IX
i Alloue (Charente), 20 septembre 1904.
Mon cher confrère,
J'apprends avec beaucoup de plaisir que vous allez publier un livre sur Hugues Destrem, et qu'il sera composé avec la même méthode, sur le même plan que votre excellent travail : les Déportations du Consulat, dont je me suis si souvent servi et avec tant de profit. Je suis bien sûr que votre nouveau volume rendra d'aussi précieux services aux historiens.
Il est bon de faire connaître la figure et le caractère d'Hugues Destrem. Ce fut le type du républicain, non seulement zélé, — le zèle ne fit pas défaut alors aux républicains, — mais clairvoyant. La clairvoyance fut rare en l'an VIII ! Presque tous les républicains s'imaginèrent qu'en se ralliant au Consulat ils préservaient la France du retour de la monarchie, et qu'en adhérant à la politique de Bonaparte ils consolidaient l'œuvre de la Révolution. Et même, la plupart de ceux des républicains qui s'étaient opposés au Coup d'Etat crurent faire acte de bons « patriotes », comme on disait alors, en se réconciliant ensuite avec les destructeurs de la Constitution de l'an III.
Hugues Destrem fut de la toute petite élite qui sut voir, comprendre et prévoir. Il n'eut pas seulement le courage et la fermeté civiques : il se montra plus intelligent, plus perspicace, qu'un penseur prétendu profond comme Sieyès, et que tous ces modérés de 1789 qui, complices du Coup d'Etat de Brumaire, forgèrent eux-mêmes le piège où ils furent pris.
Vous avez donc bien raison d'être fier de votre grand-père, de vouloir le glorifier, non par des louanges, mais par la vérité.
Cette glorification, le parti républicain tout entier devrait s'y associer, en honorant par une manifestation populaire la mémoire du citoyen qui sut, aux heures d'équivoque et d'aveuglement, démasquer le despotisme et se dresser, presque seul, contre le despote.
Veuillez, mon cher confrère, avec tous mes remercirnents pour les si distingués services que vous rendez à nos études, agréer l'expression de mes sentiments bien sympathiques et dévoués.