Le Docteur Morice, notice biographique
La science vient de faire une perte irréparable dans la personne du docteur Albert Morice, mort le 19 octobre à Toulon, des suites d’une affection pulmonaire contractée en OocbincMne, mort èi vingt-neuf ans.
Au nom de ses amis, qu’il soit permis au plus ancien de dire ce que fut cette carrière si courte ! Pour être son panégyriste, le biographe n’aura qu’à peindre l’homme tel qu’il était, à raconter cette vie où pas un trait n’est à cacher, où pas une ombre n’obscurcit le ton lumineux de l’ensemble.
Albert Morice était dans toute l'acception du mot un esprit puissamment organisé, une nature franche, modeste et bonne. Ces qualités se lisaient bien sur son visage au front haut, à la lèvre expressive, au regard doux et aimable. Il était surtout remarquable par la promptitude de ses conceptions, 1 ingénuité de son caractère d’artiste, etT’énergie avec laquelle il poursuivait ses projets dès qu’il s’était fixé un but.
Au lycée de Lyon, ses succès littéraires furent très-grands. A cette époque, la linguistique et la poésie le captivaient ; je ne me hasarderais pas à calculer le nombre des dictionnaires
qu’il composa de quinze à vingt ans; mais je connais ses vers pleins de fraîclieur, et ses nouvelles d’une originalité piquante, contre lesquels plus d’un parnassien coté gagnerait à écHanger son bagage. De ces premières études, dans lesquelles il s’était jeté avec passion, il conserva toujours un profond respect pour la forme, une merveilleuse facilité de style et d’élocution.
Si richement doué, A. Morice n’avait que le choix entre les routes à suivre avec la certitude de n’être médiocre dans aucune ; quel que fut son culte pour les lettres, l’avidité de connaître l’entraîna vers les sciences naturelles ; il commença ses études médicales, et, dès 1869, fut reçu interne des hôpitaux de Lyon. La clinique l’absorba tout d’abord ; il l’envisageait de haut et n’en voulait voir que les grandes lignes, les questions de virus, de diathèse étaient le thème favori de ses discussions. Esprit synthétique par excellence, incapable de se plier aux minuties de la spécialisation, et dédaigneux d’une notoriété éphémère, sa place eût été marquée parmi les remueras d’idées auxquels la physiologie et la pathologie générale doivent leurs plus fécondes transformatious ; mais ce n’était là encore qu’une des étapes de sa carrière.
Au bout de deux ans, les choses de l’Europe lui parurent vieilles, et les discussions qui agitent nos académies bien rebattues ; et, comme il lui fallait du nouveau, il s’engagea dans le service de santé de la marine et courut à la recherche de 1 inconnu dans la presqu’île meurtrière, mais inexplorée, de l’Indo-Chine.
Ce fut alors que se révélèrent ses étonnantes aptitudes d encyclopédiste. Là, privé de tout encouragement officiel, loin de tout centre de travail, sans autre aiguillon que sa foi scientifique, il recueillit des matériaux de toute sorte. Il étu-
diait à la fois les races du pays, leurs mœurs, leurs maladies, leur langage, la nature du sol et ses plantations, enfin et surtout la faune, et particulièrement la faime lierpétolpgifiue.
A son retour, les documents qu’il avait accumulés fournirent la matière de nombreux mémoires. Ses observations cliniques lui permirent de terminer brillamment ses études médicales devant la Faculté de Paris qui récompensa d’une médaille de bronze sa tbèse remarquable sur la Dengue^ pu fièvre éruptive des pays cbauds. L’Institut reçut sa belle communication sur la découverte d’un serpent aquatique, herbivore et vivipare, YHerpeton tentaculè; les Sociétés de géographie, d’anthropologie, d’éthnographie, de météorologie, d’acclimatation, etc., ouvrirent leurs portes au jeune voyageur; les Muséums de Paris et de Lyon (1) s’enrichirent de précieuses collections comprenant nombre de spécimens apportés pour la première fois en France. En meme temps, le journal le Tour du monde publiait une relation humouristique et pleine de verve de ce premier voyage.
Cependant il lui fallut de nouveau quitter la France. Nommé en 1875 médecin de seconde classe de la marine après un brillant concours, son rang lui donnait le droit de choisir
(1) C’est par dizaine de milliers qu’il faut compter les objets rares ou nouveaux dont Morice a enriebi le Muséum de Lyon. Son nom sera gravé sur le marbre destiné à perpétuer le souvenir des bienfaiteurs de notre bel établissement municipal. Morice est mort victime de son dévoûment à la plus noble de toutes les ambitions. Qu’U soit permis à l’un de ses plus anciens maîtres, devenu son ami, de témoigner ici publiquement de la douleur que nous cause la fin prématurée de ce vaillant jeune homme dont la vie n’avait que ces deux mobiles : science et patrie.
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une destination moins dangereuse que la première; mais en vain ses amis lui représentèrent que l’on n’affrontait pas deux fois impunément la«Cocliincliine ; l’attrait des études commencées l’emporta, et, plein d’espérances, il regagna cette colonie.
Envoyé dans un poste fort reculé, à Qui-nEon, il y déploya une activité plus grande que jamais. Une découverte, qui marquera dans l’Mstoire de l’arcliéologie Khmer, vint lui fournir un nouveau cliamp d’études. A quelques lieues de Qui-nlion, il reconnut huit monuments fort anciens, uniques dans leur genre, couverts de sculptures allégoriques d’un grand intérêt; cinq étaient debout, les trois autres renversés ; il résolut d’envoyer en France ces ruines si intéressantes. C’est au milieu des fatigues nécessaires pour mener à bien une entreprise aussi difficile, dans un pays sauvage, entouré de l’indifférence, sinon du mauvais vouloir de tous, qu’il contracta l’anémie qui fut le prélude de son mal. Quand, après avoir dirigé trente caisses sur la France, il rentra à • Saigon, sa résistance n’était plus la même ; à peine sorti d’un accès pernicieux qui avait failli l’emporter, il dut s’aliter pour une affection pulmonaire aiguë. C’est à ce moment qu’il apprit le naufrage du Mei~Kong et la perte de vingt-deux de ses caisses ; ce fut le dernier,coup. Le mal empira soudain et le rapatriement fut décidé.
Dès la fin de septembre, après une traversée pendant laquelle il avait failli vingt fois succomber, on le débarquait h Marseille, et de là on lè dirigeait sur l’hospice de Toulon, où il mourut le 19 octobre. Dieu sait ce qu’il a souffert sur ce lit d hôpital, où, dans la solitude,, supputant les progrès de sa maladie, il assistait à l’écroulement de son avenir, et voyait s’évanouir une à une ses généreuses ambitions ! « Mon
état pectoral est de plus en plus net, m’écrivait-il il y a quelques jours, mes crachats dénotent la présence d’une caverne, tous les matins je vide mon étable ; je lutterai cependant aussi longtemps que je le pourrai, car c’est vraiment s’en.aller trop tôt. » n ne se trompait pas. Après avoir souffert dans l’isolement, il est mort sans avoir la suprême consolation de presser la main d’un ami (1).
Tous ceux qui l’ont connu, c’est-à-dire aimé, se rappelleront l’homme d’esprit,le causeur étincelant et fin, et surtout l’ami loyal, le camarade ennemi des coteries, exempt de tout sentiment ombrageux. Pour les témoins de ses luttes, le souvenir de son fier courage et de sa résolution restera ineffaçable ; pour tous enfin son originalité puissante, l’universalité de ses aptitudes, l’ampleur de ses vues, l’ardeur de ses convictions, le stoïcisme avec lequel il leur fit le sacrifice de sa vie, en feront un type de l’honnête homme et du vrai savant, une de ces pures victimes que la science choisit parmi les jeunes d’élite, et quelle semble n’élever davantage que pour rendre plus inconsolables ceux qui les ont aimées.
Outre beaucoup de travaux inachevés, le docteur Albert Morice laisse un grand nombre de mémoires, parmi lesquels nous citerons les suivants :
Sue les habitudes du eemarquable seepent de la cochinchine, ïîBerpeton tentaculatum. ■— Académie des sciences (séance du 11 janvier 1875).
Étude sue deux dialectes de l’indo-chinb, les tiams et les stiengs (Cochinchine et Cambodge). — Revue de linguistique, de M. Gérard de Rialle, 1875.
(1) Le corps de notre ami a été ramené à Lyon par sa famille, et inhumé dans le cimetière d’EcuUy.
Sue l’antheopologie de l'indo-chine. — Bulletin de la Société d’anthropologie (séance du 18 février 1875).
De la dengue , fièvee éruptive des pays chauds , et de sa distribution géographique. — Thèse de Paris, 1875, couronnée par la Faculté de Paris.
Quatre cas dé tétanos chez le singe. — Société de biologie, 1875.
Influence du climat de la cochinchine sur la santé des européens. — Archives de médecine navale^ sous la direction de Leroy de Méricourt, 1875, t. xxiv, p. 222 et suiv.
Sur la pathologie des indigènes de l’indo-chine et en particulier DES ANNAMITES. — Bulletin de la Société d’anthropologie, 1875.
L’herpeton tentaculé, texte et planches. ■— Annales des sciences naturelles, de Milne-Edward, 1875.
Voyage en cochinchine. ■— Le Tour du monde, Paris.
Voyage en cochinchine pendant les années 1872-73-74. — Lyon, librairie Georg, 1875.
Coup d'œil sur la faune de la cochinchine française. — Lu dans la séance générale de l’Association lyonnaise des Amis des sciences naturelles du 14 mars 1875. Lyon, Georg, et extrait dans les Archives de médecine navale, 1875, t. xxiv, p. 432.
Le narcotisme. — Mémoire envoyé à la Société d’ethnographie (inédit).
Les moyens de transport dans l’annam. — Mémoire envoyé à la Société d’ethnographie (inédit).
Sur les sauvages bahnars. — Mémoire envoyé à la Société d’anthropologie (inédit.
Géographie herpétologique de la cochinchine française. Paris, 1875.
Sur quelques mammifères de l'indo-chine. — Paris, 1875.
Synonymie des animaux de l'indo-chine en ann.'Vmitb , cambodgien , TIAM, STIENG. — Paris, 1875.
Sur l’acclimatement des races humaines et des animaux en cochinchine. — Paris, 1875.