JULIANO , .HORACE
JULIANO, à Horace qui vient de s'asseoir sur le ctmupé à droite. Sais-tu qui tu viens de mettre en fuite?
HORACE. Non, vraiment!
juliano. Un de nos alliés... lord Elfort!
HORACE. L'attaché à l'ambassade d'Angleterre ?
JULIANO. Et presque notre compatriote; car il a des parens en Espagne — Il tient par les femmes au duc d Olivaies dont il pourrait bien hériter... (S'asseyant sur le canapé à côté de lui) Et à propos de femme , il a idée que la sienne est trèsbien disposée en ta faveur.
iiouace. Quelle indignité ! quand je ne la connais même pas!., quand c'est toi , au contraire, qui lui fais la cour... et à la femme d'un ami... c'est très -mal.
JULIANO, riant. Est-il étonnant ?
HORACE. Eh bien! oui... moi, j'ai des scrupules, j'ai des principes.
JULIANO. Un apprenti diplomate!
noRACE. Que veux-tu?., l'éducation
première! j'ai été élevé par mon vieil
oncle le chanoine dans des idées si bizarres...
JULIANO. Oui, quand on a été mal commencé... mais te voilà à la cour... tu répareras cela. D'abord, tu vas faire un beau mariage... à ce qu'on dit.
HORACE. Oui, vraiment... Le comte de San-Lucar, mon ambassadeur, m'a pris en affection... et à moi, pauvre gentilhomme qui n'ai rien, il veut me donner sa fille... une riche héritière... qui est encore au couvent, et je ne sais si je dois accepter.
juliano. Plutôt deux fois qu'une.
non.\CE. Je m'en rapporte à loi qui es
LE DMINO NOIR
mon ami d'enfance, et je te demande cnseil... (Se levant ainsi que Juliuno.) Crotu que l'honneur et la délicatesse permtenl de se marier... quand on a au fed du cœur une passion ?
JULIANO. Très-bien... attendu quee sa nature le mariage éteint toutes les p;sions.
HORACE. Et si rien ne peut l'éteindr?
JULIANO. On se raisonne, on s'éloigt, on cesse devoir la personne...
HORACE, avec impatience. Eh ! je nei vois jamais!
JULIANO. Eh bien! alors... de quois plains-tu ?
uorace. De ne pas la voir , de passr
ma vie à la chercher, à la poursuivie sas
pouvoir ni la rencontrer, ni l'atteindre.
JULIANO. Horace, mon ami, es-tu bia sûr d'avoir ton bon sens? Tu reviens e France, et les romans nouveaux qu'on y publie...
HORACE. Laisse-moi donc !
juliano. Sont bien dangereux pour ls esprits faibles, sans compter que souvet ils sont faibles d'esprit.
HORACE , vivement. Il ne s'agit pas e France !... mais d'Espagne, de Madrid..
C'est ici, l'année dernière... à une fête ce la cour,que je l'ai vue pour la première foi.
JULIANO. Ici?
HORACE. Au même bal que cette anné, ce bal masqué et déguisé, que notre reiie donne tous les ans aux fêtes de Noël.. Imagine-toi , mon ami...
juliano. Une physionomie délicieuse!
cela va sans dire.
HORACE. Elle était masquée.
juliano. C'est juste.
HORACE. Mais la tournure la plus éhgante, la plus jolie main que jamais un cavalier ait serrée dans les siennes... m dansant... bien entendu... car je l'avas invitée , et sa danse...
juliano. Etait ravissante... HORACE. Non ; elle ne connaissait aucune figure... elle ne connaissait rien .. 11 semblait que c'était la première fois de sa vie qu'elle vînt dans un bal... Ilyavat dans ses questions une naïveté, et dans tous ses mouvemensune gaucherie et une grâce délicieuses... Elle avait accepté mon bras, nous nous promenions dans ces riche0 salons , où tout l'étonnait, tout lui semblait charmant.... mais à chaque mot qu'on lui adressait, elle balbutiait... elle semblait embarrassée. . . et moi qui le suis toujours. . .
tu comprends, il y avait sympathie le
m'intéressais à elle , je la protégeais , elle n'avait plus peur... moi non plus, et si je
te disaisquel charme dans sa conversation, quel esprit fin et délicat!.. Je l'écoutais , je l'admirais , et le temps s'écoulait avec une rapidité.... lorsque tont-à-coup un petit masque passe auprès d'elle en lui disant : Voici bientôt minuit. — Déjà!... s'écria-t-elle... et elle se leva avec précipitation.
JULIANO, souriant. Eh! mais comme Cendiillon.
HORACE. Je voulus en vain la retenir... Adieu, me disait-elle, adieu, seigneur Horace...
juliano. Elle te connaissait donc?
HORACE. Je lui avais appris, sans le vouloir, mon nom, ma famille, mes espérances , toutes mes pensées enfin tandis
qu'elle, j'ignorais qui elle était... et ne pouvant me décider à la perdre ainsi , je l'avais suivie de loin.
JULIANO. C'était bien...
HORACE. Je la vois ainsi que sa compagne s'élancer en voiture... avec une vivacité qui me laissa voirie plus joli pied du monde... un pied admirable.
juliano. Comme Cendiillon.
HORACE. Bien mieux encore... et dans ce moment, elle laissa tomber...
juliano. Sa pantoufle verte?..
HORACE. Non, mon ami... son masque !
J'étais près de la voiture, à la portière.... et jamais, jamais je n'oublierai cette physionomie enchanteresse, ces beaux yeux noirs, ces traits si distingués, qui sont là , gravés dans mon cœur...
juliano. Et la voiture ne partait pas?
et ce char brillant et rapide ne l'avait pas soustraite à tes regards?
HORACE. Ah! c'est que... je ne sais comment te le dire... ce char brillant et rapide était une voiture de place.
juliano. Je devine... la personne si dis tinguée était peut-être une grisette !
HORACE. Quelle indigne calomnie ! il est vrai que ces deux dames paraissaient inquiètes... elles semblaient se consulter entre elles.
juliano. Que te disais-je?
HORACE. Et je crus deviner... mais tu vas te moquer de moi... Je crus devinera leur embarras qu'elles avaient tout uniment oublié...
juliano. Leur bourse ?
horace. Justement.
juliano. Tu offris la tienne?
HORACE. En m'enfuyant, pour qu'il leur fût impossible de refuser.
JULIANO, riant. Ah! ah! ah! mon ami, mon cher ami ! quel dénouement bour-
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geois pour une si brillante aventure!., ça lait mal.
Horace. Attends donc! tu te hâtes de juger !.. Quelques jours après je reçus à mon adresse un petit paquet contenant la modique somme que je lui avais prêtée.
juliano. Cela t'étonne?..
HORACE. Dans une bourse brodée par elle.
juliano. Qu'en sais-tu ?
HORACE. J'en suis sûr... une bourse brodée en perles fines !.. et dans cette bourse un petit papier et deux lignes... Tiens, vois, si toutefois tu le peux ; car je l'ai lu tant de fois...
JULIANO, regardant la signature. Signé le domino noir. « Cette place de secrétaire » d'ambassade, qu'au bal vous désiriez tant, » vous F aurez... ce soir vous serez nommé.»
HORACE. Et ça n'a pas manqué ! le soir même! moi qui n'avais aucun espoir, aucune chance.... c'est inconcevable.... c'est magique... oh ! elle reviendra.
juliano. Qui te l'a dit?
HORACE. Un instinct secret... Oui, mon ami; il me semble qu'elle est toujours là, auprès de moi... invisible à tous les yeux... et à chaque instant... je m'attends...
juliano, riant. A quelque apparition surnaturelle ?..
HORACE. Pourquoi pas? maintenant que nous n'avons plus l'inquisition, on peut croire sans danger à la magie, à la sorcellerie.
juliano. Et tu y crois ?
nORACE. Un peu!... Mon oncle le chanoine croyait fermement aux bons et aux mauvais anges... et que veux-tu? il m'a donné foi en sa doctrine que je trouve consolante.
juliano. Et qui, par malheur, n'est qu'absurde !
HORACE. C'est bien ce qui me désole
aussi j'en veux à ma raison quand elle me prouve que mon cœur a tort.
On entend un pre'Iude de contredanse.
JULIANO. Pardon, mon cher ami... j'ai une danseuse qui m'attend... Viens-tu dans la salle de bal ?
HORACE. Non, j'aime mieux rester ici.
juliano. Avec elle?..
HORACE. Peut-être bien!
JULIANO , qui sort en riant. Bonne chance!