V. — Les Défenseurs des quatre Proscrits
Un conventionnel devenu conseiller d'Etat du Consulat, A. C. Thibaudeau, dans son livre : le Consulat et VEmpire parle de la (( protection de Pouché » à l'égard de Félix Lepeletier, Charles de Hesse, Choudieu, Talot et Destrem. Il y a d'assez sérieux motifs de penser que Thibaudeau ne se trompe pas.
Et d'abord, — M. Aulard l'a démontré irréfutablement, — au point de vue de l'impression produite sur l'opinion publique des contemporains, il faut se bien garder d'assimiler le 18 brumaire au 2 décembre. Assurément les deux crimes sont le même, mais au 2 décembre on avait dans la mémoire la leçon de Brumaire et aucun républicain ne pouvait s'illusionner sur les suites politiques de l'événement. Il en était tout autrement en Brumaire. Les soldats qui partaient de Saint-Cloud en chantant le Ça ira ne se figu-
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raient certainement pas qu'ils venaient de tuer la République ; le Journal des hommes libres si niaisement persécuté par le Directoire, et qui avait dû changer trois ou quatre fois de titre dans l'espace de quelques mois pour paraître, malgré les arrêtés ; le Journal des hom)nes libres qui, après le coup d'Etat ne cessa de défendre, dans la mesure de tout son possible, les députés exclus et les républicains poursuivis, le Journal des hommes libres, dis-je, était pourtant rallié au nouvel ordre de choses, et à un tel point que lorsque le Consulat rendit un arrêté énumérant les rares journaux autorisés à continuer leur publication, il fut compris au nombre de ces feuilles privilégiées. Les preuves abondbnt de cet aveuglement universel : on pouvait, en l'an IX, exécrer le Consulat, on ne devinait pas encore qu'il recelait l'Empire. Sans doute, les républicains, ralliés au régime se domestiquèrent, et, l'an XII, ils virent où on les menait ; mais en Tam VIII, ils l'ignoraient entièrement. Il faut tout dire : l'acte d'Hanriot au 31 mai 1793, l'acte d'Augereau au 18 fructidor an V, étaient bien faits pour laisser les républicains dans l'ignorance des résultats possibles d'un attentat contre l'ensemble de la représentation nationale ; les hommes de l'an VIII, répétons-le, ne connurent que vers l'an XII, la signification véritable du coup d'Etat.
Pouché n'avait pas de raison de prévoir que Bonaparte durerait jusqu'en 1814 ; son!
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opinion politique à lui, était de grimper le plus haut possible et de se maintenir aussi longtemps que possible à la hauteur ambitionnée ; pour le succès de cette opinion, il n'avait aucun besoin de couper le câble avec quelque parti que ce fut ; il ne coupait jamais ; ayant été assez bas percé, à la fin de la Convention, et ayant retrouvé depuis, des ambassades et des portefeuilles, il croyait aux retours ; celui de la République de Tan III ou de Tan II l'eut trouvé prêt à affirmer son dévouement. Après le 3 nivôse, il avait dressé une liste de victimes, puisqu'on en exigeait une ; il mit dans cette liste la plupart des républicains qui avaient eu l'imprudence de se faire surveiller ou arrêter par les hommes du préfet Dubois. Il n'entrait d'ailleurs pas dans ses intentions de laisser voir à Dubois ce qui se passait sous sa deuxième peau. Il laissait donc le préfet déployer son zèle ; il corrigeait après coup, si corriger lui paraissait être dans les choses possibles et non compromettantes pour sa propre tranquillité.
De lui-même, il n'eut probablement pas m's Destrem sur la liste du sénatus consulte du 14 ; il le connaissait personnellement ; il avait été reçu chez lui, à Toulouse, à une époque oii sa situation à lui Fouché, n'était pas étincelante ; V Anti-terroriste n'avait point négligé de reprocher à Destrem cette accointance avec « Fouché de Nantes », comme avec Vadier père et fils ; Etienne Destrem, dans ses innombrables pétitions.
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rappelle le fait à Pouché, en insistant même avec une candeur qui n'était pas exempte de maladresse. Fouché ne répondait évidemment pas à ces pétitions, mais il est bien possible qu'il ait fait prévenir discrètement le pétitionnaire, de ce qu'on pouvait espérer avec un peu d'adresse.
En résumé, il semble bien qu'il arriva à tirer à peu près d'affaire trois des proscrits. Sauver Destrem, c'était impossible : il y avait l'affaire des coups de poing de la séance de l'Orangerie, et Bonaparte fut de cette espèce d'hommes que les faveurs de la fortune et l'exercice du pouvoir ne bonifient pas. Le 19 nivôse an IX, cinq jours après la publication du sénatus consulte de déportation, il ne confiait qu'à lui-même le soin d'écrire au citoyen Forfait, ministre de la marine et des colonies, pour presser le départ d'un certain nombre de victimes :
Paris 19 nivôse an IX (9 janvier 1801).
Quarante individus, citoyen ministre partent demain de Bicôtre pour Orléans et, de là, se rendront à Nantes, où ils seront embarqués sur une goélette, un brick, ou tout autre bâtiment. Donnez l'ordre, par un courrier extraordinaire, pour que ce bâtiment soit prêt a leur arrivée, de manière qu'ils ne restent pas plus de 24 heures à Nantes.
Nommez l'officier qui doit commander ce bâtiment, et donnez lui des instructions cachetées à ouvrir en mer, sur le lieu où il doit se rendre.
Le second convoi partira le 21 de Bicêtre. II se rendra également à Nantes où vous ferez préparer un bâtiment qui partira cinq ou six jours après le premier.
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Le 3« convoi partira le 24. Ils seront également embarqués sur une goélette, qui partira cinq ou six jours après le second bâtiment.
Par ce moyen, on n'aura pas besoin de compromettre une frégate.
Prenez je vous prie, toutes les mesures pour que ces 3 bâtiments partent de suite et soient munis de tout ce qui leur est nécessaire pour la traversée, et conduire sûrement ces individus à leur destination.
Signé : Bonaparte.
(Correspondance, n<»5272).
Il faut reconnaître, étant donné cette situation, que Destrem, en Tan IX, avait choisi le plus détestable moment qui fut possible pour rompre son ban. Pouché, en renvoyant à Saint-Martin-de-Ré, avec Talot, Lepeletier et Hesse, rendait service, à ces proscrits ; il .se mettait de la sorte, en mesure de répondre à Bonaparte : — « ils sont partis ». En même temps, il leur fournissait un moyen de gagner du temps. Il est de fait que, des quatre, Destrem fut le seul embarqué pour Cayenne. Mais je suis disposé k croire que Fouché ne poussa en rien à oet embarquement. Il fut aussi inerte, dans cette affaire des déportations, que le souci de ne point se compromettre vis-à-vis de Bonaparte lui en laissa les moyens.
Il n'y avait pas, d'ailleurs, que Pouché qui s'intéressât aux proscrits de l'île de Ré :
de nobles esprits chez qui l'uniforme du fonctionnaire n'avait pas étouffé le cœur, Français, (de Nantes), Berlier, entre autres, s'entremirent généreusement, avec une activité et un courage qu'il faut honorer. Thi-
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baucleau nous a laissé un témoignage frappant de ce que tenta Berlier pour être utile à Destrem et à Talot.
Après la condamnation judiciaire de Carbon et de St-Régent, les défenseurs des principes, et fiurtout, des victimes de la mesure extraordinaire prise contre les terroristes, s'attendaient à la voir révoquer.
Destrem et Talot, déposés provisoirement, le premier, à l'île d'Oléron (1), le second au château de Saumur (2), eurent recours au conseiller d'état Berlier, leur ancien collègue, pour obtenir du premier Consul, leur mise en liberté.
Sans avoir été lié d'amitié avec Talot, Berlier s'intéressait à lui, persuadé que, s'il avait une tôte ardente, il avait le cœur pur. Il connaissait bien moins Destrem ; mais l'un de ses douze enfants venu à Paris, l'avait, par ses larmes, touché en faveur d'une famille malheureuse ; enfin, il s'agissait, pour Berlier, de réclamer contre un coup d'état, qui ne lui avait jamais plu. et qui lui paraissait bien plus insoutenable, depuis que la ' justice avait découvert et frappé les vrais conspirateurs du 3 nivôse.
Il prit donc la résolution de demander une audience au premier Consul, qui la lui accorda vers la fin de prairial.
Lorsqu'il eut exposé au premier Consul Tobjet de sa démarche, celui-ci montra de la surprise, et môme du mécontentement ; puis, après quelques instants de silence, commença entre eux la conversation suivante :
Le Premier Consul. — Avez-vous bien réfléchi, aux conséquences de votre proposition ? Songez que je ne p*uis faire aucune exception sans m'ex-
(1) On sait qu'il y a là une erreur de lieu.
(2) Môme observation.
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poser à être accablé de réclamations, et sans me voir bientôt entraîné à ouvrir les . portes de la France à tous les hommes frappés par le Sénatus-Consulte du 15 nivôse.
Berlier. — Je n'ai pas, citoyen Consul, porté mes vues jusque là ; mais quand les conséquences seraient telles qu'y trouveriez-vous de fâcheux ?
Le Premier Consul. — Votre interpellation m'étonne. Connaissez-vous bien ces gens-là ?
Berlier. — Je ne connais que les deux pour lesquels je suis venu implorer votre justice ; mais je s'ens que tous sont également portés à se plaindre d'une déportation prononcée contre eux, sans jugement. "
Le Premier Consul. — Il n'y en a pas un qu' n'eut mérité la mort, s'ils eussent tous été jugés pour leur conduite révolutionnaire ; ces misérables ont couvert la France de deuil et d'échafauds, et je soutiens que la mesure prise à leur égard, est moins une peine qu'une faveur,
Berlier. — Ps n'ont pas demandé cette faveur-là.
Le Premier Consul. — N'aurait-il pas fallu que le gouvernement leur déférât Poption ? d'ailleurs, n'est-ce pas le premier corps de l'état, qui a prononcé sur leur sort ?
Berlier. — Oui. en apparence ; mais en réalité, sur votre propre demande, présentée la veille, et sans aucune instruction préalable.
Lt. Premier Consul. — Vous parlez en procureuTf moi je parle en homme d'état. Du reste, il me suffit d'avoir le suffrage des bons citoyens, c'est-à-dire de ceux qui veulent l'ordre et la tranquillité publique. C'est en eux que je vois la France, et ceux-là applaudissent aux mesures prises contre les perpétuels et notoires partisans de nos troubles. Peu m'importe après tout, gue ces mesures soient improuvées par les Jacobins.
Berlier sentit aisément le sarcasme, et^
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comme il se retirait, le premier Consul Jui dit avec bonté :
— Ecoutez, citoyen Berlier, n'allez pas prendre mes dernières expressions pour votre propre compte, et en mauvaise part. Il y a eu de bons Jacobins» et il a existé une époque où. tout homme ayant Tâme un peu élevée, devait Têtre ; je l'ai été moi-même, comme vous et comme tant de milliers d'autres gens de bien ; mais, ceux-là, sans renoncer aux principes libéraux, ne sont pas des fauteurs de troubles. Les mauvais, les incorrigibles, sont ceux qui ne rêvent encore que destruction, lorsqu'il faut reconstruire ; je ne vous confonds pas avec ces hommes-là.
Berlier ajouta quelques mots et se retira.
Quinze jours ou trois semaines après, le premier Consul, président le Conseil d'é'tat, fit avertir Berlier de" le suivre à l'issue de la séance. Le colloque suivant eut lieu entre eux, dans le cabinet du premier Consul.
Le Premier Consul. — Eh bien, citoyen Berlier, ce grand patriote Destrem. dont vbus vouliez vous faire l'avocat n'est qu'un royaliste déguisé ; il siégeait au côté droit de l'assemblée législative, et la police a obtenu des renseignements qui pi^ouvent, que, pendant les premières années de la Révolution, il était connu à Toulouse, pour un aristocrate très prononcé.
Berlier. — Citoyen Consul, quand ces faits seraient d'une vérité constante, et quand je les aurais connus, ils n'auraient vraisemblablement point empêché une démarche qui m'était dictée, beaucoup plus par mon respect pour les principes, et même pour votre gouvernement, que pour un homme que je connais fort peu. Je m'arrête, citoyen Consul, et ne veux par rouvrir, même pour Talot, une discussion qui vous a été désagréable ; j'aime mieux croire que je me trompe.
Le Premier Consul. — C'est-à-dire, en terme»
assez polis, que vous ne le croyez pas. Expliquez-vous et parlez librement.
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Berlier. — Puisque vous me le permettez, citoyen Consul, je dirai que je ne puis me faire à ridée d'une déportation prononcée à l'occlusion d'un délit étranger aux individus déportés ; tant que les auteurs de la machine infernale n'ont pas été connus, la mesure dont il s'agit ne pouvait paraître que hasardée et arbitraire ; mais n'est-elle pas aujourd'hui, d'une injustice démontrée ?
Le Premier Consul. — Vos raisonnements seraient spécieux, peut-être, si l'attentat du 3 nivôse eut été la cause de la déportation de 130 terroristes ; mais le Sénatus-Consulte ne dit pas un mot de cet attentat, il les déporte pour leur conduite antérieure.
Berlier. — Et ce Sénatus-Consulte ne se fonde-t-il pas sur l'attentat du 3 nivôse, et sur le besoin de recourir à des mesures extraordinaires ?
Le Premier Consul. — Certainement non, et au même instant, il prit le Bulletin des Lois et en fit hre à Berlier le considérant. L'attentat du 3 nivôse n'y était en effet cité, ni comme motif, ni comme occasion, il n'était pas môme mentionné.
Alors le Premier Consul lui dit d'un air triomphant :
— Eh bien, citoyen Berlier, qu'avez-vous à répliquer et que devient votre argumentation ?
Berlier. — J'avoue que le Sénatus-Consulte du 15 nivôse, n'exprime pas, comme je le croyais, l'attentat du 3, d'une manière formelle, et qu'il n'énonce, qu'en termes généraux, et sans induction spécialement tirée de ce crime, le besoin de purger la Société des gens qui l'inquiétaient ; mais, au mot ^rès, le fait reste. Personne n'ignore en France, que sans la tentative de Carbon et de St-Régent, il n'eut pas été question de déporter les 130 individus, parmi lesquels se trouvent Destrem et Talot. La coïncidence des dates prouve d'ailleurs l'influence
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que l'affaire du 3 nivôse i eue sur la détermi nation du 15.
Le Premier Consul (en riant). — Allons, allons, Monsieur l'homme de loi, vous ne voulez pas vous avouer battu. Et il lui fit signe que c'en était assez.
Ainsi finit ce second entretien, où le premier Consul montra beaucoup moins d'humeur que dans le premier, mais dont le résultat n'eut rien de plus satisfaisant pour les deux malheureux dont Berlier avait entrepris la défense. {Mémoires sur le Consulat, 1799 à 1804 par un ancien Conseiller d'état. — Thibeaudeauj.