D'Albon. De l^omance
de cultiver la terre que de ce qui se passait à la Cour », dit-elle encore.
« Les orages pouvaient se former et se dissiper au dessus de son entresol, écrit de son côté Marmontel. Il griffonnait ses problèmes d'économie rustique aussi tranquille, aussi indifférent aux mouvements de la Cour que s'il eût été à cent lieues de distance. »
Sa gaîté naturelle, la vivacité de son esprit l'avaient fait rechercher dès sa jeunesse par toutes les personnes distinguées avec lesquelles il s'était trouvé en relations.
Petit et laid, il faisait oublier, par sa physionomie et par sa conversation, ce que son abord avait de peu avantageux. On a vu ce que disaient de lui le duc de Luynes et le bailli de Mirabeau : « 11 a beaucoup d'esprit ; il a de Tesprit comme un diable. » C'est ce que dit aussi d'Argenson.
^jme jj^j Hausset n'est pas moins afTirmative : « On m'a dit que M. Quesnay était fort instruit de certaines choses qui ont rapport aux finances et qu'il était un grand économiste; je ne sais pas trop ce que c'est. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait beaucoup d'es-
prit ; il était fort gai et fort plaisant, et très habile médecin. »
Cra\Yford dit de même : « Quesnay avait beaucoup de gaité et de bonhomie. Il dissertait avec beaucoup de chaleur, sans envie de briller. »
Grandjean de Fouchy vante sa vaste instruction : (( Tous les arts et toutes les sciences lui étaient familiers. » Il vante aussi sa « simplicité naïve qui rendait son commerce extrêmement agréable, même dans la société domestique oi^i on le trouvait toujours égal et où la sérénité de son âme se peignait jusque dans ses moindres actions ».
Le secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences ajoute : « 11 possédait au suprême degré Fart de connaître les hommes. Il les forçait pour ainsi dire, sans qu'ils s'en aperçussent, à se montrer aux gens tels qu'ils étaient. Aussi accordait-il sa confiance sans réserve à ceux qui le méritaient, et le long usage de la Cour l'avait mis à portée de parler sans rien dire aux autres. Il ne les ménageait cependant à ce point que lorsqu'ils ne s'étaient pas trop démasqués ; ceux qui lui montraient à découvert une âme vile et
corrompue pouvaient être surs, de quelque qualité qu'ils fussent, d'être traités comme ils le méritaient. »
Ses manières étaient douces et honnêtes, disent encore ses biographes, sa bonté prévenante, son érudition variée. Il n'abusait point de sa supériorité intellectuelle ; il se mettait à la portée de ses interlocuteurs et les faisait parler de ce qu'ils savaient. On le comparait à Socrate pour la figure, et on disait que, comme Socrate, il avait Tart d'accoucher les esprits. Ce n'est pas qu'il eût le masque de Socrate; mais, avec sa figure ramassée, il n'était guère plus beau que le philosophe grec.
Plusieurs de ses propos sont venus jusqu'à nous :
Il parlait à Paris-Duverney de la guerre et des hommes de guerre. « Les militaires, disait-il, font un grand mystère de leur art... Mais pourquoi les jeunes princes ont-ils tous de grands succès ? C'est qu'ils ont l'activité et l'audace. Pourquoi les souverains qui commandent leurs troupes font-ils de grandes choses ? C'est qu'ils sont maîtres de hasarder. »
Un autre jour, Duclos, pérorant avec sa chaleur ordinaire, soutenait, comme un paradoxe, qu'il y avait eu plus de gens d'esprit dans la maison de Bourbon que dans toute autre et s'écriait ensuite : ^( Je suis historiogr.aphe du roi, je rendrai justice, mais je la ferai souvent. — J'en serais garant, répondit Quesnay ; notre maître sera peint tel qu'il est. » Et comme Duclos hochait de la tète : « Louis XIV a protégé les poètes ; cela était peut-être bon pour le temps... Mais ce siècle-ci sera bien plus grand... Louis XV envoyant au Mexique et au Pérou des astronomes pour mesurer la terre, présente quelque chose de plus imposant que d'ordonner des opéras. Il a ouvert aussi des barrières à la philosophie, malgré les criailleries des dévots, et l'Encyclopédie honorera son règne. »
Quesnay n'avait pas d'enthousiasme pour les poètes. Il n'estimait que quelques traits de Corneille et uniquement à cause de la pensée. « Toute la beauté d'un écrit, prétendait-il, est dans la pensée. Imbéciles, qui croyez Tembellir avec des pompons. Elle ne peut être trop nue. » Et, comme preuve, il
citait le passage de Démosthène : Vous craignez, Athéniens, la dépense de la guerre ; Philippe viendra; il brûlera vos maisons, il massacrera vos jeunes gens; il emmènera vos femmes, vos enfants et vous-mêmes en esclavage \
Un jour, on vantait devant lui les « Lettres de Voltaire à Chenevières ^ » et 1' « Epître de Marmontel à ses Livres », couronnée par l'Académie ; le docteur n'avait pas Tair d'écouter. « Vous n'admirez donc pas les grands poètes, lui demanda-t-on ? — Comme de grands joueurs de bilboquet. Pourtant j'ai fait des vers; j'en ai fait sur M. Rodot, intendant de la marine, qui disait du mal des médecins :
Antoine se médicina
En décriant la médecine,
Et de ses propres mains mina
Les fondements de sa machine.
Très rarement il opina
Sans humeur bizarre ou chagrine
Et l'esprit qui le domina
Etait affiché sur sa mine.