I. — Jeunesse
Quelques notes biographiques sont d'abord nécessaires.
Hugues Destrem naquit à Fanjeaux (Aude), le 8 février 1754, de Louis Destrem, marchand, et de sa femme Marie Holier.
La Révolution de 1789 le trouva premier consul, c'est-à-dire maire de Fanjeaux, Dans un mémoire non daté, mais qui paraît être des premières années de l'Empire, un fils de Destrem parle en ces termes de la jeunesse et des débuts politiques de son père :
Destiné au commerce, il quitta l'étude h quinze ans ; livré à lui-môme, fils unique, jouissant à cet âge d'une jolie fortune, d'un caractère vif, enjoué, il passa cependant les deux années qui précédèrent son mariage dans la petite ville qui l'avait vu naître. A dix-sept ans, il unit son sort à ma bonne et respectable mère (1), et à cette époque, son père qui connaissait son amour pour le travail, et qui jugeait favorablement de ses talents, le laissa maître absolu de sa fortune et de son commerce.
(1) Anne Albarel.
yGoogk
Plusieurs annnées s'écoulèrent dans une paix profonde, et mon père contribuait de toutes ses forces à rendre heureux tout ce qui l'entourait ; sa fortune et son commerce s'agrandirent, sa famille augmenta aussi (1), et son père eut la douce et inexprimable jouissance de voir Destrem, encore jeune, réunir toutes les qualités qui constituent un bon père de famille et un négociant expérimenté...
Mon père eut toujours le désir ardent de se rendre utile ; sans cesse occupé des intérêts de ses concitoyens, il voyait avec une espèce d'orgueil, les habitants de Fanjeaux et des villes voisines le choisir pour arbitre, ou plutôt pour conciliateur. Aucun différend, aucune question d'intérêt ne s'élevait dans ce pays, que l'on ne se réunit aux conseils salutaires de Destrem... Appelé à la mairie de Fanjeaux par le vote unanime et enthousiaste des citoyens, il acquit de nouveaux droits à leur attachement : le maire de Fanjeaux était reçu, chaque année, aux Etats de la province du Languedoc ; Destrem y travailla pendant huit ans à la Chambre des Comptes. Il fit plusieurs rapports à l'assemblée des Etats, relatifs aux diverses parties de l'administration et notamment aux finances.
La Révolution arriva. Il vit avec joie qu'elle amènerait nécessairement la réforme des abus. Et il suivit avec le plus vif intérêt la suite des affaires politiques.
Il cessa d'être maire de Fanjeaux et fut nommé commandant de la Garde nationale. Il prit le plus grand soin d'augmenter et de consolider même cet enthousiasme qui naissait à cette époque dans le cœur de tous les Français...
(ArcJi. Nat.)
M. P. Pasquier, archiviste de la Haute-Garonne, a bien voulu consulter pour moi les
(1) Il eut onze enfants.
yGoogk
volumes des Etats du Languedoc, où il est exact que la ville de Panjeaux avait le droit de se faire représenter par son premier consul. Malheureusement, les procès-verbaux des séances ne portent pas le nom du représentant de la ville ; il a toutefois pu relever ce détail, qu'à la session de 1789, au mois de février, Destrem, premier consul et maire de Panjeaux, fut désigné par les Etats pour remplir les fonctions de commissaire de la tenue de l'assiette pour le diocèse de Comminges, ce qui revient à dire qu'il fut, à cette session, rapporteur pour les finances du diocèse de Comminges (circonscription du Languedoc).
IL — La Législative (1791-92)
Ainsi 1789 trouvait Hugues Destrem possesseur d'une fortune grosse pour le pays, négociant notable, père de famille — son onzième enfant était né en 1787 — maire de sa ville natale — « premier consul de la présente ville » dit, en 1785, l'acte de naissance de l'un de ses fils — et dans l'alerte vigueur de ses trente-cinq ans. En 1791, administrateur du département, il est élu député de l'Aude à l'Assemblée législative.
Il vient à Paris où il loge successivement rue Jacob (Hôtel Bourbon), Passage des Petits-Pères (Hôtel des Etats généraux), et rue de Chartres, 85 (Hôtel de l'Amérique).
La Législative de 1791 avait adopté le
yGoogk
système des comités techniques permanents ; cette combinaison permettait aux députés de se grouper autant que possible pour le travail législatif, selon la nature de leurs aptitudes ou de leurs connaissances spéciales, Destrem fut admis au comité du commerce, d'abord comme membre suppléant, puis comme membre titulaire. Il eut d'assez fréquentes occasions de prendre la parole au nom du comité : pour faire décider la délivrance d'acquits à caution afin de faciliter les opérations de la foire de Beaucaire ; pour annuler les arrêtés de certains départements interdisant l'importation des vins, grains et bestiaux ; pour rejeter une demande de six millions d'achats de grains faite par le ministre Roland ; pour l'organisation du commerce du tabac et pour en fixer les droits d'importation ; sur la mise en réquisitio.. des ouvriers agricoles pour la culture des terres et pour le battage des grains de la récolte de 1792 ; sur le transit des marchandises d'étranger à étranger par les départements des Haut et Bas-Rhin, de la Meuse et de la Moselle ; sur la révision du tarif des droits de douane ; sur le maintien provisoire de la perception de certains droits par 7es chambres de commerce.
Voici, pour donner une idée Oes attributions et des travaux du comité du commerce, la copie d'une lettre que Destrem adressait en 1792 au ministre de l'Intérieur ; elle a été conservée dans les cartons du
yGoogk
ministère de l'agriculture et du commerce :
Paris, le 5 juin de Tan 4« (1).
Le Comité vous a transmis, Monsieur, le 21 décembre de l'année dernière, une pétition de M. Legendre et différentes pièces à l'appui, tendant à généraliser et naturaliser dans la tannerie de France, les procédés anglois qu'il a introduits dans la fabrique de cuirs qu'il a établie, il y a plusieurs années, à Pont-Audemer. Le Comité m'a chargé de vous prier de lui faire parvenir, dans le plus court délai possible, les avis et instructions qu'il vous a demandés sur un objet qui peut devenir si intéressant pour les fabriques et le commerce françois.
Le Président du Comité de Commerce : Destrem.
Voilà pour la participation de Destrem à Tœuvre économique de la Législative. Quant à l'attitude politique qu'il observait alors, elle ne se manifesta pas par des discours à l'assemblée. On en trouve la trace dans les lettres que, suivant un usage alors répandu, il adressait à ses commettants ; des fragments de plusieurs de ces lettres ont été publiés par les soins de M. Camille Bloch, archiviste de l'Aude, dans la revue :
la Révolution française (14 février 1896) ; il y parle de la guerre prochaine (février 1792) ; à propos d'un discours réactionnaire de Ribes qui fit un certain scandale, il écrit (15 juin 1792) :
J'avais demandé, dans le cours de son opinion qu'on l'écoutât avec patience, pour prouver à
(1) L'an quatrième de la liberté, c'est-à-dire 1792:
yGoogk
l'Europe entière la liberté dont on jouissait à la tribune de l'Assemblée dans les opinions même extravagantes. Ma motion fut applaudie, et l'Assemblée contint son indignation pendant près d'une heure ; mais comme ledit sieur Ribes continua ses extravagances je me crus forcé, pour l'honneur de la députation, de demander la parole après lui, et voici ce que je dis : « Mes sens suffoqués d'indignation ne me laissent pas la liberté de réfuter en détail les erreurs du sieur Ribes, mon €0-député. C'est à tort qu'on l'accuse d'avoir prononcé l'opinion d'autrui ; moi qui connais ses sentiments, je déclare qu'elle est à lui. Mais il ne «ous a dit que des faussetés, et je vais vous dire deux vérités : c'est que jusqu'ici il n'avait été soupçonné que d'aristocratie et qu'à présent, nous sommes forcés de le croire fou...» tous mes amis et bons compatriotes m'ont loué de ma conduite...
Le 20 juin 1792, il écrit :
... Nous sommes toujours dans un état désagréable par la contradiction que le pouvoir exécutif met à nos principales délibérations : le roi a mis le veto sûr les décrets de la déportation des prêtres perturbateurs et du rassemblement des 20,000 volontaires. Il a renvoyé tous les ministres... Vous sentez que tous ces changements ne font qu'entraver la marche de la Constitution. M. LafayeH.e a écrit une lettre très vive à l'Assemblée. Vous en trouverez un exemplaire ci-ioint, et vous verrez sans doute, ainsi que moi", des vérités fortes et dures, et une maladresse de parler d'une seule faction qu'il appelle Jaco5i/e,' tandis qu'il en existe deux autres non moins dangereuses. Car s'il y a aux Jacobins quelques républicains enragés,' il y a. d'ans les deux autres Sociétés des aristocrates et des royalistes non moins factieux, et M. La Fayette ne Tignore pas. Quant à moi, qui le
yGoogk
sais, je me félicite de n'être d'aucune et d'éviter par là d'être influencé par l'opinion d'autrui.
Le lendemain, 21 juin, il envoie un récit circonstancié de l'invasion des Tuileries par le peuple, à la suite du refus du roi de sanctionner les décrets sur les prêtres et sur le camp de 20,000 hommes :
... Le peuple et surtout quelques orateurs parlèrent vivement au roi ; ils lui témoignèrent qu'il était soupçonné de n'être pas de bonne foi, qu'il fallait qu'il renvoyât ses conseillers perfides et se montrât avec franchise, ou bien que, s'il voulait aller à Coblentz, on l'accompagnerait ; mais il n'y eut ni coups ni menaces, ce qui prouve que le peuple ne s'était pas porté à cette extrémité avec de mauvaises intentions (comme les aristocrates voudront le faire croire), mais avec la ferme résolution de faire aller la Constitution.
Le 12 juillet suivant, il donne ces nouvelles :
Nous déclarâmes hier, la Patrie en danger ; les Comités réunis ont présenté une adresse aux Français et une proclamation à l'armée qui ont été acceptées. Dieu veuille, comme je l'espère, qu'elles produisent l'effet que nous en avons attendu...
On vient de voir Destrem se féliciter a de n'être d'aucune » des sociétés patriotiques alors en lutte et en concurrence. Il tenait fort à cette attitude assez rare pour l'époque, et il venait précisément de Taffirmer par un acte. Voici, en effet, le curieux fac-
yGoogk
tum édité par rimprimerie Nationale, adressé à tous ses collègues de l'assemblée :
Paris, le 27 juin 1792.
Messieurs et chers collègues.
Nous avons juré de maintenir la Constitution, et de vivre libres ou de mourir ; il n'est aucun de nous qui ne sacrifiât sa vie et sa fortune, plutôt que de manquer à son serment, cependant, nous sommes accusés de vouloir le violer.
Les ennemis de la chose publique sèment des bruits injurieux à l'Assemblée Nationale, ils divisent les citoyens, ils égarent leurs opinions, et nous représentent comme étant divisés en deux partis diamétralement opposés, qu'ils disent influencés par des factieux.
On accuse les uns de vouloir une république, et les autres de consentir à rétablissement de deux Chambres ; la première de ces opinions est attribuée à certains membres du Club des Jacobins, et la seconde à celui des Feuillants ; on assure même que la division qui règne parmi nous a sa source dans l'existence de ces deux Sociétés.
Il est temps que nous fassions cesser tous ces bruits, et que nous forcions nos commettants à nous continuer la confiance qu'ils nous ont accordée, et dont nous ne devons cesser d'être investis, pour opérer le bien de l'Etat et le salut de l'Empire.
Le plus grand nombre des membres de l'Assemblée n'a jamais été, ni aux Feuillants, ni aux Jacobins. Je suis dans ce cas ; d'autres ont renoncé, depuis quelque temps à fréquenter ces Sociétés, qui, quoique composées, en général, de très bons citoyens, ne sont pas moins égarées quelquefois, par des hommes intrigants et pervers, qui ne désirent que l'anarchie et, par conséquent, la ruine de la Constitution et de l'Etat^
Réunissons-nous donc, Messieurs, autour de l'autel de la Patrie, elle est en danger, et nous seuls pouvons la sauver ; notre réunion forcera tous les pouvoirs constitués, à marcher dans la ligne constitutionnelle, et tous les bons citoyens à concourir à l'exécution des lois.
Pour prouver à nos commettants et à l'Europe entière que nous jouissons ici de la plus grande liberté d'opinions, qu'aucune Société n'influence nos délibérations, et que l'esprit de parti ne nous divise pas, prenons l'engagement de n'aller dans aucune Société, restons à notre poste, soyons unis d'esprit, d'opinion et de volonté, et faisons-nous un devoir d'étouffer, par la raison et par les lois, les premiers cris de celui qui voudrait troubler cette union et cet accord, qui, seuls peuvent faire le bonheur des Français.
La crainte que j'ai eue de faire perdre un temps précieux à l'Assemblée Nationale, en lui développant mon opinion à cet égard à la tribune, m'a décidé à faire imprimer cette lettre, et à vous en adresser un exemplaire à chacun, avec une prière de vouloir bien la remettre au Comité de Commerce, après l'avoir souscrite de la déclaration de vos intentions à cet égard. L'Assemblée et la France entière verront par là, si le plus grand nombre des législateurs n est pas à l'abri du reproche qu'on leur fait.
Je fais des vœux pour notre réunion, et donnerais mon sang pour le salut de la Patrie.
Destrem, Député. du département des Laude (sic).
P. S. — Je me <>ropose de faire imprimer une liste des membres de l'Assemblée qui auront souscrit ma lettre, et de leur faire distribuer la dite liste.
yGoogk
Quelques jours après, le 29, paraissait dans le Logographe, cette « réponse faite par M. Brival, à la lettre de M. Destrem » :
Messieurs, les députés qui se présenteront pour souscrire la lettre de M. Destrem, relative à leur renonciation aux Sociétés patriotiques sont priés de lire avant tout l'apologie (sic) du Loup et de la Brebis ; ils y verront que la paix ayant été faite entre les brebis et le loup, ce dernier demanda le renvoi des chiens, comme inutiles et fatigants aboyeurs ; ce qui fut accordé ; les chiens furent congédiés en vertu du traité, et alors le loup dévora impunément les brebis.
Comme Terreur est l'apanage du vulgaire, si quelque député avait déjà signé, il doit savoir qu'avouer ses erreurs et les réparer, c'est l'héroïsme du sage.
Signé : Brival.
Et le lendemain, 30, cette « réplique à la réponse de M. Brival, insérée dans le numéro précédent » :
Paris, le 29 juin, Tan 4® de la Liberté.
Vous avez fait. Monsieur et cher Collègue, une fausse application de l'apologue du loup et de la brebis, permettez-moi de la rectifier. La bergerie, c'est la nation entière ; les bergers sont les législateurs ; les chiens sont le roi, les corps administratifs, judiciaires et municipaux, les loups... tout le monde les connaît... bergers, chiens et moutons, vous connaissez vos intérêts..., et celui des loups aussi, sans doute.
Signé : Belle.
Décider, quand on est député dans une période de crise, que Ton ne prendra au-
yGoogk
— lacune part aux débats des clubs politiques,, afin de n'être point influencé dans son vote par des discussions extérieures à l'assemblée dont on fait partie, c'est une opinion soutenable, critiquable aussi. Celui qtfi écrit ces lignes se rangerait plutôt sur ce point à l'avis de Brival ; et Hugues Destrem luimême s'obstinera si peu dans son propreavis que nous le verrons bientôt, membre du Conseil des Cinq-Cents dans des circonstances critiques qui ne sont point sans quelque analogie avec celles de 1792, travailler au rétablissement du Club des Jacobins — sous le nom de société du Manège — et devenir l'un des « régulateurs », c'est-àdire l'un des présidents de cette société.
Car la Révolution, impassible, continue sa marche, et les hommes de bonne foi, instruits par les circonstances, avanceront avec elle.
Sept appels nominaux ont eu lieu pendant la législature 1791-92 ; on connaît le vote de Destrem dans quatre de ces appels nominaux : 1"" février 1792 : M. Bertrand, ministre de la marine, a-t-il perdu la confiance de la nation ? Destrem vote non ; 23 février : les députés pourront-ils s'assembler dans la salle de l'assemblée pour des conférences particulières, les jours où il n'y aura point de séance du soir ? Destrem ne vote pas, étant absent par congé ; 9 avril : les soldats de Château- Vieux seront-ils admis aux honneurs de la séance ?
Destrem vote oui ; 4' appel : les crimes
yGoogk
d'enrôlement pour les émigrés doivent-îls être jugés par les tribunaux criminels ordinaires ou par la Haute-Cour Nationale ?
Destrem vote oui, c'est-à-dire polir le jugement par la Haute-Cour ; 2 juillet : M. La Fayette a-t-il quitté son armée pour se rendre à Paris, sur un congé du ministre de la guerre ? Le ministre sera-Hl interpellé ?
Destrem vote non.
Le 5 septembre, il donne lecture à l'assemblée d'une adresse du Conseil du district de Casteliïaudary approuvant la révolution du 10 août ; et enfin, le 12 septembre, huit jours avant la réunion de la Convention, il monte une dernière fois à la tribune, pour présenter cette motion déterminée par le massacre, à Versailles, des accusés de la Haute-Cour, ce qui rendait cet organisme sans objet :
Dans un moment où la nation est obligée à des dépenses 'très considérables, l'Assemblée ne doit rien négliger pour faire cesser celles qui sont inutiles ; qu'il (sic) y a, dans ce moment à Orléans près de 400 personnes, tant juges que jurés, ou témoins appelés auprès de la Haute- Cour nationale, qui coûtent plus de 4,000 livres par jour à la nation ; cette cour étant aujourd'hui gans fonctions à remplir et la Convention Nationale devant s'occuper incessamment d'une nouvelle et meiUeure organisation, je propose à l'Assemblée de charger le pouvoir exécutif de donner des ordres nécessaires, afin que les hauts-jurés et les témoins qui avaient été appelés auprès de la Haute-Cour nationale, à Orléans, vu que leur présence est aujourd'hui inutile, se retirent chez eux. (« Moniteur » du 13 septembre 1792).
yGoogk
Cette motion est adoptée, et le renvoi au pouvoir exécutif, décrété. En même temps, il propose de charger le comité de législation de faire le lendemain un rapport pour savoir s'il ne conviendrait pas de rappeler les grands juges et les grands procurateurs de la nation, pour que chacun d'eux puisse reprendre ses fonctions. Le renvoi de cette seconde motion est également décrété,