Dépêche de Lourdes. Août
condition que quelqu'un prendrait l'impotent sous sa protection. Un aubergiste du pays accepta généreusement cette tâche.
« Je me suis chargé, dit-il, avec le neveu de la veuve Allard et la fille Melier, de le conduire à Lourdes. Je Fai porté plusieurs fois sur mon dos. Arrivé à Lourdes, le mardi 26, j'ai loué un logement dans lequel j'ai mis Rivière au rez-de-chaussée. Après dîner, j'ai loué une voiture pour conduire Rivière à la grotte, puis à la basilique, distante de deux ou trois cents mètres. Le 27, à cinq heures du matin, je prends Rivière sur mes bras, ne pouvant avoir de voiture à cette heure matinale. Nous arrivons à cinq heures et demie. On me dit qu'on n'ouvre pas la grille de la grotte avant six heures. Rivière s'assied et fait brûler un cierge qu'il paye un franc. Nous entrons dans la grotte, nous allons vers la piscine, Rivière ôte ses habits, ne garde que son caleçon, s'assied à la première marche ; je l'aide, il met son bâton dans l'eau pour s'y appuyer, pendant qu'il laisse flotter sa jambe gauche. Je lui dis : « Je crois que vous guérissez. » Il ne répond pas d'abord, ne s'étant pas encore mouillé la tête. Après s'être mouillé, il me dit : « Mon cher Jules, je vous <i remercie de m'avoir conduit à Lourdes... »
» En le voyant guéri, je fus très-ému. Rivière s'habilla, nous le conduisîmes à la grotte, qui est à trente mètres de la piscine; il est resté agenouillé jusqu'à neuf heures et demie. On fit ranger la foule pour le laisser sortir, puis nous nous sommes promenés en-
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semble. Le lendemain, nous sommes retournés à la grotte, nous avons acheté divers objets, nous avons dîné et avons repris le chemin de fer. A toutes les stations, Rivière recevait de l'argent des personnes qui venaient le voir, ayant appris sa guérison. J'en ai moi-même reçu pour lui. A notre retour à Marans, nous sommes allés aussitôt à l'église, où nous avons entonné un cantique avec Rivière. »
Pendant que le miraculé Rivière entonnait un cantique d'actions de grâces, la presse religieuse, avertie déjà par le télégraphe de la grande nouvelle, entonnait, elle aussi, l'hosanna. Rivière est devenu tout à coup le héros du jour; du haut de la chaire les félicitations pleuvent sur lui; il est la gloire du département de Maine-et-Loire; presbytères et châteaux se le disputent à l'envi. Cependant, un des hôtes généreux chez lesquels le miraculé fait grasse chère, a l'excellente idée de conserver aux siècles futurs la mémoire d'un si grand événement. Il prend la résolution d'écrire l'histoire de Rivière, et, à cet effet, lui donne rendez-vous pour le jeudi suivant. Deux médecins apporteront à cette entrevue le précieux concours de leur présence. O surprise ! l'avant- veille du jour fixé, Rivière a tout à coup disparu. On le cherche dans les couvents où il avait manifesté déjà le désir de se retirer. Pas plus de miraculé que sur ma main. Le camp des dévots n'était peut-être pas loin de soupçonner les libres penseurs d'avoir fait disparaître ce héros dont la seule présence les écrasait, lorsqu'on le vit reparaître un beau matin ;
mais, hélas! faut-il l'avouer? reparaître entre deux gendarmes. Le parquet venait de retrouver notre miraculé sur la lisière du département, où il était tranquillement retourné à son industrie première. Rivière, reconnu pour avoir subi déjà treize condamnations antérieures, a comparu, en février dernier, devant le tribunal correctionnel de Segré, qui a augmenté son volumineux dossier de trois ans de prison et dix ans de surveillance. Ce dénoûment d'un miracle de Lourdes aura-t-il du moins ouvert quelques yeux? Nous voulons l'espérer.
Au cours des dépositions, toutes irrésistiblement gaies, le faux miraculé a reconnu, avec une bonhomie parfaite, qu'il n'avait jamais été ni sourd, ni muet, ni aveugle, ni paralytique. Tout son avoir maladif se réduisait à un ulcère variqueux et une vieille cicatrice à la jambe gauche. Avant son voyage à Lourdes, Rivière montrait aux badauds l'ulcère, et, au retour, la cicatrice. A tromper ceux qui ont envie de croire, la difficulté n'est pas grande.
M. le président demandait au curé de Marans :
« Avez-vous assisté à l'examen auquel le docteur Menuau a procédé sur Rivière ?
« — Oui, répond le curé, mais sans y faire attention, la guérison ne faisait pas un doute pour moi '. »
r. Tribunal de Segré, Audience du 14 février 1877. Voir le Patriote d'Angers du 17 février 1877.
des Pèlerinages 34c)
La moralité de cette histoire pourrait être celle de plus d'un des miracles que la presse religieuse enregistre à grand bruit. Ceux qui veulent être convaincus feront bien de se contenter des apparences sans aller au fond.
Je n'entends nullement conclure de là qu'il n'y ait pas de vraies guérisons à Lourdes. Si parmi les milliers de malades qui s'y rendent annuellement il ne s'en trouvait pas quelques-uns à qui le voyage profitât, ce serait alors le vrai miracle. Entre toutes les officines où l'on va chercher des guérisons merveilleuses, Lourdes deviendrait une exception. Il faut bien admettre qu'il y a dans la vie d'heureuses coïncidences. Elles profitent à Lourdes aussi naturellement qu'aux sorciers de campagne et aux somnambules. Quels sont les charlatans qui n'ont pas à leur actif de nombreuses guérisons? Les exemples abondent chaque fois qu'un de ces individus est appelé à comparaître en justice, car il y a des juges pour ceux-là. Une file de témoins viennent déclarer avec la meilleure foi du monde qu'ils ont été rendus à la santé en mangeant un foie de crapaud tué entre onze heures et minuit, ou en appliquant sur la partie malade les rognures d'ongles d'une personne aimée.
Il ne faudrait pas feuilleter longtemps le Droit ou la Galette des Tribunaux pour relever tout un volume de ces attestations fantastiques. Le hasard me remet précisément sous les yeux une affaire de spirites jugée en septembre i865 par le tribunal correctionnel de Lyon, et ou les déclarations de ce genre se suc-
35o Le Dossier
cèdent presque sans interruption. Il est assez piquant d'y retrouver, outre les guérisons d'ordre courant, aussi surprenantes que instantanées, les guérisons par procuration et même les commencements de guérison journellement signalées dans nos usines à miracles.
« Ma femme n'est pas encore guérie, dit un des témoins, mais elle le sera bientôt. »
On n'est pas plus confiant à Lourdes.
Madame Pin, coiffeuse, rue Saint-Jérôme, dépose :
a J'étais malade depuis longtemps; un cousin de Lauras me conseilla d'aller le trouver. Comme je ne pouvais pas y aller à cause de ma maladie, ce cousin me dit : « Donnez-moi votre prénom, ce sera la même » chose. » Je donnai mon prénom de Mélanie et il me rapporta une excellente consultation. J'ai été guérie. »
M. Devaux, mécanicien, rue de Chartres :
«J'avais attrapé un refroidissement; j'envoyai ma femme consulter Lauras; l'esprit de saint Jacques lui faisait écrire des caractères indéchiffrables. L'esprit parti, il les traduisait et donnait une consulte sûre.
» D. Aveç-vous été guéri?
» R. Oui, très bien. »
Madame Roche, liseuse de dessins, rue Imbert-Colomès :
des Pèlerinages 35 1
« Ma fille avait le ver solitaire, et moi, j'avais mal à la poitrine; je suis allée consulter pour toutes deux M. Lauras. L'esprit est arrivé; M. Lauras s'est misa écrire comme un fou des lettres illisibles. Il avait l'air d'avoir affaire avec quelque dieu. Après ça, il l'a traduit et m'a donné ma consulte.
» D. Vous y êtes allée souvent?
» R. Plusieurs fois.
» D. Vous ave^ été guérie?
■» R. Parfaitement.
» D. Et le ver solitaire de votre fille?
» R. Il a été tué. (Rires).
» D. Combien avez-vous payé?
»-R. Rien; sa femme m'a donné dix francs, parce que j'étais gênée. »
A cela près que je n'ai jamais ouï parler de dons d'argent faits par les pères de Lourdes aux pèlerins besoigneux, le rapport, on le voit, est complet. On ne peut pas dire qu'il y ait ici aucune affirmation vague. Les gens que le sieur Lauras a guéris viennent en témoigner eux-mêmes, hautement, devant tous. Quel doute pourrait-on conserver? Cela n'a pourtant pas empêché le pauvre diable, qui se disait inspiré par l'esprit de saint Jacques le Mineur, d'être condamné à un mois de prison et seize francs d'amende pour exercice illégal de la médecine '.
Ces citations pourraient être multipliées à l'infini. Le nombre de gens qui croient devoir leur guérison
i. Tribunal correctionnel de Lyon. Jugement du 21 août i8G5
plutôt à tel ou tel sortilège, à tel ou tel remède empirique plutôt qu'à la nature ou à leur médecin, est incalculable. La vérité, pour aller droit au fait, est que les malades qui allaient entrer dans la période de guérison, ceux à qui le changement d'air ou l'hydrothérapie devaient être favorables ont parfaitement pu se trouver mieux d'un voyage à Lourdes.
L'important serait que ce mieux, dû parfois à un état de surexcitation momentané, se continuât. Or il est évident, de l'aveu même des intéressés, qu'il en est plus d'une fois autrement. Dans ce cas, on attribue la rechute à ce que le malade a mis de la tiédeur dans ses remercîments :
« Trop souvent, dit le Pèlerin, lorsque Dieu nous a exaucés, nous le remercions à peine. Dernièrement une personne avait été guérie par l'invocation de la sainte Vierge. Tout allait bien. On rendait, il est vrai, quelque action de grâce, mais ce n'était pas cette foi vive, cette reconnaissance qui se témoignent par de nouveaux actes de piété et par un nouveau degré franchi dans la voie de la perfection.
» Si nous osions pénétrer les secrets divins, nous dirions peut-être que cette tiédeur fut cause d'une rechute. Quoi qu'il en soit, la maladie a repris son cours interrompu pendant un mois l. »
Ailleurs c'est une enfant guérie à Lourdes dont la ferveur, nous dit-on, s'est ralentie :
i. Le Pèlerin, 4» année, p. 195.
des Pèlerinages 353
» Une de ses maîtresses s'apercevant du changement survenu dans sa conduite, lui dit : « Mon enfant, ne » craignez-vous pas que la sainte Vierge ne vous » punisse et ne permette à votre maladie de repa- » raître ? »
L'insinuation de cette maîtresse prouvait combien le ciel des dévots lui est connu. Là on n'obtient pas de faveurs de la Providence, on passe seulement des marchés avec elle. Donnant, donnant. La petite avait fait une promesse à la Vierge et elle avait été guérie; elle ne tenait plus sa promesse : la Vierge allait lui rendre son mal. Ce fait ne manque pas de se produire. Lé mal de l'enfant, qui consistait en un lupus, lui est rendu :
« Ce mal affreux, progressant d'une manière étonnante, se répandit depuis le coude jusque sur la main qui se crispa et se ferma entièrement par la violence du mal. Elle fut obligée d'avoir son bras en écharpe, ne pouvant en soutenir le poids. La suppuration traversait chaque jour plusieurs doubles de linge '. »
Mais il peut bien y avoir des patients qui tiennent leurs promesses et ne s'en trouvent pas mieux. C'est à leur intention, sans doute, qu'on écrit de Lourdes au sujet de paralysés qui ont trouvé « un commencement de mouvement » :
i. Le Pèlerin, 3* année, p. 166.
« Pourquoi lej^miracle commencé ne s'achève-t-il pas? C'est le secret de la Providence, qui veut faire produire à l'âme des fruits plus abondants de désirs1.»
Il n'y a rien à ajouter à cela. Pourquoi nos maux continuent-ils après que nous avons été à Lourdes pour les guérir ? C'est le secret de la Providence, de cette Providence taquine qui se plaît à provoquer nos désirs — pour ne pas les réaliser 2.
Si Lourdes s'en tenait à ces guérisons pour rire, il n'y aurait pas encore beaucoup à s'émouvoir. On pourrait même à la rigueur se féliciter que la distraction du chemin, un effort de volonté, un bain glacé pris à propos, eussent contribué à remettre pour un moment quelques écloppés sur leurs jambes; mais à côté des rares malades qui reviennent mieux portants de leur excursion, il conviendrait de rechercher s'il n'en est pas qui s'en retournent chez eux plus mal qu'ils n'étaient auparavant.
Je touche ici un point délicat sur lequel on conçoit que les documents n'abondent point, car les propagateurs de l'eau de Lourdes sont naturellement peu
i. Le Pèlerin, 3° année, p. 219.
2. « Il est d'autres malades qui n'ont reçu aucun soulagement corporel, peut-être parce qu'ils n'ont pas prié avec assez de confiance et de persévérance, ou bien parce que, dans les desseins de la Providence, il leur est plus avantageux, dans l'ordre du salut, de ne pas recouvrer la santé dont ils pourraient abuser. » Le Propagateur de la Dévotion à saint Joseph, ire année, p. 335.
des Pèlerinages 355
portés à rechercher et à faire connaître ceux de leurs pèlerins à qui le voyage a pu être fatal. Le savent-ils d'ailleurs! Un individu se met en route, dont certaines publications ont monté l'imagination au point de lui faire croire qu'il va trouver soudain, au bout de son voyage, la santé perdue. Tremblant la fièvre, il brave les fatigues d'un long trajet, l'insomnie, les courants d'air, les bousculades, l'odeur acre et épaisse d'un wagon trop plein. Arrivé à destination, il se plonge dans un bain qui lui est contraire, revient chez lui ayant aggravé son mal et meurt. Qui s'est occupé de ce passant, qui dira le secret de sa fin? Et d'ailleurs, la maladie dont il allait se guérir n'est-elle pas là pour expliquer tout?
Peut-être la police s'inquiétera-t-elle un jour de ces dangereux transports de malades que le fanatisme abandonne à des mains sans expérience, soumet à des exercices que aucune autorité médicale ne dirige. Les villes d'eaux, où l'on ne se rend que sur ordonnance, n'en ont pas moins encore leurs médecins spéciaux qui souvent détournent le malade d'une cure qui lui a été imprudemment conseillée. A Lourdes, le seul guide médical est M. Lasserre, lequel nous montre dans son livre une femme qui rend la vie à son enfant agonisant en le tenant plongé « pendant un long quart d'heure » dans l'eau glaciale de la source.
« Croisine tire de son tablier le corps tout nu de son enfant à l'agonie. Elle fait sur elle-même et sur lui le signe de la croix. Et puis, sans hésiter, d'un mouve-
ment rapide et déterminé, elle le plonge tout entier, sauf la tête, dans l'eau glacée de la source.
» Un cri d'effroi, un murmure d'indignation sort de la foule.
» — Cette femme est folle! s'écrie-t-on de toutes parts.
» Et l'on se presse autour d'elle pour l'empêcher.
» — Vous voulez donc tuer votre enfant? lui dit brutalement quelqu'un...
» N'importe! son bras demeurait ferme et sa foi ne faiblissait pas. Pendant un long quart d'heure, aux yeux stupéfaits de la multitude, au milieu des cris, des objurgations et des injures que la foule groupée autour d'elle ne cessait de lui adresser, elle tint son enfant dans cette eau mystérieuse... Spectacle sublime de la foi catholique ! Cette femme précipitait son fils agonisant dans le plus imminent des périls terrestres pour y chercher, au nom de la Vierge Marie, la guérison venant du Ciel. Elle le poussait naturellement vers la mort pour le conduire surnaturellement à la vie ' ! »
On ne songe pas sans frémir qu'une mère peut, au premier jour, avoir idée de renouveler, pendant un grand quart d'heure2, sur son enfant malade, cet
i. Lasserre, p. 169.
2. Une attestation médicale, que M. Lasserre joint à son rccit, constate que si en effet l'enfant a été plongé dans l'eau de la source, en février, pendant un long quart d'heure, il y a miracle, attendu qu'une immersion aussi prolongée devait lui être fatale. Au contraire le praticien se plaît à reconnaître que,
des Pèlerinages 35y
effrayant exercice. Et comment une fanatisée hésiterait-elle à donner un spectacle que M. Lasserre traite carrément de « sublime ».
Sous le titre de « Belle mort », le Pèlerin raconte qu'un Hollandais, a. déclaré incurable », a pris le chemin de Lourdes :
a On voulut le détourner, dit la pieuse feuille, et ses conseillers étaient certainement sages : rien ne l'ébranla ; il partit. Plus d'une fois, en voyage, il toucha à la mort. Il arriva avec sa femme seule à l'hôtel de la Grotte... Une crise se déclare, c'était l'agonie. On a le temps à peine de le transporter chez les- pères, au parloir. A cinq heures, M*** rendait le dernier soupir. Et il n'a pas vu la grotte *. »
On m'objectera peut-être que le pèlerin en question était à toute extrémité, je veux bien le croire; mais, en cet état précisément, sa fin ne devait-elle pas être hâtée par un long et pénible voyage. On me dira que c'est
pourvu que leur durée ne de'passe pas un petit nombre de minutes, a les affusions d'eau froide peuvent rendre de grands services dans les affections adynamiques graves. » Le miracle se trouve donc entièrement subordonné à ce chiffre d'un quart d'heure dont personne ne pourrait témoigner sérieusement; car qui aurait eu l'idJe de prendre une montre en main au début de l'incident. Ce n'est qu'une appréciation vague qui a pu faire porter après coup l'immersion à un quart d'heure; or, qui ne sait combien, dans un moment d'émotion, d'inquiétude, cinq minutes paraissent aisément l'équivalent de quinze minutes. A b uno miraculo disce omnes.
i. Le Pèlerin, 2" année, p. r ? 12 .
contre la volonté des siens que ce malade a tenu à partir; que lui seul est donc responsable du résultat ; mais la plus grande part de responsabilité ne revientelle pas à ceux qui, par de fantastiques récits, encouragent de telles imprudences.
Le fait suivant est plus caractéristique encore.
On a pu lire dans la Galette de France du 4 septembre 1876, sous la rubrique a nécrologie » :
a M. le comte de *** est mort à Lourdes, à la suite d'une crise aiguë et inattendue. C'est à l'ombre du sanctuaire auguste et vénéré de la Vierge- Immaculée que ce vieux gentilhomme catholique et breton a rendu son âme à Dieu. »
Le fait n'est-il pas terrible dans sa concision? « A la suite d'une crise aiguë... et inattendue! » Assurément malade, le vieux gentilhommme allait à Lourdes chercher la santé. Qu'y trouve-il ? Une crise soudaine, inattendue, qui l'emporte. Est-ce aux fatigues du voyage, est-ce à l'eau froide de la piscine qu'il faut attribuer ce dénoûment? On ne ledit pas; mais ce qui reste attesté, c'est qu'il est le fruit du pèlerinage.
Quelque incurables que puissent être les malades dirigés sur Lourdes, est-il tolérable que, sous prétexte d'une tentative désespérée, d'ignorants conducteurs puissent, même avec les intentions les meilleures, précipiter le départ de ces malheureux dans l'autre monde ?
Sur ce grand saut final dans l'éternité, on s'attache,
des Pèlerinages 35o,
il est vrai, à répandre parmi les pèlerins une théorie qui rend bien aisée la justification des morts anticipées. Mourir en pèlerinage, c'est obtenir du Ciel une faveur. Donc aider quelqu'un à mourir en pèlerinage, c'est lui faciliter l'accès des faveurs.
Au grand pèlerinage de Lourdes, en 1874, un curé de l'Eure, M. l'abbé Tissandier, qui allait mettre sa paroisse sous la protection de Notre-Dame de Lourdes, est frappé en chemin de fer de mort subite, Le fait est aussitôt transmis aux pèlerins comme une bonne nouvelle. Il eût été curieux de savoir ce que le défunt en pensait.
« Ce mort, dit le père Bailly, prononçant l'oraison funèbre de son collègue, est une grâce pour notre pèlerinage. Dieu se plaît à choisir une victime quand il veut accorder de grandes faveurs. »
Étrange système de compensation contre lequel le bon Dieu protesterait, je n'en doute pas, s'il prenait souci des sottises qui se débitent en son nom !
Lors du grand pèlerinage suivant, c'est au tour d'un prêtre de Verdun d'être frappé. Encore une faveur! seulement, comme ce prêtre ne fait que se casser une jambe, il en résulte que la faveur est moindre.
« La joie était dans tous les cœurs quand le bon Dieu permit qu'un sacrifice, comme l'an dernier, quoique beaucoup moindre, vînt ajouter les mérites d'une victime aux prières des quatre jours. Un bon prêtre de
36o Le Dossier
Verdun qui, la veille ausoir, avait, à genoux sur la place de Lourdes, récité avec tous le De profundis pour le regretté abbé Tissandier, qui est allé au ciel et voulait venir à Lourdes, ce bon prêtre fit une chute près de la grotte au sortir de la messe, se fractura une cuisse et dut rester à Lourdes... Souffrir près de Notre- Dame de Lourdes est encore une faveur i ! »
On voit combien est simple cette manière d'apprécier les événements. Vous guérissez à Lourdes, c'est une faveur; vous vous y cassez la jambe ou vous y perdez la vie, c'est encore une faveur. Auprès des gens qui émettent de tels axiomes, Pangloss passerait pour un pessimiste.
Ces faveurs macabres ne sont nullement particulières à Lourdes :
« Une pieuse dame, racontent les Annales de la Salette, qui avait passé plusieurs jours dans un état continuel de souffrance, descendait vers le village de la Salette, accompagnée de son mari. Le mulet qu'elle montait s'est donné peur; sans son état extrême de souffrance, cette pauvre dame n'aurait eu probablement rien à craindre; mais l'effroi subit et la secousse qu'elle a éprouvés ont malheureusement déterminé la rupture d'un anévrisme dont elle souffrait ; elle est tombée de sa monture et elle n'a plus donné aucun signe de vie... Qui sait si dans cet accident, si déplo-
i . Le Pèlerin, 3" année, p. 220.
des Pèlerinages 36 1
rable en lui-même, il ne faut pas voir un mystérieux secret de la bonté de Marie envers sa pieuse servante ' ! »
Trois jours après son départ de la Louvesc un pèlerin est ramassé mort sur la grande route :
« Le cadavre, dit le Pèlerin, était celui du vieux pèlerin qui, après avoir reçu tant de faveurs de saint Régis, venait de recevoir la dernière et la plus précieuse de toutes -. »
Faut-il conclure de ces faits que le meilleur pèlerinage est le pèlerinage où l'on meurt? L'inflexible logique voudrait alors que le fait de mourir en naissant constituât l'existence la plus favorisée... Mais est-ce bien le cas de parler logique? La vérité est que les entrepreneurs de miracles tirent des circonstances le moins mauvais parti qu'ils peuvent. Que ce soit la vie ou la mort, la pluie ou le beau temps qui se trouvent en jeu, le procédé est toujours le même : porter à l'avoir du surnaturel tout le mal comme tout le bien qui vous arrive. La pluie qui menaçait épargne-t-elle une cérémonie : miracle !
« Les nuages noirs et amoncelés sur nos tètes ne se contenaient que par miracle et semblaient impatients de voir rentrer la procession; aussi à peine avait-elle
i. Annales de Notre-Dame de la Salette, août 1869, 1. Le Pèlerin, 4° année, p. i32.
tranchi le seuil du saint temple, qu'ils versèrent leurs torrents avec abondance l. »
Au contraire, les pèlerins ont-ils reçu la pluie, autre genre de miracle :
« Nous sommes pendant cinq quarts d'heure sous une pluie torrentielle; mais nous reconnaissons que l'eau qui tombe en pèlerinage doit être de l'eau bénite, car pas un de nous ne toussait le lendemain 2. »
Le train qui emporte les pèlerins tamponne-t-il en roulant les voyageurs les uns sur les autres et blessant quatre d'entre eux, dont le directeur du pèlerinage, on glorifie ce magnifique trait de protection. De protection? sans doute, puisque tout le monde pouvait mourir dans l'accident. Et, oubliant les remercîmcnts au mécanicien qui, d'après le récit même des journaux pieux, a renversé à temps la vapeur et serré les freins :
« Oui, c'est bien là un miracle très évident et trcs affirmé! La Vierge devait protéger ses pèlerins : elle les a protégés; mais arrêtons-nous ici, car l'événement parle lui-même avec une irréfutable éloquence; c'est un argument nouveau ajouté à tous les autres, qui établissent d'une manière si péremptoire la divinité de ce qui se passe à la grotte de Massabielle ; c'est un mo
. I .< Pèlerin, .\ année, p.
;. Le Pèlerin, ir° annec, y. 228.
des Pèlerinages 363
tif de confiance de plus pour tout espérer de la protection de Notre-Dame de Lourdes ' ! »
Ainsi, Notre-Dame de Lourdes favorise les pèlerins quand elle les fait mourir sur place ; elle les favorise encore quand elle les renvoie vivants chez eux. Tout est faveur pour ces gens-là; et il n'est pas jusqu'aux contusions reçues par un chef de "pèlerinage qui n'établissent « d'une manière péremptoire » la divinité de ce qui se passe à Lourdes.
Aux dociles troupeaux qui prêtent sans rire l'oreille à ces pauvretés, on peut tout demander. Ce qu'on leur demande de préférence, concurremment avec la crédulité, c'est de l'argent. Nous avons déjà vu qu'on pouvait se 'faire représenter aux pèlerinages par une offrande en argent ou en nature. Si l'on se rend personnellement aux lieux privilégiés, le même petit catéchisme du pèlerin auquel nous empruntions ce dé tail recommande, entre autres pratiques indispensables, celle des offrandes. Il paraît s'ensuivre que l'absence ou la présence du pèlerin n'est qu'une question secondaire, pourvu que son offrande arrive. Les trois pratiques recommandées aux pèlerins par notre petit livre sont les cierges, les évangiles et les offrandes.
« Doit-on, demande le questionnaire, attacher de l'importance à ces pratiques} »
i. Le Pèlerin, 4' année, p. 55.
» Oui, p-irce qu'elle nous donnent occasion d'exercer plusieurs vertus.
» Quelles vertus pratiquons-nous en faisant des offrandes aux pèlerinages?
» Nous faisons acte de religion en donnant aux églises, soit pour elles-mêmes, soit pour l'entretien des ministres sacrés, puisque nous faisons servir nos biens à l'honneur de Dieu, ce qui est la recommandation de l'Esprit-Saint dans les Proverbes. Nous faisons acte de justice, car il est juste que, jouissant des lieux de pèlerinage, nous les entretenions par nos offrandes, qui sont souvent leur seule ou leur principale ressource. Nous faisons acte de détachement, puisque nous abandonnons volontairement une chose que nous possédons. Nous faisons acte de reconnaissance, puisque nous rendons à Dieu une partie des biens que nous tenons de sa libéralité. Enfin nous augmentons encore le mérite de notre don, si nous le faisons assez important pour qu'il soit, relativement à notre condition, un acte de pénitence et de pauvreté !. »
Çà, que l'on verse et que les sommes versées soient autant que possible importantes! Vous ferez ainsi vœu de pauvreté, bons pèlerins. Dans le principe, c'étaient les communautés religieuses qui faisaient vœu de pauvreté, mais on a changé tout cela. Voyez de toute part les maçons gâcher le mortier et tailler la pierre au profit de quelque ordre pieux. En un petit nombre