Le docteur Thomas Sterry Hunt
Mon intention n'est pas de faire ce soir la biographie d'un homme dont la carrière scienliîique l'ut aussi longue, aussi remplie, aussi brillante que celle de Hunl. Mais on voudra bien me permettre quelques mots à l'adresse d'un savant qui fut pre-qu'un collègue à l'Université Laval, et dont l'amilié personnelle m'a toujours été particulièrement précieuse.
Il n'y a aucune exagération à dire que Hunt a occupé dans la science l'une des premières places. Sa carrière scientiQque, commencée et terminée aux Etats-Unis, s'est écoulée en grande partie au Canada, de façon qu'il fut bien l'un des nôtres.
A. peine âgé de soixante-six ans, le Dr Hunt a été emporté par une maladie qui ne pardonne pas ; l'hypertrophie du cœur. Depuis plusieurs années déjà, on prévoyait ce triste dénouement, et cependant, la nouvelle de la mort du savant canadien a péniblement affecté les nombreux amis qu'il comptait en Europe et en Amérique.
L'histoire de sa vie se résume en des travaux scientifiques de premier ordre, qu'il a publiés à diverses reprises, depuis 1845. Dans tous ses ouvrages, on est sûr de rencontrer le résultat de recherches consciencieuses et suivies, une méthode toujours rigoureuse et un culte tout particulier pour l'exactitude des observations et des expériences. Parmi les savants de notre temps, Hunt était au premier rang, et son nom était cité à côté des grandes autorités américaines et européennes.
Il avait reçu des titres académiques dos universités Harvard, McGill, Laval, et Cambridge en Angleterre. Il était oflicier de la Légion d'honneur, et de l'ordre des SS. Maurice et Lazare en Italie. Naturellement son nom
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figurait sur la liste des membres des principales sociétés savantes du monde, à commencer par la Société Royale d'Angleterre, où il fut admis dès 1859.
Mais, laissant de côté tous ces titres à l'admiration des savants de tous les pays, nous préférons le regarder tout simplement comme un compatriote, nous dirons même, comme un confrère, puisqu'il avait bien voulu accepter de l'Université Laval le titre de professeur honoraire à la faculté des Arts, après y avoir professé, de 1856 à 1862, soit la chimie, soit la minéralogie et la géologie. C'est lui-même qui a classé nos musées de minéralogie et de géologie ; et ce sera l'un des plus précieux souvenirs que nous garderons de cet illustre confrère. Il a même tenu en mourant à nous laisser un monument impérissable de son passage à la facult" des Arts, en fondant des bourses de chimie ; ce qu'il a fait d'ailleurs dans toutes les institutions où il a enseigné.
Ses anciens élèves se rappellent encore rinlérêt qu'il savait mettre dans ses leçons ; la clarté admirable avec laquelle il expliquait les points les plus obscurs de la chimie organique alors en voie de transformation. Il faisait son cours en français, avec un l^ger accent qui rendait sa manière de dire encore plus piquante.
En août dernier, lorsque nous nous rendions à Washington pour le cinquième congrès international de géologie, nous arrêtions le voir h New-York. Complètement brisé par la terrible maladie qui devait si vite le conduire au tombeau, le Dr Hunt n'eut rien de plus pressé que de s'informer de ses amis de Québec, surtout de Mgr Hamel et de Son Eminence le Cardinal pour qui il avait un culte particulier.
A plusieurs reprises, il nous répéta qu'il se sentait mourir. Il ne demandait qu'une chose : terminer son grand ouvrage sur la classification minéralogique, ouvrage qui devait être le dernier mot de sa carrière scientifique. Ce magnifique volume a été publié quelques semaines avant sa mort. Pout-être le travail incessant qu'il s'imposa à ce propos a-t-il précipité le dénouem-^nl fatal. Dans les derniers temps, Hunt travaillait encore jlus de six heures par jour, à revoir des épreuves, à faire de nouvelles recherches et à ajouter des notes à son livre. Comme toujours, il n'ambitionnait qu'une chose : trouver la vérité.
Il avait horreur des théories fantaisistes, qui trop souvent font irruption dans le domaine de la science, grùce à la complaisance trop grande qu'engendre quelquefois ce que l'on pourrait appeler le compagnonnage
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scientifique. Il raisonnait les idées des autres avant de les accepter ; il se déliait, comme Stallo, son grand ami, du charlatanisme, sous quelque forme qu'il se présentât. Il contrôlait tout, et, si les théories à la mode ne lui convenaient pas, il cherchait ailleurs, et il trouvait souvent dans ses propres idées la solution cherchée. Qae'quefois même cette défiance des théories courantes le poussait vraiment trop loin. Il lui est ainsi arrivé de vouloir remplacer les hypothèses admises avant lui par d'autres hypolhoses dont la prol-abilité n'égalait pas toujours, aux yeux de ses confrères, celle des théorios qu'il croyait démodées. Telle est, entre autres, sa théorie dite crinilique, sur l'origine des gneiss.
Qu'il me soit permis de citer encore comme un exemple caractéristique des idées toutes personnelles de Hunt, ce qu'il dit sur la nature des combinaisons chimiques.
La grande loi des proportions définies a fait adopter par tous les chimistes, à peu d'exceptions près, la théorie atomique sur la constitution de la matière. Dans cette hypothèse (car au fond ce n'est qu'une hypothèse) tous les corps sont des agrégats d'atomes ou de molécules, et les composés résultent du groupement des atomes des composants. De mê;r.e, la décomposition se produit quand ces molécules se résolvent en groupements plus simples.
Dans l'hypothèse opposée, de la continuité de la matière telle que soutenue autrefois par Platon et Aristote, et défendue encore de nos jours par leurs disciples, les corps ne seraient pas des agglomérations d'atomes distincts, séparés les uns des autres par uu espace vide. La matière serait continue et indéfiniment divisible.
Hunt se prononce carrément pour cette dernière hypothèse. Pour lui les combinaisons chimiques ne consistent pas dans des groupements de parcelles (molécules ou atomes) préexistantes, mais dans la compénétration des corps qui se combinent. Eu 1853, il écrivait: « Les volumes des espèces minérales qui se combinent sont toujours confondus dans celui de la nouvelle espèce qui se produit La théorie atomique qui fait consister la combinaison dans la juxtaposition des éléments composants est insoutenable ». Il adopte tout simplement la définition que Hegel donne de la combinaison chimique en disant que c'est i l'identification du différent et la différenciation de l'identique, i 11 allait encore plus loin quand il prétendait, en 1867, que toutes les espèces minérales devaient sortir d'un seul élément, ou d'une matière première, par procédé chimique.
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Uf» là une très curieuse conclusion : c'est que « toute combinaison chimique n'est ni plus ni moins qu'une solution ; les espèces qui se combinent sont comm*^ dissoutes les unes dans les autres ; la solution est elle-même une combinaison chimiquo. i II affirme môme que c'est chez elle qu'on trouve le tyjte le plus parfait de ce qu'il appelle le procédé chimique.
Comme corollaire de ses idées sur 1;» combinaison chimique, nous voyons Hunt aflirmer que la condensation des espèces minérales est le grand facteur génétique des espèces nouvelles. Pour lui, la vapeur, l'eau et la gla-^rt sotit trois espèces ilisliticies, diiïérrnviôes uniquement par un phénomène de polymérisation. Nous venons 'ii^ le dir'», il ne recule pas devant l'idée d" n'admettre qu'une espèce unique originelle, de laquelle seraient dérivées toutes les autres par \oie de condensation ou de compénélration.
Il nous semble voir le résumé des idées de Hunt sur l'action chimique dans ces paroles que nous lisons à ia page 1 J'2 de son livre : .-1 new hasis for chemistry : « L'action chimique ne doit pas être confondue avec l'un quelconque des agents dynamiques (chai nir, lumière ou électricité). C'est plutôt l'une des manileslatious de l'énergie propro à la matière, qui porte celle-ci vers l'intégration ou la désintégration, suivant que les conditioas où elle se trouve favorisent l'un ou l'autre de ces procédés. »
Au chimiste nerveux, que ces idées anti-jtomistiques pourraient scandaliser, nous ferons observer avec Friedel, à qui nous empruntons ces réflexions, que la théorie atomique, après avoir produit pour les progrès de la science des fruits merveilleux, après s'être légitimée et avoir été acceptée par la généralité des savants, en est arrivée à ce point où l'on sent le besoin de la soumettre de nouveau à un examen attentif. Il est nécessaire qu'elle soit critiquée sévèrement dans ses fondements, afin que les conséquences qui peuvent s'en déduire ne restent pab en l'air. Et ces critiques, si elles ne renversent jias la théorie, peuvent cependant la modifier plus ou moins profondément.
En tout cas, elles forcent à rétléchir ceux qui se servent habituellement de cette hypothèse, et, y trouvant pour leurs recherches expérimentales un guide sûr, pourraient être tentés de lui accorder uni- confiance trop grande.
Mais ces objections fussent-elles encore plus graves, il faudrait, evant de décider les chimistes à renoncer à une théorie qui a été entre leurs mains un instrument de si précieuses et de si nombreuses découvertes.
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leur oiïrir quelque chose de mieux à mettre à la place. Les physiciens n'ont pas encore renoncé à la théorie rie la lumière à cause des difficultés graves, des contradictions apparentes, que présente le concept de l'éther lumineux.
Dans leurs généralisations, les savants et les philosophes dépouillent les faits de leurs caractères particuliers, et ils arrivent à ce qu'ils croient pouvoir considérer comme des principes simples et généraux. Mais, à ce sujet, les savants qui s'occupent d'investigations expérimentales sont, par la nature même de celles-ci, retenus plus près de la réalité que les philosophes, et souvent les controverses de ces derniers se passent par-dessus leurs têtes. Le point délicat pour les savants est de ne pas conclure audelà des prémisses et de ne pas aller plus loin que les faits constatés par l'observation ou l'expérience. A ce point de vue, il nous semble que Hunt, en philosophant sur ce qu'il appelle la matière première, élément primordial d'où seraient sorties toutes les espèces minérales, va au-delà des données de l'expérience et des conclusions légitimes qu'on en peut tirer.
Quoi qu'il en soit, en niant la solidité de la théorie atomique, Hunt n'est pas aussi isolé qu'on pourrait le supposer. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les travaux de Stallo, Whewell, Hirn et de plusieurs autres physiciens philosophes.
Stallo démontre d'une manière qa'on pourrait dire implacable les inconséquences, les impossibilités mêmes de cette théorie. Ecoulons-le résumer sa pensée sur ce sujet: « Il semble impossible, dit-il, d'échapper à cette conclusion : 1. La prétention des sciences physiques tout entières de four- *nir une solution partielle et progressive du problême de la réduction de tous les phénomènes physiques à un système de mécanique atomique, est très imparfaitement confirmée par la constitation actuelle de la théorie atomique ; 2. La science physique, qui s'occupe particulièrement des atomes et de leurs mouvements, pirl d'une série de propositions qui détruit la seule base sur laquelle la construction d'une mécanique atomique cohérente puisse être fondée. On ne peut guère espérer voir ces propositions abandonnées prochainement : car, dans l'opinion des chimistes les plus distingués d'aujourd'hui, un tel abandon jetterait dans une confusion sans espoir, comme à l'origine de la science, l'ensemble des faits chimiques, si laborieusement acquis par l'observation et l'expérimentation, dirigées, au moins en partie, par les propositions rappelées plus haut. 1
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Whewell de son côté affirme carrément que < les faits de la chimie n'établissent pas que la théorie atomique soit une vérité physique, mais qu'ils sont au contraire absolument irréconciliables avec son ensemble, quelque modification qu'on lui ait fait subir. > — • Affirmer l'atomicité des corps, ajoute-t-il, comme une vérité philosophique pour expliquer la constilution de l'univers, au lieu de la regarder simplement comme une hypothèse capable d'expliquer convenablement les lois de la nature, c'est venir se heurter à des difficultés de raisonnem'^nt tout à fait insurmontables, à des phénomènes absolument irréconciliables.»
Quand à Hirn, tout le monde se rappelle ses belles expériences sur l'écoulement des gaz, dont le résultat nécessaire est d'ébranler les fondements de la théorie dite cinétique de ces fluides. Or c'est précisément de cette théorie cinétique que les atomistes croient tirer un de leurs plus forts arguments En dépit des explications et des réponses de MM. Glausius, Folie et autres physiciens, les résultats de Hirn sont restés intacts, avec tous les corollaires qu'on en peut tirer. A tel point que M . Paye, en rendant compte à l'Académie des Sciences des travaux de Hirn, était obligé de faire ressortir les conséquences qui en découlaient relativement à la théorie cinétique dos gaz. 11 ajoutait que cette théorie, émise d'abord par Bernouilli en 1747, et qui avait ensuite rallié l'opinion de tous les physiciens, à de rares exceptions près, « lui avait toujours paru trop artificielle, et qu'il n'était pas surpris de voir l'expérience lui donner le coup de grâce. »
C'est à peu près ce que disait d'une manière plus générale H. Sainte- Claire Deville, en 1867, dans ses i Leçons sur l'affinité», t Ne nous fions» jamais aux hypothèses, et surtout ne donnons jamais un corps et une réalité aux abstractions qne nous impose la faiblesse de notre nature Je m'explique. Toutes les hypothèses admises aujourd'hui disparaîtront nécessairement de la science. Je ne fais aucune exception, même en faveur de cette théorie des ondulations, admirahlo conception de l'esprit humain, ou l'hypothèse de l'éther lumineux laisse tant à désirer »
« H en est de môme en chimie. L'hypothèse des atomes, l'abstraction de l'affinité, des forces de toute sorte que nous faisons présider à toutes les réactions des corps que nous étudions, sont de pures inventions de notre esprit, des noms que nous faisons substances, des mots auxquels
nous prêtons une réalité Toutes ces hypothèses sont nuisibles quand
on oublie leur origine et leur entrée dans la science, et elles nous condui-
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sent à ce mysticisme scientifique dont la chimie donne en ce moment un malheureux exemple. »
En entendant ces paroles, on se rappelle naturellement ce que disait Laplace au commencement du siècle : « Presque toutes nos connaissances ne sont que probables, et, même en mithémaliques, les principaux moyens de parvenir à la vérité, l'induction et l'analogie, se fondent sur des probabilités, i Puis il ajoutait : i Dans l'ordre moral, on est heureux de voir que les meilleures chances sont attachées à la pratique des principes éternels de la raison et de la conscience ; qu'il y a par conséquent un grand avantage à suivre ces principes et de graves inconvénients à s'en écarter. »
Cette manière si personnelle d'envisager les choses rend les écrits de Hunt assez difficiles à comprendre. D'autant plus qu'il est amené à se • servir souvent d'une terminologie qu'il crée de toute pièce. L'usage trop fréquent de mots nouveaux, quelque orthodoxe qu'en soit lety» mologie, a nécessairement pour effet d'obscurcir le langage ; et un auteur ne doit y avoir recours que quand la chose est absolument nécessaire Le Dr Hunt aurait pu peut-être se montrer plus réservé sur ce point. Non seulement il fabrique des expressions nouvelles, mais il en détourne quelques-unes de leur signification ordinaire pour leur en attribuer une autre à laquelle le lecteur n'est pas préparé. C'est ajouter une seconde difficulté à la première, qui était déjà suffisamment grande. Nous croyons que notre savant ami eût mieux fait de s'en tenir à l'ancienne terminologie. Il faut qu'une idée soit bien neuve, pour qu'il n'y ait pas dans la langue d'expressions capables de la rendre.
Peut-être les esprits chagrins trouveraient-ils encore dans celte exhi. bition de mots nouveaux, dans cette parade incessante d'érudition grammaticale, des traces d'un tout petit grain de vanité, cette faiblesse de plusieurs grands esprits. Ceux qui l'ont connu intimement admettront qu'il se rendait compte de sa valeur, et, ce qui est plus étrange peut-être, qu'il ne se gênait pas de le dire.
Toutefois on pardonne assez facilement ces sentiments personnels de sa propre suffisance, tout en avouant qu'ils n'en constituent pas moins, chez n'importe qui, un travers de caractère qui est de nature à rendre les relations souvent pénibles, quelquefois môme désagréables. Il faut être bien supérieur aux autres pour se permettre de le dire, et, à ce point de vue, ne craignons pas d'avouer que Hunt aliquid humani passus
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est. Mais ajoutons qu'il rachetait cett'^ faiblesse par tant de qualités supérieures, surtout par une poiitess-î et une urbanité si exquises, qu'on l'avait bien vile oublié.
l'hi rltira Jiilenl non ego pnucis
0/fendar macnlfs.
A part l'ouvrago : i .1 new hasis for chemislri/ i , oij Hunl expose les idées dont nous venons de nous entretenir, avec plusieurs autres qui paraissent également neuves, il a encore laissé uu volume intitulé : • ChemicTt ani Qîological Essai/s » ; un aulrs : i Minerai Physiology &nd Physiogrcp/iy », et surtout sa « Systemalic Minemlngy t .
Nous ne dirons rien de ces ouvrages pour nf pns dépasser le cadre tracé à ce travail. Nous le regrettons sincèrement, surtout pour ce qui regarde la Sysiemitic Mineralcgy, qu'on pourrait appeler le livre de Hunt par excellence, le résumé de ses travaux, l'œuvre de toute sa vi^, ^omme il le disait lui-même.
Qu'il nous snffise d»" dire que, qu(lli> quo soit l'cpinion qu'on ait de Hunt et de la valeur de ses idées scientifiques, sa Minér-iloii'e aura toujours une grande autorité. Si ](■?> conclusions de l'auteur ne sont pas audessus de toute discussion, les faits en eux-mêmes échappent à c^tte triste loi. Un penseur peut se tromper dans ses .léduclions, dans ses généralisations, et nous admettons volontiers que Hunt est quelquefois dans ce cas ; cependant il yato\ijour.^ <|ue!que chose à gagner dans l'examen de ses idées. On y a])prend au moins à ne pas suivre en aveugle les sentiers battus : c'est souvent à côté ne ce qu'on pourrait appeler les grandes routes des intellige.nces qu'on trouve la vérité.
Hunt ne fut pas exclusivement un homme de .«cience. Son esprit avait assez d'envergure pour s'occuper de plusieurs autres sujets. Les questions philosophiques l'intéressaient vivement. Il se tenait au courant de tous les nouveaux systèmes à mesure qu'ils étaient exposés par leurs auteurs. Aussi personne ne sera étonné d'apprendre que la condamnation des erreurs de Rosmini par les autorités romaines lui fut particulièrement sensible. Il était alors à une époque où ses idées religieuses se trouvaient affaiblies et où, par conséquent, le discernement dli vrai et du faux, en ces matières délicates et abstraites, lui offrait de grandes difficultés.
Dans sa jeunesse, il s'était occuijé de littérature. Il lisait les principaux écrivains du jour, 1o.=î comparait entre eux, et son appréciation n'a jamais fait que devancer celle que la critique en a donnée plus tard.
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Il alla même Jusqu'à écrirt'. ij^s vers, loul on (ùisanl remarquer qu'il n'était pas poète, mais chimisie. Mous avons iu un curieux acrostiche qu'il coniposi alors eti l'iunneur dune certaine den-oiselle \'irginie "'. Malheureusemdnt, if>s accents du poète improvisé restèrent sans écho. Aussi Hunt. qui aurait pu, disail-il lui-même, dédier tout aussi bien son acrostiche à trois ou quatre auîres Virginies peut-être moins insensibles, ne voulut jias j ousser les choses plus loiti, et il renonça complètement aux acrostiches qui hii avaient donr.é de si minces prolits. Il avait certainement raison. Un chimitle qui fait des vers, même en faveur de la plus séduisante Virginie du monde, est une anomalie tellement étrange
qu'on ^se irend à douter de la chimie et de la poésie. Le bon
Lafontaine avait bien raison de dire :
/Vmour, amour, quand lu nous tiens.
On peut bien dire : adieu prudence.
Nous avons encore de lui une liaduclion en vers anglais, des imprécations de Camille dans les llorace.s 'le Corneille et une pièce intitulée < Evenin„' Musings al D'Aillebout. •
Lorsqu'il composa cette dernière poésie, il vivait habituellement au Canada, et ses relations sociales étaient presque exclusivement avec les familles canadiennes-françaises. Au commencement de la pièce, il chanie les joies pures, les émotions naïves de l'enfance ; puis, après avoir décri les déchirements de coeur qui accompagnent l.ujours l'éloignement ou la disparition des premiers amis, il continue:
«Thaï harp of magie strings. Ihe human heart, Is strangely luned to notes of joy and pain ; And both the glow of love and sorrow's smart, The master's spell may wake to life again.
« Torn by rude storms from its prolecting tree, The vine hangs mourning o'er the cold damp raold. But soon ils tendrils weary to be free, Seek oui some branch to cling to, as of old.
« Such was my heart y>'l trumbling with the slrains Waked by a hand which time may ne'er restore, A vine whose dropping branches soughl in vain Some kind support to raise its form once more.
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c And hère kind hearts, voices hâve revived t The wilhered hopes and dreams of other days ;
Time and the tomb, aiïeclions hâve survived
And wilh new friands, I tread iife's early ways.
« Hère youlh wilh generous soûl and passions pure, Invites to friendly conlidence again ; And grâce and gonius ruade by years mature, Exert o'er willing hearls, their magie reign.
t Such scènes, such friends hâve I a wanderer found, Far from my childhood's home, my father's halls : 'iMidst ihose whose accents hâve a foreign sound, As on my ear their voice of welcome falls.
• And 1 must say fareweli. —Thèse scènes so bright, Are ail too fair to gladen long my hearl. Yet oft shall meraory turn wilh fond dflight To those kind friends from whom I soon must départ.
« The recollections of thèse happy days, Treasured within my heart, shall ever dwell To cheei me as alone 1 tread Iife's ways. Night galhers 'round me. D'AilIeboul : fareweli !
Hunt n'est pas le seul sur la liste des savanis-poètes. Lagrange, avant lui, celle i pyramide d'.s sciences malhématiques i, comme l'appelait Napoléon 1er, avait fait des vers. Non seulement il composa des poésies légères, mais il osa encore aborder la scène. Nous avons de lui la poésie de quelques opéras, fort médiocres d'ailleurs, et qui n'ont jamais été loués que par leur auteur lui-même, lequel était bien aussi, en littérature une pyramide de vanité.
Hunt fut plus sage. Il sut contenir sa muse dans les limites d'un simple passe-temps. On doit même ajouter qu'il trouva toujours plus de jouissance à déguster les œuvres des autres, qu'à composer lui-même. Il garda cependant toute sa vi-:; un véritable culte pour la forme. On le constate facilement en parcourant n'importe lequel de ses ouvrages. La phrase est toujours irréprochable et facile, souvent même élégante.
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Le 12 février dernier, le Dr Hunt écrivait à Mgr Hamel :
iCher Monseigneur Hamel, I J'aurais depuis longtemps accusé réception de votre bonne lettre si je n'avais pas été gravement malade. Hier, on a cru que j'allais mourir et j'ai reçu les dernier? sacrements de l'Eglise de la main du P. Van Renselaer. Aujourd'hui, je suis un peu mieux, bien que je souffre encore beaucoup. La disparition de mes plus mauvais symptômes me fait espérer un regain de forces.
t Toujours fidèlement à vous,
« T. Sterry Hdkt, «par George Ailes.»
Le soir de ce même jour, il était mort. Il avait voulu, avant de nous quitter, donner à un vieil ami de quarante ans un dernier témoignage de sympathie, et en même temps une bien grande consolation, en lui annonçant lui-même qu'il avait reçu les suprêmes secours de l'Eglise de la main d'un Père Jésuite. Celte dernière lettre révèle le Dr Hunl tel qu'il a toujours été envers ses amis : fidèle, dévoué et délicat dans tous ses procédés.
Cette nouvelle de la mort chrétienne du Dr Hunl nous a été d'autant plus agréable que nous le savions éloigné depuis assez longtemps de toute pratique religieuse. Pendant son séjour à Québec, sa foi fut très vive. Elle se trahissait à chaque instant par des actes extérieurs d'une très grande piété. Qui ne se rappelle, par exemple, l'avoir vu communier à peu près tous les dimanches, et le faire avec une dévotion profonde ?
A part ces actes extérieurs, témoins irrécusables de la sincérité de ses croyances à cette époque, nous avons encore ses propres écrits qui sont très explicites sur ce point. Monsieur l'abbé H.-R. Gasgrain était dès lors son ami intime, et, dans les lettres que Hunt lui adressait, lettres qui ont été gracieusement mises à notre disposition, nous trouvons, à la date de juin 1854, un éloge pompeux des institutions catholiques de Baltimore, que Hunt avait visitées dans un voyage à Washington. « / fell, dit-il, t/ial tliere were hrighl spots hère and Ihere amids the spirilua desolalion of ihe prolesianlism inlhe United- Slales. > En septembre de la même année, dans une lettre écrite en français, après avoir parlé de son départ de Yale où il avait étudié, il ajoutait : i Je conservai «pendant longtemps l'espérance d'y retourner pour y faire ma demeure. Mais
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aujouril'hui ma religion met une 'iifiiculté in?urmontab!n entre moi et la chaire (ie professeur. Quand, l'automne dernier, je me trouvais à New- Haven. certains de mes amis parmi les officier» du Collège me faisaient de vifs reproches à ce propos, en me disant que, sans cela, je serais le successeur du professeur Silliraan, père. Cependant je pouvais leur répondre que la v«^rité que j'avais trouvée dans l'Eglise catholique était pour moi un trésor que je ne voudrais pis changer pour tous les trésors du monde. Encore, je leur faisais voir que ma réputation comme homme de science ne dépendait pas d'eux, et qu*^, tout papiste que je suis, ils seraient un jour tiers de me compter parmi 1 urs élèves. »
Il était enchanté du livre de Donozo Cortès sur le catholicisme, le libéralisme et le socialismi". iPour la logique, la haute philosophie et la poésie, disait-il, c'est un ouvrage merveilleux, i
Aussi, en 855, lors de son départ pour j'rxpor-ition universelle de Paris, où il devait agir comme l'un des Commissaires caradiens. reçut-il de Mgr de Gharbonne^ des lettres pour San Kaiineuce le car linal de Bonald et l'Archi'vêque de Paris. Cefuldiins ce voyage qu'il s'é| rit d'un très vif amour pour la France, t Oh ! que j'aime la France, écrivait-il en 1856, que je serais heureux de pouvoir y retourner pour y passer ma vie. J'espère que j'y retournerai, pour quelques années au moins, et que je reverrai le plus beau royaume après le royaume du ciel, i
Hélas ! c'était précisément dans ce beau royaume de France que sa foi devait faire un si triste naufrage.
Bientôt en effet, grâce à l'influonce des milieux et des relations, grâce aussi peut-être à celte habitude, à ce besoin de tout raisonner qui est un peu le partage de quelques savants, Hum crut s'apercevoir que les dogmes catholiques échappaient aux spéculations scientifiques de son esprit. Il se voyait ainsi en présence d'un facteur nouveau, inconnu au chimiste et au biologiste qui ne sait pas sortir de son laboratoire. Alors il crut peut-être pouvoir faire comme Laplace, qui déclarait un jour à Napoléon que Dieu était une hypothèse dont il n'avait jamais senti le besoin dans pes calculs !
Hélas ! celle pente fatale du positivisme incrédule, sur laquelle glissent tant de savants contemporains. Hunt s'y laissa entraîner. Disons-le d'autant plus volontiers qu'à !a lin de sa vie, 11 a su réparer glorieusement cette fÉtiblesse, cet éblouisseraent du raisonneur scientifique.
Ecoutez plutôt ce que dit le P. Van Renselaer sur les derniers moments
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du Docteur. Voici ce que nous trouvons en substance dans une lettre que le Bévérend Père adressait à Mgr Hamel. en date du 28 mars, 189Î.
t Dix jours avant sa mort, le Dr Hunt me fit dire qu'il avait lerminr" son grand ouvrage et qu'il serait heureux de me voir pour en causer avec lui. Gomme ces discussions ne sont pas mon fait et que je ne prévoyais pas qu'il pût en résulter aucun bien spirituel pour le Docteur, je restai chez moi.
c Je reçus plus lard un message de grand matin, disant que le Docteur se mourait et qu'il me demandait. Je m'y rendis aussitôt. Je le trouvai moins mal que je le croyais et j'essayai de le préparer à recevoir les derniers sacrements ; mais il paraissait plutôt enclin à parler de ses travaux scientifiques. Tout de même, je réussis à la tin à lui faire dire son acte de contrition, qu'il récita en français.
« Le soir j'y retournai. Il se confessa alors et reçut l'Extrêrae-Onction. Je ne pus lui donner la sainte communion parce que son estomac ne voulait rien garder. Ses dispositions spirituelles étaient excellentes, et il était très content de ce qui s'était passé.
I Le plus consolant de tout cela, c'est que tout est complètement venu de lui, personnellement; car son entourage était non-catholique. Ses trois amis étaient, l'un épiscopalien, l'autre presbytérien et le troisième agnostique. De façon que ce fut bien exclusivement sur son initiative personnelle que l'on me fit demander.
I Une fois sa confession faite, il insista pour que ses amis me fussent présentés comme étant moi-même l'un de ses amis et un Père Jésuite. Il fit en même temps un grand éloge de notre Société et dit à tous qu'il s'était confessé et avait reçu l'Extrême-Onction. Le lendemain, M. Ailes venait m'apprendre sa mort.
« A ma suggestion, une religieuse du Bon-Secours avait été mandée près de lui pour l'assister à ses derniers moments. >
Ainsi donc Hunt a fait à la fin de sa vie ce qu'il avait déjà fait dans sa jeunesse. Il a reconnu la vraie religion, et cela spontanément, de luimême, alors que les influences qui l'entouraient devaient plutôt le pousser dans une direction contraire.
D'ailleurs, à plusieurs reprises, alors que sa foi paraissait disparue, il a répété à ses amis que tous ses doutes portaient uniquement sur le fait de l'existence du surnaturel sur la terre ; que, s'il y avait une religion divine, ce ne pouvait être que la religion catholique.
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Maintenant qu'il a quitto la terre pour un monde meilleur, espérons-le, qui sait si l'une de ses grandes jouissances n'a pas été de découvrir tous ces mystérieux secrets de la nature, à l'éclaircissement desquels il avait consacré toute sa vie ? Qui sait même s'il n'a pas trouvé bien petits et bien humbles les savants ses confrères, qui s'épuisent à dissiper misérablement des ténèbres qui n'existent que dans leurs pauvres tètes et qu'un rayon d'en haut suffît pour faire disparaître à jamais ? Goethe mourant demandait de la lumière : n'est-ce pas un peu ce que nous demandons lous ? Dieu se la réserve pleine et entière pour l'autre vie.
J.-C.-K. LAFLàMME.