‹ Le dossier d'un déporté de 1804: (Hugues Destrem, membre de l'Assemblée Législative et duChapitre 24 sur 33 · VI. — Saint-Martin-de-Ré · texte numérisé non relu

VI. — Saint-Martin-de-Ré

Inutiles démarches.

Vers le quatrième mois de son internement à l'île de Ré, en floréal an IX, Destrem semble avoir passé par une crise de désespoir. Désespoir trop justifié ; qui s'en montrerait surpris ? Il faut se rappeler la situation toute spéciale du proscrit : il est, à ce moment, moins un homme politique en difficultés avec le gouvernement en exercice qu'un négociant qui veut mettre ordre à ses affaires. Ses affaires, elles sont à Toulouse, et fort compromises ; son domicile est, d'abord à Paris, lors de cette funèbre fin de brumaire an VIII où la police le traque et où il est obligé de se tenir caché ; à partir de frimaire an VIII jusqu'au début d'e l'an IX, pendant un an à peu près, son domicile forcé est à Fanjeaux. C'est de Panjeaux qu'il lui faut s'occuper de sauver d'un désastre une maison de commerce qui est

à Toulouse. A la fin de l'an VIII, en fructidor, le souci de ses intérêts commerciaux l'oblige à se soustraire à la surveillance de Panjeaux et à venir à Paris pour s'aboucher avec les banquiers Roger, ses principaux créanciers. Ces banquiers lui ont sans doute écrit, ont déclaré, probablement, qu'ils ne peuvent plus attendre, qu'ils veulent un règlement. Destrem, probablement aussi, leur demande un nouveau crédit pour relever ses affaires.

Il est présumable qu'il voit, par la même occasion ses amis politiques, ceux du moins qui ne craignent pas trop de se compromettre ; il les voit, il s'entretient, nécessairement, avec eux de la situation, des espérances qu'elle peut comporter encore pour le succès d'une nouvelle révolution ; tout cela, je le répète, est probable ; mais on se rend bien compte par les documents déjà rencontrés, par ceux qui vont suivre, que sa préoccupation première, en ce moment, est celle d'un négociant dont les intérêts sont en danger.

Il est, bien entendu, forcé d'user de précautions pour circuler dans Paris, puisqu'iL devrait être dans l'Aude, et que, de Fanjeaux on a dû signaler son départ. La police le rencontre pourtant, l'arrête ; le 22 nivôse an IX on l'informe qu'il va partir pour Saintes ; il réclame alors un délai ; puisqu'il se voit perdu, il veut offrir à ses Danquiers ses biens fonciers, en échange d'une quittance de sa dette envers eux. Mais, dans la

matinée du 23, on le met en route pour le lieu de son nouvel internement. Il n'a donc pu voir les banquiers. Ceux-ci, c'est bien évident, le sacnant parti de nouveau, agissent, comme c'est trop naturel, pour le recouvrement de leur créance.

Dès lors, quelles lettres doivent lui arriver de Toulouse et de Fanjeaux ! Par la force des choses ces lettres de la famille lui parlent de procès, de poursuites, de saisies. Il a, lui, bien de la peine à payer sa pension à la fin du mois, (récit de M. Genest) ; on a là-bas, plus de peine encore à payer la pension des trois derniers fils qui achèvent leur éducation à Sorèze. Il assiste de loin, impuissant, à l'effondrement de son foyer ; une femme qui vous a donné onze enfants est une femme que Ton aime ; il souffre pour sa femme, qu'il sait en proie à d'inextricables embarras.

Et près de lui, dans l'île, ses trois co-déportés ne contribuent pas à le distraire de ses propres chagrins : Talot veut rentrer dans l'armée avec son grade d'adjudantcommandant, et il agit énergiquement pour arriver à ce but ; dans quelques mois, en frimaire an X, il sera rappelé à l'activité et employé à l'armée de Saint-Domingue. Le bon et chimérique Charles Hesse — le prince de Hesse-Rheinfels-Rothembourg — est, à la fin, excédé de la persistance que tous les régimes qui se sont succédés depuis 1794 mettent à le claquemurer dans quelque geôle : il ne sort jamais de chez lui

pour aller se promener sans mettre d'abord -à la poste une lettre adressée à un ministre quelconque, afin de se plaindre de ses rhumatismes auprès de cette autorité. Félix Lepeletier a beau signer : « cultivateur », il est aussi un très puissant propriétaire ; à la mort de David, sa famille ne sera nullement •embarrassée de racheter pour 100,000 fr., le portrait de Lepeletier Saint-Pargeau, resté dans Tatelier du peintre ; il est surtout le frère de Lepeletier Saint-Pargeau, et l'oncle de la « pupille de la Convention nationale » ce qui lui assure la protection, tout au moins, de ce que le gouvernement recèle de conventionnels ; d'ailleurs, Félix Lepeletier s'impatiente, d-'ici quelques décades, il frétera un bateau, débarquera à la Rochelle, partira pour Paris : « il a obtenu une audience du Consul Cambacérès' ! » écrira le pauvre Charles Hesse, qui saisira cette nouvelle occasion de décrire ses infirmités : « J'ai les cuisses bleues, les jambes enflées et un ulcère à la gorge », et encore : « Je suis dans le 50* mois d'exil ou de prison depuis 1793 ! ».

Destrem, s'aperçoit donc, qu'il va finir par rester seul à Saint-Martin-de-Ré. Et jourquoi cette faveur ? Lepeletier le renseigne ; il lui montre une lettre qu'il vient de recevoir de Paris. Le résultat de cette conférence entre les deux amis, c'est que Destrem écrit à Fouché :

Saint Martin, Isle de Rhé, le 9 floréal an IX.

Deslrem père au ministre de la police générale

Citoyen ministre,

Le citoyen Félix Lepelletier m'a communiqué ! une lettre par laquelle on lui marque que le gouvernement nous a mis à votre disposition, i et que vous nous auriez déjà donné la faculté j de quitter l'Isle de Rhé, s'il nétait qu'il y avait | quelque difficulté que lun de nous alat a Toulouse ; mes compagnons d'infortune pensent que cest moy dont il est question, et que je suis la cause innocente, Du retard de vos ordres pour leur liberté.

11 a suffi que le Cn Pelletier maye communiqué celte letre pour que je vous écrive, et vous réitère ce que jay Dit au premier Consul Dans la letre que je luy écrivits le 20 nivôse dernier De la maison D'arrêt Du Temple.

Je n'ay jamais commis ni crime ni Délit, pas môme Dintention ; Lerreur seule (Dont les gouvernements les plus justes n'ont jamais été exempts) a pu me faire perdre la liberté. Je la réclame et la réclamerai* toujours avec force et confiance ; mais comme quelque point du globe que j'habite volontairement, ou non, je serai j toujours honête, loyal, et surtout soumis aux lois, je ne doits pas plus inquiéter le gouvernement Dans un Département que dans l'autre.

Si cependant il ne veut pas me rendre la faculté D'habiter mes propriétés, et de vivre libre au sein de ma famille, et qu'il veuille me tenir sous votre surveillance spéciale, je vous Déclare que ne sachant qu'obéir à Lautorité je me rendrai Dans tels lieux que vous me f aires connaître avoir fixés.

Salut et respect, Destrem.

P. S. — Si jetais libre je tiens si peu à habiter f tel ou tel point Du Continent que si le gouverne- I ment moffrait un employ proportionné à mes moyens je l'accepterais avec l'intention Dy faire ' le Bien, et très assuré De prouver à mes cal-

lomniateurs, que personne n'est meilheur ami de lordre et plus exact a ses devoirs. — D.

(Arch. nationales F. 7-6273).

Ainsi, il se berce de ce raisonnement : — Que veulent-ils ? ils veulent que je ne retourne pas à Toulouse. Pour assurer cela, ils veulent me déporter de l'autre côté de l'Atlantique ou de la mer des Indes ; eh bien, qu'ils m'envoient dans quelque bureau de Consulat, à Livourne, ou à Messine, ou n'importe où sur tel ou tel point du « continent ». Ils seront débarrassés de moi, et moi je ferai venir ma famille, je tâcherai de recréer là-bas mon commerce d'épiceries.

Il va avoir le temps de perdre ces illusions.

Maintenant c'est la famille aui multiplie les démarches ; Etienne Destrem envoie d'abord cette pétition à Pouché :

Toulouse le 9 thermidor an IX.

Et. Destrem, néQ t de Toulouse au Cen Fouché, ministre de la 'police générale

Citoyen ministre

Vous avez honoré de votre estime, un homme qui n'a jamais cessé de la mériter,et je juge trop bien de votre grandeur d'âme, pour penser que vous lui refusiés vos généreux services, parce qu'il est dans le malheur.

Mon père fut compris dans une mesure de sûreté générale, dans le mois de nivôse dernier ; sa famille est pour toujours malheureuse et sans ressource, si le gouvernement ne le rend à son épouse et à onze enfants. Le tableau de ses affaires est déchirant.

Ce n'est plus cette maison de commerce honnoréc d'un grand crédit ; elle n'est plus

telle que dans le temps où nous eûmes l'honneur de vous voir au milieu de nous. L'exil de mon père, son désin téressement dans les fonctions qu'on lui a confiées, sont les malheureuses causes du dérangement total de sa fortune.

Si le gouvernement croit devoir le retenir encore éloigné de nous, qu'il lui accorde au moins un délai pour mettre ordre à ses affaires ; et si, durant cette époque, l'on exige une caution, ie me rendrai a sa place dans telle prison que l'on indiquera. Mais, citoyen ministre, le dérangement de ses affaires exige absolument sa présence ; que le gouvernement s'informe lui-même de la position de ma malheureuse famille, et il sera assés indulgent pour accorder ce que je demande pour elle avec l'accent de la douleur.

Daignés m'honorer d'une réponse ; elle nous tranquillisera et nous confirmera dans la haute idée que nous avons de vos principes.

Salut et respect, Et. Destrem.

Fouché, évidemment « n'honore pas d'une réponse », mais Etienne Destrem renouvelle sa pétition, en l'appuyant de pièces :

Toulouse, le 13 thermidor an IX.

Et. Destrem, nêg % de Toulouse au Cn Fouché, ministre de la police générale

Citoyen ministre

J'eus l'honneur de vous écrire le 9 thermidor courant, pour vous prier de parler au premier Consul pour la liberté de mon malheureux père. Je compte que vous nous accorderés vos soins ; et que vous appuierés du crédit que vous avez si justement mérité auprès du gouvernement la demande d'une famille nombreuse réduite à la plus affreuse détresse.

Je vous adresse, cy jointe, une pétition de ma famille pour le premier Consul : les motifs sur lesquels est basée cette pétition sont constatés par la déclaration qui vient à l'appuy. Elle est

signée par cinquante négociants de cette commune qui attestent la malheureuse position de nos affaires et qui déclarent que nous sommes perdus sans ressource, si mon père ne vient pour les régler.

Parmi les négociants qui ont signé cette attestation, sont les membres du tribunal de commerce qui ont, plus que personne, les moyens de connaître exactement et nos malheurs et leurs motifs.

De grâce, citoyen ministre, parlés au premier Consul ; qu'il nous rende ce que nous avons de plus cher ; et croyés que nous faisons tous les jours des vœux pour votre bonheur.

Daignés m'honorer d'une réponse, ne fut-elle que pour maccuser la réception des" pièces que je prends la liberté de vous adresser.

Salut et respect Kt. Destrem.

(Arch. nationales, F. 7-6273).

A cette lettre d'Etienne est jointe en effet une pétition de la femme et des enfants de Destrem, pétition écrite sur papier timbré du prix de 0,75 centimes :

L'épouse et les enfants du Cn Hugues Destrem, négociant à Toulouse, au général Bonnaparte premier Consul de la République.

Général Consul,

Daignés écouter avec Bonté la voix d'une famille désolée qui implore votre clémence.

Ne regettés pas la prière d'une épouse et de onze enfants qui sont dans la plus affreuse détresse.

Ajoutés aux trophés infinis de votre gloire, l'acte le plus généreux et le plus juste.

Rendes à sa famille un homme qui n'a jamais cessé de mériter votre estime.

Si les événements politiques ont pu le faire passer, aux yeux du gouvernement, pour dangereux, croyés, général Consul, qu'il fut toujours entraîné par le désir de voir la Républi-

%e à son plus haut degré de prospérité par

une sage et prudente administration. Que peutil désirer actuellement ?

J'adresse au ministre de la police générale une déclaration des principaux négociants de cette commune qui constate l'état déplorable et déchirant où se* trouvent nos malheureuses affaires. Si vous voulés avoir la bonté de la lire, vous verres l'état bien fidelle de notre situation. Jamais famille plus malheureuse que la nôtre. Veuilles faire prendre les renseignements que vous croirés nécessaires ; tous vous confirmeront le détail trop vray de notre infortune ; nous sommes perdus sans espoir, si vous ne permettes au Cn Destrem de venir régler ses affaires.

Pardonnes nos importunités, mais votre bonté nous autorise à vous demander ce que nous avons de plus cher au monde.

Salut et respect, Albarel Destrem,

épouse du Cn Destrem.

Destrem, fils aîné, Et. Destrem,

Mariette Destrem, Julie Destrem.

Pour mes trois jeunes frères qui sont au collège de Sorèze, et mes trois sœurs mariées, ou absentes, et mon frère qui est depuis deux ans 1/2 dans le 1 er régiment de chasseurs,

Et. Destrem.

Sur Vadresse : Pétition de la famille du Cn Destrem de Toulouse au premier Consul.

Voici l'attestation des négociants de Toulouse :

Nous soussignés, négociants de la commune de Toulouse, connaissant le délabrement des affaires de la maison Destrem et fils, déclarons et attestons que l'absence ou l'éloignement du Cen Destrem père, met sa famille dans l'impossibilité de faire honneur à ses engagements ; que cette famille nombreuse est pour toujours mal-

heureuse et sans ressources, si le Gen Destrem père ne vient pas régler ses affaires.

L'intérêt qu'inspire cette famille désolée est d'autant plus vif qu'il n'y a pour elle aucun espoir de voir renaître son crédit primitif sans la présence de son chef.

Toulouse le 9 thermidor an IX de la République.

Augustin Goulio et Authier ; Jh Casaing et Cie; Ste Clair et Duffé ; Pujol ; Soulié Fonças ; Suidier et Suidier neveu ; Baynach fils et Cie ; Mercier, Lagé et Cie ; My Mamignard ; G' Sacase, Fajou et Cie ; Caussade et Cou if é ; P. Pon de Je. Bories et Cie : Bodat ; P. Pon Daran père, fils et Cie : Leignadier ; Olivier frères ; J. J. Doumenjou ; S. Dartigues ; Sarrun frères ; Marcoul Dupan et Cie ; P. Pon de SI Raymond et fils aîné : P. St Raymond ; Delinou père et fils ; Larals frères et Evoque ; Jn. Fh. Rolland ; Trainac ; Trainac ; Cardine ; F. et S. Dufour frères ; Cornu Cadet et Cie ; Vignes : Viallet et Cie ; Baubert et Cie ; Verdaulon ; Guerry ; Chaffou (peut-être Maffou) jeune et Cie ; Degran jeune ; Garrigou fils aîné ; F. Bavier (peut-être Baville) ; Gautier aîné ; Pujol aîné ; Jn. Lamarque ; Guiberte ; Chaplive ; F. Baudens Guiberte ; PI Pouget ; A. Marie aîné ; Palazot frères et Cie ; Poussineau neveu ; Jh Ostrié f. et Cie ; P. Pon de Jh Carol et Sabatier fils aîné : V. Baille ; Fornier ;, Garrigou neveu ; Henry Olivier et Cie.

Vu et légalizé par nous présidents et juges du tribunal de commerce de Toulouse, départe ment de Hte-Garonne, le présent contresigné par le greffier et le sceau du tribunal y apposé.

Toulouse le 13 thermidor l'an IX de la République française une et indivisible.

Bayssade, président.

Dtjffe, juge ; Chaplive, juge ;

My. Mamignard, juge ; Le greffier du tribunal :

Ferradou.

(Arch. nationales, F. 7-6273).

Ces pétitions, ces pièces à l'appui sont impitoyablement « classées » au Ministère de la police ; Pouché sait mieux que personne que ces moyens ne sauraient réussir auprès de Bonaparte, pour qui le cas de Destrem est spécial et non susceptible d'atténuation ni d'oubli. Non ; l'opinion de Pouché, nullement hostile à Destrem, j'en suis persuadé, est qu'il faut que l'exilé, dans son intérêt, se tienne coi, laisse au temps le soin de le faire oublier. C'est là son sentiment, qu'il garde d'ailleurs pour lui, jugeant cette famille de pétitionnaires trop nombreuse et trop active pour lui confier une parole qui pourrait le desservir luimême si elle était imprudemment répétée.

Quant à Etienne Destrem, avec un acharnement désespéré il renouvelle, en brumaire an X, sa vaine tentative ; il écrit encore à Pouché :

Et. Destrem, nég % de Toulouse au On Fouché, ministre de la police générale de la République.

Citoyen ministre Je m'adresse encore à vous pour obtenir justice. Je suis persuadé que vous vous intéressez à mon père qui est dans l'infortune et n'eutil auprès de vous pour toute recommandation que son malheur, vous lui accorderiez vos soins généreux ; à plus juste titre, sans doute, il sera secouru par vous, à raison de l'estime dont vous l'avez honnoré. Les hommes de votre caractère et de vos principes, loin de retirer leur amitié au malheureux, redoublent de soin et de zèle pour leur être utile.

Mon père n'a d'autre appui que vous ; j'implore pour lui toute votre bonté et je vous conjure de ne pas abandonner sa famille aussi infortunée qu'innocente.

Je vous fis passer une pétition le 13 thermidor dernier, pour le premier Consul, et une déclaration de cinquante négociants de cette ville qui attestent l'état déplorable de nos affaires ; j ai auguré de votre silence que ma pétition n'a pas été accueillie, ou que vos occupations vous ont empêché de la remettre.

Je prends la liberté de vous en adresser une nouvelle, et je vous supplie de saisir l'occasion la plus favorable, afin de la recommander avec tout l'intérêt qu'inspirent un ami et sa famille désolée.

Le 18 Brumaire est une époque très heureuse.

C'est l'anniversaire de l'établissement d'un gouvernement qui a donné aux français la paix extérieure et intérieure, et qui veut aussi que l'allégresse soit absolument générale.

Vous, citoyen ministre, qui l'avez secondé d'une manière si glorieuse, veuillez couronner vos travaux en faisant parvenir jusqu'à lui la voix de l'innocence. Je me repose entièrement sur votre bonté.

Salut et respect, Et. Destrem.

Toulouse le 2 e Brumaire, an X e républicain. {Arch. nationales, F. 7-6273).

Et voici la pétition qu'il adresse à Bonaparte :

Et. Destrem, nég 1 de Toulouse au général Bonnaparte, premier Consul de la République française.

Général Consul, J'ai eu l'honneur de vous présenter diverses pétitions pour ma famille désolée, en faveur de mon malheureux père. La dernière que je remis

au ministre de la police générale était appuyée d'une attestation de 50 négociants de cette ville, qui déclarent le malheureux état de nos affaires. J'espérais que notre demande vous serait parvenue, que" nos plaintes seroient arrivées jusqu'à vous ; et nous étions tous persuadés que vous ne tarderiez pas à répondre "favorablement aux cris d'une famille infortunée. Les événements nous ont bien prouvé que vous n'aviez pas été instruit de tous nos malheurs ; notre position est à ce point cruelle que nous serons réduits à la plus affreuse détresse si mon père ne vient pas régler ses affaires.

Daignés, général Consul, prendre les rensei gnements que vous croirez utiles ; ils vous confirmeront fous le récit que je vous ai fait et que je vous réitère aujourd'hui.

Avec la paix continentale et maritime, avec les lois sages et l'administration également vertueuse et savante dont vous faites jouir les français, donnés la paix intérieure à une famille qui vous respecte et qui honore toutes vos actions.

Quelle époque plus , mémorable, en effet, et plus propre à" renouveller les idées libérales et la reconnaissance qu'elle rappelle ! quelle occasion plus heureuse que le 18 Brumaire ! quel moment plus favorable à immortaliser votre gloire pa-r'un dernier acte de justice ! !

Que celte grande époque soit pour nous un jour de bonheur ; et que la paix que nous fêterons avec tant d'allégresse, soit la compagne de la clémence du gouvernement.

Salut et; profond respect,

' ' • ' ' Et. Destrem.

Toulouse le 2 Brumaire an X.

(Arch. nationales, F. 7-6273).

Lettre et pétition furent encore « classées » à la police, et le silence de Fouché ne

fit que s'épaissir. J'imagine qu'il dut un peu. s'indigner en lui-même de la candeur d'un pétionnaire qui croyait faire un chef-d'œuvre en liant, devant Bonaparte, le souvenir ' de Brumaire et celui de Destrem. Fouché étouffa la pétition, c'était ce qu'il pouvait faire de plus utile pour la victime.

Mais, sans doute par une inspiration cïu Conseiller d'Etat Berlier et du préfet Français, (de Nantes) qui, tous les deux, risquent généreusement leur crédit auprès de Bonaparte, dans l'intérêt d'un exilé particulièrement haï, voilà qu'Etienne Destrem s'adresse au Grand Juge Régnier, et que, de ce côté, contre tout espoir, il trouve la porte grande ouverte.

VIL — Retour à Fanjeaux. — Nouvelle arrestation. — Renvoi à Vile de Ré.

C'est dans l'histoire, déjà si extraordinaire, de la proscription de Destrem, l'aventure la plus singulière qui soit. Dans le mois de germinal an XI (avril 1903), Etienne Destrem adresse au Grand Juge, ministre de la Justice, deux pétitions enfaveur de son père. Inutile de reproduire ces textes, identiques, ou à peu près, aux précédents : c'est toujours le même tableau désolé d'une maison de commerce qui achève de sombrer. Nécessité pour le chef de famille de venir mettre ordre à ses affaires. « Si le séjour de Fanjeaux, petite ville du département de l'Aude, son pays

natal, paraît être préféré par le gouvernement, il pourrait lui assigner ce domicile, plutôt que Toulouse ». Les .pétitions sont datées du 8 et 20 germinal. Elles figurent ainsi que les pièces qui suivent, dans le carton F-7-6273 des archives nationales.

« J'éprouve un grand soulagement en vous écrivant », ajoute le pétitionnaire.

Ce mot de « soulagement » paraît indiquer qu'Etienne savait que sa nouvelle démarche était destinée à réussir. En effet, elle obtint un succès immédiat. En marge de cette seconde pétition, je trouve deux annotations : la première vient des bureaux :

Demande un délai pour son père, ou qu'il soit envoyé à Fan j eaux, sous la surveillance du préfet de l'Aude.

La seconde apostille doit être du Grand Juge Régnier :

Accordé pour Fangeaux. Ecrire au préfet de la Charente Inférieure de lui donner un passe port pour Fangeaux. Prévenir le préfet de l'Aude, le charger de surveiller. Il ne devra quitter cet endroit sans autorisation.

Il n'en faut point douter, Berlier et Français (de Nantes) qui ont pris en mains la cause de Hugues Destrem, ont agi de ce côté. Régnier ignore la situation, très probablement, et ne voit pas d'inconvénient majeur à ce que la surveillance d'un pros-

crit s'exerce dans l'Aude, au lieu de s'exercer dans la Charente-Inférieure ; Fouché qui, depuis quelques mois, a quitté le ministère et qui subit une disgrâce dorée dans sa sénatorerie, Fouché ne lève pas un doigt pour prévenir le Grand Juge qu'il touche là à un état de choses dont il serait prudent, peut-être, de ne point modifier l'aspect. Il se lave les mains des suites ; peut-être a-t-il promis à Berlier et à Français de ne point détromper le ministre de la Justice. Ce dernier, le 3 floréal, écrit au préfet de la Charente-Inférieure :

Je vous autorise, citoyen prtfot, à délivrer h Hugues Destrem, détenu à l'Isle de Rhé, un passeport pour se rendre en surveillance à Fangeaux, département de l'Aude ; vous lui imposerez l'obligation de se présenter à son arrivée devant le maire de cette commune. Je vais en prévenir le préfet qui donnera les instructions convenables pour cette surveillance.

Il écrit, le même jour, au préfet de l'Aude :

Je vous péviens, citoyen préfet, que je viens d'autoriser le préfet de la Charente Inférieure à délivrer à Hugues Destrem, détenu à l'Isle de Rhé, un passeport pour se rendre à Fangeaux, où il doit demeurer sous votre surveillance.

Vous prendrez les mesures nécessaires pour que sa conduite soit observée et pour qu'il ne puisse obtenir de passeport pour un autre lieu sans mon autorisation, et vous me rendrez compte des résultats de votre surveillance.

Le 10 floréal, le préfet de l'Aude accus& réception de ces ordres. Le 24, celui de la Charente-Inférieure avise le ministre du départ de Destrem pour Panjeaux :

J'ai l'honneur de vous prévenir que le C Hugues Destrem, auquel vo'us m'avez autorisé, par votre lettre du 3 de ce mois à délivrer un passeport pour se rendre en surveillance à Fangeaux, département de l'Aude, est parti le 16 de l'Isle de Ré pour le lieu de sa destination.

Salut et respect,

GUILLEMÀRDET.

Hugues Destrem rentre donc chez lui, h Panjeaux, à la fin de floréal an XI ; il passe là le mois de prairial ; il essaie de rassurer les siens ; il cherche une combinaison qui satisfasse ses banquiers ; il travaille à reconstituer si possible, son crédit perdu.

Brusquement, au bout d'un mois, contreordre, contre-ordre éperdu. Que s'est-il donc passé à Paris ? on n'en sait rien, Bonaparte, sans doute, a été mis au courant ; il ne veut pas de cela ; très probablement il fait une scène à l'imprudent Régnier. Pouché en est quitte pour laisser la responsabilité au Grand Juge qui a seul agi. Celui-ci s'aperçoit qu'on lui a fait mettre le pied dans un nid de guêpes, qu'il a risqué de se mettre Bonaparte sur les bras. Vivement, il s'adresse à la gendarmerie :

Division de police secrète Le 4 messidor an XI.

n° 5588 Au général Moncey

Je vous invite, citoyen général, à donner les ordres nécessaires pour faire conduire à l'Isle de Rhé, Hugues Destrem, envoyé en surveillance dans la commune de Fangeaux, département de l'Aude, d'après mon ordre. Je vous serai obligé de m'informer de son arrivée à sa destination. Je ferai rembourser par la Caisse de mon ministère les frais qu'occasionnera cette •conduite.

Moncey lui fait répondre :

Inspection générale

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