocrate (dont s’inspira le vitalisme métaphysique de Barthez) le département des fonctions organiques ; à l’âme pensante , au principe intelligent , l’exercice des rapports moraux, la direction des actes locomolifs volontaires , et de plus , eu
égard àson immédiate et puissante action sur IYnbpmjgTn, une incalculable part d’influence sur l’économie tout entière (1).
Quelle que soit donc notre opinion personnelle sur Y animisme , sur la profonde doctrine qui fait dériver de l’âme rationnelle non-seulement (ce qui est incontestable)les mouvements corporels volontaires et de relation , mais encore les phénomènes les plus complexes et les plus intimes des fonctions organiques ( notre sens intime , de l’aveu même de Stahl , n’en ayant pas la conscience) ,
ce n’est pas à nous , médecins , de méconnaître combien
(1) La méprise de Stalil est de ne point, vouloir et cependant d’admettre, comme à son insu et par la force des choses, un principe intermédiaire au corps et à l’âme.
« Dans Stahl, dit M. Flourens, la tonicité est le grand intermé- » diaire entre l’âme et le corps. C’est par la tonicité que l’âme agit sur » les parties. C’est en augmentant, en diminuant, en abolissant le ton » des parties que l’âme fait tout ce qu’elle fait dans l’économie animale.
» On a beau vouloir, en effet , tout tirer de l'âme : entre Y âme et le » corps il faut toujours un intermédiaire, une cause prochaine , une » force vitale quelconque , 1a. vie (1). »
Pour les anciens (qui prenaient le mot âme dans un sens bien différent du nôtre), Y esprit, Y âme et le corps constituaient l’homme. Confondue avec la vie ou le principe sensible, Y âme , comme on le voit, remplissait ce rôle d’intermédiaire; aussi, selon la remarque de Joseph de Maistre, « ils la distinguaient soigneusement de Y esprit ou de l’in- » telligence (2). »
(1) De la vie et de V intelligence , 2c partie, p. 4. Paris, Garnier frères. MDCCCLVIII.
(2) Eclaircissement sur les sacrifices , faisant suite aux Soirées de Saint-Pétersbourg. Paris, £ib. grecque et latine. MDGCCXXI. Chapitre 1er, p. 374 du tome II.
est grande l’influence du moral sur le physique , pour enrayer, comme par miracle , ou précipiter mortellement une maladie de nature telle quelle. Pour les gens du monde mêmes , ces vérités sont élémentaires ; personne
« L’animal n’a reçu qu’une âme ; à nous furent donnés et Y âme et » V esprit (1). »
« L’antiquité ne croyait point qu’il put y avoir, entre Y esprit et le » corps, aucune sorte de lien ni de contact (2) ; de manière que Y âme , » ou le principe sensible , était pour les anciens une espèce de moyenne » proportionnelle en qui l’esprit reposait, comme elle reposait elle- » même dans le corps (3). »
Voilà bien les trois éléments constitutifs de l’homme reconnus par M. le docteur Anglada dans son Exposé des doctrines médicales professées à l’École de Montpellier (4). Tout ce qu’il y a de grand , tout ce qu’il y a de vrai dans le monde est renouvelé des anciens.
Nous regrettons de ne pouvoir suivre plus loin M. de Maistre , sous la plume duquel les autorités se pressent et se multiplient , et, chez les modernes comme chez les anciens, toutes des plus compétentes. La chirurgie elle-même , dans la personne du célèbre Jean Hunter, y apporte son tribut. Et si le consensus de tant d’illustres témoignages est un critérium de vérité , la question de Yhomme double n’est plus à résoudre. Enfin, après avoir lu ce chapitre si fort et si plein, il nous paraît aussi impossible de nier le principe vital que d’en méconnaître le siège.
(I) Immisit que (deus) in hominera spiritum et animam (Joseph. Antiq. Jud., lib. I, cap. i ,
Principio induisit communis conditor illis
Tantùm animam; nobis animum quoque. (Juven , Sat. XV, 148-49.)
(ï) Mentem autem reperiebat deus ulli rei adjunctam esse sine animo nefas esse : quocirca iutelligentiam in animo, animam conclusit in corpore. (Tim. inter frag. Cic., Plat.; in Tim. opp.. t. IX , p. 312 , A. B., p. 386 , II.)
(3) Eclaircissement sur les sacrifices.
(4) fleuve thérapeutique du Uidt , numéros des 18 et 30 janvier 1888.
n’ignore ce que peuvent — au point de vue de l’équilibre psycho-physique sur lequel repose la santé, au point de vue de la maladie et de l’issue encore douteuse d’affections morbides présumées mortelles — la confiance , la paix de lame , la constance. Mystérieuse solidarité de l’âme et du corps! Si pour briser violemment leur chaîne commune , il ne faut qu’une parole imprudente ; si pour tuer le corps par l’âme , la vie par l’intelligence, il suffit d’une bonne ou d’une mauvaise nouvelle , mais imprévue et brusquement annoncée (1), que ne pas attendre , lorsque l’art est à bout de ressources , que ne pas espérer de la parole communicative d’un médecin aimé, qui , pour distraire et encourager ses malades , met à leur service toutes les inspirations de son dévouement ; d’un dévouement fécondé par l’esprit et par la science?
(1) Il y a quelques années , dans notre voisinage, un jeune homme de la plus parfaite santé allait se mettre à table avec ses amis lorsqu’on lui annonce le retour prochain et inattendu de sa mère absente : Quel bonheur, s’écrie-t-il; et il tombe inanimé. Tous les secours furent inutiles. D’après ce que nous observâmes , il nous parut avoir succombé aune syncope.
Ainsi, une parole jetée à distance et qui n’a de matériel que le son qui l’apporte , une parole inoffensive pour quiconque l’entend avec indifférence ou sans avoir d’intérêt à l’entendre , agit, sur la personne intéressée et dans une circonstance donnée , avec autant de sûreté qu’une balle de fusil qui va frapper la tète ou le cœur.
Au point de vue de la constitution psycho-physique de l’homme , ce fait et ses pareils soulèvent une foule de questions dont nous avons essayé de toucher les principales dans une des notes complémentaires dp notre Etude sur la Société de Médecine d’Amiens.
Aussi , comme ou le recherchait, comme les malades se le disputaient ce modèle des praticiens , qui , au caractère et à l’extérieur le plus dignes, réunissait le plus vaste savoir , l’esprit le plus fin, le plus orné, le plus capable , par des saillies , des anecdotes , des exhortations appropriées au génie et à l’humeur de chacun , de calmer et d’enchanter, si non de guérir toujours les maux du corps en maîtrisant les facultés de l’âme ! Médecine morale , que l’art ne peut enseigner ; qui, plus qu’on ne pense, féconde en miracles, transforme l’expectation en médecine active ; suprême ressource de l’animisme , trop peu connue de beaucoup de médecins ; langage du cœur, autant que de l’esprit , qu’une voix religieuse et amie parle mieux qu’une voix savante , et qui , plus d’une fois, soutenant le corps par l’âme, rend à la vie le malade condamné par la science , le malade que d’imprudentes manœuvres auraient tué !
L’expectation , ainsi comprise , voilà cette suprême théorie à laquelle M. Desprez savait rattacher les affections morbides trop nombreuses qui semblent échapper à toute théorie.
Ce serait ici le moment de montrer à l’œuvre le doc» teur Desprez. Mais à quoi bon? Après ce que nous avons dit de l’expectation , de ses exigences et des hautes facultés d’observation qu’elle suppose, personne ne mettra en doute la supériorité d’action d’un médecin qui ne
donnait rien au hasard , et qui , lorsque les circonstances le condamnaient à s’abstenir , comprenait et pratiquait en maître la science si difficile de l'attente. La plus irrécusable sanction de notre talent c’est la justice que sont forcés de lui rendre nos confrères ; or , c’est en consultation surtout que, les étonnant par la finesse et la sûreté de son tact , par l’autorité de sa parole érudite et forte d’expérience , il rangeait à son sentiment les dissidents les plus opiniâtres. « Je le vois encore » — nous disait naguère un des anciens membres de la Société médicale — « il vint chez mon père , qui gardait le lit » et en était au troisième septénaire d’une fièvre putride. » C’était en 1807, et il ne s’agissait encore, à cette époque, » ni de Broussais , ni de sa doctrine. Elevés à l’école de » Pinel , et persuadés que l’adynamie est le caractère es- » sentiel si non exclusif des fièvres graves , deux de nos » praticiens les plus en vogue administraient au malade, » qui alors avait le délire , des toniques et des cordiaux. » M. Desprez l’examine; où ses confrères n’apperçoivent » qu’épuisement et prostration, il ne voit , lui , que forces » enchaînées et comprimées par leur excès même. Son » avis l’emporte , les toniques et les cordiaux sont mis » de côté et remplacés par une large et salutaire saignée » de pied. J’ai recueilli et je pourrais citer mille faits de » ce genre dans la pratique de M. Desprez. »
M. Desprez semblait avoir deviné le génie des fièvres graves, personne n’en savait mieux saisir les formes com-
plexes ou variées et y approprier le traitement : « Oui ne » se rappelle avec quel bonheur il traita , en 1798 et » 1794 , les fièvres dites putrides , alors si nombreuses? » Que de victimes arrachées par lui à une mort certaine , » tandis que ces fièvres faisaient, à cette époque, des » ravages affreux dans les hôpitaux militaires (1) ! »
Comme fondateur de la Société médicale d’Amiens et du Comité central de vaccine du Département, les travaux de M. Desprez ne peuvent être passés sous silence. « Per- » sonne peut-être, depuis Sydenham, qu’il citait souvent » et dont il recommandait sans cesse la lecture à ses élèves, » ne connut mieux que lui la marche , les anomalies de la » variole , et la valeur des accidents de cette terrible » maladie (2). » Le premier parmi nous à pratiquer l’inoculation, il fut aussi le premier à nous faire connaître la vaccine.
Il va sans dire que sa position sociale , l’universalité de ses connaissances , sa haute réputation comme médecin , enfin, tant de qualités rares, solides et brillantes tout à la fois, marquaient sa place dans les cercles les plus polis, dans le monde le plus cultivé. Il faisait partie surtout de la société des Gressel, des Delille . des Sélis , des Gossart ,
(1) Discours prononcé aux funérailles de M. Desprez , par M. D. Facquet de la Vallée, président de la Société médicale.
(2) Le docteur Barbier, sur la tombe du docteur Desprez, au nom de l’Ecole préparatoire de médecine.
des Boullet . , la plupart déjà célèbres ou en voie de
célébrité. Ami du poète aimable dont s’énorgueillil Amiens, comme ils s’entendaient tous deux en matière de littérature et de beaux-arts! Mais un point les divisait, où ils ne devaient jamais s’entendre ; nous voulons parler de la médecine , toujours attaquée par le poète et, naturellement, toujours défendue par le médecin. Il y avait du Molière dans Gresset ; le Méchant et Tartuffe sont de la même famille. Comme Molière enfin , Gresset ne croyait point à la médecine. En vain , dans la maladie finale de ce dernier, une main amie lui offrait-elle avec instance le seul remède qui pût le sauver, remède héroïque (1), dont la découverte encore récente trouvait toujours des incrédules et des détracteurs. Averti , mais non convaincu par deux accès d’une fièvre intermittente pernicieuse sur la gravité de laquelle il n’avait plus cependant à se faire illusion , il fut emporté par le troisième , au grand désespoir du docteur Desprez.
Un trait de caractère , par lequel nous allons finir, et que , pour sa rareté nous ne saurions passer sous silence, c’est l’absence complète d’ambition dans l’homme éminent que nous avons essayé de peindre. L’ambition ! Il en
eut une pourtant, et qu’on peut appeler insatiable, l’ambi-
tion de connaître et de s’instruire toujours , pour répondre mieux qu’aucun autre aux sévères exigences de notre art
(1) Le quinquina.
et le relever du discrédit où le jette parfois l’ignorance de quelques confrères. À son entrée dans la carrière, il s’était fait une loi de ne solliciter ni d’accepter de longtemps aucune charge, soit lucrative , soit purement honorifique qui , en multipliant ses occupations , le forçât de compter avec ses études et avec ses malades (1). Il voyait, dans le cumul des places , comme aussi dans l’extension trop grande de la clientèle , le plus dangereux écueil de la science et de la pratique médicales : quel sera, en effet, le pire médecin, si ce n’est celui qui a le temps à peine de visiter et d’interroger ses malades (2) ?
Penser et agir ainsi , c’était renoncer aux honneurs et aux dignités; rarement, en effet, vont-ils au-devant des hommes qui ne les recherchent point. Mais qu’importe ? Toute gloire solide vient du cœur et de l’intelligence. C’est pourquoi , fondée sur les plus rares qualités du cœur et de l’esprit , la réputation de M. Desprez put se passer de ces marques officielles de distinction qui ne s’adressent pas toujours au mérite , trop souvent compromises par la nullité des intrigants qui les sollicitent et
(1) Une dérogea point à cette loi; ce ne fut qu’ après trente ans d’une . pratique médicale tout au service des pauvres comme des riches , que,
pour mieux payer sa dette aux malheureux, il se détermina à demander la place, alors vacante, de médecin de l’Hôtel-Dieu et de l’hospice Saint-Charles.
(2) N’est-ce pas le docteur Munaret qui, dans son livre du Médecin de campagne, dit beaucoup mieux quelque chose d’analogue ?
les obtiennent. Enfin , jaloux de l’honneur médical, il eût voulu que notre profession ne se recrutât que parmi des hommes assez riches , assez grands et assez désintéressés surtout , pour demeurer inaccessibles aux avilissantes suggestions de la gène, aux rampantes et cupides convoitises des ambitieux médiocres , possesseurs peu enviables de places obtenues, non par le mérite, mais par l’intrigue, au mépris et au préjudice des compétiteurs légitimes et de l’ancienneté de leurs titres.
Il mourut , comme il avait vécu , en vrai disciple de Stahl , avec la foi et les espérances d’un chrétien.
Amiens. — lmp. Ve Herment, place Périgord, 3.
Jt z- >1