ILE DE MADÈRE
« Madère-1810, ayant fait trois fois le « voyage de l'Inde.
CAP DE BOjNNE-ESPÉRAj!fCE.
« Vins, rouge, blanc, paille, 1826. »
Pendant que dom Diego contemplait dans un profond recueillement, le docteur Gasterini dit à son neveu :
— Mon garçon, as-tu un souvenir précis du prix auquel s'est élevée la vente de quelques caves renommées?
— Oui, mon cher oncle, répondit Michel. Il y a eu la cave du duc de Sussex, à Londres, qui a été vendue deux cent quatre-vingt mille francs; la cave de M. Laffitte a été, je crois, vendue à Paris près de cent mille francs ; celle de M. Lagillière, aussi à Paris, cent soixante mille francs.
— Eh bien, seigneur dom Diego, dit le docteur Gasterini à son hôte, qu'en pensez-vous?
Croyez-vous que ce soit là une abomination, comme l'affirme cet espiègle d'abbé Ledoux, qui nous observe sournoisement? Croyez-vous, dis-je, qu'elle soit digne en soi d'anathème, cette passion qui entre autres favorise une industrie de celte immense importance? Songez aux frais de main-d'œuvre, de transport, de conservation, que dépareilles caves ont du coûter! Que de gens ont vécu des capitaux qu'elles représentaient î
— Je pense, s'écria le chanoine, je pense que j'étais un aveugle, un insensé, de ne pas avoir compris jusqu'ici l'immense portée industrielle, politique et sociale de ce que je faisais en mangeant et en buvant avec recherche. Je pense que maintenant la conscience d'accomplir une mission d'intérêt public, en me livrant à une gourmandise effrénée, sera pour mon appétit un délicieux apéritif; et cet apéritif, à qui le dois-je, si ce n'est à vous, docteur? 0 noble penseur! 6 grand philosophe!...
— C'est la gastrolàtrie poussée jusqu'à l'insanité ! dit l'abbé Ledoux ; c'est du néopaganisme !
— Seigneur Diego ! reprit le docteur, nous parlerons de la reconnaissance que vous croyez me devoir lorsque nous aurons jeté un coup
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d'œil sur celte dernière boutique. Il s'agit ici d'une industrie qui l'emporte, par sa haute importance, sur toutes celles dont nous venons de parler. La question est grave, car elle a trait à l'influencede la gourmandise sur l'équilibre de l'Europe.
— L'équilibre de l'Europe ! dit le chanoine de plus en plus abasourdi. La gourmandise a quelque chose à voir dans l'équilibre de l'Europe !
— Allez, allez, dom Diego! dit l'abbé Ledoux en haussant les épaules, si vous écoutez ce tentateur, il vous prouvera des choses bien plus surprenantes encore.
— Je vais en attendant, mon cher abbé, prouver au seigneur dom Diego, et a vousmême, que je n'avance rien que de rigoureusement vrai. Et d'abord vous m'avouerez, n'estce pas, que la puissance de la marine militaire d'une nation comme la France pèse d'un grand poids dans la balance des destinées de l'Europe?
— Certes I dit le chanoine.
— Ensuite? dit l'abbé.
— ' Or, poursuivit le docteur, vous m'accorderez que, selon que cette marine militaire s'augmente ou s'affaiblit , l'influence maritime
de la France perd ou gagne dans la même proportion.
— Évidemment ! dit le chanoine.
— Concluez donc! s'écria l'abbé, c'est là que je vous attends.
— Je conclus donc, mon cher abbé, que plus la gourmandise fera de progrès, que plus elle deviendra accessible au grand nombre, plus la marine militaire de la France gagnera en force, en influence; et cela, seigneur dom Diego, je vais vous le démontrer en vous priant seulement de lire cet écriteau.
En effet, au-dessus de cette dernière boutique, la seule qui ne fût pas occupée par un neveu ou par une nièce du docteur Gaslerini, on lisait ces mots :
DEITREES COLOIVIÂLES.
— Denrées coloniales ! répéta tout haut le chanoine en regardant le médecin d'un air interrogatif, tandis que l'abbé, plus pénétrant, se mordait les lèvres de dépit.
— Ai-je besoin de vous dire, seigneur chanoine, poursuivit le docteur, que sans colonies nous n'aurions pas de marine marchande, et sans marine marchande point de marine de
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guerre, puisque celle-ci se recrute parmi les matelots de commerce ? Eh bien ! si les gourmands ne consommaient pas toutes ces excellentes choses dont vous voyez ici des échantillons, sucre, café, vanille, girofle, cannelle, gingembre, riz, pistaches, muscade, poivre de Cayenne, liqueur des Iles, achar des Indes, etc., etc., que deviendraient, je vous le demande, nos colonies, c'est-à-dire notre puissance maritime?
— Je suis ébloui ! s'écria le chanoine ; j'ai le vertige! A chaque pas je me sens grandir de cent coudées.
— Et vous avez parbleu raison, seigneur dom Diego, dit le docteur, car enfin, lorsque après avoir dégusté, au dessert, un fromage glacé à la vanille, auquel a succédé un verre de vin de Constance ou du Cap, vous savourez une tasse de café, ensuite de quoi vous concluez par un ou deux petits verres de liqueur des lies à la cannelle ou au girofle, eh bien! vous poussez héroïquement à la grandeur maritime de la France, vous faites, dans votre sphère, autant pour la marine que le matelot ou que le capitaine... Et à propos de capitaine, seigneur chanoine , ajouta tristement le docteur, je vous ferai observer que seule parmi toutes les
autres, cette boutique est vide, carlecapitaine du navire qui a amené des Indes et des colonies toutes ces friandes denrées n'ose se montrer, étant sous le coup de votre vengeance. C'est vous nommer mon pauvre neveu le capitaine Horace, seigneur chanoine. Seul il manque aujourd'hui à cette fête de famille.
— Ah! serpent maudit! murmura l'abbé Ledoux, comme il arrive tortueusement à son but ! comme il a su enlacer cette misérable brute de dom Diego !
Au nom du capitaine Horace, le chanoine avait tressailli et était resté un moment silencieux et pensif.
Le chanoine dom Diego, après être resté un moment silencieux, tendit au docteur Gasterini sa grosse main tremblante d'émotion, et lui dit :
— M. le docteur, le capitaine Horace m'avait fait pendant deux mois perdre l'appétit; vous me l'avez rendu, je l'espère, pour toute ma vie, et bien plus, selon votre promesse, vous m'avez prouvé, non par des raisonnements spécieux, mais par des faits, par des chiffres, que le gourmand, ainsi que vous le disiez avec tant de profondeur, que le gourmand accom-
plit une haute mission sociale, civilisatrice et politique; vous m'avez donc ainsi délivré de cruels remords en me donnant conscience de la noble tâche que la gourmandise me donnait à remplir; et à ce devoir sacré je ne faillirai pas, M. le docteur. Aussi, gloire à vous, reconnaissance à vous, et je crois m'acquitter bien modestement en vous déclarant que, nonseulement je ne déposerai aucune plainte contre le capitaine Horace, mais que je lui accorde de grand cœur la main de ma nièce.
— Quand je vous le disais, chanoine ! reprit l'abbé. J'étais bien sur qu'une fois qu'il vous tiendrait entre ses griffes, ce diabolique docteur ferait de vous ce qu'il voudrait ! Où sont maintenant vos belles résolutions de ce matin?
— L'abbé, reprit dom Diego d'un ton capable, je ne suis pas un enfant; je saurai rester à la hauteur du rôle que M. le docteur m'a tracé.
Et, s'adressant à ce dernier, il ajouta :
— Vous allez, monsieur, me donner ce qu'il faut pour écrire; une personne sûre prendra ma lettre, montera dans votre voiture et ira à l'instant chercher ma nièce au couvent et la ramènera ici.
— Seigneur dom Diego, reprit le docteur.
VOUS assurez le bonheur de nos deux enfants, la joie de mes vieux jours, et conséquemment voire félicité gastronomique, car je tiendrai ma parole : je vous ferai dîner tous les jours, mieux encore que je ne vous ai fait déjeuner l'autre matin. Un pavillon de celte maison sera désormais à votre disposition; vous me ferez l'honneur de manger à ma table, et vous voyez que, d'après les professions que j'ai choisies pour mes neveux et pour mes nièces (avec une gourmande et friande préméditation, ainsi que je vous le disais), mon garde-manger, mon office et ma cave seront toujours merveilleusement approvisionnés. Je vieillis, j'ai besoin d'un bâton de vieillesse : Horace et sa femme ne me quitteront plus; je leur confierai le dépôt de mes traditions culinaires, afin qu'elles se transmettent de génération en génération ; nous vivrons tous ensemble, et nous passerons ainsi tour à tour de la pratique à la philosophie de la gourmandise, M. le chanoine.
— Docteur, je mets le pied sur le seuil du paradis ! s'écria le chanoine. Ah ! la Providence est miséricordieuse, car elle va combler de faveurs un pauvre pécheur tel que moi.
— Hérésie 1 impiété I blasphème ! s'écria l'abbé Ledoux ; vous serez damné ! archi-
damné, chanoine! ni plus ni moins que voire tentateur.
— Voyons, cher abbé, reprit le docteur, pas de ces espiègleries-là! Avouez donc tout de suite que je vous ai convaincu par mes raisonnements.
— Moi , je suis convaincu !
— Certainement; car je vous défie, vous et tous vos pareils passés, présents ou futurs, de sortir de ce dilemme.
— Voyons le dilemme.
— Si la gourmandise est une monstruosité, la frugalité poussée à ses dernières limites doit être une vertu.
— Certes, répondit l'abbé.
— Ainsi, mon cher abbé, plus l'on est frugal, selon vous, plus l'on est méritant?
— Évidemment, docteur.
— Ainsi, celui qui vivrait de racines crues et boirait de l'eau en vue de se macérer serait le type et le prototype de l'homme vertueux?
— Et qui en douterait? Vous trouvez ce type céleste chez les anachorètes.
— A merveille, l'abbé. Maintenant, d'après vos idées de prosélytisme, vous devez forcément désirer que tous vos frères se rapprochent le plus possible de ce type de perfection
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idéale : titi homme habitant une caverne et vivant de racines? Le beau idéal de votre société religieuse serait donc une société d'/mbiteiirs de cavernes et de mangeurs de racines, s'administrant par passe-temps une rude discipline?
— Plût à Dieu qu'il en fût ainsi! reprit vaillamment l'abbé; il y aurait autant de justes que d'hommes sur la terre.
— D'abord, cela rendrait le calendrier un peu nombreux, mon cher abbé; et ensuite, cela aurait le petit inconvénient de détruire tout d'un coup ces nombreuses industries dont nous venons d'admirer les spécimens, sans compter l'industrie des tisserands qui trament les nappes, des orfèvres qui cisèlent l'argenterie, des porcelainiers qui fabriquent les porcelaines, des verriers qui fabriquent les cristaux, des peintres, des doreurs qui embellissent les salles à manger , des tapissiers, etc., etc.; c'est-à-dire que la société, en se rapprochant de votre idéal, anéantirait les trois quarts des industries les plus florissantes, ce qui serait, en d'autres termes, revenir à l'état sauvage.
— Mieux vaut faire son salut dans l'état sauvage, reprit opiniâtrement l'abbé Ledoux,
206 Là GOURMANDISE.
que de mériter les peines éternelles en s'adonnant aux délices d'une civilisation corrompue et corruptrice.
— Voilà un sublime désintéressement ! Mais alors, pourquoi laissez-vous généreusement aux autres ces durs renoncements, ces cruelles privations, leur abandonnant votre part de paradis, et vous contentant modestement de vivre douillettement ici-bas, couchant sous l'édredon, buvant frais, mangeant chaud?
Allons, parlons sérieusement, et avouez que c'est un véritable outrage, un véritable blasphème contre les munificences delà création, que de ne pas glorifier les milliers d'appélissantes bonnes choses qu'elle offre à la satisfaction de la créature?
— Voilà bien ces païens, ces matérialistes, ces philosophes ! s'écria l'abbé Ledoux, ils ne peuvent pas admettre ce qu'ils ne comprennent pas dans leur orgueil infernal.
— Oui : Credo quia ahsurdum. Cet axiome est vieux comme le monde, mon cher abbé ; mais il n'empêche pas le monde de marcher au rebours de vos théories de renoncement et de privations. Dieu merci 1 le monde aspire incessamment au bien-être. Croyez-moi, il ne s'agit pas de réduire tous les hommes à man-
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ger des racines et à boire de l'eau ; il faut arriver au contraire à ce que le plus grand nombre possible mange au moins de bonnes viandes, de bonnes volailles, de beaux fruits, de beau pain de pur froment, et boive du vin vieux. La nature, dans sa sagesse infinie, a fait l'homme insatiable dans les besoins de son corps, dans les aspirations de son intelligence ; et si l'on songe aux merveilles de toutes sortes que l'homme a seulement créées pour plaire aux cinq sens dont elle l'a pourvu dans sa munificence, on reste frappé d'admiration. C'est donc obéir à ses lois imprescriptibles que de pousser avec ardeur, par la consommation , au travail et au bien-être de tous, ainsi que je le disais au chanoine, et de faire, chacun dans sa sphère, autant de bien que possible, afin de jouir sans trop de remords, car... Mais voici bientôt six heures; venez chez moi, seigneur chanoine, afin d'écrire la lettre qui doit mander ici votre charmante nièce. J'irai donner ensuite un dernier coup d'œil à mon laboratoire, que j'ai confié aux soins de mes deux premiers élèves. Le cher abbé voudra bien m'attendre au salon, car je tiens à remplir mon programme et à
lui prouver par des faits économiques, non pas seulement l'excellence de la gourmandise, mais aussi de toutes ces autres passions qu'il appelle des péchés capitaux.
— Allons, nous verrons jusqu'où vous pousserez votre sacrilège paradoxe, dit imperturbablement l'abbé Ledoux. Du reste, toutes les monstruosités sont curieuses à observer. 3Iais, docteur, docteur, il y a trois siècles..., quel magnifique auto-da-fé l'on eut fait de vous !
— Mauvais rôti, mon cher abbé! Cela ne vaut pas mieux que le produit de cette chasse qu'au beau temps du fanatisme vous faisiez aux protestants dans les montagnes des Gévennes. Mauvais gibier, l'abbé. Ainsi donc, à tout à l'heure, mes chers hôtes, dit le docteur en s'éloignant.
Le chanoine ayant écrit à la supérieure du couvent, un homme de confiance du docteur Gasterini partit en voiture pour aller quérir la senora Dolorès Salcèdo , et prévenir en même temps le capitaine Horace et son fidèle Sans-Plume qu'ils pouvaient sortir de leur cachette.
Une demi -heure après le départ de cet
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émissaire, le chanoine, l'abbé, ainsi que les neveux et nièces de M. Gasterini et plusieurs autres convives, étaient réunis dans le salon du docteur.
Dolorès et Horace ne tardèrent pas à arriver à peu de distance l'un de l'autre chez le docteur Gasterini. Nous laissons le lecteur s'imaginer la joie des deux amants et l'expression de leur tendre reconnaissance pour le docteur et pour le chanoine. Le profond attendrissement de ce dernier, la conscience d'assurer à jamais la félicité de sa nièce, se manifestèrent chez lui par une faim de tigre; aussi murmura-t-il d'une voix lamentable à l'oreille du docteur Gasterini :
— Hélas! hélas! les autres convives n'arri-
212 lA GOURMANDISE.
vent donc point, cher docteur? Il y a des gens d'un affreux égoïsnie !
— Mes convives ne peuvent maintenant beaucoup tarder, mon cher chanoine; il est six heures et demie, et l'on sait qu'à sept heures sonnant, je me mets impitoyablement à table.
En effet, les derniers invités du docteur ne se firent pas longtemps attendre, et un valet de chambre annonça successivement les noms suivants ^ :
— M. le duc et madame la duchesse de Senneterre-Ma illefo rt .
— L'orgueil , dit tout bas le docteur au chanoine et à l'abbé, qui fit une laide grimace en se souvenant de la mésaventure de son protégé, M. de Macreuse, à l'endroit de mademoiselle de Beaumesnil , la riche héritière... Combien vous êtes aimable, madame la duchesse, d'avoir bien voulu vous rendre à mon invitation! dit le docteur à Herminie,
* Les personnages dont il va être question dans la suite de ce chapitre ont tous figuré dans les six premiers Péchés capitaux. Nous croyons devoir répéter ici, pour ceux de nos lecteurs qui ne les connaîtraient pas encore, que ces divers ouvrages, dont le succès a été si grand et si légitime, et dont celui-ci est le complément, sont compris dans notre catalogue.
qu'il alla recevoir et dont il baisa respectueusement la main. S'il faut tout dire, madame, je comptais pour vous décider sur ce cher ORGUEIL que M. de Maillefort, M. de Senneterre et moi, nous admirons tant chez vous.
— Et comment cela, mon bon docteur? dit affectueusement Gérald de Senneterre. Je sais bien que je dois à ïorgueil de ma femme le bonheur de ma vie, mais...
— Notre cher docteur a raison, reprit Herminie en souriant, je suis très-orgueilleuse de l'amitié qu'il veut bien avoir pour nous, et je saisis toutes les occasions de lui témoigner combien je suis sensible à son attachement, sans parler de notre éternelle reconnaissance pour les soins si dévoués qu'il a eus pour mon fils et pour la fille d'Ernestine. Je n'ai pas besoin de vous dire, mon bon docteur, les regrets qu'elle éprouve de n'être pas ici ce soir, mais son état de grossesse avancée la retient chez elle, et le cher Olivier, non plus que son oncle et M. de Maillefort, ne quitte pas d'une minute notre intéressante malade.
— Il n'y a rien de tel que les vieux marins, les marquis duellistes et les anciens soldats d'Afrique pour être d'excellentes gardes-maladeSy soit dit sans déprécier la terrible ma-
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dame Barbançon, répondit gaiement le docteur. Seulement, madame la duchesse, vous me permettrez de n'être pas du tout de votre avis sur la manière dont tout à l'heure vous avez interprété mes paroles ; je voulais vous dire que votre propension pour Vorgneil nrassurait d'avance que vous encourageriez chez moi cet adorable péché en me rendant fier de vous posséder dans ma pauvre maison.
— Et moi, cher docteur, dit en riant Gérald de Senneterre, je déclare que vous encouragez furieusement en nous le friand péché de gourmandise , car lorsque l'on a diné une fois chez vous, l'on devient gourmand à perpétuité.
L'entretien du docteur, d'Herminie et de Gérald (entretien auquel le chanoine avait prêté l'oreille) fut interrompu par la voix du valet de chambre qui annonça :
— M, Fvon Cloarek.
— La colère, dit tout bas le docteur au chanoine en s'avançant au-devant de l'ancien corsaire, qui, malgré son grand âge, était encore vert et alerte.
— Vivent les chemins de fer! car j'arrive à l'instant du Havre, mon vieux camarade, pour assister à l'anniversaire de ta naissance, dit
cordialement Y von au docteur, en lui serrant les mains: et pour venir ici, j'ai laissé Sabine^ Sabino7i et Sabinette, ce sont les noms que le quasi-centenaire Legoffm, mon ancien maitrecanonnier, a donnés à ma petite-fille et à mon arrière-petite-fîUe, car je suis bisaïeul, tu sais cela.
— Parbleu! mon vieux camarade, et j'espère bien que tu ne t'arrêteras pas là !
— Ah çà! mon gendre Onésime, à qui tu as rendu la vie, il y a quelque trente ans, m'a chargé, comme toujours, de le rappeler à ton souvenir. Et me voilà !
— Pouvais-tu manquer à une de nos réunions annuelles, mon brave Yvon? Je me serais mis dans une de ces superbes colères dont tu étais autrefois possédé.
S'interrompant alors, et s'adressant au chanoine et à l'abbé, le docteur leur présenta Yvon en leur disant :
— Le capitaine Cloarek, un de nos plus anciens et de nos plus illustres corsaires, le fameux héros du brick le Tison d'Snfer, qui a fait des siennes à la fin de l'empire.
— Ah! M. le capitaine, dit le chanoine, en 4812, j'étais à Gibraltar, et j'ai eu l'honneur de vous entendre bien souvent maudire,
VOUS et votre bâtiment corsaire, par les Anglais.
— Et savez-vous, mon cher chanoine, à quel admirable péché le capitaine Cloarek doit sa gloire et les services qu'il a rendus à la France dans les victorieuses croisières qu'il a faites contre les Anglais? Je vais vous le dire, et mon vieil ami ne me démentira pas. Gloire, succès, richesse, il doit tout à la colère.
— A la colère! s'écria l'abbé.
— A la colère? dit le chanoine.
— La vérité est, messieurs, reprit modestement Cloarek, que le peu que j'ai fait pour mon pays, je le dois à mon naturel incroyablement colère.
— M. et madame Michel^ annonça le valet de chambre.
— La. paresse, dit le docteur au chanoine et à l'abbé en s'approchant de Florence et de son mari (son véritable mari, car le cousin Michel avait épousé madame de Lucenay, depuis la mort de M. de Lucenay, victime d'une ascension qu'il avait tentée au Chimboraçao en compagnie de Valentine).
— Ah ! madame, dit le docteur Gasterini en allant galamment baiser la main de Florence,
combien je vous sais gré de vous être arrachée à vos douces habitudes de paresse pour vous donner la peine de venir chez moi avant votre départ pour votre chère retraite de Provence !
— Comment, mon bon docteur! reprit en riant la jeune femme. Oubliez-vous donc que les paresseux sont capables de tout?
— Même de faire l'incroyable effort de venir dîner chez un de leurs meilleurs amis, ajouta Michel en serrant la main du docteur.
— Et quand je pense , reprit Gasterini , quand je pense qu'il y a quelques années j'ai été consulté afin de faire savoir si je pouvais vous guérir de cet incurable péché de paresse! Heureusement l'insuffisance de la science, et surtout mon profond respect pour les dons du Créateur, m'ont empêché d'attenter à l'ineffable nonchalance dont vous étiez douée.
Et, désignant du regard à Florence l'abbé Ledoux, le docteur ajouta :
— Tenez, madame, M. l'abbé Ledoux, que j'ai l'honneur de vous présenter, me considère, à l'heure qu'il est, environ comme un païen, comme un affreux idolâtre. Soyez assez bonne pour me réhabiliter dans son esprit en affirmant à ce saint homme que vous et votre mari avez puisé dans la plus profonde, la plus invin-
LA GOURMillDISE. 19
cible paresse, une activité sans bornes, une énergie inconcevable, grâce auxquelles vous vous êtes assuré tous deux la plus honorable indépendance.
— Pour l'honneur de la paresse, M. l'abbé, répondit Florence en riant, je suis obligée de faire violence à ma modestie et à celle de mon mari et d'avouer que ce cher docteur dit la vérité.
— M. Richard ! annonça le valet de chambre.
— L'avarice, dit tout bas le docteur au chanoine et à l'abbé pendant que le père de Louis Richard, l'heureux époux de Mariette, s'avançait vers le docteur.
— Est-ce que ce M. Richard, dit à demivoix l'abbé à M. Gasterini, serait le fondateur de ces écoles, de ces maisons de retraite établies à Chaillot, et si admirablement organisées?
— C'est lui-même, répondit le docteur en tendant la main au vieillard et lui disant : Arrivez donc, bonhomme Richard; M. l'abbé me parlait de vous.
— De moi, cher docteur?
— Ou, si vous le préférez, de vos merveilleuses fondations de Chaillot.
LE DOCTEUR G.VSTfRIM. Hid
— Ah ! docteur, dit le vieillard , il faut rendre à César ce qui appartient à César : mon fils seul est l'auteur de ces fondations charitables.
— Voyons , mon bon et excellent M. Richard, reprit le docteur, si vous n'aviez pas été un avare aussi complet que votre ami Ramon, votre digne fils aurait-il pu faire bénir partout votre nom, comme il l'a fait ?
— Quant à cela, docteur, c'est la pure vérité ; aussi je vous avoue qu'il n'est pas de jour où, à ce point de vue, je ne remercie Dieu de m'avoir fait naître le plus avaricieux des hommes.
— Et l'ami de votre fils, reprit le docteur, le itiarqiiis de Saint- Hèrem, comment va-t-il ? ,
— Il est venu nous voir hier avec sa femme. C'est la perle des ménages. Il nous a invités à aller visiter le château qu'il vient de faire construire dans la vallée de Chevreuse. On dit que son palais de Paris n'est rien auprès de ces nouvelles splendeurs. Il paraît que depuis trois ans il y a là quinze cents ouvriers occupés, sans parler des terrassements du parc, qui seuls ont employé les bras de trois ou quatre villages ; et, comme le marquis paye magnifiquement, vous concevez quel
bien-élre cela a répandu dans les environs de son château.
— Or donc, mon cher bonhomme Richard, vous m'avouerez que si l'oncle du marquis n'avait pas été de la même avarice que vous, ce généreux garçon n'aurait pu donner du travail à tant de familles.
— C'est vrai, mon cher docteur ; aussi, le nom de saint Ramon, comme le marquis a baptisé ironiquement son oncle, la mémoire de ce fameux avare est-elle bénie de tous.
~ C'est inconcevable, l'abbé, disait le chanoine, le docteur avait donc raison? Je suis confondu de ce que j'entends, de ce que je vois. Nous allons donc dîner avec les sept pèches capitaux?
— M. Henri David, dit le valet de chambre.
A ce nom, la physionomie du docteur devint grave; il alla au-devant de David, lui prit les deux mains avec effusion et dit :
— Pardon d'avoir tant insisté au sujet de celte invitation, mon cher David, mais j'ai promis à mon excellent ami et élève le docteur Dufour, qui vous a recommandé à moi , de tâcher de vous distraire pendant votre court séjour à Paris.
— Et de ces distractions je sens le besoin,
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je VOUS assure, monsieur. Là-bas notre vie est si calme, si régulière, que les heures passent presque inaperçues; mais ici, perdu dans cette bruyante et grande ville à laquelle je suis devenu tout à fait étranger, j'éprouve des accès de tristesse mortelle, et je vous remercie mille fois de m'avoir ménagé une si aimable distraction.
Henri David parlait ainsi au docteur lorsque sept heures sonnèrent.
Le chanoine poussa un profond soupir de satisfaction en voyant un maître d'hôtel ouvrir les deux battants de la porte de la salle à manger.