‹ Le Docteur QuesnayChapitre 78 sur 128 · Lettre à Longo, 28 août 1777, dans Lucas Montiguy · texte numérisé non relu

Lettre à Longo, 28 août 1777, dans Lucas Montiguy

cation des hommes n'est jamais nuisible et il fut plus conséquent avec lui-même que beaucoup de partisans de Taccroissement de la population, car il eut onze enfants.

« Combien de gens voudraient soutenir, demandait-il, attendu qu'ils tiennent dans TElat le haut bout, que Fhomme est plus heureux étant au large comme on est aujourd'hui que s'il se trouvait serré par ma nouvelle peuplade !

)) La mesure de la subsistance est la mesure de la population », affirmait-il, et par subsistance, il entendait la nourriture, les commodités et les douceurs de la vie.

)) Plus vous avez d'hommes, concluait-il, plus vous faites rapporter à la terre et plus vous la peuplez. Partout où il y a des hommes, il y a des richesses. « Tant vaut » rhomme, tant vaut la terre, dit un pro- » verbe bien sensé ; il s'ensuit de là que le » premier des biens, c'est d'avoir des » hommes et le second de la terre. »

La thèse était banale ; les arguments parfois contradictoires ; mais le livre était émaillé d'une foule de hors-d'œuvre présentés avec originalité, quoique dans une langue

archaïque, — « marotiqiie », disait Quesnay.

En économie politique, Mirabeau avait encore moins d'érudition que le docteur et il ne remédiait pas toujours par la pénétration à Pinsuffîsance de ses connaissances.

Dans la seconde partie de Touvrage, des ]Daradoxes à peine reliés entre eux s'accumulaient sur les finances, la justice, le Gouvernement, les mœurs, la religion, le luxe, la centralisation, la dette publique, l'intérêt de Targent.

Dans la troisième, supérieure aux deux autres, Mirabeau traitait de l'échange dont il avait bien saisi les effets. Au sophisme de Montaigne : « Le profit de Fun fait le dommage de Tautre », il opposait le principe : « Nul ne perd que l'autre ne perde. » Il observait que si l'Angleterre était brusquement réduite à la situation misérable de la Corse, ce serait un malheur pour l'humanité. Et il condamnait les prohibitions commerciales, (( invention plate et absurde », ainsi que la réglementation du commerce des grains, « autre invention damnable ».

Allant enfin au devant des accusations d'internationalisme qui sont adressées en tous

temps aux partisans de la liberté commerciale, il déclarait que « Tamour de la patrie est plus que compatible avec l'esprit de fraternité ».

Les sentiments humanitaires dont le marquis faisait ainsi étalage, malgré ses instincts aristocratiques, avaient contribué au succès de Touvrage. A'oltaire toutefois ne fut pas séduit : a L'Ami des hommes, ce M. de » Mirabeau qui parle, qui décide, qui tran- » che, qui aime tant le Gouvernement féo- » dal, qui fait tant d'écarts, qui se blouse si )) souvent, ce prétendu ami du genre humain » n'est mon fait que quand il aime l'agriculy) ture \ »

Quesnay ne pouvait accepter le point de départ de Y Ami des Hommes. Il estimait que l'accroissement du nombre des hommes peut augmenter la puissance militaire des États, mais n'en augmente pas nécessairement la richesse. Néanmoins, comme il avait trouvé dans les développements du livre des idées conformes aux siennes, au sujet de l'agriculture et des échanges, on conçoit qu'il ait

\. Lettre à Cideville, 26 novembre 1758.

voulu connaître Mirabeau qui, de son côté, par ambition personnelle^ ou fraternelle, devait désirer d entrer en relations avec le médecin de M""' de Pompadour.

Quesnay fît prier Fauteur de venir le voir à Versailles ; dans Tentrevue qui fut chaude, il lui déclara qu'il avait mis la charrue devant les bœufs et que les écrivains dont il s'était servi étaient des sols. Mirabeau se rebiffa, puis, dans une nouvelle entrevue, le soir même, il s'inclina devant la supériorité du sarcastique docteur.

Celui-ci reconnaissait au fond quer.4./??i des Hommes avait du mérite. Lorsqu'il en parla au frère de Mirabeau, il fut beaucoup moins sévère que lorsqu'il s'était adressé au futur disciple :

1. 11 écrivit à son frère le 23 octobre 1759 : (( Mes principes sont qu'en fait de chose publique, il » faut la preuve ou rien. Mes conditions dans le cas où )) ils voudraient s'y frotter, ce qui n'est guère problable, )) car il n'est pas juste qu'ils se donnassent des cochers » qui les fouetteraient, serait: 1" que tu fusses à ta place )) (c'est à dire au ministère de la marine) ; 2° que j'eusse )) la place de surintendant avec pouvoir absolu dans » cette partie, n'ayant à traiter qu'avec le maître seul, » ou supposé qu'il voulût un tiers, avec Monsieur le » Dauphin. »

(( Je vois bien qu'il va un train de chasse sans regarder derrière lui , il fait bien, car il n'y a pas un mot à ôter dans son livre. »

L'ouvrage fut remis à M""® de Pompadour ; Mirabeau eut la naïveté de demander à Quesnay si la favorite l'avait lu. « Elle l'a sur sa table, répondit celui-ci, mais cela est un peu abstrait pour les dames. » M™^ de Pompadour n'en déclara pas moins, lorsqu'elle en eut l'occasion, que VArni des hoiinnes avait fait beaucoup d'honneur à son auteur.

Les deux hommes ne tardèrent pas à se lier intimement. Ils se ressemblaient peu pourtant: Mirabeau, jeune encore^ avait l'imagination et l'exubérance méridionales, les allures et les sentiments aristocratiques ; Quesnay, sexagénaire, avait le ton du médecin aux origines paysannes, et des « instincts subordonnés ».

Mirabeau se mit néanmoins à sa remorque, le copia, le prit pour correcteur, travailla avec lui pendant de longues années sans apporter beaucoup de vues tirées de son domaine propre à l'œuvre commune.

1. Quesnay était de 20 ans plus âgé. Le marquis de Mirabeau est né^ en effet, à Pertuis en Provence, en

Mais se mettre « docilement aux pieds d'un autre », se traiter « en jouvenceau quand on a quarante-deux ans », étouffer sa vanité lorsqu'on a publié un livre applaudi, faire profiter de la popularité qu'on a conquise un homme que l'on connaît à peine et qui vous a reçu avec des bourrades est un sacrifice peu commun. Mirabeau Taccomplit sans réticences, donnant à Quesnay le titre d'homme de génie, allant ensuite jusqu'à l'appeler « le Sage par excellence, l'auteur » et l'inventeur de la science, le Confucius » de l'Europe, l'aigle audacieux sous les ailes » duquel les plus grands hommes se cachent » comme des roitelets^ ».

Quesnay, qui ne pouvait écrire publiquement, avait besoin de disciples. Il encouragea Mirabeau, comme il avait encouragé ^larmontel, non sans administrer de temps en temps à son nouvel élève des coups de férule.

De son écriture rapide, serrée, formée de longues pattes de mouches et pénible à déchiffrer, le ^larquis couvrait le papier sans arrêt, ayant quelquefois de la verve, mais

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