SOC
en homme qui, pou»* remplir un devoir, triomphe de vives répugnances.
— Qu’y a-t-il? demanda Mme Fauvel.
— 11 y a, répondit Louis, qu’en ce jeune homme je retrouve l’orgueil et les passions des Clameran. 11 est de ces natures dont rien n’arrète les emportements, que les obstacles irritent, que les représentations exaspèrent, et je ne vois pas de digue à opposer à ses violences.
— Grand Dieu ! que peut-il avoir fait?
— Rien de précisément blâmable, rien d’irréparable à coup sùr, mais son avenir m’effraye. 11 ne sait rien encore de vos bontés, pour lui, il croit puiser à ma bourse, et je lui vois la prodigalité d'un fils de millionnaire.
Mm0 Fauvel n’eùt pas été mère, si elle n’eùt essayé de prendre la défense de Raoul.
— Peut-être êtes-vous un peu sévère, dit-elle. Pauvre enfant! 11 a tant souffert. 11 n’a connu jusqu’ici que le» privations, et le bonheur le grise. Il se jette sur le plaisir comme un affamé sur un bon repas. Est-ee si surprenant? Allez, il reviendra promptement à la raison, il a bon cœur.
« Il a été si malheureux ! » Là était pour Mme Fauvel l’excuse de Raoul. C’est cette phrase que sans cesse elle répétait à M. de Clameran, toutes les fois qu’il se plaignait de son neveu.
Et certes, ayant une fois commencé, il ne cessait de se plaindi’e.
— Rien ne l’arrête, gémissait-il, une folie qui lui passe par la tète est une folie faite.
Mais M“* Fauvel ne voyait là nulle raison d’en vouloir à son fils.
— Souvenons-nous, disait-elle, que dès sa plus tendre enfance il a été livré à ses instincts. Il n’a pas eu, l’infortuné, une mère penchée sur son berceau pour jeter en son âme le germe des bonnes pensées et des nobles sentiments. La voix ferme d’un père n’a jamais corrigé le» écarts de sa jeune imagination.
Zz U est excusable, il est vrai, mais il faut qu’il changé
Ne sauriez- vous Jonc, madame, lui parler sérieusement, essayer d’obtenir quelque chose de lui? i. Elle promit, mais ell6 ne tint pas sa promesse. Elle avait si peu de temps à donner à Raoul, qu’ii lui eût semblé affreux d’employer ce temps en tristes gronderies. Arrivant parfois bien décidée à suivre les conseils du marquis, elle ne s’en sentait plus la force dès qu’elle voyait Raoul; ses regards fondaient ses plus solides résolutions; parlait-il? à sa voix les noirs soucis s’envolaient.
Mais Clameran, ainsi qu’il se plaisait à le dire, avait de cés principes arrêtés qui ne souffrent aucune transaction.
Gaston était mort en lui léguant le soin de veiller sm Raoul; il se considérait, affirmait-il, comme ayant charge d’âme.
C’est pourquoi, voyant que ses efforts n’arrêtaient pas ce jeune imprudent sur une pente désastreuse, il somma M“e Fauvel d’user enfin de' son influence. Elle devait, pour l’avenir de son enfant, entrer plus intimement dans sa vie, le voir tous les jours.
— Hélas ! répondit la pauvre femme, ce serait là mon vœu le plus cher. Mais comment faire? Ai-je le droit de me perdre? J’ai d’autres enfants auxquels je dois compte de mon honneur.
Cette réponse parut étonner le marquis de Clameran. Quinze jours plus tôt, M“e Fauvel n’eût point parlé de ses autres fils.
— Je réfléchirai, dit Louis, peut-être à notre prochaine entrevue aurai-je l’honneur de vous soumettre une combinaison qui conciliera tout.
Les réflexions d’un homme de tant d’expérience ne pouvaient être vaines. Il paraissait fort rassuré, quand il se présenta le jeudi suivant.
— J’ai cherché, commença-t-il, et j’ai trouvé.
— Quoi?
* — Le moyen de sauver Raoul.
Il s’expliqua, Mmo Fauvel ne pouvant sans éveiller le*
soupçons de son mari voir tous les jours son fils, il fallait qu’elle le reçut chez elle.
Cette proposition seule fit horreur à une femme qui certes avait été bien imprudente, bien coupable même, mais qui était l’honneur même. Elle vit, par la pensée, Raoul introduit dans le sanctuaire de la famille, donnant la main à son mari, devenant, qui sait? l’ami de ses fils, et tous ses sentiments honnêtes se révoltèrent.
— C’est impossible ! s’écria-t-elle, ce serait vil, odieux, infâme...
— Oui, répondit le marquis devenu songeur, mais ce serait le salut de l’enfant.
Mais elle sut, pour cette fois, résister. Elle résista avec une violence d’indignation, avec une énergie faites pour décourager une volonté moins ferme que celle du marquis de Clameran.
— Non! répétait-elle, non, je ne saurais consentir.
Malheureuse ! sait-on, quand on quitte le droit chemin, quelles boues et quelles fondrières on affronte !
Elle avait dit : jamais, du plus profond de son âme, et à la fin de la semaine elle en était, non plus à repousser désespérément ce projet, mais à en discuter les moyens.
Voilà où l’avait conduite une marche savante. Eperdue, harcelée, elle se débattait vainement entre les insistances poliment menaçantes de Clameran et les prières et les câlineries de Raoul.
— Mais comment? disait-elle... sous quel prétexte recevoir Raoul?
— Ce serait fort simple, répondait Clameran, s’il s’agissait de l’admettre comme on admet un étranger. J’ai bien l’honneur, moi, d’être des habitués de votre salon... Pour Raoul, il faut mieux.
Ce n’est qu’après avoir longtemps torturé Mm9 Fauvel, après avoir brisé sa volonté, presque sa raison, par de continuelles alternatives de terreur ou d’attendrissement, qu’il révéla son projet définitif.
— Nous tenons, dit-il enfin, la solution du problème; c’est une véritable inspiration.
Elle devina bien à son accent, qu’il allait découvrir le fond de sa pensée, et elle l’écouta avec cette lamentable résignation du condamné qui entend lire son arrêt.
— N’avez-vous pas, poursuivait Louis, à Saint-Remy, une de vos parentes, très-âgée, veuve, n’ayant en que deux filles?...
— Oui, ma cousine de Lagors.
— C’est cela même. Quelle est sa situation de fortune?
— Elle est pauvre, monsieur, très-pauvre.
— Précisément, et sans les secours que vous lui adre» ecz en secret, elle serait à la charité.
Mme Fauvel n’en pouvait revenir, de voir le marquis si bien informé.
— Quoi ! balbutia-t-elle, vous savez cela !
— Oui, madame, cela et bien d’autres choses encore. Je sais, par exemple que votre mari ne connaît personne de votre famille, et que c’est à peine s’il se doute de l’existence de votre cousine de Lagors. Commencez-vous à comprendre mon plan?
Elle l’entrevoyait, au moins, et elle se demandait comment résister.
— Voici donc, poursuivait Louis, ce que j’ai imaginé : Demain ou après-demain, vous recevrez de Saint-Remy une lettre de votre cousine, vous annonçant qu’elle envoie son fils à Paris et vous priant de veiller sur lui. Naturellement vous montrez cette lettre -à votre mari, et quelques jours plus tard, il reçoit à merveille son neveu Raoul de Lagors, un charmant garçon, riche, spirituel, aimable, qui fera toutfpour lui plaire et qui lui plaira.
- — Jamais 1 monsieur, s’écria Mm8 Fauvel, jamais ma cousine qui est une honnête femme ne prêtera les mains à cette comédie révoltante.
Le marquis eut un sourire plein de fatuité.
— Vous ai-je dit, demanda- t-il que je mettrais la cousine dans la confidence ?
— 11 le faudrait bien I
— Oh ! que neuni ! La lettre que voua recevras et que vous montrerez, aura été dictée par moi à la première femme venue, et mise à la poste à Saint-Remy par une personne de confiance. Si j’ai parlé des obligations que vous a votre cousine, c’est pour vous montrer qu’en cas d’accident son intérêt nous répond d’elle. Apercevez-vous encore quelque obstacle?
Mmo Fauvel s’était levée transportée d’indignation.
— Il y a ma volonté, s’écria-t-elle, que vous ne comptez pas.
— Pardon, fit le marquis avec une politesse railleuse, je suis sûr que vous vous rendrez à mes raisons.
— Mais c’est un crime, monsieur, que vous me proposez, un crime abominable !
Clameran, lui aussi, s’était levé. Toutes ses passions mauvaises mises en jeu, donnaient à sa pâle figure une expression atroce.
— Je crois, reprit-il avec une violence contenue, que nous ne nous entendons pas. Avant de parler de crime, rappelez-vous le passé. Yous étiez moins timorée le jour où, jeune fille, vous avez pris un amant. 11 est vrai que vous l’avez renié, cet amant, que vous avez refusé de le v suivre, lorsque pour vous il venait de tuer deux hommes
et de risquer l’échafaud.
Yous n’aviez pas de ces préjugés mesquins, quand après un accouchement clandestin, à Londres, vous abandonniez votre enfant. On doit vous rendre cette justice, que cet enfant vous l’avez oublié absolument, et que, riche à millions, vous ne vous êtes pas informée s’il avait du pain. '
Où donc étaient vos scrupules au moment d’épouser M. Fauvel? Avez-vous dit à cet honnête homme quel front cachait votre couronne d’oranger? Voilà des crimes. Et quand, au nom de Gaston, je vous demande réparation, vous vous révoltez ! Il est trop tard . Vous avez perdu le père, madame, vous sauverez le fils, ou, sur mon honneur, vous volerez pas plus longtemps l’estime du monde.
LE DOSSIER No 113 31 1
— J’obéirai, monsieur, murmura l’infortunée, vaincue écrasée.
Et huit jours après, en effet, Raoul, devenu Raoul de Lagors, dînait chez le banquier, entre Mme Fauvel et Madeleine.
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Ce n’est pas sans d'effroyables déchirements que madame Fauvel s’était résignée à se soumettre aux volontés de l’impitoyable marquis de Clameran.
Tous les moyens qu’elle croyait propres à l’attendrir, elle les avait épuisés. Il l’avait vue sans un tressaillement •se traîner à ses pieds. Ni les larmes ni les prières ne pouvaient remuer cette âme de boue.
Désespérée, elle était allée demander secours à son fils. .
Raoul, en l’écoutant, avait paru transporté d’indignation, et il l'avait quittée pour courir, disait-il, arracher des excuses au misérable qui faisait pleurer sa mère.
Mais il avait trop présumé de ses forces. Bientôt il était revenu, l’œil morne, la tète basse, les traits contractés par la rage de l’impuissance, déclarant qu’il fallait se rendre, consentir, céder.
C’est alors que la pauvre femme put sonder la profondeur de l’abime où on l’entraînait. Elle eut van èe moment comme un pressentiment des ténébreuses machinations dont elle serait la victime.
Yoilà où la conduisait une faute, moins qu’une faute, une imprudence, un rendez-vous accordé à Gaston . Depuis, elle se débattait en vain contre l’ implacable logique des événements. Elle avait passé sa vie à lutter > contre le passé; et maintenant, il l’écrasait.
Quel horrible serrement de cœur, lorsqu’il lui fallut montrer l’œuvre du faussaire, la lettre de Saint-Remy,: lorsqu’elle annonça à son mari qu’elle attendait un de ses neveux, un tout jeune homme, très- riche!
Et quel supplice, le soir où elle présenta Raoul à tous les siens.
C’est d’ailleurs le sourire aux lèvres, que le banquier accueillit ce neveu dont il n’avait jamais entendu parler, et qu’il lui tendit sa main loyale.
— Parbleu ! lui avait-il dit, quand on est jeune et riche, on doit préférer Paris à Saint-Remy.
Au moins Raoul prit-il à tâche de se montrer digne de cet accueil cordial. Si l’éducation première, cette éducation que la famille seule peut donner, lui faisait défaut, il était impossible de s’en apercevoir. Avec un tact bien supérieur à son âge, il sut assez démêler les caractères de tous les gens qui l’entouraient pour plaire à chacun d’eux.
Il n’était pas arrivé depuis huit jours qu'il avait su capter les très-bonnes grâces de M. Fauvel, qu’il s’était concilié Abel et Lucien, et qu’il avait absolument séduit Prosper Bertomy, le caissier de la maison, qui passait alors toutes ses soirées chez son patron.
Forcée de rendre justice à l’habileté de Raoul, retrouvant un calme relatif après les plus désolantes appréhensions, Mmo Fauvel s’applaudissait presque d’avoir obéi au marquis et se reprenait à espérer.
Hélas 1 elle se réjouissait trop tôt.
Depuis que Raoul, grâce aux relations de ses cousins, ee trouvait lancé dans un monde de jeunes gens riches, oin de se réformer, il menait une vie de plus en plus dissipée. Il jouait, il soupait; il se montrait aux courses, et l’argent, entre ses mains prodigues, glissait comme du sable.
Cet étourdi, d’une délicatesse susceptible jusqu’au ridicule, dans les commencements, qui ne voulait de sa mère qu’un peu d’affection, ne cessait maintenant de la üarceler d’incessantes demandes.
Elle avait donné avec joie, d’abord, sans compter,! mais elle ne tarda pas à s’apercevoir que sa générosité, si elle n’y mettait ordre, serait sa perte, s Cette femme si riche, dont les diamants étaient cités, qui avait un des beaux attelages de Paris, connut, de la misère, ce qu’elle a de plus poignant : l’impérieuse nécessité de se refuser aux fantaisies de l’être aimé.
Jamais son mari n’avait eu l’idée de compter avec elle. Dès le lendemain de son mariage, il lui avait remis la clé du secrétaire, et depuis, librement, sans contrôle, elle prenait ce qu’elle jugeait nécessaire, tant pour le train considérable de la maison, que pour ses dépenses personnelles.
Mais, précisément parce qu’elle avait toujours été modeste dans ses goûts, au point que son mari l’en plaisantait, précisément parce qu’elle avait administré l’intérieur avec une sagesse extrême, elle ne pouvait disposer tout à coup de sommes assez fortes sans s’exposer à des questions inquiétantes.
Certes, M. Fauvel, le plus généreux des millionnaires, était homme à se réjouir de voir sa femme faire quelques grosses folies ; mais les folies s’expliquent, on en retrouve les traces.
Un hasard pouvait faire reconnaître au banquier l’étonnant accroissement des dépenses de la maison ; que lui répondre s’il en demandait les causes.
Et Raoul en trois mois avait dissipé une petite fortune. N’avait-il pas fallu l’installer, lui donner un joli intérieur de garçon? Tout lui manquait, autant qu’à un naufragé. Il avait voulu un cheval, un coupé, comment *es lui refuser?
. Puis c’était chaque jour quelque fantaisie nouvelle.
Si parfois Mme Fauvel hasardait une remontrance, la physionomie de Raoul prenait aussitôt une expression désolée, et ses beaux yeux s’emplissaient de larmes.
C’est vrai, répondait-il, je suis un enfant, un pauvre fou, j’abuse. J’oublie que je suis le fils de Yalentine pauvre, et non de la riche Mme Fauvel.
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Son repentir avait des accents qui perçaient le cœur de ta pauvre mère. Il avait taut souffert autrefois 1 Si bien, qu’à la fin, c’était elle qui le consolait et qui l’excusait.
D’ailleurs, elle avait cru s’apercevoir, non sans effroi, qu’il était jaloux d’Abel et de Lucien — ses frères après
font.
— Ceux-là, disait-il, ceux-là sont heureux qui sont entrés dans la vie par la porte d’or. Itien 11e leur manque, ni les tendresses de la famille, ni la considération du monde; l’avenir est à eux.
■ — Mais que te manque-t-il* malheureux enfant? demandait Mme Fauvel désespérée.
— À moi? Rien en apparence, tout en réalité. Ai-je quelque chose à moi, légitimement? Quels sont mes droits à tes caresses, au bien-être que tu me donnes, au nom que je porte? N’ai-je pas volé, pour ainsi dire, jusqu’à ma viel
En ces moments, pour que Raoul n’eût rien à envier à ses deux fils, elle était prête à tout.
Au moins voulut- elle avoir une compensation. Le printemps approchait ; elle pria Raoul de s’établir à la campagne près de la propriété qu’elle avait à Saint-Germain. Elle s’attendait à des objections ; point. Cette proposition sembla lui plaire, et peu après il lui annonça qu’il venait de louer une bicoque au Vésinet et qu’il y allait faire porter son mobilier.
— Ainsi, mère, dit-il, je serai plus près de toi. Quel bon été nous allons passer !
Elle se réjouit, surtout de ce que les dépenses de l’enfant prodigue probablement diminueraient. Et, vraiment, elle était si bien à bout, qu’un soir, comme il dînait en famille, elle osa, devant tout le monde, lui adresser, oh 1 bien doucement, — quelques observations.
Il était allé, la veille, aux courses, il avait parié et perdu deux mille francs.
— Bastl fit M. Fauvel avec riüsoucianee d’un homme qui a ses coffres pleins, maman Lagors payera; le? mamans ont été créées et mises au monde pour payer.
Et, ne pouvant s’apercevoir de l’impression que produisaient ces simples paroles sur sa femme, devenue plus blanche que sa collerette, il ajouta
— Ne t’inquiète pas, va, mon garçon, quand tu auras besoin d'argent, viens me trouver, je t’en prêterai.
Que pouvait objecter Mm6 Fauvel? N’avait-elle pas annoncé, selon les volontés de Glameran, que Raoul était très-riche ? r
Pourquoi l’avait-on contrainte de mentir inutilement? Elle eut comme une rapide intuition du piège où elle était prise, mais il n’était plus temps d’y revenir.
D’ailleurs, les paroles du banquier n’étaient pas tombées dans l’eau. A la fin de cette semaine, Raoul alla trouver son oncle dans son cabinet, et carrément il lui emprunta 10,000 francs.
Informée de cette incroyable audace, Fauvel se tordait les mains de désespoir.
— Mais que fait-il, mon Dieul de tant d’argent, s’écriait-elle.
Depuis assez longtemps, on ne voyait plus guère Clamerau à l’hôtel du banquier ; Mœe Fauvel se décida à lui écrire pour lui demander une entrevue.
Elle espérait que cet homme énergique, ayant un sentiment si vif de son devoir de tuteur, ferait tout au monde pour retenir Raoul et y réussirait.
Quand il apprit ce qui se passait, ce qu’il ignorait absolument, déclara-t-il. le marquis parut bien autrement inquiet, bien plus irrité surtout que M“4 Fauvel.
Il y eut entre Raoul et lui une scène de la dernière violence.
Mais les défiances de Mmo Fauvel étaient éveillées, elle observa, et il lui sembla — était-ce possible ! — que leur colère était simulée, et que, pendant qu’ils échangeaient les paroles les plus amères et même des menaces, leurs yeux riaient.
Elle n’osa rien dire, mais ce doute, pénétrant dans son esprit comme une goutte de ces poisons subtiis qui désor-
ganisent tout ce qu’ils touchent, ajouta de nouvelles dou1 leurs à un supplice presque intolérable.
Cependant elle ne songeait pas à s’en prendre à Raoul. Ce fils, elle l’o’mait toujours follement, et c’est le marquis qu’elle accusait d’abuser de la faiblesse ou de l’inex périence de son neveu.
Elle se disait que, tombée à la discrétion d’un tel homme, elle devait s’attendre aux pires exigences; puis elle s’efforça en vain de pénétrer son but.
Lui-même bientôt le lui apprit.
Après s’être plaint de Raoul plus amèrement que de coutume, après avoir montré à Mme Fauvel l’abîme creusé sous ses pieds, le marquis déclara qu’il n’apercevait qu’un moyen de prévenir une catastrophe :
C’était que lui, Clameran, il épousât Madeleine.
Il y avait longtemps que Mme Fauvel était préparée à toutes les tentatives d’une cupidité dont elle s’apercevait enfin.
Mais si elle renonçait à toute espérance de bonheur ’ pour elle-même, si elle consentait au sacrifice de sa vie, c’est qu’elle comptait, à force d’abnégation et de courage, assurer la sécurité des siens compromise par sa faute.
La déclaration inattendue de Clameran l’atteignait dans le vif de ce qu’ après tant de crises elle gardait encore de sensibilité.
— Et vous avez pu croire, monsieur, s’écria-t-elle indignée, que je prêterais les mains à vos odieuses combinaisons.
D’un signe de tête, le marquis répondit :
— Oui.
— A quelle femme, donc, pensez-vous vous adresser? Ah! certes, j’ai été bien coupable autrefois; mais la punition, à la fin, passe la faute. Est-ce à vous de me faire si cruellement repentir de mon imprudence! Tant qu’il s’est agi de moi seule, vous m’avez trouvée faible, craintive, lâche; aujourd’hui vous vous adressez aux miens, je me révolte 1...
— Serait-ce donc, madame, un bien grand malheur pour MUe Madeleine de devenir marquise de Clameran?
— Ma nièce, monsieur, a choisi librement et de son ipiein gré son mari. Elle aime M. Prosper Bertomy.
Le marquis haussa dédaigneusement les épaules.
— Amourette de pensionnaire, dit-il; elle l’oubliera quand vous le voudrez.
— Je ne le veux pas.
— Pardon!... reprit Clameran de cette voix basse et voilée d’un homme irrité qui s’efforce de se contenir, ne perdons pas notre temps en discussions oiseuses. Toujours, jusqu’ici, vous avez commencé par 'protester et vous vous êtes ensuite rendue à l’excellence de mes arguments. Cette fois encore, vous me ferez la grâce de eéder.
— Non, répondit fermement Mme Fauvel, non !
Il ne daigna pas relever l’interruption.
— Si je tiens essentiellement à ce mariage, poursuivitil, c’est qu’il doit rétablir vos affaires et les nôtres, fort compromises en ce moment. L’argent dont vous disposez ne peut suffire aux prodigalités de Raoul, vous devez vous en être aperçue. Un moment viendra où vous n’aurez plus rien à lui donner et où il vous sera impossible de cacher à votre mari vos emprunts forcés à la caisse du ménage. Qu’arrivera-t-il ce jour-là?
Mmo Fauvel frissonna. Le jour dont parlait le marquis, elle l’entrevoyait dans un avenir prochain.
Lui, cependant, continuait.
— C’est alors que vous rendrez justice à ma prévoyante sagesse et à mes intentions. MUe Madeleine est riche, sa dot me permettra de combler le déficit et de vous sauver.
— J’aime mieux être perdue que sauvée par de tels moyens.
— Mais moi, je ne souffrirai pas que vous compromettiez notre sort à tous. Nous sommes associés pour une œuvre commune, madame, ne l’oubliez pas : l’avei&ir de Raoul.
Elle lui jeta, sur ces mots, un regard si perspicace que son impudence en lut troublée.
— Cessez d’insister, fit-elle en même temps, mon parti est irrévocablement pris.
— Votre parti ?
— Oui. Je suis résolue à tout, à tout, entendez-moi bien, pour me soustraire à vos honteuses obsessions. Oh! quittez cet air ironique 1 J’irai, si vous m’y contraignez, me jeter aux pieds de M. Fauvel et je lui dirai tout. 11 m’aime, il saura tout ce que j’ai souffert, il me pardonnera.
— Croyez-vous ? demanda Clameran d’un air railleur.
— Que voulez-vous dire? Qu’il sera impitoyable, qu’il me chassera comme une malheureuse que je suis? Soit;, je l’aurai mérité. Après les tourments affreux dont vous m’accablez, il n’en est pas dont la perspective puisse m’effrayer.
Cette résistance inconcevable dérangeait à tel point les projets du marquis que, exaspéré, il cessa de se contraindre.
Le masque de l’homme du monde tomba, le coquin apparut, révoltant de cynisme. Sa figure prit la plus menaçante expression, sa voix devint brutale.
— Ah! vraiment! reprit-il, vous êtes décidée à vous confesser à M. Fauvel! Fameuse idée! Il est dommage qu’elle vous vienne un peu tard. Avouant tout, le jour où je vous suis apparu, vous aviez des chances de salut : votre mari pouvait pardonner une faute lointaine rachetée par vingt années d’une conduite sans reproche. Car vous avez été fidèle épouse, madame, et bonne mère. Seulement, songez-vous à ce que dira le cher homme quand vous lu> apprendre? que le prétendu neveu que vous faites asseoir à sa table, qui lui emprunte de l’argent, est le fruit de vos premières amours? Si excellent que soit le caractère de M. Fauvel, je doute qu’il accepte comme bonne cette plaisanterie qui annonce, ne vous y trompez pas, une perversité effrayante, une rare audace et une duplicité supérieure.
C’était vrai, ce que disait le marquis, terriblement vrai ; pourtant les éclairs de ses regards ne firent pas baisser les yeux de Mmo Fauvel.
— Peste 1 poursuivait-il, on voit qu’il vous tient furieusement au cœur, ce cher monsieur Bertomy ! Entre l’honneur du nom que vous portez et les amours de ce digne caissier, vous n’hésitez pas. Eh bien 1 ce vous sera, je crois, une grande consolation, quand M. Fauvel se séparera de vous, quand Albert et Lucien se détourneront de vous, rougissant d’ètre vos fils, ce vous sera une grande douceur de pouvoir vous dire : « Le bon Prosper est heureux I »
— Advienne que pourra, prononça Mmo Fauvel, je ferai ce que je dois.
— Vous ferez ce que je veuxl s’écria Clameran, éclatant à la fin, il ne sera pas dit qu’un accès de sensiblerie nous aura tous plongés dans le bourbier. La dot de votre nièce nous est indispensable, et, d’ailleurs, votre Made leine... je l’aime.
Le coup était porté, le marquis jugea qu’il serait sage d’en attendre l’elfet. Grâce à son surprenant empire sur soi, il reprit son flegme habituel, et c’est avec une politesse glaciale qu’il ajouta :
— A vous maintenant, madame, de peser mes raisons. Croyez-moi, consentez à un sacrifice qui sera le dernier. Songez à l’honneur de votre maison et non aux amourettes de votre nièce. Je viendrai dans trois jours chercher une réponse.
— Vous viendrez inutilement, monsieur; dès que mon mari sera rentré, il saura tout.
Si Mm0 Fauvel eût eu son sang-froid, elle eût surpris sur le visage de Clameran l’expression d’une poignante inquiétude.
Mais ce ne fut qu’un éclair. Il eut le geste insoucieux qui, si clairement, signifie : « comme vous voudrez 1 » et il dit :
— Je vous crois assez raisonnable pour garder notre secret.
Il s’inclina aussitôt cérémonieusement et sortit, tirant sur lui la porte, avec une violence trahissant la contrainto qu’il s’imposait.
Clameran avait d’ailleurs raison de craindre. L’énergie de Mme Fauvel n’était pas feinte.
— Ouil s’écria-t-elle, enflammée de l’enthousiasme des grandes résolutions, oui, je vais tout dire à André.
Mais en ce moment même, et lorsqu’elle avait la certitude d’être seule, elle entendit marcher près d’elle. Brusquement, elle se retourna. Madeleine s’avançait, plus pâle et plus froide qu’une statue, les yeux pleins de larmes.
— Il faut obéir à cet homme, ma tante, murmurait-
elle.
Des deux -côtés du salon se trouvaient deux petites pièces, deux salles de jeu qui n’en étaient séparées que par de simples portières de tapisserie.
Madeleine, sans que sa tante s’en doutât, se trouvait dans une des petites pièces quand était arrivé le marquis de Clameran, et elle avait entendu la conversation.
— Quoi l s’écria Mm0 Fauvel épouvantée, tu sais...
— Tout, ma tante.
— Et tu veux que je te sacrifie?
— Je vous demande à genoux de me permettre de vous sauver.
— Mais il est impossible que tu ne haïsses pas M. de Clameran.
— Je le hais, ma tante, et je le méprise. 11 est et sera toujours, pour moi, le dernier et le plus lâche des hommes, et. cependant, je serai sa femme.
Mme Fauvel était confondue, elle mesurait la grandeur de ce dévoùment qui s’offrait à elle.
— Et Prosper, pauvre enfant, reprit-elle, P^osper que tu aimes?
Madeleine étouffa un sanglot qui montait à sa gorge, te d’une voix ferme répondit :
— Demain, i’aurai Dour touiours rompu avec M. Bertomy.
— Non! s’écria Mme Fauvel, non, il ne sera pas dit que
je t’aurai laissée, toi innocente, prendre l’accablant fardeau de mes fautes. #
a La noble e^courageuse fille hocha tristement la tête. .
— Il ne sera pas d;> reprit-elle, que j’aurai laissé le déshonneur entrer dans cette maison qui est la*mienne, quand je puis m’y opposer. Ne vous dois-je donc pas plus que la vie? Que serais-je sans vous ? Une pauvre ouvrière des fabriques de mon pays. Qui m’a recueillie? Toi. N’est-ce pas à mon oncle que je dois cette fortune qui tente le misérable ? Abel et Lucien ne sont-ils pas toes frères? Et quand notre bonheur à tous est menacé, j’hésiterais!... Non. Je serai marquise de Clameran.
Alors, entre Mme Fauvel et sa nièce, commença une lutte de générosité d’autant plus sublime, que chacune offrait sa vie à l’autre, et la donnait, non dans un moment d’entraînement, mais de son plein gré et après délibération.
Mais Madeleine devait triompher, enflammée qu’elle était de ce saint enthousiasme du sacrifice qui fait les martyrs.
— Je n’ai à répondre de moi qu’à moi-mème, répétait-elle, comprenant bien que là était la place où elle devait frapper, tandis que toi, chère tante, tu dois compte de toi à ton mari et à tes enfants. Songe à la douleur de mon oncle, s’il apprenait jamais la vérité ! Il en mourrait.
La généreuse jeune fille disait vrai.
Tel avait été le fatal enchaînement des circonstances, que toujours Mmo Fauvel avait été arrêtée par l’apparence d’un grand devoir à remplir.
Ainsi, après avoir sacrifié «on mari à sa mère, elle sacrifiait maintenant son mari et ses enfants à Raoul.
C’est que, nécessairement, une première faute attire d’autres fautes. De même qu’un impalpable flocon de neige devient une avalanche, une imprudence peut être le point de départ d’un crime.
* Aux situations fausses, il n’est qu’une issue : la vérité.
Mme Fauvel se défendait encore, mais elle résistait de plus en plus faiblement.
-ir Non, disait-elle, non, je ne saurais accepter ton dé- *oùnmit. Quelle sera ta vie avec cet homme.
— Qui sait! fit Madeleine, affectant une espérance bien éloignée de son cœur, il m’aime, à ce qu’il dit; peut-être sera-t-il bon pour moi.
— Ah ! si je savais où prendre une grosse somme ! C’est de l'argent qu’il veut, cet homme, rien que de l’argent.
— Ne lui en faut-il donc pas pour Raoul? N’est-ce pas Raoul qui, par ses folies, a creusé un abime qu’il faut combler? Si seulement je pouvais croire à la sincérité de M. de ClameranI
C’est avec une sorte de curiosité stupéfaite que M“ F auvel regardait sa nièce.
Quoi! cette jeune fille si naïve, si inexpérimentée, raisonnait son abnégation, pendant qu’elle, femme, mère de famille, n’avait jamais obéi qu’aux impulsions instinctives de sou esprit et de son cœur !...
— Que veux-tu dire? interrogea-t-elle.
— Je me demande, ma tante, si véritablement M. de Clameran pense à son neveu. A-t-il, oui ou non, l’intention formelle de lui venir en aide? Maître de ma dot, ne vous abandonnera-t-il pas, toi et lui? Enfin, il est un doute affreux qui me torture.
— Un doute ?
— Oui, et je te le soumettrais, si j’osais... si je ne craignais...
— Parle, insista Mme Fauvel, livre-moi ta pensée entière. Hélas! le malheur m’a donné des forces. Qu’ai-je à redouter? Je puis tout entendre...
Madeleine hésitait, partagée entre la crainte de frapper une personne aimée et le désir de l’éclairer.
— Je voudrais, reprit-elle enfin, être certaine, bien sûre que M. de Clameran et Raoul ne s’entendent pas, ne jouent pas chacun un rôle appris et convenu à l’avance.
La passion est aveugle et sourde. Mmc Fauvel ne S6 souvenait, plus des yeux riants de ces deux hommes, le jour où, devant elle, ils semblaient transportés de colère. Elle ne pouvait, elle ne voulait pas croire à une si odieuse comédie.
— C’est impossible, prononça-t-elle, le marquis est vraiment indigné de la conduite de son neveu, et ce n’est pas lui qui jamais lui donnera un mauvais conseil. Quant à Raoul, il est étourdi, léger, vaniteux, prodigue, mais il a bon cœur. La prospérité l’a grisé, mais il m’aime. Ali 1 si tu le voyais, si tu l'entendais, quand je lui fais un reproche 1 tous tes soupçons s’envoleraient. Quand, les larmes aux yeux, il me jure qu’il sera plus raisonnable, il est de bonne foi. S’il ne tient pas ses promesses, c’est > que des amis perfides l’entraînent.
Toujours les mères s’en sont prises, s’en prennent et s'en prendront aux amis. L’ami, voilà le coupable.
Mais Madeleine était trop généreuse pour chercher même à désabuser sa tante.
— Fasse le ciel que tu dises vrai! murmura-t-elle, mon mariage ne sera pas inutile. Ce soir même nous écrirons à M. de Clameran.
— Pourquoi ce soir, Madeleine? Rien ne presse. Nous pouvons attendre, traîner, gagner du temps.
Ces mots, ces espérances obstinées, cette confiance en un hasard, en une chimère, eu rien, disaient tout le caractère de Mmo Fauvel et expliquaient scs infortunes. Craintive, hésitante, indécise, elle n’avait jamais su prendre une de ces fermes résolutions après lesquelles on se défend toute réflexion, tout retour. A l’instant du péril, elle fermait les yeux, comptant sur un de ces miracles qui n’arrivent jamais.
Tout autre était le caractère de Madeleine. Sa timidité cachait une àme virile. Décidée à un sacrifice, elle le faisait complet, absolu : elle fermait la porte aux illusions décevantes, et marchait droit c'a avant sans retourner la tête. .
— Mieux vaut en finir, chère tante, dit-elle d un ton
ferme. Crois-moi, la réalité du malheur est moins pénible que sou attente. Résisterais-tu à ces alternatives de douleur et#de joie? Sais-tu ce qu’ont fait de toi les anxiétés que tu dissimules ? T’es-tu vue depuis quatre mois?
Elle prit sa tante par la main, et, la conduisant devant une glace :
— Tiens, ajouta-t-elle, regarde-toi.
Mme Fauvel n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Elle était arrivée à cet âge perfide où la beauté d’une femme, comme celle d’une rose pleinement épanouie, se flétrit en un jour.
En quatre mois, elle avait vieilli. Le chagrin avait mis sur son front son empreinte fatale. Ses tempes fraîches et lisses comme celles d’une jeune fille, se plissaient, des fils blancs argentaient les masses de sa chevelure.
— Comprends-tu, maintenant, poursuivait Madeleine,
pourquoi la sécurité t’est nécessaire. Comprends-tu que tu as changé à ce point que c’est miracle que mon oncle ne s’en soit pas inquiété ? <
Mma Fauvel, qui croyait avoir déployé une dissimulation supérieure, eut un geste négatif.
— Eh 1 pauvre tante, n’ai-je pas deviné, moi, que tu avais un secret 1
— Toil... w
— Oui! seulement j’avais cru... Oh ! pardonne un soupçon injuste, j’avais oser supposer...
Elle s’interrompit toute troublée, et il lui fallut un grand effort pour ajouter :
— Je m’imaginais que peut-être tu aimais un autre homme que mon oncle.
Mme Fauvel ne put retenir ^iin gémissement. Le soupçon de Madeleine, d’autres pouvaient l’avoir vu.
— L’honnettr est perdu, murmura-t-elle.
— Non, chère tante; non, s’écria la jeune fille, rassure-toi et reprends courage: nous serons deux pour lutter maintenant; nous nous défendrons, nous nous sauverons.
M. le marquis de Clameran dut être content, ce soir- ‘là. Une lettre de Mmo Fauvel lui annonça qu’elle consentait à tout. Elle demandait seulement un peu de temps.
Madeleine, lui disait-elle, ne pouvait rompre du jour au lendemain avec M. Bertomy. Puis, on devait s’attendre à des objections de la part de M. Fauvel, lequel aimait Prosper et l’avait tacitement agréé. Il était sage de laisser au temps le soin d’aplanir certains obstacles qu’on risquait de rendre insurmontables en les attaquant brusquement.
Une ligne de Madeleine, au bas de la lettre de sa tante, assurait son concours.
Pauvre jeune fille! elle ne se ménageait pas. Le lendemain même, elle avait pris Prosper à part, et, abusant de son ascendant sur lui, elle lui avait arraché cette fatale promesse de ne plus chercher à la revoir, et même de prendre sur lui la responsabilité de cette rupture.
Il avait conjuré Madeleine de lui dire au moins les raisons de cet exil qui allait briser sa vie, elle lui avait simplement répondu que son honneur et son bonheur à elle dépendaient de son obéissance.
Et il s’était éloigné la mort dans l’âme.
Presque sur ses pas, le marquis de Clameran arrivait.
Oui, il avait l’audace de venir, en personne, annoncer à Mme Fauvel, que du moment qu’il avait sa parole et celle de sa nièce, il consentait à attendre.
11 comprenait, dit-il, la nécessité de la patience, sachant qu’il n’était pas fort sympathique à M. Fauvel.
Tenant, à cette heure, la tante et la nièce, il était sans inquiétudes. Il se disait que le moment viendrait où un déficit impossible à combler leur ferait souhaiter et presser son mariage.
Or Raoul faisait tout pour hâter ce moment.
Mme Fauvel étant allée, plus tôt que d’ordinaire, habiter sa propriété, Raoul, de son côté, s’était installé au Vésinet.
Mais la campagne ne le rendait pas plus économe. Peu à peu, il avait dépouillé toute hypocrisie, il ne venait
plus voir sa mère que quand il avait besoin d’argent, et il lui en fallait souvent et beaucoup.
Quant au marquis, il se tint prudemment à l’écart, guettant l’heure propice, et c’est au hasard d’une rencontre, que trois semaines plus tard, il diit d’èlrc invité à diner chez le banquier.
C’était un grand diner, et il y avait bieü une vingtaine de convives.
On venait de servir le dessert, et les conversations s’animaient, lorsque le banquier, tout à coup, se retourna vers Clameran.
— J’avais, monsieur le marquis, dit-il, un renseignement à vous demander. Avez-vous des parents portant votre nom?
— Pas que je connaisse, du moins, monsieur.
— C’est que moi, depuis huit jours, je connais un autre marquis de Clameran.
Si cuirassé d’impudence que fût le marquis de Clameran, si armé que fût son esprit contre toutes les surprises des événements, il fut un instant déconcerté et pâlit.
• — Oh! oh! balbutia-t-il, non sans un énergique effort de volonté, un Clameran, marquis... le marquisat au moins m’est suspect.
AI. Fauvel n’était pas fâché de trouver une occasion de taquiner un hôte dont les prétentions nobiliaires l’avaient parfois agacé.
— Marquis ou non, reprit-il, le Clameran en question me parait en état de faire honneur au titre.
— Il est riche.
— J’ai tout lieu, du moins, de lui supposer une grande fortune, l’ai été chargé, pour son compte, par un de mes correspondants, d’un recouvrement de 400,000 fr.
Clameran était merveilleusement maître de soi. Il avait accoutumé son visage à ne rien trahir du mouvement de son âme. Cependant, cette fois, l’aventure était si bizarre, si surprenante, elle présageait de telles menaces, que son assurance habituelle, son coup d’œil prompt lui faisaient défaut.
Il trouvait au banquier un ton ironique, un air singulier qui le mettaient en défiance.
Pour les gens qui n’étaient pas intéressés à l’observer, il restait le meme. Mais Madeleine et sa tante avaient surpris ses tressaillements, elles avaient saisi un regard rapide adressé à Raoul.
— Il parait, fit-il, que ce nouveau marquis est négoriant.
— Ma foi! vous m’en demandez trop. Tout ce que je sais, c’est que les 400,000 francs devaient lui être versés par des armateurs du Havre, après la vente de ia cargaison d’un navire brésilien.
— C’est qu’ alors il arrive du Brésil ?
— Je l’ignore, mais je puis, si vous le désirez, vous dire son prénom.
— Yolontiers.
Le banquier se leva et alla prendre dans le salon une serviette de maroquin marquée à son chiffre. Il en sortit un carnet et se mit à parcourir en bredouillant à demi voix les noms qui s’y trouvaient inscrits.
— Attendez, faisait-il, attendez...; du 22, non, c’est plus tard... Ah! nous y voici: Clameran (Gaston)... Il se nomme Gaston.
Mais Louis, cette fois, ne sourcilla pas; il avait eu le temps de sc reconnaître et de faire provision d’audace pour parer n’importe quel coup.
— Gaston!... répondit-il d’un air dégagé, j’y suis. Ce monsieur doit être le fils d’une sœur de mon père dont le mari habitait la Havane. Revenant en France il aura pris sans façon le nom de sa mère, plus sonore que celui <îe son père, lequel, si j’ai bonne mémoire, s’appelait Moi rot ou Boirot.
Le banquier avait replacé son carnet sur un des a subies de la salle à manger.
— Boirot ou Clameran, dit-il, je vous ferai, j’imag/ue, dîner avec lui avant longtemps. Des quatre cent mille francs que j’étais chargé de recouvrer pour lui, il ne s’en fait expédier que cent et me prie de garder le reste en
compte courant. C’est donc qu’il se propose de venir à Paris.
— Je ne serai vraiment par fâché de faire sa connaissance.
On parla d’autre chose, et bientôt Clameran parut avoir totalement oublié la communication du banquier.
11 est vrai que, tout en causant le plus gaiment du monde, il ne cessait d’observer Mme Fauvel et sa nièce.
Elles étaient bien autrement troublées que lui, et leur trouble était visible. A tout moment elles échangeaient, à la dérobée, les regards les plus significatifs. *
Evidemment une même idée, terrible, avait traversé leur esprit.
Plus que sa tante encore, Madeleine semblait émue. C’est qu’au moment où le banquier avait prononcé le nom de Gaston, elle avait vu, elle ne se trompait pas, elle avait vu Raoul reculer sa chaise et jeter un coup d’œil vers la fenêtre, comme le filou surpris qui cherche une issue pour fuir.
Et Raoul , moins fortement trempé que son oncle, était, depuis ce moment resté décontenancé. Lui, brillant d’ordinaire, causeur original, il était complètement éteint, il se taisait, il étudiait l’attitude de Louis.
Enfin, le di^er finit, les convives se levèrent pour passer dans le salon, et Clameran et Raoul manœuvrèrent de façon à rester les derniers dans la salle à manger.
Ils étaient seuls, ils n’essayaient plus de cacher leur anxiété.
— C’est lui !... dit Raoul.
— Je le crois.
— Tout est perdu, alors; filons.
Mais Clameran, l’audacieux aventurier, n’était pas homme à jeter ainsi, avant d’y être contraint, le manche après la cognée.
— Qui sait! murmura-t-il, pendant que la contraetioa de sou front disait l’effort de sa pensée, qui sait!... Pourquoi ce misérable banquier ne nous a-t-il pas dit où trouver ce Clameran de malheur?.,.
Il s’interrompit, poussant un cri de joie. Il -venait d’apercevoir sur le buffet le carnet consulté par M . Fauvel.
— Veille, dit-il à Raoul.
Il saisit le carnet, il le feuilleta fiévreusement, il trouva :
« Gaston, marquis de Clameran, Oloron (Basses-Pyrénées) ! »
— Sommes-nous bien plus avancés, fit Raoul, maintenant que nous avons son adresse ?
— C’est-à-dire que nous sommes peut-être sauvés. Viens, il ne faut pas qu’on remarque notre absence. Du sang-froid, morbleu! de la tenue, de la gaité! J’ai vu le moment où ton attitude nous trahissait.
— Les deux femmes se doutent de quelque chose.
— Eh bien ! après ?
— Il ne fait pas bon pour nous ici.
— Faisait-il donc meilleur à Londres? Confiance ! nous nous en tirerons. Je vais dresser mes batteries.
Ils rejoignirent les autres invités. Mais si leur conversation n’avait pas été entendue, leurs gestes avaient été observés.
Madeleine, qui s’était avancée sur la pointe du pied, avait aperçu Clameran consultant le carnet du banquier.
Mais à quoi pouvait lui servir cette constatation des inquiétudes du marquis. Elle n’en était plus à douter de l’infamie de cet homme, auquel elle avait promis sa main. 11 l’avait bien dit à Raoul : Ni Madeleine, ni sa tante ne pouvaient se soustraire, quoi qu’il arrivât, à sa domination; car pour l’atteindre il fallait parler, avouer...
Lorsque deux heures plus tard, Clameran reconduisit Raoul jusqu’au Vésinet, son plan était fait.
— C’est lui, je n’en doute pas, disait-il, mais nous avons, mon beau neveu, pris l’alarme trop tôt.
— Merci!... le banquier l’attend; nous l’aurons peutêtre demain sur le dos.
— : Tais-toi ! interrompit Clameran. Sait-il ou ne sait-il pas que Fauvel est le mari de Valentine? Tout est là.
LE DOSSIER Pi* 113
S’il le sait, nous n’avons qu’à jouer des jambes. S’il l’ignore. rien n’est désespéré.
— Comment s’en assurer.
— En allant le lui demander, tout simplement.
Raoul eut un mouvement d’admiration
— C’est joli, fit-il, mais dangereux.
— Il serait bien plus périlleux encore de rest^. Quant à filer sur un simple soupçon, ce serait par trop niais.
— Et qui ira le trouver ?
— Moi!
— Oh ! fit Raoul, sur trois tons différents, oh! oh !
L’audace de Clameran le confondait.
— Mais moi? interrogea-t-il.
— Toi, tu me feras le plaisir de rester, ici.. Au moindre danger je t’expédie une dépèehe et tu décampes.
Ils étaient arrivés devant la grille de la maison de Raoul.
— Voilà donc qui est entendu, dit Clameran, tu restei ici. Mais attention, tant que durera mon absence, redeviens le meilleur des fils. Prends parti contre moi, ca^ lomnie-moi si tu peux. Mais pas de bêtises. Pas de demandes d’argent... Allons, adieu!... Demain soir je serai à Oloron et j’aurai vu ce Clameran...
Ce n’est pas sans les plus grands périls, sans des peines infinies, que Gaston de Clameran, en quittant Valentine, avait réussi à fuir.
Jamais, sans le dévoùment et l’expérience de son guide, le père Menoul, il n’aurait trouvé le moyen de s’embarquer.
Ayant laissé à Valentine les parures de sa mère, . il
LE DOSSIEtt K* 113 331
possédait pour toute fortune 920 francs, et ce n’est pas avec cette pauvre somme qu’un fugitif qui vient de tuer deux hommes paye son nassage à bord d’un bâtiment.
Mais Menoul , vieux matelot , était homme d’expé-* dients.
Pendant- que Gaston restait caché dans une ferme de la Camargue, Menoul avait gagné Marseille, et, dès le premier soir, courant les cabarets que fréquentent les matelots, il avait appris qu’il se trouvait en rade un troismâts américain, dont le commandant, M. Wartli, un marin sans préjugés, se ferait an vrai plaisir de donner asile à un gaillard solide, qui lui serait utile à la mer, sans s’inquiéter de ses antécédents.
Ayant visité le navire et bu un verre de rhum avec le capitaine, le père Menoul était revenu trouver Gaston.
— S’il s’agissait de moi, lui dit-il, j’aurais mon affaire, mais vous 1...
— Ce qui vous conviendrait me convient.
— C’est que, voyez-vous, il vous faudra trimer dur. Vous serez matelot, quoi! Et pour tout dii'e, le bateau uo m’a pas l’air des plus catholiques et le patron me fait l’effet d’un fier sacripan.
— 11 n’y a pas à choisir, répondit Gaston, partons.
Le flair du père Menoul ne l’avait pas trompé.
11 suffit â Gaston d’un séjour de quarante-huit, heures à bord du Tom-Jones pour être sur, â n’en pouvoir douter, que le hasard venait de le jeter au milieu d’une remarquable collection de bandits de la pire espèce.
L’équipage, recruté un peu partout, était comme un échantillon de coquins de tcus les pays.
Mais que . lui importaient ces gens parmi lesquels il était condamné â vivre pendant des mois !
C’est son corps seul que le navire emportait vers des pays nouveaux. Sa libre pensée se reposait sous les frais ombrages du parc de La Verbe rie, près de sa bien-aimée Yalentine.
Qu’ailuit-clie devenir, la pauvre enfant, maintenant
qu’il ue serait plus là pour l’aimer, pour la consoler,, pour la défendre !
Heureusement, il n’avait ni le loisir ni la force de réfléchir. Ce qu’il y avait de plus affreux dans sa situation présente, il ne le sentait pas.
Obligé au rude apprentissage du métier de matelot, il n’avait, pas trop de toute son énergie pour résister à des labeurs exorbitants pour qui n’en a jpas, dès l’enfance, contracté l’habitude.
Là fut son salut. La fatigue physique calmait et engourdissait les douleurs morales. Aux heures de repos, lorsque brisé, rompu, il lui était permis de s’étendre sur «on cadre, n s’endormait.
Si parfois, avec une anxiété poignante, il s’efforçait d’interroger l’avenir, c’était aux heures de quart, la nuit, quand le temps était beau, que la voilure ne réclamait aucune manœuvre.
Il avait juré qu’il reviendrait avant trois ans, et qu’il reviendrait assez riche pour satisfaire les exigences de MmB de La Yerberie. Pourrait-il tenir cette promesse présomptueuse ? Si le désir a des ailes, la réalité se traîne lentement terre à terre.
Or, d’après tout ce qu’il entendait dire autour de lui, il n’était pas précisément sur le chemin de cette fortune tant souhaitée.
Le Tom- Jones faisait peut-être voile pour Yalparaiso, mais il prenait, à coup sûr, pour y arriver, lo chemin le plus long.
C’est que le capitaine Warth se proposait de visiter le golfe de Guinée.
Un prince noir de ses amis, disait-il en riant d’un large rire, l’attendait dans les environs de Badagri, pour lui confier, en échange de quelques pipes de rhum et d’une centaine de méchants fusils à pierre, tout une cargaison de bois d'ébène.
Pour tout dire, Gaston de Clameran servait en qualité de novice sur un de ces navires comme en armait alors.
par centaines, tous les ans, la libre et philanthrope Amérique pour la traite des noirs.
Cette découverte emplit Gaston de colère et de honte, mais il fut assez sage pour dissimuler ses impressions.
Toute son éloquence n’aurait pu dégoûter le digne capitaine Warth d'un trafic dont les profits dépassaient cent pour cent, en dépit des croiseurs français et anglais, malgré les avaries de la cargaison et une foule d’autres risques encore. «
Si les hommes de l’équipage avaient pour Gaston une considération relative, c’est que l’histoire des coups de couteau, racontée par le père Menoul au capitaine, avait transpiré. Laisser voir ses opinions, c’était se créer sans nécessité ni utilité une situation impossible.
Il se tut, se jurant bien qu’il déserterait dès que se présenterait une occasion à peu près favorable.
Le malheur est que cette occasion, comme tout ce qu’on attend avec impatience, ne venait pas.
C’est qu’au bout de trois mois M. Warth ne pouvait plus se passer de Gaston. Lui ayant reconnu une intelligence supérieure, il l’avait pris en amitié, il le faisait manger à sa table, il avait, à l’entendre causer, un plaisir infini, il le forçait a faire sa partie de piquet.
Si bien que le second du navire étant venu à mourir, Gaston fut choisi pour le remplacer.
Et c’est en cette qualité qu’il fit deux voyages successifs au golfe de Guinée. C’est comme second qu’il aida à enlever un millier de nègres en deux fois, à les a arrimer, » à les surveiller pendant une traversée de douze ou quinze cents lieues, et enfin à les jeter clandestinement sur les côtes du Brésil.
Il y avait plus de trois ans que Gaston s’était embarqué à Marseille, lorsqu’enfin le Tom-Jones ayant relâché à Rio-Janeiro, il put se séparer du capitaine Warth, un digne homme après tout, et qui jamais ne se serait résigné à ce diabolique et répugnant commerce de chair humaine, vais sa petite Mary, un ange, qu’il voulait doter magnifiquement.
LE DOSSIER N* If.
Ces voyages avaîsnt au moins profité, à Gaston. ,11 possédait tout près de 12,000 fr. d’économies lorsqu’il toucha le sol <L:i Brésil.
La preuve que le trafic du capitaine Warth répugnait à. tous se» généreux instincts, c’est qu’il le quittait juste au moment où, possédant un petit capital, il pouvait lui aussi réaliser de superbes bénéfices.
Mais déjà ce n’était plus le noble et fier Gaston, si candide et si ignorant du mal, qu’avait aimé jusqu’à l’abandou de sa personne, la petite fée de La Verberie.
On nie vainement l’influence délétère de certains milieux. 11 est de ces contacts qui, à la longue, désorganisent les âmes le plus solidement trempées. De môme que le vent, la mer, le soleil, avaient bruni d’abord, puis durci sa peau, de même la société de ses compagnons et leurs discours avaient froissé puis altéré la délicatesse de ses sentiments. 11 avait au cœur quelque chose des callosités de ses mains de matelot. Il se souvenait encore de Valentine, il la voulait toujours, mais si elle était la plus aimée, elle n’était plus la seule femme.
Cependant, les trois ans fixés par lui-même pour son retour étaient passés; mais peut-être Valentine l’ avaitelle attendu; avant de rien entreprendre, il écrivit à un de ses amis, en qui il pouvait avoir toute confiance, et qui habitait Beaucaire. Il avait soif de nouvelles de son pays, de sa famille, de ses amis.
11 écrivit aussi à son père, auquel il avait essayé, toutes les fois qu’il en avait trouvé l’occasion, de faire parvenir des lettres.
Ce n’est que l’année suivante qu’il reçut une réponse de son ami.
Du même coup, cette réponse lui apprenait que son •ère était mort, que son frère Louis avait quitté le pays, que Valentine était mariée, et enfin que lui, Gaston, il avait été condamné à plusieurs années de prison, pour meurtre.
Cette lettre l’atterra.
Désormais il était seul au monde, sans patrie, désho-
noré par un jugement. Valentine mariée, il ne voyait plus de but à sa vie.
Il se dit qu’il ne fallait plus croire à rien, puisque, elle, Valentine, elle l’avait renié, oublié; puisqu’elle n’avait pas eu la force de garder ses serments, la patience de l’attendre.
Dans son désespoir, il regrettait presque le Tom-Jones. Oui, il regretta le sinistre équipage négrier, sa vie d’aventures et d’émotions, les périls et les triomphes de ces audacieux forbans qui meurent sur des sacs de dollars, ou à vingt pieds en l’air, accrochés au bout d’une vergue.
Mais il n’était pas homme à se laisser abattre.
— Gagnons donc de l’argent ! s’écria-t-il avec rage, puisqu’il n’y a que l’argent ici-bas qui ne trompe jamais.
Et il se mit à l’œuvre, avec une âpre activité, fouettée, chaque matin, par une volonté nouvelle.
Tous les moyens de fortune qu’offre aux aventureux l’empire du Brésil, Gaston les tenta.
Tour à tour, il spécula sur les peaux, il exploita une mine, il tenta des défrichements. Cinq fois il se coucha riche et se réveilla ruiné; cinq fois, avec la patience du castor dont le courant emporte la hutte, il recommença l’édifice de sa fortune.
Enfin, après de longues, bien longues années de luttes, il possédait près d’un million réalisable, et de vastes étendues de terrain.
11 s’était dit que jamais il ne quitterait le Brésil, qu’il finirait ses jours à Rio; il comptait sans cet amour du sol natal, qui jamais ne s’éteint dans le cœur d’un Français.
Riche, il voulut mourir en France.
Aussitôt il fit les démarches indiquées par sa situation, ïl s’assura que, rentrant, il ne serait pas inquiété, réalisa ce qu’il put de son avoir, confia le reste à un correspondant et s’embarqua.
11 y avait vingt- trois ans et quatre mois qu’il avait fui
lorsque, par un beau jour de janvier 1866, il mit le pied sur les quais de Bordeaux.
Il était parti jeune homme, le cœur gonflé d’espérances; il revenait avec des cheveux blancs, ne croyant plus à rien.
Même, sa santé, dès son arrivée, se ressentit des orages de sa vie et d’un brusque changement de climat. Un rhumatisme articulaire le terrassa, et ce n’est qu’après plusieurs mois de souffrances qu’il put gagner la station des Eaux Chaudes, où, lui disaient ses médecins, il retrouverait la santé.
Guéri, il comprit que l’inactivité le tuerait. Et comme il avait été séduit par les magnificences des Pyrénées, comme il s’était épris des splendeurs de la vallée d’Aspe, il résolut de s’y fixer.
Une usine était à vendre, près d’Oloron, sur les bords du Gave, il l’acheta, songeant à trouver un moyen pour utiliser les immenses quantités de bois qui, faute de moyens de transport, se perdent dans les montagnes.
Il était installé depuis quelques semaines déjà, lorsqu’un soir son domestique lui remit la carte d'un étranger qui désirait le voir.
Il prit cette carte et lut : Louis de Clameran,
11 y avait bien des années que Gaston n’avait été remué par une émotion pareille. Tout son sang affluait à son cerveau, il frémit et chancela comme l’arbre frappé de la cognée.
Tous les sentiments qu’il croyait morts en lui éclataient avec une violence inouïe. Mille pensées, trop confuses pour être exprimées, se présentaient à la fois à son esprit, de même que les mots se pressaient sur ses lèvres.
— Mon frère I s’écria:t-il enfin, mon frère !...
Et laissant là son domestique tout ébahi, quelque peu effaré même, de l’exaltation de son maître, il se lança dans les escaliers.
Au milieu du vestibule, un homme, Louis de Clameran, se tenait debout, attendant.
Gaston se précipita vers lui, et après l’avoir seiré entre ses bras, à l’étouffer, il l’entraiua, ou plutôt il l’emporta dans le salon.
Là, il le fit asseoir, s’asseyant lui-même, en face, le plus près possible, pour le mieux voir, pour le contempler plus à l’aise. Il lui avait pris les deux mains et les gardait dans les siennes.
— C’est toi, répétait-il, parlant très-haut comme pour mieux s’entendre, pour se bien prouver la réalité, toi, mon bien-aimé Louis, mon frère... toi, c’est toi !...
Une mère, revoyant son fils, soldat, après une bataille, ne s’abandonne pas plus follement à sou délire ; l’expansion de sa joie n'est pas plus bruyante.
Gaston, cet homme dont la vie avait été comme une continuelle tempête, ne se possédait plus. Lui, l’aventurier, le second du redoutable capitaine Warth, le chercheur d’or des mines de Yilla-Ilica, il pleurait et riait tout ensemble.
Je t’aurais reconnu, disait-il à son frère j oui, je t’aurais reconnu... Ya! l’expression de ton visage n’a pas changé, tu as bien le même regard, ton sourire est toujours ce qu’il était jadis.
Louis souriait, en effet, peut-être comme 11 avait souri cette nuit fatale, où la chute de son cheval avait livré Gaston.
Il souriait, lui aussi, il avait l’air heureux, il paraissait ravi.
C’est qu’il lui avait fallu tout son courage, toute sa volonté, le sentiment d’une nécessité terrible pour se présenter ainsi.
Une de ces angoisses à faire blanchir les cheveux d’un homme le pénétrait lorsqu’il avait soulevé le marteau de la porte de Gaston. Ses dents claquaient de peur, lorsqu’il avait dit au domestique, en lui tendant sa carte :
^ — Portez ceci à votre maître.
Et en attendant le retour de ce domestique, dont l’absence lui avait paru durer des siècles, il se disait :
Si
LF. DOSSIER iV 113
— Est-ce bien lui? Et si c'est lui, sait-il, se doutet-il ?...
Si grande était son anxiété, qu’au moment où il avait aperçu Gaston descendant l’escalier avec la rapidité de l’ouragan, il avait eu la tentation de fuir.
S’il*a avait pas prononcé une syllabe, s'il était resté muet, glacé, comme pétrifié, c’est qu’il s’était demandé avec quelles intentions Gaston se précipitait ainsi vers lui.
Maintenant qu’il voyait bien que Gaston était resté le même, boa, confiant, crédule; maintenant qu’il était presque certain que pas un soupçon n’avait effleuré l’esprit de sou frère, il se rassurait et il souriait.
— Enfin, poursuivait Gaston, je ne serai donc plus seul dans la vie; j’aurai quelqu’un à aimer, quelqu’un qui m’aimera.
11 s’interrompit, puis, brusquement, avec cette incohérence d’idées de toutes les émotions fortes qui rompent l’équilibre du cerveau :
— Es-tu marié? interrogea-t-il.
— Non.
— Tant pis! oui, tant pis! J’aurais voulu te voir ie mari de quelque bonne femme bien dévouée, je voudrais te savoir père de braves et beaux enfants. Comme j’aurais ouvert mon cœur à deux battants à tout ce mondelà ! Ta famille aurait été la mienne. Ce doit être si bon, la famille, si doux. Vivre seul, sans une femme adorée qui partage les tristesses et les joies, les épreuves et les succès, ce n’est pas vivre. N’avoir à penser qu’à soi, quelle tristesse! Mais qu’est-ce que je dis là? Je t’ài, n’cst-ce donc pas assez? Louis!... J’ai donc un frère, un ami avec qui je puis causer tout haut, comme ie cause tout bas ave. moi-même !
— Oui, Gaston, oui, un bon ami !...
— Parbleu!... puisque tu es mon frère. Ali, tu n’es pas marié! Eh bien! nous ferons ménage tous les deux. Nous allons vivre en garçons, en vieux garçons, heureux comme des dieux; nous nous amuserons, nous ferons nos
farces- Tiens ! quelle idée! C’est toi qui me rajeunis; i! me semble que je n’ai plus que vingt ans, que je suis' leste et vigoureux comme en ce temps où je traversais le Rhône à la nage. Il y a longtemps de cela, pourtant, et depuis j’ai lutté, j’ai souffert, j’ai cruellement vieilli, changé...
— Toi! interrompit Louis, tu as oins vieilli que moi.
— Quelle plaisanterie !
— Je te le jure.
— Tu m’aurais reconnu.
— Parfaitement, tu es resté toi.
Louis disait vrai. Il paraissait, lui, usé plutôt que vieilli. Mais Gaston, en dépit. de ses cheveux gris, malgré son teint qui avait pris au soleil du Brésil des tons de brique, était bien l’homme robuste dans la force de l’âge, dans la pleine maturité de sa mâle beauté.
Pendant que sur la pâle figure de Louis errait un cauteleux sourire, mal éclairé par des yeux inquiets, le regard de Gaston étincelait et la franchise éclairait son visage ouvert.
— Mais comment m’as-tu retrouvé, demandait Gaston, quelle bonne pensée, quelle fée bienveillante t’a guidé jusqu’au seuil de ma maison?
Cette question, Louis l’avait prévue. Pendant dix -huit heures qu’il était resté en chemin de fer, il avait eu le temps de préparer ses moyens.
— C’est la Providence, répondit-il, qu’il faut remercier de notre réunion. Il y a trois jours, à mon cercle, un jeune homme qui arrive des Eaux-Bonnes me dit qu’il a ouï parler, aux Pyrénées, d’un marquis de Clameran. Tu conçois ma surprise. Je me demande quel faussaire se permet de porter notre nom. Aussitôt, je cours au chemin de fer, je prends un billet, et me voici.
— Tu ne pensais donc pas à moi?
— Eh ! pauvre frère, il y avait vingt-trois ans que je te croyais mort.
— Mort!,., moi. Ah ço ! M,lc de La Verberie, v'aien-
tine, ne vous a donc pas fait savoir que j’étais sauvé Elle m’avait juré qu’elle irait trouver notre père.
Louis prit cet air navré d’un homme forcé bien malgré lui de révéler une lamentable, vérité.
— Hélas ! murmura-t-il, elle ne nous a rien fait dire.
Une bouffée de colère passa comme l’éclair dans les
yeux de Gaston. Peut-être l’idée lui vint-elle que Yalentine avait été heureuse de se débarrasser de lui.
— Rien 1 s’écria-t-il, elle n’a rien dit. Elle a eu la barbarie de vous laisser pleurer ma mort, elle a laissé mon vieux père mourir de chagrin. Ah ! c’est qu’elle avait une peur terrible des propos du monde : elle m’a sacrifié à sa réputation.
— Mais toi, interrompit Louis, pourquoi n’as-tu pas écrit ?
— J’ai écrit dès que je l’ai pu, et c’est par Lafourcade que j’ai appris que notre père n’était plus, et que tu avais x abandonné le pays.
— J’ai quitté Clameran, parce que je te croyais mort.
Gaston se leva et fit, au hasard, quelques pas dans
le salon. Il voulait secouer la tristesse qui l’envahissait.
— Bast ! murmura-t-il, pourquoi s’inquiéter de ce qui est passé? Tous les souvenirs du monde, bons ou mauvais, ne valent pas la plus mince espérance, et Dieu merci 1 l’avenir est à nous.
Louis se taisait. Il ne connaissait pas encore assez le terrain pour risquer une question.
— Mais je suis là que je bavarde, reprit Gaston; je parle, je parle et tu n’as peut-être pas dîné.
— Je t’avouerai que non.
— Et tu ne disais rien!... Mais moi non plus je n’ai pas dîné encore. Pour le premier jour, j’allais te laisser mourir de faim. Ah ! j’ai un certain vin du Cap !...
Il se pendit aux sonnettes; en un moment, la maison fut sur pied, et, une demi-heure plus tard, les deux frères s’asseyaient devant une table somptueusement eervie.
La conversation entre les deux frères devait être in--
3ÛÎ
finie. Gaston voulait savoir tout ce qui était arrivé après son départ.
— Et Clameran? demanda-t-il quand Louis eut fini.
Louis hésita un moment. Devait-il ou non dire la vérité ?
— J’ai vendu Clameran, dit-il enfin.
— Même le château?
— Oui.
— Je comprends cela, murmurait Gaston, quoique moi, à ta place... là ont vécu nos ancêtres, là est mort notre père...
Mais voyant qu’il attristait son frère :
— Bast î c’est dans le cœur que vit le souvenir, et non au milieu de vieilles pierres. Tel que tu me vois, je n'ai pas osé retourner en Provence. J’ai eu peur de trop souffrir en revoyant, en face de Clameran, le parc de La Verberie... Hélas 1 j’ai eu là les seuls beaux jours de ma vie.
La physionomie de Louis s’éclairait. Cette certitude que Gaston n’était pas allé en Provence chassait une de ses plus pressantes inquiétudes.
Si bien qu’à deux heures du matin, les deux frères causaient encore...
Et le lendemain, Louis trouvait un prétexte pour courir au télégraphe, et il adressait à Raoul cette dépêche :
« Sagesse et prudence. Suivre mes instructions. Tout va bien. Bon espoir. »
Tout allait bien, et cependant Louis, en dépit de ses questions habituellement calculées, n’avait obtenu aucun des renseignements qu’il était venu chercher.
Gaston si expansif, Gaston qui lui avait conté sa vie entière, en insistant sur les moindres circonstances, n’a- .vait pas dit un mot pouvant l’éclairer.
Etait-ce hasard ou calcul, préméditation savante ou simple oubli? Louis se le demandait avec ces inquiétudes fies gens pervers toujours disposés à gratifier les autres fie leur perversité. *
A tout Drix, et fallût-il se départir de sa réserve, il ré-
soiut d’en avoir le cœur net et de voir clair dans l’esprit' de son frère. ;
Le moment était favorable, ils se mettaient . à tabœ pour déjeuner.
— Sais-tu. mon cher Gaston, commença-t-il, que jusqu’ici nous avons parié de tout, sauf pourtant des choses sérieuses?
— Diable ! Qu’y a-t-il donc, que tu prends une mine de procureur?
— Il y a mou cher frère, que te croyant mort, j’ai r-erccueilli la succession de notre père.
Un franc éclat de rire de Gaston lui coupa la parole.
— C’est là ce que tu appelles, des choses sérieuses ?
— Certainement, je te dois compte de ta part de l'héritage; tu as droit à la moitié...
— J’ai droit, interrompit Gaston, de te demander en grâce de clore ce chapitre. Ce que tu as est à- toi, il y a prescription.
— Non, je ne puis accepter.
— Quoi? la succession de notre père? Non-seulement tu le peux, mais tu le dois. Notre père ue voulait qu’un héritier, soumettons-nous à ses volontés.
Et croyant apercevoir un nuage sur le front de son frère.
— Ah ça, ajouta-t-il gaîment, tu es donc bien riche ou tu me crois donc bien. pauvre, pour insister ainsi?
Louis tressaillit imperceptiblement à cette question à bout portant. Que répondre pour ne se point engager?
— Je ne suis ni riche ni pauvre, fit-il.
— Moi! s’écria Gaston, je serais presque ravi de te trouver plus pauvre que Job, pour partager avec toi tout ce que j’ai.
Le déjeuner était terminé. Gaston jeta sa serviette et se leva en disant :
— Viens!... je veux toujours te faire visiter ma... c'està-dire notre propriété.
Tout en suivant son frère, Louis était aussi tourmenté1 que possible. Il lui semblait que Gaston fuyait avec une
singulière obstination le terrain des confidences sur lequel il s'efforçait de l’attirer.
Son abandon n’était-il donc qu’une comédie? Les défiances do Louis se réveillaient, il regrettait presque sa dépêche optimiste de la veille.
Mais rien des pensées fâcheuses qui s’agitaient an dedans de lui n’apparaissaient à 1a surface. Sa figure était calme et souriante, sa voix joyeuse.
11 lui fallut tout voir en détail, la maison d’abord, puis les servitudes, les écuries, le chenil, puis le jardin, vaste et bien planté, au bout duquel le gave, sur son lit de cailloux, chantait sa chanson montagnarde.
A l’extrémité d’une jolie prairie se trouvait l’usine en pleine activité. Gaston, qui en était encore aux enchantements d’un nouveau propriétaire, ne fit grâce à son frère ni d’une lime ni d’un marteau.
Il lui disait ses projets futurs, comment il comptait substituer le bois à la houille, faire mieux, et réaliser encore des économies en exploitant des richesses forestières jugées jusqu’alors impossibles à atteindre.
Louis approuvait tout; il applaudissait, mais il ne répondait que par monosyllabes..
— Oui î en effet ! très-bien !...
C’est qu’une nouvelle douleur, qu’il lui fallait dissimuler comme les autres, le torturait maintenant. Cette prospérité, dont l’évidence sautait aux yeux, le désolait.
Comparant au sien le sort de son frère, tous les aiguillons empoisonnés de la jalousie déchiraient son âme envieuse. Il voyait Gaston, riche, heureux, honoré, recueillant le prix de son courage, tandis que lui... Jamais il n’avait si cruellement repenti l’horreur d’une situation qui était son œuvre.
A vingt ans de distance, les sentiments honteux et vils qui lui avaient fait haïr son frère revenaient.
Cependant l’inspection était terminée.
— Que dis-tu de mes acquisitions? demanda joyeusement Gaston.
, — Je dis, cher frère, que tu possèdes au milieu du
3ià
plus beau pays du monde la plus ravissante propriété qui puisse tenter un pauvre Parisien.
— Est-ce vraiment ta pensée?
— Sans restrictions.
Gaston eut un geste de joie et une exclamation de triomphe.
— Eh bien! frère, s’écria-t-il, cette propriété est à nous, puisqu’elle est à moi. Elle te plait? ne la quitte plus. Tiens-tu vraiment à ton Paris brumeux? Etablistoi ici, sous ce beau ciel du Béarn. Le luxe étriqué et mesquin de Paris ne vaut pas la bonne et plantureuse vie que tu trouveras ici. Tu es garçon, donc tu es libre. Reste, rien ne nous manquera. Et pour les heures d’ennui, car on ne peut pas rester sans occupation, nous aurons l’usine. A nous deux, ayant des capitaux, nous ferons merveille. Mon plan te convient-il?
Louis se taisait. Ces propositions, il y a un an, l’auraient rempli de joie. Avec quels transports il aurait acueilli les perspectives de cette belle et large existence ! Quel repos délicieux après tant de traverses ! Il aurait pu sans crainte dépouiller le vieil homme, l’aventurier, et redevenir soi.
Mais il ne pouvait accepter maintenant, et il le reconnaissait avec rage.
Non, il n’était pas libre, non, il ne pouvait pas quitter Paris.
11 avait, là-bas, engagé une de ces affreuses parties qu’on perd quand on les abandonne, et dont la perte peut conduire au bague.
Seul, il eût pu disparaître, mais il n’était pas seul, n avait un complice.
— Tu ne réponds rien, insistait Gaston, surpris de ce silence; verrais-tu quelque obstacle à mes projets?
— Aucun.
— Eh bien, alors?
— 11 y a, cher frère, que sans les émoluments d’une position que j’occupe à Paris, je n’aurais pas de quoi vivre.
— Et c’est là ton objection, à toi qui, il n’y a qu'une minute, m’offrait la moitié de l’héritage paternel! Louis, c’est mal, c’est très-mal; ou tu ne m’as pas compris, ou tu es un mauvais frère.
Louis baissait la tète. Gaston, bien involontairement^ tournait et retournait le poignard dans la plaie.
— Je te serais à charge, murmurait Louis.
A charge!... Mais tu deviens fou. Ne t’ai-je pas dit que j’étais très-riche... T’imaginerais-tu avoir vu tout ce que je possède ! Cette maison et l’usine ae constituent pas le quart de ma fortune. Je les ai eues pour un morceau de pain. Crois-tu donc que sur une entreprise pareille, je risquerais ce que j’ai gagné en vingt ans? J’ai bel et bien, sur l’Etat, vingt-quatre mille livres de rentes. Et ce n’est pas tout; il paraît que mes concessions du Brésil se vendront; j’ai de la chance ! Déjà mon correspondant m’a fait tenir 400,000 fr.
Louis tressaillit de plaisir. Enfin, il allait savoir jusqu’à quel point il était menacé.
— Quel correspondant? demanda-t-il de l’air le plus desintéressé qu’il pût prendre.
— Parbleu! mon ancien associé de Rio. Les fonds sont à cette heure à ma disposition chez mon banquier de Paris.
— Un de tes amis.
— Ma foi ! non. Il m’a été indiqué par mon banquier de Pau et recommandé comme un homme fort riche, prudent, et d’une probité notoire; c’est, attends donc, c’est un nommé... Fauvel, qui demeure rue de Provence.
Si maître de soi que fût Louis, si préparé qu’il fût à ce qu’il allait entendre, il pâlit et rougit visiblement.
Mais Gaston, tout à ses idées, ne s’en aperçut pas.
— Connais-tu ce banquier ? demanda-t-il.
i— De réputation, oui.
— Alo^s, nous ferons ensemble très-prochainement sa connaissance, car je me propose de t’accompagner à
Paris lorsque tu retourneras y arranger tes afliiires avant tou établissement ici.
A cotte annonce inattendue d’un projet dont lu réalisation devait le perdre, Louis eut la force île rester impassible. 11 sentait le regard de son frère arrêté sur lui.
— Tu viendras à Paris, fît-il. toi?
— Certainement, qu’y a-t-il là d’extraordinaire?
— Rien.
— Je déteste Paris et je la déteste sans y jamais être allé, ce qui est plus fort; mais j’y suis appelé par des intérêts, par — il hésitait — des devoirs sérieux... Enfin, M"° de La Verberie habite Paris, m’a-t-on dit, et je veux la revoir.
— Ah!...
Gaston réfléchissait; il était ému, et son émotion était visible.
— A toi, Louis, reprit-il, je puis dire pourquoi je veux ia revoir. Je lui ai autrefois confié les parures de notre mère.
— Et tu veux, après vingt- trois ans, lui réclamer ce dépôt?
— Oui... ou plutôt, tiens, non; ce n’est là qu’un vain prétexte dont j’essaye de me payer moi-mème. Je veux la revoir, parce que... parce que... je l’ai aimée, voilà la vérité.
— Mais comment la retrouver?
— Oh! c’est bien simple. Le premier venu, dans le pays, me dira le nom de son mari, et quand je saurai ce nom... Tiens, dès demain, j’éorirai à Beaucaire.
Louis ne répondit pas.
Lorsque les hommes de sa trempe se trouvent '/>ut à coup en lace d’une situation imprévue, constituant un péril sérieux, autant que possible, ils se taisent. Ils savent l’influenee que peut avoir un conseil en apparence insignifiant, et ils évitent de prononcer un mot, avant d’en avoir calculé la portée et bien pesé, les conséquences.
■.Avant tout, Louis se gardait de discuter les projets. do *ou frère.
î Combattre les intentions d’un homme, c’est presque toujours les enfoncer plus profondément dans son esprit; chaque argument fait l’effet d’un coup de marteau sur un clou.
Eu homme habile, il détourna la conversation, et, de la journée, il ne fut plus question de Paris, ni de Valentiue.
C’est le soir seulement, lorsqu’il se trouva seul dans ia chambre, que, se posant résolument en face de la situation, Louis commença à l’étudier sous tous ses aspects.
Au premier abord, elle paraissait désespérée.
Certes, depuis vingt ans qu’ayant déclaré la guerre à ta société, il vivait de son audace, puisant ses revenus aux sources de la crédulité et de la bêtise humaine, depuis vingt ans qu’il côtoyait les principes du Code, Louis •de Clameran avait eu des heures difficiles.
Il avait été pris au jeu les mains pleines de cartes préparées ; il s’était vu traqué par toutes les polices de l’Europe, obligé de fuir, sous un faux nom, de capitale en capitale ; il avait vendu à des lâches son habileté à manier le pistolet et l’épée; on l’avait arrêté, mis en prison, et il s’était miraculeusement évadé.
Il avait tout bravé, il ne redoutait rien.
Son esprit pouvait concevoir et arrêter les plans les plus criminels; il était capable de les exécuter froidement.
Et, cependant, à cette heure il était sans idées, et sa confiance, son impudence habituelles lui faisaient défaut.
Acculé dans une position qui lui paraissait sans issue, J était près de se résigner à cesser de lutter, à se rendre.
Oui, il se demandait s’il ne serait pas sage d’emprunter une grosse somme à son frère et de disparaître pour toujours.
Vainement il se mettait l’esprit à la torture, sa détestable expérience ne lui représentait aucune combinaison applicable aux circonstances présentes*
Fatalement, inévitablement, il devait être pris entre des événements que, lui-même, il avait préparés.
Interrogeant l’avenir, il n’apercevait que ruines et dé-» castres.
De tous les côtés à la fois, le danger menaçait, pressant, impossible à conjurer.
Il avait à craindre également et Mmo Fauvel, et sa nièce, et le banquier; Gaston, découvrant la vérité, voudrait se venger; Raoul lui-même, son complice, devait, en cas de malheur, se tourner contre lui et devenir son plus implacable ennemi.
Existait-il un moyen humain pour empêcher la rencontre de Valentine et de Gaston.
Evidemment non.
Or, l’instant de leur réunion devait être l’instant de sa perte.
Abîmé dans ses réflexions, il ne sentait pas le vol des heures. Le jour le surprit accoudé à sa fenêtre, exposant au vent du matin son front brûlant, et qui lui semblait près d’éclater sous l’effort de sa pensée.
— C’est en vain, murmura-t-il, que je cherche. Il n’y a rien à faire, rien qu’à gagner du temps, rien qu’à guetter une occasion.
La chute du cheval, à Clameran, disait, sans doute, ce que Louis entendait par une occasion.
Il referma sa fenêtre, se coucha, et si grande était son habitude du danger, qu’il s’endormit.
Nul pli sur son front, au matin, ne révélait ses angoisses de la nuit.
Il fut affectueux, gai, causeur, bien plus qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Il voulut monter à cheval et courir, le pays. Devenu, tout à coup, aussi remuant qu’il s’était montré calme, il ne parlait que d’excursions dans fes environs.
La vérité est qu’il voulait occuper Gaston, l’amuser, détourner son esprit de Paris et surtout de Yalentine.
Avec le temps, en y mettant beaucoup d’adresse, il ne. [désespérait pas de dissuader son frère de revoir son an-
tienne amie. Il comptait lui démontrer que cette entrevue, absolument inutile, serait pénible pour tous deux, •embarrassante pour lui et dangereuse pour elle.
Quant au dépôt, si Gaston persistait à le lui demander, eh bien ! Louis avait l’intention de s’offrir pour cette démarche délicate 1 il promettait de la mener à bien, et, en effet, il savait où étaient les parures.
Mais il ne devait pas tarder à reconnaître l’inanité de ses espérances et de ses tentatives.
— Tu sais, lui dit un jour Gaston, j’ai écrit...
Louis ne savait que trop ce dont il s’agissait; n’étaitce pas là le sujet habituel de ses méditations ! Il prit cependant son air le plus surpris :
— Ecrit?... interrogea-t-il, où, à qui, pourquoi?
— A Beaucaire, à Lafourcade, pour savoir le nom du mari de Yalentine.
— Tu penses donc toujours à elle?
— Toujours.
— Tu ne renonces pas à la revoir?
— Moins que jamais.
— Hélas! frère, c’est que tu ne réfléchis pas que celle que tu aimais est la femme d’un autre, qu’elle est mère de famille, sans doute. Consentira-t-elle à te recevoir? Saistu si tu ne vas pas troubler sa vie, si tu ne te prépares pas les plus cuisants regrets ?
— Je suis fou, c’est vrai, je le sais, mais ma folie m’est «hère.
Il dit cela d’un tel accent que Louis comprit bien que son parti était irrévocablement arrêté.
Cependant il resta le même, ne s’occupant, en apparence, que de parties de plaisir, en réalité passant sa vie à s’inquiéter des lettres qui arrivaient à la maison.
Il savait au juste à quelle heure passait le facteur, et toujours il se trouvait, par hasard, dans Ja cour pour le recevoir.
S’il était absent, ainsi que son frère, il savait à quelle place on mettait les lettres venues dans & journée, et, il y courait.
Sa surveillance ne fut pas inutile.
Le dimanche suivant, parmi les lettres que lui remit le facteur, il en distingua une qui portait le timbre de Iieaucaire.
Rapidement il la glissa dans sa poche, et bien qu’il fût sur le point de monter à cheval, avec son frère, il trouva" vin prétexte pour aller à sa chambre, incapable qu’il était de maîtriser son impatience.
C’était bien la lettre attendue, elle était signée : Larfourcade.
Elle avait trois bonnes pages et contenait une foule de détails absolument indifférents à Louis, mais voici ce qu’elle disait de Valcntine.
«Le mari de M,le de LaVerberie est un banquier trèsconsidéré, nommé André Fauvel. Je n’ai pas l’honneur de le connaître, mais je pense aller le voir à mon prochain voyage à Paris. J’ai conçu un projet qui serait la fortune de notre pays, je me propose de le lui soumettre, et, s’il le juge bon, je solliciterai l’appui de ses capitaux. Vous ne trouverez pas mauvais, je l’espère, que je me recommande de votre nom... »
Louis tremblait comme un homme qui vient d’échapper à un immense danger.
— Cette lettre entre les mains de mon frère, murmurait-il, et je n’avais qu’à filer.
Mais, sa perte, pour être retardée, n’en paraissait pas moins certaine.
Gaston attendrait une réponse pendant une huitaine encore, puis il écrirait de nouveau; Lafourcade, tout surpris, répondrait sur-le-champ; c’était, en mettant tout au mieux, une douzaine de jours que Louis avait encore devant lui.
Et là, se disait-il, là est le plus pressant danger. Que cet imbécile aille à Paris, qu’il prononce le nom de Clameran devant le banquier, et tout est fini.
En bas, Gaston s’impatientait.
— Viens-tu ! criait -il à son frère.
— Je descends, répondit Louis.
11 descendait, en effet, après avoir serré dans un compartiment secret de la malle la lettre de Lafoureade.
Désormais, il,, était décidé à un emprunt. Ayant une bonne somme en poche, jointe à ce qu’il possédait déjà, il passerait en Amérique, et, ma foi ! Raoul se tirerait d’affaire comme il pourrait.
Certes, il était désolé de voir manquer la plus belle combinaison qu’il eût imaginée en sa vie, mais l’bomme fort ne s’indigne pas sottement coutre la destinée, il tire des événements le meilleur parti possible.
Dès le lendemain même, se promenant, à la tombée de la nuit, avec Gaston, sur la jolie route qui mène de l’usine à Oloron, il entama le prologue d’une petite histoire dont la conclusion devait être uu emprunt de 200,000 francs.
Ils allaient doucement, se donnant le bras, lorsqu’à un kilomètre environ de la forge, ils croisèrent un tout jeune homme, vêtu comme les ouvriers qui font leur tour de France, et qui, en passant, les salua.
Une commotion si terrible secoua Louis que Gaston en reçut le contre-eoup.
— Qu’as-tu? demanda-t-il tout étonné.
— Rien. J’ai heurté du bout du pied une pierre qui m’a fait mal.
11 mentait, et le tremblement de sa voix eût dû le dire à Gaston.
S’il était si ému, c’est que, dans ce jeune ouvrier, il avait reconnu Raoul de Lagors.
De ce moment, Louis de Clamenan fut anéanti.
La surprise, une épouvante instinctive, paralysaient, anéantissaient absolument sa verve audacieuse et parleuse. 11 n’était plus à la conversation'.
Il marchait toujours à côté de son frère, le long de la route poudreuse, mais il allait à la manière des automates, en vertu de l’impulsion acquise.
Il semblait écouter, il écoutait peut-être, mais les mots arrivaient sans signification à son oreille, il n’entendait pas. et c’est machinalement, grâce ù ce surprenant dé-
doublement de l’esprit et de la bèté, que de temps à autre, sans se soucier de l’à-propos, il laissait échapper une exclamation, un mot d’assentiment, qui, pour Gaston, devaient être une réponse.
Il disait :
— Oui. En effet. Vraiment! Peut-être.
Mais sans avoir conscience de ce qu’il disait.
Pendant que la nécessité, — nécessité absolue, — le clouait là, près de Gaston, sa pensée s’élançait à la suite de ce jeune homme qui venait de passer près d’eux.
Comment Raoul se trouvait-il à Oloron? Qu’y venaitil faire ? Pourquoi se cachait-il sous un bourgerou d’ouvrier ? ^
Depuis qu’il était à Oloron, Louis avait écrit presque tous les jours à Raoul, et il n’en avait pas reçu de réponse.
Ce silence que tout d’abord il avait trouvé naturel, il le jugeait maintenant extraordinaire, inexplicable.
Etait-il donc survenu à Paris quelque événement imprévu? Une maille du filet dont il avait enveloppé madame Fauvel s’était-elle rompue? Raoul avait -il été contraint de fuir, et venait-il lui annoncer que définitivement la partie était perdue ?
Puis, il se demandait encore s’il n’avait pas été abusé par une ressemblance extraordinaire. Etait-ce bien son complice qu’il venait de rencontrer ?
Et ne pouvoir s’élancer sur les traces de cet homme, ne pouvoir l’interroger! Son supplice, le supplice de l’incertitude, allait grandissant de minute en minute, jusqu’à devenir intolérable.
Heureusement Gaston se sentait fatigué ce soir-là. Il parla de rentrer bien plus tôt que d’habitude, et, dès qu’il fut de retour à la maison, il regagna son appartement.
Louis était libre, enfin!...
Il alluma un cigare et sortit, disant au domestique de ne pas l’attendre.
Il savait bien que Raoul, si c’était lui toutefois, devait rôder autour de la maison, et guetter sa sortie.
Ses prévisions ne le trompaient pas.
Il avait à peine fait cent pas sur la route, qu’un homme sortit brusquement d’un taillis et vint se planter devant lui.
La nuit était fort claire, Louis reconnut Raoul.
— Qu’y a-t-il? demanda-t-il aussitôt, incapable de mai- «riser son impatience, qu’est-il arrivé?
— Rien.
** — Quoi ! la position là-bas n’est pas menacée ?
— En aucune façon. Je dirai plus, sans tes ambitions démesurées, tout irait au mieux.
Louis eut une exclamation, il faudrait presque dire un rugissement de fureur.
— Alors, s’écria-t-il, que viens-tu faire ici ? Qui t’a permis d’abandonner ton poste, au risque de nous perdre?
— Ça, fît Raoul le plus tranquillement du monde, c’est mon affaire.
D’un geste brusque, Louis saisit les poignets du jeune homme, et les serrant à le faire crier :
— Tu vas t’expliquer, lui dit-il, de cette voix rauque et brève que donne l’imminence du danger, tu vas me dire les raisons de ton étrange caprice.
Sans effort apparent, avec une vigueur dont jamais on ne l’eût soupçonné capable, Raoul se dégagea de l’étreinte de Louis.
— Plus doucement, hein ! prononça-t-il du ton le plus provoquant, je n’aime pas à être brusqué, et j’ai de quoi îe répondre.
En môme temps, il sortait à demi de sa poche et montrait un revolver.
— Tu vas te justifier, insista Louis, sinon !...
— Sinon, quoi? Renonce donc, une fois pour toutes* à l’espoir de me faire peur. Je veux bien te répondre, mais pas ici, au milieu de ce grand chemiD, et par ce clair de lune ; sais-tu si ou ne nous observe pas? Allons, viens...
Ils franchirent le fossé qui borde la route, et s’éloignè*
J5â LE DOSSIER R* 113
rent à travers champs, sans se soucier des plants de mute qu’ils foulaient aux pieds.
— Maintenant, commença Raoul, quand ils furent à une assez grande distance de la route, je puis, mon cher oncle, te dire ce qui m’amène. J’ai reçu tes lettres, et je les ai lues et relues. Tu as voulu être prudent, je comprends cela, mais tu as été si obscur en même temps que je ne t’ai pas compris. De tout ce que tu m’as écrit, un seul fait ressort clairement : nous sommes menacés d’un grand danger.
— Raison de plus, malheureux, pour veiller au grain.
— Puissamment raisonné. Seulement, oncle cher ét vénéré, avant de braver le péril, je tiens à savoir quel il est. Je suis homme à m’exposer, mais j’aime à savoir quels risques je cours.
— Ne t’ai-je pas dit d’être tranquille .
Raoul eut ce geste narquois du gamin de ‘Paris raih lant la crédulité naïve de quelque bon bourgeois.
— Alors, fit-il, je dois avoir en toi, cher oncle, pleine et entière confiance.
— Certainement. Tes doutes sont absurdes, après ce que j’ai fait pour toi. Qui donc est allé te chercher à Londres, où tu ne savais que devenir? Moi. Qui donc t’a donné un nom et une famille, à toi, qui n’avais ni famille ni nom? Encore moi. Qui travaille en ce moment, après t’avoir assuré le présent, à te préparer un avenir ? Moi, toujours moi.
Pour bien écouter, Raoul avait pris mie pose grotesquement sérieuse.
— Superbe 1 interrompit-il, magnifique, splendide!... Pourquoi, pendant que tu y es, ne me prouves-tu pas que tu d es sacrifié pour moi? Tu n’avais nul besoin de moi, n’«t-ce pas, lorsque tues venu me chercher? Allons, va, démontre-moi que tu es le plus généreux et le plus désintéressé des oncles ; tu demanderas le prix Montyon et j’apostillerai ta demande.
Clameran se taisait, il redoutait les entraînements dt •a colère.
Tiens, reprit Raoul, laissons là les enfantillages, cher oncle. Si je suis venu, c’est que je te connais; c'est que j’ai en toi juste la confiance que j’v dois avoir. S'il te paraissait avantageux de me perdre, tu n’aurais pas une seconde d’hésitation. En cas de danger, tu te sauverais seul et tu laisserais ton neveu chéri se débrouiller à sa guise. Oh! ne proteste pas, c’est tout naturel, et à ta place j’en ferais autant. Seulement, note bien ceci, je ne suis pas de ceux qu’on joue impunément... Et sur ce, laissons là les récriminations inutiles et mets-moi au fait...
Avec un tel complice, il fallait compter, Louis le comprit. Loin de se révolter, il raconta brièvement et clairement les événements survenus depuis qu’il était près de son frère.
Il fut presque franc sur tous les points, sauf cependant en ce qui concerne la fortune de son frère, dont il diminua l’importance autant que possible.
Quand il eut terminé :
— Eh bien ! fit Raoul, nous sommes dans de beaux draps. Et tu espères t’en tirer, toi?
— Oui, si tu ne me trahis pas.
— Je n’ai encore jamais trahi personne, entends-tu, marquis. Seulement, comment t'y prendras-tu ?
— Je ne sais, mais je sens que je trouverai un expédient. Oh! je le trouverai, il le faut. Tu peux, tu le vois, repartir tranquille. Tu ne cours aucun risque à Paris, tant que moi, ici, je surveillerai Gaston.
Raoul réfléchissait.
— Aucun risque, fit-il; en es-tu bien sùr?
— Parbleu 1 Nous tenons trop bien M“e Fauvel, pour que jamais elle ose élever la voix contre nous. Elle» saurait la vérité, la vraie, celle que toi et moi savons seuls, qu’elle se tairait eneore, trop heureuse d’échapper au châtiment de sa faute passée, au blâme du monde, au ressentiment de son mari.
— C’est vrai, répondit Raoul, devenu sérieux, nous tenons ma nère, vissi n’est-ce pas elle que je redoute.
— Qui alors ?
— Une ennemie de ta façon, ô mon respectable oncle une ennemie implacable, Madeleine.
Clameran eut un geste de dédain.
— Ohl celle-là... fit-il.
— Tu la méprises, n’est-ce pas? interrompit Raoul, avec l’accent d’une conviction profonde, eh bien, tu te trompes. Elle s’est dévouée au salut de sa tante, mais elle n’a pas abdiqué. Elle a promis de t’épouser, elle a congédié Prosper qui est en train de mourir de douleur, c’est vrai, mais elle n’a pas renoncé à tout espoir. Tu la crois faible, peureuse, naïve, n’est-ce pas? Erreur. Elle est forte, elle est capable des plus audacieuses conceptions, le malheur lui donnera l’expérience. Elle aime, mon oncle, et la femme qui aime défend son amour comme une tigresse ses petits. Là est le péril...
— Elle a cinq cent mille francs de dot.
— C’est vrai; et, à cinq pour cent, c’est 12,500 francs chacun. N’importe! sage, tu renoncerais à Madeleine.
— Jamais! entends-tu! s’écria Clameran, jamais. Riche, je l’épouse; pauvre, je l’épouserais encore. Ce n’est pas sa dot que je veux, à cette heure, c’est elle, Raoul, elle seule... je l’aime !
Raoul parut étourdi de la brusque déclaration de son oncle.
Il recula de trois pas, levant les bras au ciel, avec tous les signes d’une surprise immense.
— Est-ce possible! répétait- il, tu aimes Madeleine, toi!... toi!...
— Oui, répondit Louis d’un ton soupçonneux, que vois-tu là de si extraordinaire ?
— Rien, assurément, oh ! rien ! Seulement, cette belle passion m’explique les surprenantes variations de ta conduite. Ah! tu aimes Madeleine ! Alors, oncle vénéré, nous n’avons plus qu’à nous rendre^
— Et pourquoi, s’il te plait ?
— Parce que, mon oncle, quand on a le cœur pris, on •perd la tête. G'est un axiome banal. Les généraux amou*
feux ont toujours perdu leurs batailles. Un jour viendra fatalement où, épris de Madeleine, tu nous vendras pour un sourire. Et elle est notre ennemie, et elle est fine- et elle nous guette.
D’un éclat de rire trop bruyant pour être bien sincère, Louis interrompit son neveu.
— Comme tu prends feu tout à coup, dit- il; tu la liais donc bien, cette belle, cette ravissante Madeleine?
— C’est elle qui nous perdra.
— Sois franc, es-tu bien sur de ne la pas aimer?
Si claire que fût la nuit, Louis ne put voir le mouvement de colère qui contracta les traits de Raoul.
— Je n’ai jamais aimé que la dot, répondit-il.
r — Alors, de quoi te plains-tu? Ne t’en dois-je pas la moitié, de cette dot? Tu auras l’argent sans la femme,, les bénéfices sans les charges.
— Je n’ai pas cinquante ans passés, moi, fit Raoul, avec une nuance de fatuité.
— Assez, interrompit Louis, il a été convenu, n’est-cc pas, le jour où je suis allé t’arracher à la plus affreuse des misères que je resterais le maitre.
— Pardon 1 tu oublies que ma vje, ou ma libertés tout le moins, est sur le jeu. Tiens les cartes, mais laissemoi te conseiller.
Longtemps encore les deux complices restèrent à étudier et à discuter la situation, et il était plus de minuit lorsque Louis songea qu’en s’attardant davantage il risquerait de s’attirer des questions embarrassantes.
— Ne raisonnons pas dans le vide, dit-il à Raoul. Je. Buis de ton avis; les choses sont telles qu’il est urgent, de prendre un parti. Mais je ne sais me décider au pied levé. Demain, à cette heure, sois ici, j’aurai arrêté uotra plan.
— Soit, à demain.
— Et pas d’imprudence d’ici là 1
Mon costume, ce me semble, doit te dire assez que je ne tiens pas à me montrer. J’ai arrangé, à Paris, un. alibi si ingénieux, que je défie qui que ce soi, de prou-
ver, — judiciairement parlant, — que j’ai quitte ma maison ou Vésinet. J’ai poussé les précautions si loin que j’ai voyagé en troisièmes, et on y est terriblement mal. Allons, adieu! je regagne mon auberge.
Il s’éloigna sur ces mots sans paraître se douter qu’il venait d’éveiller dans le cœur de son complice bien des soupçons.
Pendant le cours de sa vie aventureuse, Clameran avait assez organisé « d’affaires » pour savoir au juste quelle somme de confiance on doit accorder à des complices tels que Itaoul.
Les coquins ont leur probité à eux, c’est connu, d’aueuns la mettent bien au-dessus de celle des honnêtes gens, mais cette probité n’est jamais, après « le coup, » ce qu’elle était avant. C’est au moment du. partage que les difficultés surgissent.
L’esprit défiant de Clameran entrevoyait déjà mille sujets de craintes et de querelles.
— Pourquoi, se demandait-il, Raoul s’est-il si soigneusement caché pour venir ici? Pourquoi cet alibi à Paris? Me tendrait-il un piège? Je le tiens, c’est vrai; mais, de mon côté, je suis absolument à sa merci. Toutes ces lettres que je lui écris, depuis que je suis chez Gaston, sont autant de preuves contre moi ! Songerait-il à se révolter, à se débarrasser de moi, à recueillir seul les profits de notre entreprise ?
Cette nuit encore, Louis ne ferma pas l’œil ; mais au matin sa résolution était prise, et c’est avec une fébrile impatience qu’il attendit le soir.
Si puissant était son désir d’en finir, si vive était la tension de sa pensée, qu’il ne put réussir à être ce jourlà ce qu’il était les autres jours.
A plusieurs reprises, son frère, le voyant sombre et préoccupé, lui demanda :
— Qu’as-tu? es-tu souffrant? Me cacherais-tu quelque inquiétude ?
Enfin, le soir vint, et Louis put rejoindre Raoul, qu’il
trouva étendu sur l’herbe et fumant, dans ce champ où ils s’étaient entrevus la nuit précédente.
— Eh bien ! démanda Raoul en se levant, es-tu enfin décidé ?
— Oui. J’ai deux projets dont je crois le succès infaillible.
— Je t’écoute.
Louis parut réfléchir, en homme qui veut présenter sa pensée le plus clairement et le plus brièvement possible.
— Mon premier plan, commença-t-il, dépend de tou acceptation. Que dirais-tu si je te proposais de renoncer à l’affaire?
— Oh!...
— Consentirais-tu à disparaître, ù quitter la France, à retourner à Londres, si je te donnais une forte somme?
— Encore faut-il la connaître, cette somme.
— Je puis te donner cent cinquante mille francs.
Raoul haussa les épaules.
— Oncle respecté, dit-il, je vois avec douleur que tu ne me connais pas, oh ! pas du tout. Tu ruses avec moi, tu dissimules, et ce n’est ni généreux ni adroit. Ce n’ est pas généreux, parce que c’est trahir nos conventions ; ce n’est pas adroit, parce que — mets-toi bien cela dans la tète — je suis aussi fort que toi.
— Je ne te comprends plus.
— Tant pis; je m’entends, moi, ef cela suffit. Oh! je. te connais, mon oncle, je t’ai étudié avec les yeux d% l’intérêt, qui sont bons; j’ai tùté le fond de ton sac. Si tu m’offres ainsi cent cinquaute mille francs, c’est que tu as la certitude de rafler un million.
ClameraD essaya le geste de protestation indignée a » honnête homme méconnu.
— Tu déraisonnes, essaya-t-il.
— Point. C’est d’après le passé que je juge l’avenir. Des sommes arrachées à Mme Fauvel, — contre mon gré, souvent, — qu’ai-je reçu? la dixième partie, à peine»
— Mais nous avons un fonds de réserve...
— Qui est entre tes mains, cher oncle, c'est très-vrai. De telle sorte que si demain la mèche était éventée, tu sauverais la caisse, et que moi, faute d’argent, j’irais faire un tour en police correctionnelle.
Ces reproches parurent désoler Louis.
— Ingrat! murmura-t-il, ingrat !...
— Bravo 1 reprit Raoul, tu as bien dit ce mot. Mais
*rève de sornettes; veux-tu que je te prouve que tu me trompes ? ,
— Si tu le peux...
— Soit. Tu m’as dit que ton frère n’avait qu’une modeste aisance, n’est-cc pas! Eh bien! Gaston a soixante mille livres de rentes au bas mot. Ne nie pas. Que vaut sa propriété, ici? Cent mille écus. Combien a-t-il chez. M. Fauvel? Quatre cent mille francs. Total, sept cent mille francs. Est-ce tout ce qu’il possède? Non, car le receveur particulier d’Oloron a été chargé de lui acheter des rentes. Tu vois que je n’ai pas perdu ma journée.
C’était si net, si précis, que Louis n’essaya pas de répondre.
— Que diable ! poursuivait Raoul, quand on se mêle de commander on devrait bien tâter ses forces. Tu as eu, nous avons eu entre les mains la plus belle partie du monde, qu’en as-tu fait?
— Il me semble...
— Quoi? qu’elle est perdue. C’est aussi mon avis. Et par ta faute, par ta très-grand faute.
— On ne commande pas aux événements.
— Si, quand on est fort. Les imbéciles attendent le hasard, les habiles le préparent. Qu’avait-il été convenu, -quand tu es venu me chercher à Londres? Nous devions; prier gentiment ma chère mère de nous aider un peu, et; être charmants avec elle, si elle s’exécutait de bonne grâce. Qu’est-il arrivé, cependant? Au risque de tuer la poule aux œufs d’or, tu m’as fait si bien tourmenter la pauvre femme, qu’elle ne sait plus où donner de la tête.
— Il était prudent d’aller vite.
— Soit. Est-ce aussi pour aller plus vite que tu F«»
mis en tète d’épouser Madeleine? Ce jour-là, il a fallu la mettre dans le secret, et depuis elle soutient et conseille sa tante ; elle l’anime contre nous. Elle lui ferait tout avouer à M. Fauvel, ou tout conter au préfet de police, que je n’en serais pas bien surpris.
— Je l’aime...
— Eh! tu me l’as déjà dit. Mais tout ceci n’est rien. Tu nous embarques dans une affaire sans l’avoir étudiée, sans la connaître. Il n’y a que les niais, mon oncle, qui après une faute se contentent de cette banale excuse : « Si j’avais su! » 11 fallait t’informer. Que m’as-tu dit : « Ton pcre est mort. » Pas du tout, il vit, et nous avons agi de telle sorte que je ne puis me présenter chez lui. Il a un million qu’il m’aurait donné, et je n’en aurai pas un sou. Et il va chercher sa Yalentine, et il la retrouvera, et alors, bonsoir..,
D’un geste brusque, Louis interrompit Raoul.
— Assez ! commanda-t-il. Si j’ai tout compromis, j’ai un moyen sûr pour tout sauver.
— Toi ! un moyen ! Quel est-il ?
— Oh 1 cela, fit Louis d’une voix sombre, c’est mon secret.
Louis et Raoul se turent pendant plus d’une minute.
Et ce silence entre ces deux hommes, en cette place,' au milieu de la nuit, après la conversation qu’ils venaient d’avoir, fut si affreusement significatif que tous deux frissonnèrent.
Une abominable pensée leur était venue en même temps, et sans un mot, sans un geste, ils s’étaient compris.
Ce fut Louis qui le premier rompit ce silence pesant :
— Ainsi, commença-t-il, tu refuses les 150,000 francs que je te propose pour disparaître? Réfléchis, il en est temps encore.
— C’est tout réfléchi. Je suis sûr. maintenant que tu ne chercheras plus à me tromper. Entre l’aisance sure et une grande fortune probable, à tous risques je choisis la fortune. Je réussirai ou je périrai avec toi.
— Et tu m’obéiras?
— Aveuglément.
Il fallait que Raoul se crût bien certain d’avoir péné* tré ie projet de son complice, car il ne l'interrogea pas. Peut-être n’osa-t-il pas le questionner. Peut-être préférat-il encore le doute à une certitude affreuse comme s’il eût dù ainsi éviter les remords de la complicité morale.
— D’abord, reprit Louis, tu vas regagner Paris.
— J’y serai après-demain matin.
— Plus que jamais tu seras assidu près de Mmo Fauvel; il ne faut pas qu’il puisse lien arriver dans la maison sans que tu sois prévenu.
— C’est entendu.
Louis posa sa main sur l’épaule de Raoul comme pour bien appeler son attention sur ce qu’il allait dire. ,
— Tu as un moyen, poursuivit-il, de reconquérir toute la confiance de ta mère, c’est de rejeter sur moi tous te3 torts passés. Ne manque pas de l’employer. Plus tu me rendras odieux à Mme Pauvel et à Madeleine, mieux tu me serviras. Si on pouvait, à mon retour, me fermer la porte de la maison, je serais ravi. Pour ce qui est de nous deux, nous devons, en apparence, être brouillés à mort. Si tu continues de me voir, c’est que tune peux faire autrement. Voilà le thème, à toi de le développer.
C’est de l’air le plus surpris du monde que Raoul recevait ces instructions, au moins singulières.
— Quoi! s’ccria-t-il, tu adores Madeleine et c’est ainsi que tu cherches à lui plaire? Drôle de façon de faire sa cour. Je veux être pendu si je comprends,..
— Tu n’as pas besoin de comprendre.
— Bien! fit Raoul, du ton le plus soumis, très-bien.
Mais Louis se ravisa, se disant que, celui-là seul exécute bien une mission qui en soupçonne au moins la portée. ■*
— As-tu ouï parler, demanda-t-il à Raoul, de cet hommô qui, pour avoir le droit de serrer entre sesbras la femme aimée, fit mettre le feu à sa maison?
— Oui, après ?
— Eh bien! à un moment donné, je te chargerai d« mettre, moralement, le feu à la maison de Mmo Fauve), et je la sauverai ainsi que sa nièce. Or, mon action leur paraîtra- à ces deux femmes, d’autant plus belle, qu’elle m’auront plus liai et méprisé. La patience ne me conduirait à rien. Un brusque revirement, et je peux paraître un ange...
De la voix et du geste, Raoul approuvait son oncle.
— Pa3 mal, fit-il quand il eut terminé, pas mal en vérité.
— Ainsi, prononça Louis, tout est bien entendu?
— Tout, mais tu m’écriras.
— Naturellement, de même que s’il survenait du nouveau à Paris...
— Tu aurais une dépêche.
— - Et ne perds pas de vue mon rival, le caissier.
— Prosper !... il n’y a pas de danger. Pauvre garçon I il est maintenant mon meilleur ami. Le chagrin l’a poussé dans une voie où il périra. Yrai ! il y a des jours où j’ai bonne envie de le plaindre.
— Plains-le, ne te gêne pas.
Us échangèrent une dernière poignée de main et se séparèrent les meilleurs amis du monde, en apparence; en réalité se haïssant de toutes leurs forces.
Raoul ne pardonnait pas à Louis d’avoir essayé de le jouer, de tout tirer à lui, quand c'était lui, Raoul, qui, en définitive, avait triomphé des plus grandes difficultés.
De son côté, Louis était épouvanté de l’attitude prise par jjaoul. Jusqu’alors, il l’avait trouvé dévoué, soumis comme doit l’ètre le lieutenant qui marche au danger les yeux fermés, et voici qu’il se révoltait. La perspicacité de ce neveu lui semblait étrange et l’indignait, il allait être forcé de compter avec lui, ce qui n’était jamais entré dans ses prévisions.
Puis, il était on ne peut plus blessé des reproches — très-fondés, il fallait bien qu’il se l’avouât — qui lui avaient été adressés. 11 avait été atteint dans le vif de
son amour-propre d’homme habile et liumine par un enfant.
Si bien que, tout en regagnant la maison de son frère, Louis jurait de se venger et se promettait bien que tôt ou tard, dès qu’il n'aurait plus besoin de Raoul, il saurait faire naître et saisirait l’occasion de le perdre.
Mais, pour le moment, il redoutait si fort ce jeune complice, que, fidèle à sa parole, il lui écrivit longuement le lendemain et les jours suivants. Et, bien plus, comprenant combien il importait de lui rendre sa confiance, fortement ébranlée, il lui écrivit avec un.laisseraller inexplicable autrement chez un homme si prudent. La situation, d’ailleurs, restait absolument la même. Le nuage noir restait menaçant à l’horizon, mais il ne grandissait pas.
Gaston ne semblait plus se souvenir qu’il avait écrit à Beaucaire, et il ne prononça pas une seule fois le nom de Valentine.
Comme tous les hommes qui, ayant beaucoup travaillé en leur vie, ont besoin tout à la fois du mouvement du corps et de l’activité, Gaston se passionnait pour sa nouvelle entreprise.
L’usine semblait l’absorber entièrement.
Elle perdait de l’argent lorsqu’il l’avait, achetée et il s’était juré qu’il en ferait une exploitation fructueuse pour lui et pour le pays.
Il s’était attaché un jeune ingénieur, intelligent et hardi, et déjà, grâce à de rapides améliorations, grâce à divers changements de méthodes, ils en étaient arrivés à équilibrer la dépense et le produit.
— Nous ferons nos frais cette année, disait joyeusement Gaston, mais l’annce prochaine, nous gagnerons vingt-cinq mille francs.
L’année prochaine! Hélas 1...
Cinq jours après le départ de Raoul, un samedi, dans l’après-midi, Gaston se trouva subitement indisposé.*
11 venait d’ètre pris d’éblouissements et de vertiges tels que rester debout lui était complètement impossible.
i— Je connais cela, dit-il, j'ai souvent eu de ces étourdissements è Rio, deux heures de sommeil me guériront. Je vais me coucher, on m’éveillera pour diner.
Mais au moment de diner, quand on monta le prévenir, il était loin de se trouver mieux.
Aux vertiges, un mal de tète affreux avait succédé, fies tempes battaient avec une violence inouïe. Il éprouvait à la gorge un sentiment indescriptible de constric- ■âon et de siccité.
Ce n’est pas tout : sa langue embarrassée n’obéissait plus à sa pensée et le trahissait ; il voulait articuler un mot et il en prononçait un autre, comme il arrive en certains cas de dysphonie et d’alalie. Enfin, tous les muscles maxillaires s’étaient raidis, et ce n’est qu’avec des efforts douloureux qu’il pouvait ouvrir ou fermer la bouche.
Louis, qui était monté près de son frère, voulait à toute force envoyer chercher un médecin, Gaston s’y opposa.
— Ton médecin, dit-il, me droguera et me rendra malade, tandis que je n’ai qu’une indisposition dont je connais le remède.
Et en même temps il ordonna à Manuel, son domestique, un vieil Espagnol à son service depuis dix ans, de lui préparer de la limonade.
Le lendemain, en effet, Gaston parut aller beaucoup mieux.
Il se leva, mangea d’assez bon appétit au déjeuner, mais, à la même heure que la veille, les mêmes douleurs reparurent plus violentes.
Cette fois, sans consulter Gaston, Louis envoya chercher un médecin à Oloron, le docteur C..., qui doit à certaines cures aux Eaux-Bonnes une réputation presque européenne.
Le docteur déclara que ce n’était rien, et il se contenta d’ordonner l’application de plusieurs vésicatoires, sur la surface desquels on devait répandre quelques atomes de morphine. Il prescrivit aussi des prises de valérianate de
Si*
Mais dans la nuit, pendant trois heures environ que Gaston reposa assez tranquillement, le cours de la maladie changea brusquement.
Tous les- symptômes du côté de la tête disparurent pour faire place à une oppression terrible, si douloureuse que le malade n’avait pas une minute de rémission, et se retournait sur son lit sans pouvoir trouver une position tolérable. Le docteur C..., venu dès le matin, parut quelque peu surpris, déconcerté même du changement.
Il demanda si, pour calmer plus rapidement les douleurs, on n'avait pas exagéré la dose de morphine. Le domestique Manuel, qui avait pansé son maître, répondit que non.
Le docteur, alors, après avoir ausculté' Gaston, examina attentivement ses articulations, et s’aperçut que plusieurs se prenaient, c’est-à-dire se gonflaient et devenaient douloureuses.
Il prescrivit des sangsues, du sulfate de quinine à haute dose, et se retira en disant qu’il reviendrait le lendemain.
Gaston, grâce à un violent effort, s’était dressé sur son séant ; il ordonna à son domestique d’aller chercher un de ses amis qui était avocat.
— Et pourquoi, grand Dieu? demanda Louis.
— Parce que, frère, j’ai besoin de ses avis. Ne nou3 abusons pas, je suis très-mal. Or, il n’y a que les lâches ou les imbéciles qui se laissent surprendre par la mort. Quand mes dispositions seront prises, je serai plus tranquille. Qu’on m’obéisse.
Ce n’est pas que Gaston se sentit malade, ni que son esprit fut trappé le moins du monde. S'il eut alors quelques pressentiments de sa fin prochaine, il les laissa voir sans faiblesse.
Il était de ces hommes qui ont trop souvent bravé la mort et qui l’ont vue de trop près pour la craindre, et qui sont toujours préparés à l’accueillir sans pâlir.
Mais il avait arrange ses affaires, autrefois, lorsqu’on arrivant en France il était tombé malade à Bordeaux,
et son affection pour le frère qu’il avait retrouvé depuis devait changer et ses intentions et ses dispositions.
S’il tenait à consulter un homme d’affaires, c’est qu’il voulait rédiger un nouveau testament et assurer toute sa fortune à Louis.
L’avocat qu’il avait envoyer chercher, — un de ses amis, — était un petit homme fort connu dans le pays, rusé et délié, rompu aux artifices de la légalité, à son aise dans les entraves du Code civil comme une anguille dans sa vase. Aimant à exercer son adresse, il était de ces dangereux finassiers qui sacrifieraient une partie de leurs honoraires au plaisir d’éluder un article bien positif.
Lorsqu’il se fut bien pénétré des intentions de son client, il n’eut plus qu’une idée, les réaliser au meilleur marché possible, en évitant habilement des droits de succession toujours considérables.
Un moyen fort simple s’offrait.
Si Gaston, par un acte, associait son frère à ses entreprises en lui reconnaissant un apport équivalent à la moitié de sa fortune, et qu’il vint à mourir, Louis n’aurait à payer des droits que sur le reste, c’est-à-dire sur la moitié.
C’est avec le plus vif empressement que Gaston adopta cette fiction. Non qu’il songeât à l’économie qu’elle réaliserait s’il mourait, mais parce qu’il y voyait une occasion, s’il vivait, de partager avec son frère tout ce qu’il possédait, sans froisser sa délicatesse susceptible.
Un acte d’association entre les sieurs Gaston et Louis de Clameran fut donc rédigé, pour l’exploitation d’une usine de fonte de fer, acte qui reconnaissait à Louis une mise de fonds de cinq cent mille francs.
Mais Louis, qu’il fallut «vertir, puisque sa signature était indispensable, sembla s’opposer de toutes ses forces aux projets de son frère.
— A quoi bon, disait-il, tous ces préparatifs? Pourquoi cette inquiétude d’outre-tombc pour une indisposition dont tu ne te souviendras plus dans huit jours? Penses-
tu que je puisse consentir à te dépouiller de ton vivant?
Tant que tu vis ce que tu as est à moi, c’est entendu; si tu meurs, je suis ton néritier, que veux-tu de plus?
Vaines paroles 1 Gaston n’était pas de ces hommes dont 4 un rien fait vaciller la faible volonté.
Lorsqu’après mûre délibération il avait pris une résolution, il la poursuivait quand même, jusque dans ses dernières conséquences, quoi que pussent dire ou faire ceux qui l’entouraient.
Après une longue et héroïque résistance qui fit éclater et son beau caractère et son rare désintéressement,
Louis, à bout d’arguments, pressé par le médecin, se décida à apposer sa signature sur les traités rédigés par l’avocat.
C’en était fait. Il était désormais pour la justice humaine, pour tous les tribunaux du monde, l’associé de son frère, le possesseur de la moitié de ses biens.
Et cette possession était définitive. Gaston eut voulu revenir sur ses déterminations, qu’il ne l’eût pu, tous les actes ayant été revêtus des tormalités légales.
Les plus étranges sensations remuaient alors le complice de Raoul.
Il perdait presque la tête, égaré par ce délire passager des gens qui, brusquement, sans transition, par hasard ou par accident, passent de la misère à l’opulence.
Que Gaston vécût ou mourût, Louis possédait légitimement, honnêtement, vingt-cinq mille livres de rentes, même en ne comptant pour rien les bénifices aléatoires de l’usine.
En aucun temps, il n’avait osé ni cfpérer, ni rêver une telle richesse. Ses vœux Vêtaient pas seulement accomplis, ils étaient dépassés. Que lui manquait-il désormais ?
Hélas 1 il lui manquait la possibilité de jouir en paix de cette aisance : elle arrivait trop tard.
Cette fortune, qui lui tombait du ciel et qui eût dû le remplir de joie, emplissait sou cœur de tristesse et de colère.
IS DOSSIER N* iiî
Ce bonheur qui lui arrivait, amcrc ironie du sorti était le plus cruel châtiment qu’il pût imaginer de sa vie passée.
Et loin de s’avouer justement puui, c’est à son frère qu’il s’en prenait. Oui, c’est Gaston qu’il rendait responsable de l’horreur de sa situation.
Ses lettres à Raoul, pendant deux ou trois jours, rendaient bien toutes les fluctuations de ses pensées et gardaient un reflet des détestables sentiments qui s’agitaient en lui.
« J’ai 23,000 livres de rentes, lui écrivait-il quelques « heures après avoir signé l’acte de société, je possède, à « moi, cinq cent mille francs. La moitié, que dis-je, le a quart de cette somme aurait fait de moi, il y a un an, « le plus heureux des hommes. A quoi me sert cette tor- « tune, aujourd’hui? A rien. Tout l’or de la terre ne « supprimerait pas une des difficultés de notre situation, a Oui, tu avais raison, j’ai été imprudent, mais je paye « cher ma précipitation. Nous sommes maintenant lancés « sur une pente si rapide, que bon gré mal gré, il faut « aller jusqu’au bout. Tenter même de s’arrêter serait a insensé. Riche ou pauvre, je dois trembler tant qu'une « entrevue de Gaston et de Valentine sera possible. Com- « ment les séparer à jamais? Mon frère, renoncera-t-il à a revoir cette femme tant aimée ?
Non, Gaston ne renonçait pas à chercher, à retrouver Valentine, et la preuve, c’est que plusieurs fois, au milieu des plus vives souffrances, il avait prononcé son nom.
Car il n’allait pas mieux. En dépit du plus énergique traitement* les symptômes alternaient, mais ne se dissipaient pas. Sans cesse les douleurs se portaient du cœur à la tète, plus violentes et plus intolérables à chaque reprise.
Cependant, vers la fin de la semaine, le pauvre malade eut deux jours de rémission. Il put se lever, manger quelques bouchées, et même se promener un peu.
Mais il n’était plus que l’ombre de lui-mème. En moins
de dix jours, il avait vieilli de dix ans. Le mal, sur les organi3ati(.ns puissantes, comme celle de Gaston, ayant plus de prise, les brise eq moins de rien.
Lui qui, quinze jours plus tôt, paraissait dans l'épanouissement de la maturité et de la force, il était plus faible qu’un^anfant, voûté comme un vieillard. C’est à peine si ses jambes pouvaient porter le poids de son corps amaigri. Bien qu’on fût en été, bien qu’il fit très-chaud, il grelottait au soleil en plein midi.
Appuyé au bras de son frère, il traversa la prairie pour aller donner un esup d’œil à l’usine, et, s’étant assis non loin d’un fourneau en activité, il déclara qu’il s’y trouvait bien et qu’il renaissait à cette chaleur intense.
Il ne souffrait pas, il se sentait la tète dégagée, il respirait librement, ses pressentiments se dissipaient.
— Je suis bâti à chaux et à sable, disait-il aux ouvriers qui l’entouraient, je suis capable de m’en tirer.
Des gens d’Oloron qui étaient venus lui rendre visite, avaient hasardé cette idée que peut-être sa maladie venait du changement de climat, et il n’était pas fort éloigné de le croire.
— Les vieux arbres dépérissent quand on les transplante, répétait-il, je ferai bien si je veux vivre longtemps de retourner à Rio.
Quelle espérance pour Louis, et avec quelle ardeur il s’y accrocha I
— Oui, répondit-il, tu ferais bien, très-bien même; je t’accompagnerais. Un voyage au Brésil avec toi serait pour moi une partie de plaisir.
Mais quoi 1 Projets de malades, projets d’enfants ! Le lendemain, Gaston avait bien d’autres idées.
11 affirmait que jamais il ne saurait se résoudre à quitter la France. Il se proposait, sitôt guéri, de visiter Paris. 11 y consulterait des médecins, il y retrouverait Valentine.
A mesure que sa maladie se prolongeait, il s’inquiétait d’elle davantage, et il s’étonnait de ne pas recevoir de lettre de Beaucaire.
Cette réponse, qui tardait, le préoccupait si fort, qu’il écrivit de nouveau, en termes pressants, demandant un mot par le retour du courrier.
Cette seconde fettre, Lafourcade ne la reçut jamais.
* Ce soir-là même, Gaston recommença à se plaindre. Les deux ou trois jours de mieux n’étaient qu’une halte de la maladie. Elle reprit avec une énergie et une violence inouïes, et pour la première fois, le docteur C... laissa voir des inquiétudes.
De ce moment, en eü’et, on put prévoir une terminaison fatale. Si les souffrances de Gaston semblaient diminuer, s’il se plaignait moins, c’est que les forces diminuaient et que l’anéantissement venait. D’heure en heure les battements du cœur se ralentissaient et les extrémités devenaient froides.
Enfin, le quatorzième jour de sa maladie, au matin, Gaston, qui était resté toute la nuit plongé dans l’assoupissement le plus inquiétant, parut se raminer.
Il envoya chercher un prêtre et resta seul avec lui une demi-heure environ, déclarant qu’il mourait en chrétien comme ses ancêtres.
Puis il fit ouvrir toutes grandes les portes de sa chambre et donna ordre qu’on fit entrer ses ouvriers. Il leur adressa ses adieux et leur dit qu’il s’était occupé de leur sort.
Quand ils se furent retirés, il fit promettre à son frère de conserver l’usine, l’embrassa une dernière fois, et retombant sur scs oreillers, il entra en agonie.
Comme midi sonnait, sans secousses, sans convulsions, il expira.
Désormais Louis était bien marquis de Clameran, et il était millionnaire.
Quinze jours plus tard, cependant, Louis ayant arrangé toutes ses affaires et s’étant entendu avec l’ingénieur qui conduisait l’usine, prenait le chemin de fer.
La veille, il avait adressé à Raoul ce télégramme significatif : « J’arrive. »
xtX
Fidèle au programme tracé par son complice, pendant que Louis de Clameran veillait à Oloron, Raoul, à Paris, s’efforçait de reconquérir le cœur de Mme Fauvel, de regagner sa confiance perdue, et, enfin, de la rassurer.
C’était une tâche difficile, mais non impossible.
M“e Fauvei avait été désolée des folies de Raoul, épouvantée par ses exigences; mais elle n’avait pas cessé de l’aimer.
Quoi qu’il eût fait, quoi qu’il pût faire, il restait l’enfant de ses premières amours, le vivant souvenir de ce noble et beau Gaston qui avait été le maître de son cœur et de ses pensées.
Elle adorait ses deux fils, Lucien et Abel; mais elle ne pouvait se défendre d’une indulgente faiblesse pour ce malheureux arraché autrefois de ses bras, qui, abandonné à des mercenaires, avait été privé des caresses maternelles et des joies de la famille.
C’est à elle-même qu’elle s’en prenait de ses égarements, et vis-à-vis de sa conscience, elle en acceptait la responsabilité, se disant : « C’est ma faute, c’est ma trèsgrande faute ! »
Ces sentiments, Raoul les avait bien pénétrés pour ètra en mesure de les exploiter.
Et, il faut l’avouer, jamais séductions plus irrésistibles ne furent au service "d’une plus détestable perversité.
Sous un air de candeur admirable, ce précoce coquin cachait un surprenant génie d’observation.
Il pouvait, à son gré, se parer de toutes les grâces de /adolescence, et r»udre les gentillesses de la naïveté. Le»
anges, trompés, eussent aimé à se mirer dans ses beaux yeux limpides. Sa voix, tour à tour mâle ou câline, avait ces inflexions molles ou ces notes vibrantes qui attendrissent et troublent les femmes.
Pendant un mois que dura l’absence de Louis, il ravit Mmo Fauvel par des félicités dont elle ne pouvait avoir idée.
Jamais cette mère de famille, si véritablement innocente, malgré les aventures où la précipitaient une faute, n’avait rêvé de pareils enchantements. L’amour de ce fils la bouleversait comme une passion adultère; il en avait les violences, le trouble, le mystère. Pour elle, il avait ce que n’ont guère les fils, les coquetteries, les prévenances, les idolâtries d’un jeune amoureux.
Comme elle habitait la campagne et que M. Fauvel, partant dès le matin, lui laissait la disposition de ses journées, elle les passait près de Raoul à sa maison du Yésinet. Souvent, le soir, ne pouvant se rassasier de le voir, de l’entendre, elle exigeait qu’il vint diner avec elle et qu’il restât à passer la soirée.
Toutes ses fautes passées, elle les lui pardonnait, ou plutôt elle les rejetait sur Clameran, qu’elle savait absent.
— Maintenant que Raoul n’a plus les détestables conseils de son oncle, se disait-elle, il redevient ce qu’il est véritablement, noble, généreux, aimant, comme était son père.
Cette vie de mensonge n’ennuyait pas Raoul. Il prenait à son rôle l’intérêt qu’y prend un bon acteur. Il possédait cette iaculté qui fait les fourbes illustres : il se prenait à ses propres impostures. A certains moments, il ne savait plus trop s’il disait vrai ou s’il jouait une comédie infâme.
Mais aussi, quel succès 1 Madeleine, la prudente et défiante Madeleine, sans revenir absolument sur le compte du jeune aventurier, avouait que peut-être, se fiant trop aux apparences, elle avait été injuste.
D’argent, il n’en avait plus été question. Cet excellent fils vivait de rien.
LE DOSSIETt N° 113
Raoul triomphait donc lorsque Louis arriva d’Oloron, ayant eu le temps de combiner et de mûrir un plan de conduite.
Bien que très-riche maintenant, il était résolu à ne rien changer, en apparence du moins, et quant à présent, à son genre de vie. C’est à l’hôtel du Louvre qu’il s’installa, comme par le passé.
Sa seule dépense nouvelle fut une voiture, que conduisait l’ancien domestique de Gaston, Manuel, qui avait consenti à rester à son service, bien qu’un legs de son maître l’eût, sinon enrichi, au moins mis bien au-dessus du besoin.
Le rêve de Louis, le but de son ambition et de tous ses efforts, étaient de prendre rang parmi les grands industriels de France.
11 faisait sonner très-haut, bien pins haut que son titre de marquis, sa qualité de maître de forges.
C’est qu’il en avait tant coudoyé en sa vie aventureuse de barons de table d’hôte, de ducs de tapis vert, qu’il avait fini par ne plus croire au prestige de la noblesse. Comment en cela discerner le faux du vrai? Il se disait que ce qu’il est si facile de prendre n’a pas grande valeur.
Pour l’avoir expérimenté à ses dépens, il savait que notre siècle peu romanesque n’attaclie de prix a. des armoiries qu’autant que leur possesseur les peut étaler sur une belle voiture.
On est très-bien marquis sans marquisat, on n’est maître de forges qu’à la condition d’avoir une forge.
Louis, maintenant, avait soif de considération. Toutes les humiliations de son existence, mal digérées, lui pesaient sur l’estomac.
11 avait tant pâti, il avait enduré tant de mépris, ses joues avaient rougi sous tant de soufflets, qu’il brûlait du désir de se venger. Après la plus ignominieuse des jeunesses, il voulait une vieillesse honorée.
Son passé l’inquiétait peu. Il connaissait le monde assez pour savoir que le bruit des roues de sa voiture
LE DOSSIER N° l!3
dominerait les huées de ceux qui pouvaient l’avoir connu jadis.
Telles sont les pensées qui fermentaient dans la cervelle de Louis pendant les vingt heures qu’il passa en chemin de fer, pour venir de Pau à PariSi
De Raoul, il ne s’en préoccupait aucunement, il en avait besoin encore, il était décidé à utiliser son habileté, puis il se proposait soit de s’en débarrasser au prix d’un gros sacrifice, soit de l’attacher à sa fortune.
On retrouve une trace de toutes ces idées dans un carnet que Louis portait sur lui lors de son voyage.
C’est à l’hôtel du Louvre qu’eut lieu la première entrevue entre les deux complices.
Tout prouve qu’elle fut orageuse.
Raoul — un garçon pratique — prétendait qu’ils devaient se trouver bien heureux des résultats obtenus, et que poursuivre des avantages plus grands serait folie.
— Que nous manque-t-il ? disait-il à son oncle — et cela, il l’écrivait quelques jours plus tard — qu’avonsnous à souhaiter? Nous possédons plus d’un million, partageons et tenons-nous tranquilles. Nous avons eu du bonheur, crois-moi, ne tentons pas la fortune.
Mais cette modération ne pouvait convenir à Louis.
— Je suis riche, répondit-il, mais j’ai d’autres ambitions. Plus cpie jamais, je veux épouser Madeleine. Oh! elle sera à moi, je l’ai juré. D’abord, je l’aime; puis, devenant le neveu d’un des plus riches banquiers de ia capitale, j’acquiers immédiatement une importance considérable.
— Poursuivre Madeleine, mon oncle, c’est courir de gros risques.
— Soit!... il me plaît de les courir. Mon intention est de partager avec toi, mais je partagerai le lendemain seulement de mon mariage. La dot de Madeleine sera ta part.
Raoul se tut, Clameran avait l’argent, il était maître de la situation.
— - Tu ne doutes de rien, fit-il d’un air mécontent, t’e&j
tu demandé comment tu expliqueras ta fortune nouvelle? On sait, chez M. Fauvel, qu’un Clameran que tu ne connaissais pas, c’est toi qui l’as dit — habitait près d’Gloron; il avait même des fonds dans la maison. Que dirastu quand on te demandera quel était ce Clameran et par quel hasard tu te trouves être son légataire universel?
Louis haussa les épaules.
— A force de chercher le fin du fin, mon neveu, prononça-t-il, tu arrives à la naïveté.
— Explique, explique!...
— Oh ! lacilement. Pour le banquier, pour sa femme, pour Madeleine, le Clameran d’Oloron sera un fils naturel de mon père, — mon frère, par conséquent. — né à Hambourg et reconnu pendant l’émigration. N’est-il pas tout simple qu’il ait voulu enrichir notre famille? C’est là ce que dès demain tu raconteras à ton honorée mère.
— C’est audacieux.
— En quoi?
— On peut aller aux renseignements.
— Qui? le banquier? Dans quel but? Que lui importe que j’aie ou non un frère naturel? J’hérite, mes titres sont en règle, il me paye et tout est dit.
— De ce côté, en effet...
— Penses-tu donc que Mme Fauvel et sa nièce vont se mettre en quête? Pourquoi? Ont-elles un soupçon? Non. La moindre démarche, d’ailleurs, peut les compromettre. Même maîtresses de nos secrets, je ne les crains pas, puisqu’elles ne peuvent s’en servir.
Raoul réfléchissait, il cherchait des objections et n’en trouvait pas.
— Soit 1 fit-il, je t’obéirai ; mais il ne faut plus que je compte maintenant sur la bourse de Mme Fauvel.
— Et pourquoi, s’il te plaît?
— Dame ! maintenant que toi, mon oncle, tu es riche...
r— Eh bien ! s’écria Louis triomphant, qu’est-ce que
cela fait? Ne sommes-nous pas brouillés, n’as-tu pas dit assez de mal de moi pour avoir le droit de refuser mes secours? Va 1 j’avais bien tout prévu, et quand *je vais t’avoii^xpliqué mon plan, tu diras comme moi : a Nous réussirons !... »
Le plan de Louis de Clameran était des plus simples, et par cela même, malheureusement, présentait de grandes chances de succès.
’ — Voyons, commença-t-il, résumons-nous et établis-
sons notre bilan. Si, jusqu’à ce jour, tu n’as rien compris à nos manœuvres, monsieur mon neveu, je vais te les expliquer.
— J’écoute.
— C’est moi qui, le premier, me suis présenté à madame Fauvel pour lui dire, non pas : « La bourse ou la vie, » ce qui n’est rien, mais : « La bourse ou l’honneur.» C’était dur. Je l’ai épouvantée, je m’y attendais, et je lui ai inspiré la plus profonde répulsion.
Répulsion est faible, cher oncle.
— Je le sais. C’est alors que t’ayant cherché et trouvé, je t’ai poussé sur la scène. Ah ! je ne veux pas te flatter, tu as obtenu du premier coup un fier succès. J’assistais, caché derrière une portière, à votre première entrevue; tu as tout bonnement été sublime. Elle t’a vu et elle t’a aimé; tu as parlé et tu as été le maitre de son cœur.
— Et sans toi...
— Laisse-moi donc dire. C’était là le premier acte de notre comédie. Passons au second., Tes folies, tes dépenses, — un aïeul dirait tes débordements, — n’ont pas tardé à changer nos situations respectives. Mme Fauvel, sans cesser de t’adorer — tu ressembles tant à Gaston! — a eu peur de toi. Peur à ce point qu’elle s’est jetée entre mes bras, qu’elle s’est résignée à avoir recours à moi, qu’elle m’a demandé aide et assistance.
— Pauvre femme !...
— J’ai été fort bien, avoue-le, en cette circonstance. J’ai été grave, froid, paternel, avunculaire, indigné, mais attendri. L’antique probité des Clameran a noblement
parlé par ma bouche. J’ai flétri comme il convient ta coupable conduite. Pendant celte période, j’ai triomphé à tes dépens. Revenant sur ses impressions premières, M“e Fauvel m’a aimé, estimé, béni.
— Ce temps est loin.
Louis ne daigna pas relever l’ironique interruption de son neveu.
— Nous arrivons, poursuivit-il, à la troisième phase, pendant laquelle Mme Fauvel, ayant Madeleine pour la conseiller, nous a presque jugés à notre juste valeur. Ohl ne t’y trompe pas, elle nous- a redoutés et méprisés autant l’un que l’autre. Si elle ne s’est pas mise à te liair de toutes ses forces, c’est que, vois-tu, Raoul, le cœur d’une mère, surtout dans la situation' où se trouve madame Fauvel, a des trésors d’indulgence et de pardon à rendre le bon Dieu jaloux. Une mère seule peut, en même temps, mépriser et adorer son fils.
— Elle me l’a, sinon dit, au moins fait comprendre, en termes tels que j’ai été ému... inoil
— Parbleu 1 Et moi, donc 1 Enfin, c’est là que nons en étions; Mmo Fauvel tremblait, Madeleine, se dévouant; avait congédié Prosper et consentait à m’épouser, quand l’existence de Gaston nous a été révélée. Depuis, qu’estil advenu? Tu as su, aux yeux de Mmo Fauvel, te faire plus blanc que les neiges immaculées, et tu m’as fait, moi. plus noir que l’enfer. Elle s’est reprise à admirer tes nobles qualités, et à ses yeux et aux yeux de Madeleine, c’est moi dont la peruicieuse intluence te poussait vers le mal.
— Tu l’as dit, oncle vénéré, c’est là que nous en sommes.
— Eh bien î nous abordons le cinquième acte ; par conséquent, un nouveau revirement est indispensable à notre pièce.
— Un nouveau revirement...
— Te parait difficile, n’est-ce pas? Rien de si simple. Ecoute-moi bien, car de ton habileté dépend l’avenir.
Raoul, sur son fauteuil, prit la pose des auditeurs ia-> trépides, et dit simplement :
LE DOSSIEH N- lï3
— Je suis tout à toi.
" — Donc, reprit Louis, dès demain, tu iras trouver Mmo Fauvei, et tu lui diras ce dont nous sommes convenus relativement à Gaston. Elle ne te croira pas, peu importe. L’important, c’est que tu aies l’air, toi, absolument convaincu de ton récit. •
— Je serai convaincu.
— Moi, d’ici à quatre où cinq jours, je verrai M. Fauvel et je lui confirmerai l’avis qu’à dû lui donner mon notaire d’Oioron, à savoir que les fonds déposés chez lui m’appartiennent. Je rééditerai, à son intention, l’histoire du frère naturel, et je le prierai de vouloir bien garder cet argent dont je n’ai que taire. Tu es la défiance même, mon neveu, ce dépôt sera pour toi une garantie de ma sincérité.
— Nous recauserons de cela.
— Ensuite, mon beau neveu, j’irai trouver Mm6 Fauvel, et je lui tiendrai à peu près ce langage. : « Etant fort pauvre, chère dame, j’ai dù vous imposer l’obligation de venir en aide au fils de mon frère qui est votre fils. Ce garçon est un coquin... »
— Merci, mon oncle !
— « ... Il vous a donné mille soucis, il a empoisonne votre vie qu’il était de son devoir d’embellir, agréez mes excuses et croyez à mes regrets. Aujourd’hui, je suis riche, et je viens vous annoncer que j’entends désormais me charger seul du présent et de l’avenir de Raoul. »
— Et c’est là ce que tu appelles un plan ?
— Parbleu ! tu vas bien le voir. A cette déclaration, il est probable que Mm° Fauvei aura envie de me sauter au cou. Elle ne le fera pas, cependant, retenue qu’elle sera par la pensée de sa nièce, elle me demandera si, du moment où j’ai de la fortune, je ne renonce pas à Madeleine. A quoi je répondrai carrément : Non. Même, ce sera l'occasion d’un beau mouvement de désintéressement. r — Vous m’avez cru cupide, madame, lui diraia je, vous vous êtes trompée. J’ai été séduit, comme « tout homme le doit être, par la grâce, par les charr
« mes, l’esprit et la beauté de M1U Madeleine, et... je « l’aime. N’eùt-elle pas un sou, qu’avec plus d’instances « encore, je vous demanderais sa main, à genoux. Il a « été décidé qu’elle serait ma femme , permettez-moi « d’insister sur ce seul article de nos conventions. Mon « silence est à ce prix. Et j>our vous prouver que sa dot « ne compte pas pour moi, je vous donne ma parole « d’honneur que, le lendemain de mon mariage, je re- « mettrai à Raoul une inscription de 25,000 livres de a rentes. »
Louis s'exprimait avec un tel accent, d’une voix si entraînante, que Raoul, artiste en fourberie, avant tout, fut émerveillé.
— Splendide ! s’écria-t-il, cette dernière phrase peut creuser un abime entre Mm° Fauvel et sa nièce. Cette assurance d’une fortune pour moi peut mettre ma mère de notre côté.
— Je l’espère, reprit Louis d’un ton de fausse modestie, et j’ai d’autant plus de raison de l’espérer que je fournirai à la chère dame d’excellents arguments pour s’excuser à ses propres yeux. Car vois-tu bien, quand on propose à une honnête personne quelque petite, comment dirai-je?... transaction, on doit offrir en même temps des justifications pour mettre la conscience en repos. Le diable ne procède pas autrement. Je prouverai à Mmo Fauvel et à sa nièce que Prosper les a indignement abusées. Je montrerai ce garçon criblé de dettes, perdu de débauches, jouant, soupant et, pour tout dire, vivant publiquement avec une femme perdue.».
— Et jolie, par-dessus le marché, n’oublie pas qu’elle est ravissante la «enora Gypsy ; dis qu’elle est adorable, ce sera le comble.
— Ne crains rien, je serai éloquent et moral autant que le ministère public lui-mème. Puis, je ferai entendre à M" Fauvel que si vraiment elle aime sa nièce, elle doit souhaiter lui voir épouser non ce petit caissier, un subalterne sans le sou, mais un homme important, un srand industriel, l’héritier d’un des beaux noms dû
France, marquis, pouvant prétendre aux plus hautes situations, assez riche enfin, pour te donner un état dans le monde.
Raoul lui- même se laissait prendre à ces perspectives.
— Si tu ne la décides pas, dit-il, tu la feras hésiter.
— Oh ! je ne m’attends pas à un brusque changement. Ce n’est qu’un germe que je déposerai dans son esprit; grâce à toi, il se développera, il grandira et portera ses fruits.
— Grâce à moi?
— Oui, laisse-moi finir. Tout cela dit, je disparais, je ne me montre plus, et ton rôle commence. Comme de juste, ta mère te répète notre conversation, et même par là nous jugerons l’effet produit. Mais toi, à Vidée d’accepter quelque chose de moi, tu te révoltes. Tu te déclares énergiquement prêt à braver toutes les privations, la misère — (lis la faim, pendant que tu y seras — plutôt que de recevoir quoi que ce soit d’un homme que tu hais, d’un homme qui... d’un homme dont... enfin, tu vois la scène d’ici.
— Je la vois et je la sens. Dans les rôles pathétiques, je suis toujours très-beau, quand j’ai eu le temps de me préparer.
— Parfait. Seulement, ce généreux désintéressement ne t’empêchera pas de recommencer tout à coup ta vie de dissipation. Plus que jamais tu joueras, tu parieras et tu perdras. Il te faudra de l’argent, et encore de l’argent, tu seras pressant, impitoyable. Et note que de tout ce que tu arracheras je ne te demanderai nul compte, ce sera à toi, bien à toi.
— Diable ! si tu l’entends ainsi...
— Tu marcheras, n’est-ce pas.
— Et vite, je t’en réponds.
— C’est ce que je demande, Raoul. Il faut qu’avant trois mois tu aies épuisé toutes les ressources, toutes, m’entends-tu bien? de ces deux femmes. Il faut que tu les amènes à ne plus savoir où donner de la tète. Je les
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veux, dans trois mois, ruinées absolument, sans argent, sans un bijou, sau9 rien.
Louis de Clameran s’exprimait avec une telle animation, avec une violence de passion si surprenante après l’exposé de ses combinaisons, que Raoul n’en pouvait revenir.
— Tu hais donc bien ces malheureuses femmes? denanda-t-il.
— Moi ! s’écria Louis, dont l’œil étincela, moi les haïr, îu ne vois donc pas, aveugle, que j’aime Madeleine, comme on aime à mon âge, à en devenir fou? Tu ne sens donc pas que sa pensée envahit tout mou être, que le désir flambe dans mon cerveau, que son nom, quand je le prononce, brûle mes lèvres?...
— Et tu n’es ni troublé ni ému à l’idée de lui préparer les plus cuisants chagrins ?
— Il le faut. Est-ce que jamais sans de cruelles sou£> frances, sans les plus amères déceptions, elle serait à moi? Le jour où tu auras conduit Mme Fauvel et sa nièce si près de l’abime qu’elles en verront le fond, ce jour-là, j’apparaîtrai. C’est quand elles se croiront perdues sans rémission, que je les sauverai. Ya ! j’ai su me réserver une belle scène, et j’y saurai mettre tant de noblesse et de grandeur que Madeleine en sera touchée. Elle me hait, tant mieux î Quand elle verra bien, quand il lui sera démontré que c’est sa personne que je Veux et non pas son argent, elle cessera de me mépriser. Il n’est pas de femme que ne touche uue grande passion et la passion excuse tout. Je ne dis pas qu’elle m’aimera, mais elle se donnera à moi sans répugnances; c’est tout ce que je demande.
Raoul se taisait, épouvanté de ce cy isme, de tant de froide perversité. Clameran aftirmait son imm^use supériorité dans le mal, et l’apprenti admirait le inaitre.
— Tu réussirais certainement, mon oncle, dit-il, sans ie caissier adoré. Mais entre Madeleine et toi, il y aura toujours, sinon Prosper lui-même, au moins son souvenir.
Louis eut un mauvais sourire, qu’un geste de colère et de dédain rendit plus significatif et plus effrayant encore.
— prosper, prononça-t-il en jetant son cigare qui venait de .V éteindre, je me soucie de lui comme de cela...
— Efle l’aime.
— Tant pis pour lui. Dans six mois, elle ne l’aimera plus; il est déjà perdu moralement. A l’heure où cela me conviendra, je l’achèverai. Sais-tu où mènent les mauvais chemins, mon neveu? Prosper a une maîtresse coûteuse, il roule voiture, il a des amis riches, il joue. Es-tu joueur, toi?... Il lui faudra de l’argent après quelque nuit de déveine; les pertes du baccarat se pavent dans les vingt-quatre heures, il voudra payer et... il a une caisse.
Pour le coup, llaoul ne put s’empêcher de protester.
— Oh!...
— 11 est honnête ! vas-tu me dire. Parbleu î je l’espère bien. Moi aussi, la veille du jour où j’ai fait sauter la coupe, j’étais honnête. 11 y a longtemps qu’un coquin aurait confessé Madeleine et nous aurait forcé à plier bagages. Il est aimé, me dis-tu? Alors, quel orgeat coule donc dans ses veines qu'il se laisse ainsi ravir la femme aimée? Ah ! si j’avais senti la main de Madeleine frémir dans la mienne, si son souffle, dans un baiser, avait effleuré mon front, le monde entier ne me l’enlèverait pas. Malheur à qui barre ma route. Prosper me gène, je le supprime. Je me charge, avec ton aide, de le pousser dans un tel bourbier que la pensée de Madeleine n’ira pas l’y chercher.
L’accent de Louis exprimait une telle rage, un si immense désir de vengeance, que üaoul, vraiment -ému, réfléchissait.
— Tu me réserves, dit- il après un bon moment, un
tMe abominable. .
— Mon neveu aurait-il des scrupules? demanda Cla- ‘ïaeran du ton le plus goguenard.
— Des scrupules... pas précisément; cependant, j’a- Toue...
— Quoi? Que tu as envie de reculer ? C'est un peu tard t’y prendre. Ahl ah!... Monsieur veut tontes les jouissances du luxe, de l’or plein les poches, des chevaux de race, enfin tout ce qui brille et tout ce qui fait envie... seulement, monsieur désire rester vertueux. Il fallait naître avec des rentes alors. Imbécile !... As-tu jamais vu des gens comme nous puiser des millions aux sources pures de la vertu? On pèche dans la boue, mon neveu, et on se débarbouille après.
— Je n’ai jamais été assez riche pour être honnête, fit humblement Raoul, seulement, torturer deux femmes sans défense, assassiner un pauvre diable qui se croit mon ami, dame ! c’est dur.
Cette résistance qu’il taxait d’absurde, de ridicule, exaspérait au dernier point Louis de Clameran.
— Tiens ! s’écria- t-il, décidément tu me fais pitié ! Une occasion se présente, inouie, inespérée, invraisemblable de faire notre fortune d’un coup, et tu te cabres. Il n’y a qu’un âne pour refuser, ayant soif, de boire parce qu’il voit un peu de vase au fond de son seau. Tu préférerais des gredineries de détail, n’est-ce pas? Où conduit ton système? A l’hôpital ou à « la centrale, » avec accompagnement de gendarmes. Sais-tu où j’en étais, il y a un an, après vingt années de prodiges à faire pâlir toutes les diplomaties? à regarder mes pistolets avec amour. Tu aimerais donc mieux vivoter aux crochets de madame Fauvel, carottant tous les mois un ou deux billets de mille après des mamours ?
— Je ne suis ni ambitieux ni cruel...
— Et après? Suppose que Mmc Fauvel meure demaïn, que deviens-tu? Iras-tu, le crêpe au chapeau, prier le veuf de te continuer tes petites rentes?...
D’un geste de colère, Raoul interrompit son oncle.
• — Assez, dit-il, je n’ai jamais eu l’idée de reculer. Si je t’ai présenté mes objections, c’est que je voulais te montrer d’abord quelles infamies tu attends de moi, et te prouver que sans moi tu ne peux rien.
— Je n’ai jamais prétendu le contraire.
— Alors, oncle vénéré, quelle sera ma part? Oh I tu sais, pas de protestations oiseuses. Que m’offres-tu en cas de succès? Quoil si nous échouons ?
— Tu auras, je te l’ai dit, 25,000 livres de rentes, et tout ce que tu obtiendras d’ici mou mariage sera pour toi seul.
— Bien, ces conditions me vont ; où sont tes garanties?
Amenée sur ce terrain, la question devait être longue et difficile à régler. Les deux complices se connaissaient; ils avaient pour seodéfier l’un de l’autre les meilleures raisons.
— Que crains-tu? répétait Clameran.
— Tout, répondait Raoul. A qui demander justice, si tu me trompes ? Au joli petit poignard que voici ? Non, merci, on me ferait payer ta peau aussi cher que celle d’un honnête homme.
Enfin, après d’interminables débats, tout fut réglé à leur commune satisfaction, et ils se séparèrent avec force poignées de main.
Hélas ! Mmc Fauvel et sa nièce ne devaient pas tarder à ressentir les eflets de l’accord des deux misérables.
' Tout se passa de point en poiiit comme l’avait prévu et arrêté Louis de Clameran.
Une fois encore, et précisément lorsque Mme Fauvel osait enfin respirer, la conduite de Raoul changea brusquement. Ses dissipations recommençaient de plus belle.
Jadis, Mmfl Fauvel avait pu se demander : « Où dépense-t-il tout l’argent que je lui donne?» Cette fois, elle n’avait pas de questions à se poser.
Raoul affichait des passions insensées ; il se montrait partout, vêtu comme ces jeunes gandins qui font les délices du boulevard, on le voyait aux premières représentations dans des avant-scènes, et aux courses en voiture à quatre chevaux
Aussi, jamais il n’avait eu de si pressants, de si impérieux besoins d’areent: îamais Mmo Fauvel n’avait eu à se
TJE DOSSIER N* 113
défendre contre des exigences si exorbitantes e'. si répétées.
Du reste, il ne se gênait plus pour rançonner odieusement la pauvre femme ; il avait mis de côté toute pudeur.
Il demandait, autrefois, avec mille circonlocutions ca« fines, -sauvant autant que possible les apparences, priant* le plus souvent. Il parlait en maitre, maintenant, comme s'il eût réclamé chose due, il exigeait, et à la moindre observation menaçait, avec les façons brutales d’un don 3uan de barrières violentant sa victime.
A ce train, les ressources avouables de Mm0 Fauvel et de sa nièce furent promptement à bout. En un mois, le misérable dissipa leurs économies. Alors, elles eurent recours à tous les expédients honteux des femmes dont les dépenses secrètes sont la ruine d’une maison. Elles réalisèrent sur toutes choses de flétrissantes économies. On fit attendre les fournisseurs, on prit à crédit. Puis elles gonflèrent les factures ou même en inventèrent. Elles se supposaient, l’une et l’autre, des fantaisies si coûteuses, que M. Fauvel leur dit une fois en souriant :
— Vous devenez bien coquettes, mesdames!...
Pauvres femmes ! Il y avait des mois qu’elles ne s’a- * chetaient rien, elles vivaient sur leur splendeur passée, faisant refaire leurs vieilles robes, gémissaut sur leur condition qui les obligeait à une certaine représentation.
Plus clairvoyante que sa tante, Madeleine voyait, non sans effroi, approcher le moment où il faudrait répondre : non, et où tout se découvrirait.
Mais elle avait beau juger inutiles et perdus absolument tous les sacrifices actuels, elle se taisait. Une délicatesse que comprendront toutes les belles âmes, lui faisait cacher, sous une apparente sécurité, toutes ses appréhensions. Précisément parce qu’elle se dévouait, elle se défendait une observation qui eût pu ressembler à un blâme.
— Quand Raoul sera bien persuadé que nous ne pou-
vons rien pour lui, disait-elle à sa tante, il s’arrêtera et te reviendra.
Le jour vint, cependant, où Madeleine et sa tante se trouvèrent aussi dénuées de tout l'une que l’autre.
La veille, Mme Fauvel avait eu quelques personnes à diner, et c’est à grand’peine qu’elle avait pu donner au cuisinier l’argent nécessaire à certains achats qu’il était allé faire à Paris.
Raoul se présenta ce jour-là. Jamais, à ce qu’il prétendit, il ne s’était trouvé dans un embarras si grand; il lui fallait absolument deux mille francs.
On eut beau lui expliquer la situation, le conjurer d’attendre, il ne voulut rien entendre, il fut terrible, impitoyable.
— Mais je n’ai plus rien, malheureux, répétait madame Fauvel désespérée, plus rien au monde, tu m’as tout pris. Il ne me reste que mes bijoux, les veux-tu ? S’ils peuvent te servir, prends-les.
Si grande que fût l’impudence du jeune bandit, il ne put s’empêcher de rougir.
11 était pris de pitié peur cette femme infortunée, qui avait été si bonne, si indulgente pour lui, qui tant de lois lui avait prodigué ses maternelles caresses. Il plaignait cette malheureuse jeune lille, noble victime d’une situation qui n’était pas son œuvre.
Mais il avait promis, mais il savait qu’une main puissante arrêterait ces pauvres femmes au bord du précipice, mais il voyait la fortune, une grande fortune, au bout de toutes ces infamies, qu’il se promettait d’ailleurs de racheter plus tard.
Il se roidit donc contre son attendrissement, et c’est d’une voix brutale qu’il répondit à sa mère :
— Donne; j’irai au Mont-de-Piété.
MmB Fauvel lui donna uu écrin renfermant une parure de diamants. C’était le présent que lui avait fait son mari le jour où, examinant sa situation, il avait reconnu qu’il possédait plus d’un million.
Et, telle était l’atroce gène de ces deux femmes qu’en-
tourait un luxe princier, dont dix domestiques attendaient les ordres, dont les chevaux attelés piaffaient dans la cour, qu’elles conjurèrent Raoul de leur apporter quelque chose de ce que lui prêterait le Mont-de-Piété, si peu que ce fût.
Il promit et tint parole.
Mais on lui avait montré une ressource nouvelle, une mine à exploiter; il en abusa.
Une à une, toutes les parures de Mmo Fauvel suivirent les diamants, et, ses bijoux épuisés, ceux de Madeleine partirent.
Un procès récent, qui nous a montré une femme jeune encore et charmante, exploitée, cinq années durant, par un vil scélérat qui s’était emparé de sa correspondance, un procès dont la lecture fait monter le rouge au front, nous a appris jusqu'où peut descendre l’infamie humaine.
Et de telles abominations ne sont pas aussi rares qu’on le peut supposer.
Combien ne vivent que d’un secret volé qu’ils font « suer » , depuis le cocher qui arrache périodiquement dix louis à l’imprudente qu’il a conduite à un rendezvous, jusqu’au gredin ganté de frais qui, ayant surpris une combinaison financière, force les intéressés à acheter son silence.
C’est là ce qu’on nomme le chantage, le plus lâche et le plus odieux des crimes, et que la loi, malheureusement, ne peut que rarement atteindre et punir.
« Le chantage, disait un ancien préfet de police, eut «une industrie qui fait vivre,, à Paris, seulement, un « millier d’invidus. Parfois, nous connaissons le « maître « chanteur », nous connaissons la victime, et cependant, « nous sommes condamnés à l’inaction. Bien plus, s’il « nous arrive d’essayer de prendre le gredin en flagrant « délit, la victime, dans son effroi de voir son secret di- « vulgué, se tourne contre nous. »
Et c’est vrai, le chantage est une industrie. C’est celle
bien souvent de ces drôles odieux, qu’on voit oisifs, qui, sans qu’on leur connaisse un sou de revenu, dépensent beaucoup d’argent, et dont on dit :
— De quoi vivent-ils ?
C’est que les victimes ignorent combien il est aisé de se débarrasser de leurs tyrans. La police, elle aussi, sait lorsqu’il le faut garder les secrets. Une visite rue de Jérusalem, une confidence à un chef de bureau aussi discret qu’un confessional, et le tour est fait, sans bruit, sans éclat, sans que rien en transpire. 11 y a des traquenards à « maîtres chanteurs (*)».
Mme Fauvel, pour se défendre des misérables qui s’acharnaient après elle, n’avait que ses prières et ses larmes ; c’était peu.
Seulement, ces révoltantes extorsions amenaient parfois de telles crises, que Raoul ému, bouleversé, était pris, pour lui-méme, d’horreur et de dégoût.
— Le cœur me manque, disait-il à son oncle, je suis à bout. Volons à main armée, je le veux bien ; mais égorger deux malheureuses que j’aime, c’est plus fort que moi!
Clameran ne semblait nullement s’étonner de ces répugnances.
— C’est triste, répondait-il, je le sais bien, mais nécessité n’a pas de loi. Allons, un peu d’énergie et de patience, nous touchons au but.
Ils en étaient plus proches que ne le supposait Clameran. Vers la fin du mois de novembre, Mme Fauvel se sentit si bien à la veille d’une catastrophe, que l’idée bu vint de s’adresser au marquis.
Elle ne l’avait pas revu depuis qu’à son retour d’Oloron, il était venu lui annoncer son héritage. Persuadée, à cette époque, qu’il était le mauvais génie de Raoul, elle l’avait assez mal reçu pour lui donner le droit de nt* plus se représenter.
(') Tait iw EKlavti de Parti.
SftO LE DOSSIER N' 113.
Elle hésita avant de parler à sa nièce de ce projet, redoutant une vive opposition.
A sa grande surprise, Madeleine l’approuva.
C’est que le malheur, ce maitre merveilleux, avait éveillé et développé le sens devinatoire de Madeleine.
Réfléchissant aux événements passés, comparant et: étudiant toutes les circonstances, elle n’était pas fort: éloignée de soupçonner que Raoul n’était que l’instrument de son oncle.
Jugeant fort raisonnablement, elle se disait qu’il n’était, pas possible que Raoul, un garçon sensé, abusât comme, il le taisait, au risque de tout perdre, sans des motifs secrets. Elle en concluait que la persécution était, beaucoup plus feinte que réelle. 4
Sa conviction, à cet égard, était si foi'to, que s’il ne sa fût agi que d’elle seule, elle eut résisté énergiquement, cei'taine que les menaces d’éclat ne se réaliseraient pas.
Se rappelant, non sans frissonner, certains regards que lui avait adresses Clameran, elle arrivait presque à la vérité. Elle pressentait que toutes ces menées n’avaient qu’un but : forcer sa tante à la jeter dans, les bras du marquis.
Résolue au sacrifice, en dépit des répugnances de son esprit et des révoltes de tout son être, elle souhaitait presque qu’il s’accomplit ce sacrifice, tout lui paraissait préférable à l’intolérable existence que lui faisait Raoul.
— Plus tôt tu verras M.. de Clameran, dit-elle à sa tante, mieux cela vaudra-.
En conséquence, le surlendemain même, Mmo Fauv^| arrivait à l’hôtel du Louvre, chez le marquis, prévenu l’avance par un billet.
Il la reçut avec une politesse froide et étudiée, eu homme qui a été méconnu et qui, affligé et blessé, se tient sur la réserve.
Il parut indigné de la conduite de son neveu, et même, à un moment, il laissa échapper un juron, disant qu’il aurait raison de ce drôle.
Mais quand Mme Fauvel lui eut appris que s’il s’adressait sans cesse à elle, c’est qu’il ne voulait rien lui demander à lui, Clameran semblait confondu.
— Ali! s’écria-t-il, c’est trop d’audace, aussi! Le misérable! Je lui ai, depuis quatre mois, remis plus de vingt mille francs, et si j’ai consenti à les lui donner, c’est que sans cesse il me menaçait de recourir à vous.
Et voyant sur la figure de Mmo Fauvel une surprise qui ressemblait à un doute, Louis se leva, ouvrit son secrétaire et en sortit des reçus de Raoul qu’il montra. Le total de ces reçus s’élevait à 23,500 francs.
Mme Fauvel était anéantie. •
— Il a eu de moi près de quarante mille francs, ditelle, c’est donc soixante mille francs au moins qu’il a dépensés depuis quatre mois.
— Ce serait incroyable, répondit Clameran, s’il n’était amoureux, à ce qu’il dit.
— Mon Dieu ! que font donc ces créatures de tout l’arr gent qu’on dépense pour elles?...
— Voilà ce qu’on n’a jamais pu savoir...
Il paraissait très- sincèrement plaindre Mmo Fauvel; il lui promit que, ce soir même, il verrait Raoul, qu’il saurait bien ramener à des sentiments meilleurs. Puis, après de longues protestations, il finit par mettre sa fortune entière à sa disposition.
Mme Fauvel refusa ses offres, mais elle en fut touchée, et en rentrant elle disait à sa nièce :
— Peut-être nous sommes-nous trompées, peut-être n’est-ce pas un mauvais homme...
Madeleine lioeha tristement la tète. Ce qui arrivait, elle l’avait prévu ; le beau désintéressement du marquis, c’était la confirmation de ses pressentiments.
Raoul, fui, était allé chez son oncle, chercher des noa» velles. Il le trouva radieux.
— Tout marche à souhait, mon neveu, lui dit Clameran; tes reçus ont fait merveille. Ah! tues un solide partenaire et je te dois les plus chaudes félicitations. Quarante mille francs eu quatre mois ?
— Oui, répondit négligemment Raoul, c’est à peu près ee que m’a prêté le Mont-de-Piété.
— Peste! iu dois avoir de belles économies, car la demoiselle des Délassements n’est, je l’imagine, qu’un prétexte ?
— Ceci, cher oncle, est mon affaire. Souviens-toi de nos conventions. Ce que je puis te dire, c’est que madame Fauvel et Madeleine ont fait argent de tout; elles n’ont plus rien, et moi j’ai assez de mon rôle.
— Aussi ton rôle est-il fini. Je te défends désormais de demander un centime.
— Où en sommes-nous donc? Qu’y a-t-il?
— Il y a, mon neveu, que la mine est assez chargée, et que je n’attends plus qu’une occasion pour y mettre le feu.
Cette occasion, qu’attendait avec une fiévreuse impatience Louis de Clameran, son rival, Prosper Bertomy, devait, pensait-il, la lui fournir.
Il aimait trop Madeleine pour ne pas être jaloux jusqu’à la rage de l’homme que, librement, elle avait choisi, pour ne pas le haïr de toute la force de sa passion.
Il ne tenait qu’à lui, il le savait, d’épouser Madeleine ; mais comment? Grâce à d’indignes violences, en lui tenant le couteau sur la gorge. Il se sentait devenir fou à l’idée qu’il la posséderait, que son corps serait à lui, mais que sa pensée, échappant à sa puissance, s’envolerait vers Prosper.
Aussi s’était-il juré qu’avant de se marier il précipiterait le caissier dans quelque cloaque d’infamie, d’où il lui serait impossible de sortir. II avait songé à le tuer, il aimait mieux le déshonorer.
Jadis il s’était imaginé qu’il lui serait aisé de perdre l’infortuné jeune homme; il supposait que lui-même en fournirait les moyens. Il s’était trompé.
Prosper menait, il est vrai, une de ces existences folles qui conduisent le plus souvent à une catastrophe finale, mais il mettait un certain ordre à son désordre. Si sa situation était mauvaise, périlleuse, s’il était dévoré d«
besoins, harcelé par les créanciers, réduit aux expédients, il était impossible de s’en apercevoir, tant ses précautions étaient bien prises.
Toutes les tentatives faites pour hâter sa ruine avaient échoué, et c'est vainement que Raoul, les mains^pleines d’or, jouant le rôle du tentateur, avait essayé de préparer sa chute.
Il jouait gros jeu, mais il jouait sans passion, presque sans goût, et jamais l’exaltation du gain ni le dépit déjà perte ne lui faisaient perdre son sang-froid.
Sa maîtresse, Nina Gypsy, était dépensière, extravagante, mais elle lui était dévouée et ses fantaisies ne dépassaient pas certaines limites.
En bien examinant sa conduite, elle était celle d’un homme désolé qui s’efforce de s’étourdir, mais qui cependant n’a pas abdiqué toute espérance, et qui cherche surtout à gagner du temps.
Intime ami de Prosper, son confident, Raoul avait, d’un œil sagace, jugé la situation et pénétré les sentiments secrets du caissier.
— Ne compte pas sur une folie de ce garçon, avait dit Raoul à son oncle, ses déceptions amoureuses ont laissé sa tête plus froide que celle d’un usurier. Ce qu’il voit dans l’avenir, nul ne le sait. Peut-être, arrivé au bout de son rouleau, se brûlera-t-il la cervelle ; ce qui est sùr, c’est que jamais il ne se résoudra à une action basse ou même indélicate ; jamais il ne touchera à la caisse confiée à son honneur.
— Il faudrait le pousser plus vivement, répondait Clameran, l’entourer, lui prêter de l’argent, caresser sa vanité, semer des caprices dans la cervelle de Mm0 Gypsy.
Raoul secouait la tète, en homme convaincu de y inanité de ses efforts
— Tu ne connais pas Prosper, mon oncle. On ne galvanise pas un mort. Madeleine l’a tué, le jour où elle l’a exilé. Tout lui est indifférent, il ne nrend intérêt à rien.
— Nous attendrons.
Ils attendaient en effet, et à la grande surprise de- M“° Fauvel, Raoul redevint, pour elle, ce qu’il ava* étéen l’absence de Clameran. A sa veine de prodigalité, une! veine de parcimonie succédait ; il avait entièrement rompu avec les Délassements. Même, sous prétexte d’économie, il ne voulut pas quitter sa maison du Vésinet, si désagréable pendant l’hiver. 11 voulait, prétendait-!., expier ses erreurs dans cette solitude. La vérité est qu’en continuant d’y demeurer il assurait sa liberté et se mettait à l’abri des visites de sa mère.
G’esfc vers cette époque, à peu près, que M”9 Fauvel, toute réjouie de ce changement, conçut le projet de placer Raoul dans les bureaux de son mari.
M. Fauvel adopta cette idée. Il avait ouï parler des dissipations de Raoul, et, à plusieurs reprises, il lui avait1 prêté d’assez fortes .sommes. Persuadé qu’un jeune homme sans occupations ne peut faire que des sottises, il lui* offrit un pupitre au bureau de la correspondance, avec des appointements de 5ÜG francs par mois.
Cette proposition enchanta Raoul, cependant, sur l’or dre formel de Clameran, il refusa net, disant qu’il ne se sentait pour les opérations de banque aucune vocation.
Ce refus indisposa si fort le banquier, qu’il adressa à Raoul quelques reproches passablement amers, le prévenant qu’il n’eut plus à compter sur lui désormais, et Raoul saisit ce prétexte pour cesser ostensiblement ses visites.
S’il voyait encore sa mère, c’était dans l’après-midi*, ou le soir, lorsqu’il était sûr que M. Fauvel était sorti,, et il ne venait que tout juste assez souvent pour se tenir au courant des affaires de la maison.
Ce repos subit après tant et de si cruelles agitations paraissait sinistre à Madeleine. Plus que jamais elle était certaine qu'il fallait attribuer à un plan mûrement réfléchi toutes ces variations. Elle comprenait que ce calme, menaçant comme celui qui précède l’orage, était le précurseur de quelque dernier et terrible assaut. Elle ua disait rien à sa tante de ses pressentiments, mais elle était préparée à tout. —
— Qup font-ils? disait parfois Mm0 Fauvcl ; renonecraient-ils enfla à nous persécuter ?
— Oui. murmurait Madeleine, que font-ils?
Si Louis ni Raoul ne donnaient signe de vie; c’est qu’ils se tenaient immobiles comme le chasseur à l’aff ùi, qui craint d’éveiller les défiances de ses victimes. Ils guettaient le hasard.
Attaché aux pas de Prosper, Raoul avait épuisé toutes les ressources de son esprit pour le compromettre, pour l’attirer dans quelque embûche où resterait son honneur. Mais, ainsi qn’il l’avait prévu, l’indifférence du caissier offrait peu de prise.
Clameran commençait à s’impatienter et cherchait déjà quelque moyen plus expéditif, quand une nuit, sur les ' trois heures, il fut éveillé par Raoul.
Il comprit qu’une circonstance d’une gravité exceptionnelle pouvait seule amener son neveu chez lui à pareille heure.
— Qu’y a-t-il? demanda-t-il tout inquiet.
— Peut-être rien, peut-être tout. Je quitte Prosper à ’l’instant.
— Eh bien !
— Je l’avais emmené dîner, ainsique Mmc Gypsy, avee trois de mes amis. Après diner, j’ai organisé un petit bac tournant assez corsé, mais impossible de lancer Prosper, bien qu’il fut gris.
Louis désappointé eut un mouvement de dépit.
— Tu es gris toi-même, fit-il, puisque tu viens me réveiller au milieu de la nuit pour me conter de pareilles billev resées.
— Attends, il y a autre chose.
— Morbleu ! parle, alors !
— Après avoir bien joué, nous sommes allés souper, et Prosper, de plus en plus ivre, a laissé échapper le mot sur lequel il ferme sa caisse.
A cette assurance, Clameran ne put retenir un cri de triomphe.
— Quel est ce mot? demanda-t-il.
— Le nom de sa maîtresse.
— Gypsy!... C’est bien cela, en effet, cinq lettres...
Il était si ému, si agité, qu’il sauta à bas de son lit,' ^assa une robe de chambre et se mit à arpenter l’appartement.
— Nous le tenons ! disait-il avec l’expression délirante de la haine satisfaite, il est donc à nous 1 Ah 1 il ne voulait pas toucher à sa caisse, ce caissier vertueux, nous y toucherons pour lui , et il n’en sera ni plus ni moins déshonoré. Nous avons le mot, tu sais où est la clé, tu me l’as dit...
— Quand M. Fauvel sort, il laisse presque toujours la sienne dans un des tiroirs du secrétaire de sa chambre.
— Eh bien ! tu iras chez Mme Fauvel, tu lui demanderas cette clé; elle te la remettra ou tu la lui prendras de force, peu importe ; quand tu l’auras, tu ouvriras la caisse, tu prendras tout ce qu’elle contient... Ah! maître Prosper, il vous en coûtera cher d’être aimé de la iemme que j’aime.
Pendant plus de cinq minutes, Clameran, absolument hors de lui, divagua, mêlant si étrangement sa haine contre Prosper, son amour pour Madeleine, que Raoul se demandait sérieusement s’il ne devenait pa$ fou.
Il $ensa qu’il était de son devoir de le calmer.
— Avant de chanter victoire, commença-t-il, examinons les difficultés.
— Je n’en vois pas.
— Prosper peut changer son mot dès demain.
— C’est vrai, mais c'est peu probable; il ne se rappellera pas qu’il l’a dit ; d’ailleurs, nous allons nous hâter.
— Ce n’est pas tout. Par suite des ordres les plus positifs de M. Fauvel, il ne reste jamais en caisse, le soir, que des sommes insignifiantes.
— Il y en aura une très-forte le soir où je le voudrai.
— Tu dis ?
— Je dis que j’ai cent mille écus chez M. Fauvel, et que si j’en demande le remboursement pour un de ce*
jours, de très-bonne heure, à l’ouverture des bureaux; ils passeront la nuit dans la caisse.
— Quelle idée 1 s’écria Raoul stupéfait.
C’était une idée, en effet, et les deux complices passèrent de longues heures à l’examiner, à la creuser, à en étudier le fort et le faible.
Raoul craignait, de la part de Mme Fauvel, une résistance invincible. Vaincue, n'irait-ellé pas tout avouer, plutôt que de laisser assassiner moralement un innocent.
Mais cela, Louis ne le redoutait pas.
— Le sacrifice, répondit-il, appelle le sacrifice, elle a trop fait pour ne pas se résigner' à tout. Elle nous a abandonné Madeleine, sa fille adoptive, elle nous abandonnera un garçon qui n’est, après tout, qu’un étranger pour elle.
— Soit; mais aux yeux de Madeleine Prosper ne sera pas déshonoré; par conséquent...
— Tu n’es qu’un enfant, mon neveu!...
Désormais le plan était complet, facilement réalisable.
— Si c’est bien le vrai mot qu’a dit Prosper, murmura Raoul, il est perdu !...
Il ne restait plus aux deux complices qu’à arrêter leurs dispositions dernières et à fixer le jour de leur abominable tentative.
Après mûres réflexions, après avoir minutieusement calculée toutes les chances bonnes ou mauvaises, ils arrêtèrent que le crime serait commis dans la soirée du lundi 7 février.
S’ils choisissaient ce soir-là, c’est que Raoul savait que M. Fauvel devait diner chez un financier de ses amis et que Madeleine était invitée à une réunion de Jeunes filles.
A moins d’un contre-temps, Raoul, en se présentant à l’hôtel Fauvel sur les huit heures et demie, devait trouver sa mère seule. ,
— Aujourd’hui même, conclut Clameran, je vais demander à M. Fauvel de tenir mes fonds prêts pour mardi,
LE DOSSIER h" 113
— - Le délai est bien court, mon oncle, objecta Raoul, vous avez des conventions, tu dois prévenir en cas de retrait de ton argent*
— C’est vrai ; mais notre banquier est orgueilleux, je me dirai pressé et il s’exécutera, dût-il pour cela se gêner. Ce sera à toi, eusuite, de demander à Prosper, comme un service personnel, de tenir la somme prête à l’ouverture des bureaux,
Raoul, une fois encore, examinait la situation , cher-* chant s’il ne découvrirait pas ce grain de sable qui devient montagne au dernier moment.
— Je reçois Prosper et Gypsy ce soir, au Vésinet, ré-* pondit-il enfin; mais je ne puis rien lui demander sans connaître la réponse du banquier. Dès que tu l’auras, expédie-moi ton domestique Manuel avec un mot.
— Je ne t’enverrai pas Manuel, répondit Louis, par la raison qu’il m’a . quitté, mais tu auras un commissionnaire.
Louis disait vrai. S’il avait insisté pour garder Manuel à son service, c’est qu’en homme prudent il tenait essentiellement à ne pas laisser à Oloron un ancien domestique de Gaston connaissant sa vie, qui aurait pu jaser et laisser peut-être échapper quelque propos compromettant.
Il l1 avait dépaysé. Puis, gêné par la loyauté de ce serviteur, qui avait partagé les périls et la fortune du plus honnête des maîtres, il lui avait tout doucement donné l’idée d’aller finir ses jours en paix dans son pays.
De telle sorte que, la veille, Manuel était parti pour Arenys-de-Mar, un petit port de la Catalogne, où il était né, et Louis de Clameran cherchait un dômesti-que.
C’est en se disant : « A demain » et, « bon espoir, » que Louis et Raoul se quittèrent après avoir déjeané en-* semble.
Clameran était si joyeux qu’il oubliait l’abîme de boue qui le séparait du succès. Raoul, plus calme, était cependant résolu. L’abominable action qu’il allait commettre
l’enrichissait et le délivrait d’une domination exécrée. H ne pensait qu’à sa liberté, de même que Louis 11e songeait qu’à Madeleine.
Tout alla d’ailleurs au gré des deux misér ducs. Le banquier ne daignant pas rappeler les conventions, consentit au remboursement pour l’époque indiquée. Prosper promit que l’argent serait prêt dès le matin.
La certitude du triomphe rendait Louis comme fou. Il comptait les heures, il comptait les minutes.
— Ceci terminé, disait-il à Raoul, je deviens le plus honnête des hommes. J’afficherai, morbleu! une telle délicatesse qu’il sera bien hardi celui qui osera me soupçonner d’en avoir jamais manqué.
Tout au contraire de sou oncle, Raoul était de plus en plus triste. La réflexion lui montrait dans toute sa hideur l’acte atroce.
Raoul était un bandit déterminé, audacieux, terrible quand il s’agissait d’assouvir ses convoitises; il pouvait voler au jeu avec des yeux riants, frapper sou ennemi d’un coup de couteau et dormir après, mais il était jeune.
il était jeune, c’est-à-dire que le vice ne l’avait pas encore carié jusqu’aux moellès, les corruptions ne s’étaier.t pas assez amoncelées en son âme pour y étouffer les dernières racines des sentiments généreux.
Le temps où il avait de saines croyances, de nobles fiertés, n’était pas assez éloigné pour qu’il ne lui en res-' tàt pas quelque chose.
Animé encore des vaillances de la vingtième année, A ne pouvait s’empêcher de mépriser les lâches, et cette trame ténébreuse, cette lente agonie de deux pauvres femmes sans défense, lui faisaient horreur. Son cœur se soulevait de dégoût en préparant ce rôle de traître, égor* géant sa mère entre deux baisers.
Révolté de la froide et calculante scélératesse de Louis, î eût souhaité, pour se relever à ses propres yeux et s’a» . .aimer à la tâche, l’excuse du péril bravé.
Mais non, il ne courait nuis risques, il le savait bien,
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pas même celui du bagne. Il était certain que M. Fauvel, s’il venait à tout apprendre, ferait l’impossible pour cacher cette déshonorante histoire.
Puis, chose étrange, dont il s’étonnait lui-même, qu’il se gardait bien d’avouer à Clameran, il avait été sensible aux caresses de Mme Fauvel, et il se sentait attiré vers elle par une sincère affection. 11 avait été heureux au Vésinet, lorsque son complice, son maître plutôt, était à Oloron. Il eût aimé à devenir honnête, sans peines et sans efforts, ne comprenant pas un crime quand on a de quoi bien vivre, largement. Il en voulait mortellement à Clameran, qui, pour la satisfaction d’une passion égoïste, abusait de son pouvoir, et certainement il l’eût trahi, s’il eût su comment àe trahir sans se perdre à coup sûr.
C’est dire que sa résolution, si ferme d’abord, allait faiblissant d’heure en heure, à mesure qu’approchait l’instant décisif.
Et cependant, Louis ne le quittait pas, Louis faisait miroiter à ses yeux les splendeurs d’un avenir de luxe, de plaisir, de vanités satisfaites. Clameran l’entourait, l’obsédait, l’étourdissait, lui remontait le moral, où, pour parler son style, il le chauffait.
Il avait préparé toute la scène entre Mme Fauvel, et il la faisait répéter à son complice avec autant de sangfroid que s’il se fût agi d’une fiction théâtrale, s’efforçant, disait-il, de le bien pénétrer de l’esprit du rôle qu’il devait jouer, rôle très-propre, selon lui, à sauver ce que la situation avait de révoltant et de trop odieusement brutal.
Mais si fort que criât Louis, si haut (ju’il fit sonner ce chiffre éblouissant : 500,000 fr.l 1 ! la conscience de Raoul parlait plus haut et plus fort.
Si bien que le lundi soir, vers les six heures, Raoul était sans forces et sans courage, et qu’il se demandait si, même le voulant, il pourrait obéir.
• — Aurais-tu peur? interrogea Clameran, qui avait suivi avec anxiété toutes ses luttes intérieures.
LE DOSSlfc'H IVe 113
— Oui, répondit Raoul, oui, je n’ai pas ta volonté féroce, et j’ai peur.
— Comment, toi, mon élève, mon ami î Ce n’est pas possible. Allons, morbleu! de l’énergie, un dernier coup d’aviron et nous sommes au port. C’est purement nerveux ce que tu ressents; allons diner, un verre de bourgogne te remettra.
Ils étaient alors sur le boulevard ; ils entrèrent dans un restaurant en renom où ils venaient souvent, et s’installèrent dans un cabinet particulier.
Mais c’est en vain que Louis se mit en frais de gaité, il ne put dérider son compagnon.
Raoul restait sombre et pâle pendant que l’autre s’égayait sur ses répugnances, lorsqu’il ne s’agissait, en définitive, que d’une « pilule amère » à avaler.
Dompté par le sentiment de la nécessité où il se trouvait d’obéir quand môme, Raoul essaya de se griser et il but, coup sur coup, deux bouteilles. Mais l’ivresse appelée trompa son espoir, le vin le trahit; il ne trouvait au fond du verre que colère et dégoût.
Huit heures sonnèrent à la pendule du cabinet.
— Il est temps, prononça Louis.
Raoul devint livide, ses dents claquèrent. Il voulut se dresser, il ne le put; ses jambes, plus flasques que du coton, refusaient de le porter.
— Ah ! je ne peux pas ! fit-il avec un accent de douleur et de rage.
Un éclair brilla dans les yeux de Clameran. Toutes ses combinaisons allaient-elles donc manquer misérablement! Mais il domina sa colère, comprenant que le moindre éclat pouvait tout perdre. Il tira violemment le cordon de la sonnette. Un garçon parut.
— Une bouteille de porto, demanda-t-il, et une bouteille de rhum.
Le garçon ayant servi, Louis emplit un grand verre des deux liqueurs mélangées et le présenta à Raoul.
— Bois ! dit-il.
D’un trait, Raoul vida le verre, et une fugitive rou-
geur colora ses joues pâles. Il se leva, et frappant du poing sur la table, il s’écria :
— Marchons.
Mais il n’avait pas fait cinquante pas sur le boulevard, que l’énergie factice de l’alcool l’abandonna.
Il allait au bras de Clameran, chancelant 'comme un ivrogne, plus affaissé que le condamné qui marche au supplice.
— Pourvu qu’il entre ! pensait Louis, qui connaissait Raoul pour l’avoir étudié comme l’intérêt sait le faire ; une fois entré, son rôle le portera et l’entrainera, et tout ira bien. "
Et tout en marchant, il disait :
— Souviens- toi bieu de ce dont nous sommes convenus, soigue ton entrée, tout est là! As-tu ton pistolet dans ta poche?
— Oui, oui, laisse-moi...
Bien en prit à Clameran d’avoir accompagné Raoul, car en arrivant devant la porte de M. Fauvel, il fut pris d’une nouvelle défaillance.
— Une pauvre femme!... s’écria-t-il, un malheureux garçon dont hier encore je serrais la main, perdus, égor- . gésî... Ah ! c’est lâche, c’est trop lâche.
— Allons! fit Clameran d’un ton de mépris, je m’étais trompé sur ton compte, quand on n’a pas plus d’estomac, on devrait bien rester honnête !
Mais Raoul venait enfin de triompher de tous ses instincts révoltés. Il courut à la porte et sonna. On ouvrit.
— Ma tante est là? demanda- 1- il à un valet de pied.
— Madame est seule dans le petit salon près de sa chambre, répondit le domestique.
Raoul monta.
Clamera» avait dit à Raoul :
— Surtout, soigne ton entrée, ton aspect seul doit tout dire et éviter des explications impossibles.
La recommandation était inutile.
Raoul, en entrant dans le petit salon, était si pâle et si défait, ses yeux avaient une telle expression d’égarement, qu’en l’apercevant MmB Fauvel ne put retenir un cri.
— Raoul!... Quel malheur t’est arrivé?
Le son de cette voix, si pLeine de tendresse, produisit sur le jeune bandit l’effet d’un choc électrique. Un frisson le secoua de la tète aux pieds. Mais le jour, en même temps, se fît dans son esprit. Louis ne s’était pas trompé : Raoul abordait son rôle, il était en scène, l’assurance lui revenait, sa nature de fourbe reprenait le dessus.
— Le malheur qui m’arrive, répondit-il, sera le dernier, ma mère !...
Mme Fauvel ne l’avait jamais vu ainsi; elle se leva émue, palpitante, et vint se placer près de lui, son visage touchant presque le sien, comme si en le fixant de toutes les forces de sa volonté, elle eût pu lire jusqu’au fond de son âme.
- Qu’y a-t-il? insista-t-elle. Raoul, mon fils, répondsmoi.
Il la repoussa doucement.
— Ce qu’ii y a, répondit-il d’une voix étouffée, et qui cependant faisait vibrer les entrailles de Mmc Fauvel, il y a, ma mère, que je suis indigne de toi, indigne démon noble et généreux père.
Elle fît un signe de tète, eomrae pour essayer de protester.
C’est près de toi qu’était le bonheur, je le reconnais trop tard.
Il s’interrompit, comme s’il eût été accablé par le sentiment de ses torts; il semblait près de fondre en larmes.
— 11 n’est jamais trop tard pour se repentir, mon fils, murmura Mme Fauvel, pour racheter ses torts.
— Ah! si je pouvais!... s’écria Raoul; mais nonî...' il n’est plus temps. Sais-je d’ailleurs ce que dureraient mes bonnes résolutions î Ce n’est pas d’aujourd’hui que je me condamne sans pitié. Saisi de remords à chaque faute nouvelle, je me jurais de reconquérir ma propre estime. Hélas 1 à quoi ont-ils abouti, mes repentirs périodiques? A la première occasion, j’oubliais mes hontes et mes serments. Tu me crois un homme, je ne suis qu’un pauvre enfant sans consistance. Je suis faible et lâche, et tu n’es pas assez forte pour dominer ma faiblesse, pour diriger ma volonté vacillante. J’ai les meilleures intentions du monde et mes actes sont ceux d’un scélérat. Entre ma position et mes désirs, la disproportion est trop grande pour que je puisse me résigner. Qui sait d’ailleurs où me conduirait mon déplorable caractère.
Il eut un geste d’affreuse insouciance et ajouta :
— Mais je saurai me faire justice !...
Mme Fauvel était bien trop cruellement agitée pour suivre les habiles transitions de Raoul.
— Parle! s’écria-t-elle, explique-toi, ne suis-je pas ta mère? Tu me dois la vérité, je puis tout entendre.
Il parut hésiter, comme s’il eût été épouvanté du coup terrible qu’il allait porter à sa mère. Enfin d’une voix sourde il répondit :
— Je suis perdu l
— Perdu!...
— Oui, et je n’ai plus rien à attendre ni à espérer. Je suis déshonoré, et par ma faute, par ma très- grande faute.
— Raoul!...
— C’est ainsi. Mais ne crains rien ma mère, je ne trai-
aérai pas dans la boue le nom que tu m’a donné. J'aurai au moins le vulgaire courage de ne pas survivre à mon déshonneur. Va, ma mère... ne me plains pas... Je suis de ceux après lesquels s’acharne la destinée, et qui n'^nt de refuge que la mort. Je suis un être fatal. N’as-tu pas été condamnée à maudire ma naissance? Longtemps mon souvenir a hanté comme un remords tes nuits sans sommeil. Plus tard, je te retrouve, et pour prix de ton dévoûment, j’apporte dans ta vie un élément funeste...
— Ingrat!... t’ai-je jamais fait un reproche?
— Jamais. Aussi, est-ce en te bénissant et ton nom chéri sur les lèvres que va mourir ton Raoul.
— Mourir, toi!...
— Il le faut, ma mère, l’honneur commande; je suis condamné par des juges sans appel, ma volonté et ma conscience.
Une heure plus tôt, Mme Fauvel eût juré que Raoul lui avait fait souffrir tout ce que peut endurer une femme, et voici que cependant il lui apportait une douleur nouvelle, si aiguë, que les autres, en comparaison, ne lui semblaient plus rien.
— Qu'as-tu donc fait? balbutia-t-elle.
— On m’a confié de l’argent; j’ai joué, je l'ai perdu.
— C’est donc une somme énorme?
— - Non, mais ni toi ni moi ne saurions la trouver. Pauvre mère ! ne t’ai-je pas tout pris? Ne m’as-tu pas donné jusqu’à ton dernier bijou?
— Mais M. de Clameran est riche, il a mis sa fortune à ma disposition, je vais faire atteler et aller le trouver...
— M. de Clameran, ma mère, est absent pour huit jours, et c’est ce soir que je dois être sauvé ou perdu. Va ! j’ai songé à tout avant de me déoider. On tient à la vie, à vingt ans.
Il sortit à demi le pistolet qu’il avait dans sa poche, et ajouta avec un sourire forcé :
- — Voici qui arrange tout.
Mme Fauvel était trop hors de soi pour réfléchir à
rhêrreur de la conduite de Raoul, pour reconnaître dans ses horribles menaces un suprême expédient.
Oubliant le passé, ‘sans souci de l’avenir, tout entière à la situation présente, elle ne voyait qu’une chose, c’est que son fils allait mourir, se tuer, et qu’elle ne pouvait rien pour l’arracher au suicide.
— Je veux que tu attendes, dit-elle, André va rentrer, je lui dirai que j’ai besoin de... Combieu t’avait-on confié ?
— Trente mille francs.
— Tu les auras demain.
— C’est ce soir qu’il me les faut.
Elle se sentait devenir folle, elle se tordait les mains de désespoir.
— Ce soir, disait-elle, que n’es-tu venu plus tôt? Manquais-tu donc de confiance en moi?... Ce soir, il n’y a plus personne à la caisse... sans cela!...
Ce mot, Raoul l’attendait, il le saisit au passage ; il eut une exclamation de joie comme si une lueur eût éclairé les ténèbres d’un désespoir réel.
— La caisse ! s’écria-t-il, mais tu sais où est la clé?
— Oui, elle est là.
— Eh bien !...
11 regardait Mm® Fauvel avec une si infernale audace qu’elle baissa les yeux.
— Donne-la moi, mère, supplia-t-il.
— Malheureux!...
— C’est la vie que je te demande.
Cette prière la décida, elle prit un des flambeaux, passa rapidement dans sa chambre, ouvrit le secrétaire et y trouva la clé de M. Farvel...
Mais, au moment de la remettre à Raoul, la raison lui revint.
— • Non, balbutia-t-elle, non, ce n’est pas possible.
Il n’insista pas et même parut vouloir se retirer.
— En effet, dit-il... alors, mère, un dernier baiser
Elle l’arrêta :
— Que feras-tu de la clé, Raoul? as-tu le motf
— Non, mais on peut essayer.
r — Ne sais-tu pas qu’il n’y a jamais d’argent en caisse?
— Essayons toujours. Si j’ouvre, par miracle, s’il y a de l’argent en caisse, c’est que Dieu aura eu pitié de nous.
— Et si tu ne réussis pas? Me jures-tu l’attendre jusqu’à demain?
— Sur la mémoire de mon père, je le jure.
Alors, voici la clé, viens.
Pâles et tremblants, Raoul et Mmo Fauvel traversèrent le cabinet du banquier, et s’engagèrent dans l’étroit escalier tournant qui met en communication les appartements et les bureaux.
Raoul marchait le premier, tenant la lumière, serrant entre ses doigts crispés la clé de la caisse.
En ce moment, Mme Fauvel était convaincue que la tentative de Raoul serait inutile.
Pendant quelques secondes d’hésitation, au moment de descendre, elle avait eu le temps de réfléchir. Connaissant le système de fermeture de la caisse, elle savait que la serrure était la moindre des sûretés et que la clé ne devait servir de rien à qui ne connaissait pas le mot. Or, il lui paraissait impossible que Raoul sût ce mot qu’elle-mème ignorait. Où et comment l’aurait-il surpris?
Admettant cependant qu’il pût ouvrir, que le hasard, qui a des jeux plus surprenants encore, lui livrât la combinaison, elle était certaine, étant au fait des usages de la maison, qu’il ne se trouvait pas, qu’il ne pouvait se trouver beaucoup d’argent en caisse, parce que les fonds étaient toujours déposés à la Banque.
Elle était donc presque rassurée sur les suites de cette révoltante entreprise, et elle ne redoutait guère que le désespoir de Raoul après un échec.
Si elle prêtait les mains à une action dont la pensée lui paraissait affreuse, si elle avait livré la clé, c’est qu’elle se fiait à la parole de Raoul, et qu’elle voulait surtout gagner du temps.
— Quand il aura reconnu l’inanité de ses espérances et de ses efforts, pensait-elle, il attendra, il me l’a juré, jusqu’à demain, et moi, alors, demain..., demain...
Ce qu’elle terait, le lendemain, elle l’ignorait et ne se le demandait même pas. Mais dans les situations extrêmes, Je moindre délai rend l’espérance, comme si un cour* répit était le salut définitif.
Le condamné, au moment suprême, demande à genoux un sursis d’uu jour, d'une heure, de quelques minutes. Raoul allait se tuer, elle priait Dieu de lui accorder une nuit, rien qu’une nuit, comme si en ce court espace de temps on eût pu compter sur des événements inattendus dénouant brusquement une situation impossible.
Ils étaient arrivés dans le bureau de Prosper, et Raoul avait placé la lampe sur une tablette assez élevée pour que, malgré l’abat-jour, elle éclairât toute la pièce.
Il avait alors recouvré sinon tout son sang-froid, au moins cette précision mécanique des mouvements, presque indépendante de la volonté, et que les hommes accoutumés au péril trouvent à leur service, alors qu’il est le plus pressant.
Rapidement, avec la dextérité de l’expérience, il plaça successivement les cinq boutons du coffre-fort sur les lettres composant le nom de G, y, p, s, y.
Ses traits, pendant cette courte opération, exprimaient une anxiété terrible. Il se demandait si l’affreuse énergie qu’il venait de déployer ne serait pas perdue, s’il parviendrait ?• ouvrir, s’il trouverait la somme annoncée. Prosper pouvait avoir changé le mot; avait-il bien envoyé à la Banque dans la journée?
C’est avec une douloureuse commisération que Mmo Fauvel observait les visibles appréhensions de Raoul. On lisait dans ses yeux cet espoir fou des malheureux qui, souhaitant passionnément une chose, finissent par se persuader que la seule projection de leur volonté, suffit pour renverser les obstacles.
Ami intime de Prosper, étant venu le voir, le chercher cinquante fois, à la fermeture des bureaux, Raoul savait
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parfaitement, pour l’avoir étudié et même essayé, — c’était un garçon prévoyant, — comment il fallait manœuvrer la clé dans la serrure.
11 l’introduisit doucement, donna un tour; la poussa «avantage, tourna une seconde fois; l’enfonça tout à fait avec une secousse et tourna encore. Il avait des battements de cœur si violents que Mmo Fauvel 3Ût pu les entendre.
Le mot n’avait pas été changé ; la caisse s’ouvrit.
Raoul et sa mère, en même temps, laissèrent échapper un cri, elle de terreur, lui de triomphe.
— Referme!... s’écria Mme Fauvel, épouvantée de ce résultat inexplicable, incompréhensible, laisse... reviens...
Et, à moitié folle, elle se précipita sur Raoul, s’accrocha désespérément à son bras et le tira à elle avec une telle violence que la clé sortit de la serrure, glissa le long do la porte du coffre et y traça une longue et profonde éraillure.
Mais Raoul avait eu le temps d’apercevoir sur la tablette supérieure de la caisse trois liasses de billets de banque. Il les saisit de la main gauche et les glissa sous son paletot entre son gilet et sa chemise.
Epuisée par l’effort qu’elle venait de faire, succombant à la violence de ses émotions, Mme Fauvel avait lâché le bras de Raoul, et, pour ne pas tomber, se soutenait au dossier du fauteuil de Prosper.
— Grâce, Raoul, disait-elle, je t’en conjure, remets ce» billets de banque dans la caisse, j’en aurai demain, je te le jure, dix fois plus, et je te les donnerai, mon iils, je t’en prie, aie pitié de ta mère !
Il ne l’écoutait pas ; il examinait l’éraillure laissée sur le battant; cette trace du vol était très-visible et l’inquiétait.
— Au moins, poursuivait Mmo Fauvel, ne prends pas tout, garde juste ce qu’il te faut pour te sauver, et laisse le reste.
— A quoi bon? La soustraction en sera-t-elle moins découverte?
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— Oui, parce que moi, vois-tu bien, j’arrangerai tout. Laisse-moi faire, je saurai bien trouver une explication plausible, je dirai à André que c’est moi qui a eu besoin d’argent....
Avec mille précautions, Raoul avait refermé le coffrefort.
— Viens, dit-il à sa mère, retirons-nous, on peut^ious surprendre, un domestique peut entrer dans le salon, ne ças nous y trouver et s’étonner.
Cette cruelle indifférence, cette faculté de calcul dans un tel moment transportèrent Mme Fauvel d’indignation. Elle se croyait encore quelque influence sur son fils, elle croyait à la puissance de ses prières et de ses larmes. ,
, — Eh bien ! répoiiditrelle, tant mieux ! Qu’on nous surprenne, et je serai contente. Alors tout sera fini, André me chassera comme une misérable, mais je ne sacrifierai pas des innocents. C’est Prosper qu’on accusera demain; Glameran lui a pris la femme qu’il aimait, tu prétends, toi, lui voler son honneur, je ne veux plus.
Elle parlait très-haut, d’une voix si éclatante, que Raoul eut peur. Il savait qu’un garçon de bureau passait la nuit dans la pièce voisine. Ce garçon, bien qu’il ne . fût pas tard, pouvait fort bien être couché et tout entendre.
— Remontons 1 dit-il en saisissant Mmo Fauvel par’ le bras.
Mais elle se débattit; elle s’était accrochée à une table pour mieux résister.
— J’ai déjà été assez lâche pour sacrifier Madeleine, répétait-elle, je ne sacrifierai pas Prosper.
Raoul comprit qu’un argument victorieux briserait seul la résolution de Mmtt Fauvel.
— Ek/ fit-il avec un rire cynique, tu ne comprends ■ donc pas que je suis d’accord avec Prosper et qu'il m’attend pour partager.
— C’est impossible l...
— Allons, bon 1 tu t’imagines alors que le hasard seul m'a soufflé le mot et a rempli la caisse?
Ai2
— Prosper est honnête.
— Certainement, et moi aussi. Seulement, nous manquions d’argent.
— Tu mens.
— • Non, chère mère, Madeleine a chassé Prosper, et, dame 1 il se console comme il peut, ce pauvre garçon, et les consolations sont hors de prix.
Il avait repris la lampe, et doucement, mais avec une vigueur extraordinaire, il poussait Mmo Fauvel vers l’escalier.
Elle se laissait faire maintenant, plus confondue de ce qu’elle venait d’entendre que d’avoir vu la caisse s’ouvrir.
— Quoi ! murmurait-elle, Prosper serait un voleur!...
Elle se demandait si elle n’était pas victime de quelque odieux cauchemar, si le réveil n’allait pas venir la délivrer d’intolérables tortures morales. Sa pensée ne lui appartenait plus, et c’est machinalement que, soutenue par Raoul, elle gravissait les marches raides du petit escalier.
— Il faut remettre la clé dans le secrétaire, dit Raoul, dès qu’ils furent dans la chambre à coucher.
Mais elle ne parut pas l’entendre, et c’est lui qui replaça la clé de la caisse là où il l’avait vu prendre.
11 reconduisit alors, ou plutôt il porta Mmo Fauvel dans le petit salon où elle se tenait, lorsqu’il était arrivé, et il l’assit dans un fauteuil.
Tel était la prostration de la malheureuse femme, ses yeux fixes et sans expression décélaient si bien le trouble affreux de son esprit, que Raoul, effrayé, se demanda si elle ne devenait pas folle.
— Voyons, chère mère, disait-il en essayant de réchauffer ses mains glacées, reviens à toi. Tu viens de me sauver la vie et nous rendons, du même coup, un service immense à Prosper. Ne crains rien, tout s’arrangera. Prosper sera accusé, arrêté peut-être ; il s’y attend, mais il niera, et comme on ne pourra prouver sa culpabilité, il sera relàciié.
Mais il perdait son temps et ses mensonges, Mm® Fauvel était hors d’état de l’entendre.
— Raoul, murmurait-elle, mon fils, tu m’as tuée!...
Sa voix avait une douceur si pénétrante, son accent
exprimait si bien le plus affreux désespoir, que Raoul, remué jusqu’au fond de l’âme, eut un bon mouvement : il eut envie de restituer ce qu’il venait de voler. La pensée de Clameran l’arrêta.
Alors, voyant que Mme Fauvel restait anéantie, mourante, sur son fauteuil, tremblant de voir entrer soit M. Fauvel, soit Madeleine qui demanderaient des explications, il déposa un baiser sur le front de sa mère et s’enfuit.
Au restaurant, dans le cabinet où ils avaient dîné, Ciameran, torturé par l’incertitude, attendait son complice.
Il se demandait si, au dernier moment, lui n’étant pas là, pour le soutenir, le courage ne lui aurait pas manqué. Puis, il suffit, d’un caprice du hasard pour disloquer les combinaisons les mieux ajustées.
Lors donc que Raoul parut, il se dressa brusquement, pâle d’angoisse, et c’est d’une voix à peine distincte qu’il demanda :
— Eh bien?
— C’est fini, mon oncle, grâce à toi; je suis maintenant le dernier des misérables.
Il défit rapidement son gilet, et jetant sur la table encore tachée du vin qu’on lui avait versé pour lui monter la tète, les quatre liasses de billets de banque, il ajouta d’un ton où éclataient sa haine et son mépris :
— Sois satisfait, voici cette somme qui va coûter l’honneur et peut-être la vie à trois personnes.
Clameran ne releva pas l’injure. D’une main fiévreuse il avait saisi les billets de banque, et il les maniait comme pour se bien convaincre de la réalité du succès.
— Maintenant, disait-il, Madeleine est à moi !
Raoul se taisait, le spectacle de cette joie après les
scènes de tout à l’heure, le révoltait et l’humiliait. Mais Louis *e méprit sur les causes de cette tristesse.
Mb
— Ç’a été dur? demanda-tdl avec un sourire.
— Je te défends, s’écria Raoul hors de soi, je te défends, entends-tu bien, de me reparler de cette soirée. Je veux l’oublier...
A cette explosion de colère, Clameran haussa imperceptiblement les épaules.
— A ton aise, prononça-t-il d’un ton goguenard, oublie, mon beau neveu, oublie. J’aime à croire, cependant que tu ne refuseras pas de prendre, eu manièru de souvenir, ces 350,000 fr. Garde-lcs, ils sont à toi.
Cette générosité ne sembla ni surprendre ni satisfaire Raoul.
— D’après nos conventions, dit-il, j’ai droit à bien davantage.
— Aussi, n’est-ce qu’un à-compte.
— Et quand aurai-je le reste, s’il vous plaît?
— Le jour de mon mariage avec Madeleine, mon beau neveu ; pas avant. Tu es un auxiliaire trop précieux pour que je songe à me priver de tes services, -et, tu sais, si je ne me délie pas de toi, je ne suis pas tout à lait sur
* de ton affection sincère.
Raoul réfléchissait que commettre un crime et n’en tirer aucun profit serait aussi par trop niais. Venu avec
• l'intention de rompre avec Clameran, il se décidait à n’abandonner la fortune de son complice que lorsqu’il n’aurait plus rien à en espérer.
— Soit, fit-il, j’accepte l’à-compte, mais plus de commissions comme celle de ce soir; je refuserais.
Clameran eut^un éclat de rire.
— Bien, répondit-il, très-bien. Tu deviens h,onnète, c’est le bon moment, puisque te voici riche. Que ‘ta conscience timorée se rassure, je n’aurai plus à te demander d’insignifiants services de détail. Rentre dans la coulisse, mon rôle commence.
LF. DOSSIER N° H3
Pendant plus d’une heure après le départ de Raoul. ]VIn|c Fauvel était restée plongée dans cet état d’eugourdissement voisin de l’insensibilité absolue qui suit également les grandes crises morales et les violentes douleurs physiques.
Peu à peu cependant elle revint au sentiment de la situation présente, et avec la faculté de penser la faculté de souffrir lui revenait.
Les affreuses violences qu’elle venait de subir se représentaient à son esprit avec une intensité extraordinaire, et les moindres circonstances, celles même qui sur le moment avaient passé inaperçues, la frappaient vivement.
Elle comprenait maintenant qu’elle avait été dupe d’une odieuse comédie, Raoul l’avait torturée de sangfroid, avec préméditation, se faisant un jeu de ses souffrances, spéculant sur sa tendresse.
Mais Prosper avait-il, oui ou non, secondé le vol dont Raoul venait de la rendre complice.
Pour Mmo Fauvel, tout était là.
Ah! Raoul, le misérable, avait frappé juste. Après avoir repoussé l’idée de la complicité du caissier, elle la .reprenait et s’y arrêtait. Qui donc, sinon lui, pouvait avoir livré le mot et placé une somme considérable dans '«une caisse qui, d’après les ordres formels du patron, de- • vait être vide.
Ce qu’elle avait su de la conduite de Prosper rendait vraisemblable l’assertion de Raoul, et, toujours aveuglée, elle aimait à attribuer à un autre qu'à son fils la ^ première idée du crime.
Ou lui avait dit que Prosper aimait une de ces créatures qui fondent les patrimoines au feu de caprices étranges et pervertissent les meilleures natures. Dès lors, elle pouvait le supposer capable de tout.
Ne savait-elle pas, par expérience, où peut conduire une imprudence !...
Pourtant, elle excusait Prosper coupable, et elle s’avouait que sur elle retombait toute responsabilité.
Qui donc avait éloigné Prosper d’une maison qu’il devait considérer comme la sienne? Qui avait brisé le fragile édifice de ses espérances et rompu ses chastes amours? Qui l’avait précipité dans une vie de désordres où peut-être il cherchait l’oubli?
Réfléchissant, elle ne savait quel parti prendre, se demandant si elle devait, ou non, se confier à Madeleine.
Fatalement inspirée, elle décida que le crime de Raoul resterait son secret. Comme toujours, et bien qu’elle dût tous ses malheurs aux perpétuelles fluctuations de sa volonté, aux intermittences de son énergie, elle transigea avec ce qu’elle comprenait être un impérieux devoir, s’en remettant pour une solution au temps, qui jusqu’alors l’avait trahie.
Lors donc que sur les onze heures Madeleine revint de soirée, elle ne lui dit rien et môme parvint à dissimuler toute trace de souffrance, assez habilement pour éviter les questions.
Son calme ne se démentit pas lorsque rentrèrent M. Fauvel et Lucien.
Et pourtant elle venait d’être saisie de transes affreuses. L’idée pouvait venir au banquier de descendre dans ses bureaux, de vérifier la caisse ; cela lui était arrivé bien rarement, mais enfin cela lui était arrivé.
Comme par un fait exprès, le banquier, ce soir-là, ne* parla que de Prosper, du chagrin qu’il éprouvait de le voir se déranger, des inquiétudes qu’il en ressentait et enfin des raisons qui, selon lui, l’éloignaient de la maison. *
Par bonheur, pendant qu’il traitait fort mal son caii»-'
sier, M. Fauvel ne regarda ni sa femme ni sa nièce. U eût été bien intrigué de leur singulière contenance.
Cette nuit, pour Mme Fauvel, devait être et fut un long et intolérable supplice.
— Dans six heures, se disait-elle, dans trois heures, dans une heure, tout sera découvert. Q u’ arrivera- t-il?
Le jour vint, la maison s’éveilla; elle entendit aller et venir les domestiques. Puis, le bruit des bureaux qu’on ouvrait, des employés qui arrivaient, monta jusqu’à elle.
Mais quand elle voulut se lever, elle ne le pût. Une invincible faiblesse et d’atroces douleurs la rejetèrent sur ses oreillers. Et c’est là, grelottant, et cependant baignée des sueurs de l’angoisse, qu’elle attendit le résultat.
Elle attendait, penchée sur le bord de son lit, l’oreille au guet, lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit. Madeleine, qui venait de la quitter, reparut.
L’infortunée était plus pâle qu’une morte, ses yeux avaient l’éclat du délire, elle frissonnait comme les feuilles du tremble au vent de l’orage.
Mm® Fauvel comprit que le crime était découvert.
— Tu sais ce qui arrive, n’est-ce pas, ma tante? dit Madeleine d’une voix stridente. On accuse Prosper d’un vol ; le commissaire est là qui va le conduire en prison. •
Un gémissement fut la seule réponse de Mme Fauvel.
— Ja reconnais là, poursuivait la jeune fille, la main de Raoul ou du marquis...
— Quoil comment expliquer?... #
— Je l’ignore. Ce que je sais, c’est que Prosper est innocent. Je viens de le voir, de lui parler. Coupable, il n’eût pas osé lever les yeux sur moi.
Mme Fauvel ouvrait la bouche pour tout avouer : elle n’osa.
— Que veulent donc de nous ces monstres, disait Madeleine, quels sacrifices exigeront-ils? Déshonorer Prosper !... Mieux valait l’assassiner... je me serais tue.
L’entrée de M. Fauvel interrompit Madeleine. La fureur du banquier était telle qu'à peine il pouvait parler.
— Le misérable ! balbutiait-il, oser m'accuser, moi!... Laisser entendre que je me suis volé... Et ce marquis !ée Clameran, qui semble suspecter ma bonne foi.
Alors, sans prendre attention aux impressions des deux fèmmes, il raconta tout ce qui s’était passé.
•—Je pressentais cela hier soir, conclut-il; voilà où Lié ne l'inconduite.
Ce jour-là, le dévoùment de Madeleine pour sa tante fut mis à une rude épreuve.
La généreuse fille vit traîner dans la boue l'homme qu’elle aimait; elle croyait à son innocence comme à la sienne même : elle pensait connaître ceux qui avaient ourdi le complot dont il était victime, et elle n'ouvrit pas la bouche pour le défendre.
Cependant Mme Fauvcl devinait les soupçons de sa nièce; elle comprit que la maladie était un indice, et bien que mourante, elle eut le courage de se lever pour le déjeuner.
Ce fut un triste repas. Personne se mangea. Les domestiques marchaient sur la pointe du pied et parlaient bas, comme dans les maisons oô il est arrivé un grand malheur.
Sur les deux heures, M. Fanvel était renfermé dans son cabinet, quand un garçon de recette vint le prévenir que le marquis de Clameran demandait à lui parler.
— Quoi ! s'écria le banquier, il ose...
Mais il réfléchit et ajouta :
— Qu’uîi le prie de monter.
Ce nom seul de Clameran avait suffi pour réveiller les colères mal apaisées de M. Fanvel. Victime d'un vol le matin, sa caisse se trouvant vide en face d’un remboursement, il avait pu imposer silence à son ressentiment; à cette heure, il se promettait bien, il se réjouissait de prendre sa revanche.
Mais le marquis ne voulait pas monter. Bientôt te garçon de recette reparut, annonçant que cet importun vi • sitcur tenait, pour des raisons majeures, à parler à M. Fauve! dans ses bureaux.
— Qu’est-ce que cette exigence nouvelle? s'écria le banquier.
Et aussi irrité que possible, ne voyant nul motif nie se contenir, il descendit.
M. de Clameran attendait, debout, dans la première pièce, celle qui précède la caisse. JVL Fanvel alla droit à lui :
— Que désirez-vous encore, monsieur? demanda-t-il brutalement; on vous a payé, n’est-ce pas? j’ai votre reçu.
A la grande surprise de tous les employés et du banquier lui-mème, le marquis ne sembla ni ému ni choqué de l’apostrophe.
— Vous êtes dur pour moi, monsieur, répondit-il, d’un ton de déférence étudiée, sans humilité cependant, mais je l’ai mérité. C’est même pour cela que je suis venu. Un galant homme souffre toujours quand il s’est mis dans son tort, c’est la mon cas, monsieur, et je suis heureux que mou passé me permette de l’avouer hautement sans risquer d’ètre taxé de faiblesse. Si j’ai insisté pour vous parler ici et non dans votre cabinet, c’eat qu’ayant été parfaitement inconvenant devant vos employés c’est devant eux que je vous prie d’agréer mes excuses.
La conduite de Clameran était si inattendue y elle contrastait tellement avec ses hauteurs accoutumées que c’est à peine si le banquier trouva au service de son étonnement quelques paroles banales.
— Oui, en effet, je l’avoue, vos insinuations, certains doutes...
— Ce matin, poursuivit le marquis, j’ai eu un moment <£' excessif dépit dont je n’ai pas été le maître. Mes cheveux grisonnent, c’est vrai, mais quand je suis en colère je suis violent et inconsidéré comme à vingt ans. Mes paroles, croyez-ie, ont trahi ma pensée intime* et je les regrette amèrement.
M. Fauvel, très-emporté lui-même et excellent earnème temps, devait mieux que tout autre apprécier la conduite
de Clameran et en être touché. D’ailleurs une longue vie de scrupuleuse probité ne saurait être atteinte par un propos inconsidéré. Devant des explications si loyalement données, sa rancune ne tint pas.
U tendit la main à Clameran en disant :
— Que tout soit oublié, monsieur.
Ils s’entretinrent amicalement quelques minutes, Clameran expliqua pourquoi il avait eu un si pressant besoin de ses fonds, et, en se retirant , il annonça qu’il allait faire demander à Mme Pauvel la permission de lui présenter ses hommages.
— Ce sera peut-être indiscret, fît-il avec une nuance visible d’hésitation, après le chagrin qu’elle a dû éprouver ce matin.
— Oh 1 il n’y a pas d’hésitation, répondit le banquier, je crois même que causer un peu la distraira, et moi, je suis forcé de sortir pour cette funeste affaire.
Mmo Fauvel était alors dans le petit salon où, la veille, Raoul l’avait menacée de se tuer. De plus en plus souffrante, elle était à demi couchée sur un canapé, et Madeleine était près d’elle.
Lorsque le domestique annonça M. Louis de Clameran, elles se dressèrent toutes deux épouvantées comme par une effroyable apparition.
Lui avait eu le temps, en montant l’escalier, de composer son visage. Presque gai en quittant le banquier, il était maintenant grave et triste.
— Il salua; on lui montra un fauteuil, mais il refusa de s’asseoir.
— Vous m’excuserez, mesdames, commença-t-il, d’oser troubler votre affliction, mais j’ai un devoir à remplir.
Les deux femmes se taisaient, elles paraissaient attendre une explication, alors il ajouta en baissant la voix :
— Je sais tout I
D’un geste, Mme Fauvel essaya de l’interrompre. Bile comprenait qu’il allait révéler le secret caché à sa nièce.
Mais Louis ne voulut pas voir ce geste. Il ne semblait occuper que de Madeleine, qui lui dit :
— - Expliquez-vous, monsieur.
— Il n’.y a qu’une heure, répondit-il, que je sais comment, hier soir, Raoul, recourant aux plus infâmes violences, s’est tait livrer par sa mère la clé de la caisse et a volé trois cent cinquante mille francs.
La colère et la honte empourprèrent à ces mots les joues de Madeleine.
Elle se pencha sur sa tante et lui saisissant les poignets qu’elle secoua :
— Est-ce vrai, cela? demanda-t-elle d’une voix sourde, est- ce vrai?
— Hélas! gémit Mm9 Fauvel anéantie.
Madeleine se releva, confondue de tant d’indigne faiblesse.
— Et tu as laissé accuser Prosper, s’écria-t-elle, tu le laisses déshonorer, il est en prison !
— Pardon!... murmura Mmo Fauvel, j’ai eu peur, il voulait se tuer; puis, tu ne sais pas... Prosper et lûi étaient d’accord.
— Oh! s’écria Madeleine, révoltée, on t’a dit cela et tu as pu le croire !..,
Clameran jugea le moment d’intervenir.
— Malheureusement, dit-il d’un air navré, madame votre tante ne calomnie pas M. Bertomy.
— Des preuves! monsieur! des preuves!
— Nous avons l’aveu de Raoul.
— Raoul est un misérable !
— Je ne le sais que trop, mais enfin qui a révélé le mot? qui a laissé l’argent en caisse? M. Bertomy, incontestablement.
Ces objections ne parurent nullement toucherMadeleine.
— Et maintenant, dit-elle san3 prendre la peine de cacher un mépris qui allait jusqu’au dégoût, savez-vous ee qu’est devenu l’argent?
Il n’y avait pas à se méprendre au sens de cette question. Soulignée d’un regard écrasant, elle signifiait :
— "Vous avez été l’instigateur du vol, et vous êtes le recéleur.
Cette sanglante injure d’une jeune fille qu’il situait à ce point que lui, le bandit si prudent, il risquait pour elle les produits de ses crimes, atteignit si bien Clame* ran, qu’il devint livide. Mais son thème était trop nettement arrêté pour qu’il pût être déconcerté.
— Un jour viendra, mademoiselle, reprit-il, ou vous regretterez de m’avoir traité si cruellement. La signification exacte de votre question, je l’ai comprise, ohl ne prenez pas la peine de nier...
— Mais je ne nie rien, monsieur.
— Madeleine 1 murmura Mme Fauvel, qui tremblait, en voyant attiser ainsi les passions mauvaises de l’homme qui tenait sa destinée entre ses mains; Madeleine, pitié 1...
— Oui, fit tristement Clameran, mademoiselle est impitoyable ; elle punit cruellement un homme d’honneur, dont le seul tort est d’avoir obéi aux dernières volontés d’un frère mourant. Et si je suis ici, cependant, c’est que je suis de ceux qui croient à la solidarité de tous les membres d’une famille.
Il sortit lentement des poches de côté de son paletot plusieurs liasses de billets de banque et les déposa sur la cheminée.
— Raoul, prononca-t-ilT a volé 350,000 francs, voici cette somme. C’est plus de la moitié de ma fortune. De grand cœur je donnerais ce qu’il me reste pour être sûr que ce crime sera le dernier;
Trop inexpérimentée pour pénétrer le plan si audacieux et si simple’ de Clameran, Madeleine restait interdite ; toutes ses prévisions étaient déroutées.
Mmo Fauvel, au contraire, accepta cette restitution comme le salut*
— Merci, monsieur, dit-elle en prenant les main3 de Clameran; merci, vous êtes bon.
Un rayon de la joie qu’il ressentît éclaira les yeux de Louis. Mais il triomphait trop tôt. Une minute de réflexion , avait rendu à Madeleine toute sa défiance. Elle trouvait ce désintéressement trop beau pour un homme
qu'elle estimait incapable d’un sentiment généreux et l’idée lui vint qu’il devait cacher un piège.
— Que ferons-nous de cet argent? demanda-t-elle.
— Yous le rendrez à M. Fauvel, mademoiselle.
— Nous, monsieur, et comment? Restituer, c’est dénoncer Raoul, c’est-à-dire perdre, ma tante. Reprenez votre argent, monsieur.
Clameran était bien trop fin pour insister, il obéit et sembla disposé à se retirer.
— Je comprends votre refus, dit-il; à moi de trouver un moyen. Mais je ne me retirerai pas, mademoiselle, sans vous dire combien votre injustice m’a pénétré de douleur. Peut-être, après la promesse que vous m’avez daigné faire, pouvais-je espérer un autre accueil.
— Je tiendrai ma promesse, monsieur, mais quand vous m’aurez donné des garanties, pas avant.
— Des garanties!... Et lesquelles? De grâce, parlez.
— Qui me dit qu’aprèsmon... mariage, Raoul ne viendra pas de nouveau menacer sa mère? Que sera ma dot pour un homme qui, en quatre mois, a dissipé plus de cent mille francs? Nous faisons un marché, je vous donne ma main en échange de l’honneur et de la vie de ma tante, avant, de rien conclure, je dis donc : Où sont vos garanties ?
— Oh ! je vous en donnerai de telles, s’écria Clameran, qu’il vous faudra bien reconnaître ma bonne fo;. Hélas ! vous doutez de mon dévoûment ; que faire pou.* vous le prouver? Faut-il essayer de sauver M. Bertomv.
— Merci de votre offre, monsieur, répondit dédaigneusement Madeleine. SiProsper est coupable, qu’il périsse; s’il est innocent, Dieu le protégera.
Mmc Fauvel et sa nièce se levèrent, c’était un congé. Clameran se retira.
— Quel caractère ! disait-il, quel fierté !... Me demander des garanties!... Ah! si je 11e l’aimais pas tant! Mais je l’aime, et je veux voir cette orgueilleuse à mes pieds... Elle est si belle!... Ma foi! tant pis pour Ilaoull*
Clameran n’avait jamais été plus irrité.
L’énergie de Madeleine, que ses calculs ne prévoyaienf pas, venait de faire manquer le coup de théâtre sur lequel il avait compté et déconcerté ses savantes prévisions.
il avait trop d’expérience pour se flatter désormaif d’intimider une jeune fille si résolue. Il comprenait que, sans avoii pénétré ses desseins, 0ans saisir le sens de ses manœuvres, elle était assez sur ses gardes pour n'ètre ni surprise ni trompée. De plus, il était patent qu’elle allait dominer Mme Fauvel de toute la hauteur de sa fermeté, l'animer de sa hardiesse, lui souffler ses préventions et enfin la préserver de défaillances nouvelles.
Juste au moment où Louis croyait gagner en se jouant, il trouvait un adversaire. C’était une partie à recommencer.
11 était clair que Madeleine était résignée à se dévouer pour sa tante, mais il était certain aussi qu’elle était déterminée à ne se sacrifier qu’à bon escient et non à tout hasard sur la foi de promesses aléatoires.
Or, comment lui donner les garanties qu’elle demandait? Quelles mesures prendre pour mettre ostensiblement et définitivement Mme Fauvel à l’abri des entreprises de Raoul?
Certes, une fois Clameran marié, Raoul devenu riche, Mm® Fauvel ne devait plus être inquiétée. Mais comment le prouver, le démontrer à Madeleine ?
La connaissance exacte de toutes les circonstances de l’ignoble et criminelle intrigue l’aurait rassurée sur ce point; mais était-il possible de l’initier à tous les détails, avant le mariage surtout? Evidemment non.
Alors, quelleo garanties donner ?
Longtemps Clameran étudia la question sous toutes ses faces, s’ingéniant, épuisant toutes les forces de son esprit alerte ; il ne trouvait rien, pas une transaction possible, pas un expédient.
Mais jil n’était pas de ces natures hésitantes qu’un obstacle arrête des semaines entières. Quand il ne pouvait dénouer une situation, il la tranchait.
Raoul le gênait; il se jura que, de façon ou d’autre, il se débarrasserait de ce complice devenu si gênant.
Pourtant, se défaire de Raoul, si défiant, si fin, n’était pas chose aisée. Mais cette considération ne pouvait faire réfléchir Clameran. Il était aiguillonné par une de ces passions que l’âge rend terribles.
Plus il était certain de la haine et du mépris de Ma* deline, puis, par une inconcevable et cependant fréquente aberration de l’esprit et des sens, il l’aimait, il la désirait, il la voulait.
Cependant, une lueur de raison éclairant encore son cerveau malade, il décida qu’il ne brusquerait rien. Il sentait qu’avant d’agir il devait attendre l’issue de l’affaire de Prosper.
Puis, il souhaitait revoir Mmo Fauvel ou Madeleine, qui, croyait-il, ne pouvaient tarder à lui demander une entrevue.
Sur ce dernier point, il se faisait encore illusion.
Jugeant froidement et sainement les derniers actes de* deux complices, Madeleine se dit que, pour le moment, ils n’iraient pas plus loin.
Elle comprenait à cette heure que la résistance n’eût certes pas été plus désastreuse qu’une lâche soumission.
Elle se résolut donc à assumer la pleine et entière responsabilité des événements, assez sûre de sa bravoure pour tenir tète à Raoul aussi bien qu à Louis de Clameran.
Mme Fauvel résisterait, elle n’en doutait pas, mais elle se proposait d’user, d’abuser à la rigueur de son influence, pour lui imposer, dans son intérêt même, une attitude plus ferme et plus digne.
- C’est pourquoi, après la demande de Clameran, les deux femmes, décidées à attendre leurs adversaires, à les voir venir, ne donnèrent plus signe de vie.
Cachant sous une indifférence assez bien jouée le secret de leurs angoisses, elLs renoncèrent à aller aux renseignements. • .
Par M. Fauvel seul elles aunrirent successivement le
3fl*
résultat dos interrogatoires de Prosper, ses dénégations obstinées, les charges qui s’élevaient contre lui, les hésitations du juge d’instruction, et enfin sa mise en liberté, faute de preuves suffisantes — ainsi que le spécifiait l’arrêt de uon-lieu. Depuis la tentative de restitution de Clameran, 'Mm° Fauvel ne doutait pas de la culpabilité du caissier.
Elle n’en disait mot; mais intérieurement elle l’accusait d’avoir séduit, entraîné, poussé au crime Raoul, ce fils qu’elle ne pouvait prendre sur elle de cesser d’aimer.
Madeleine, bien au contraire, était sûre de l’innocence de Prosper.
Si sûre, qu’ayant su qu’il allait être libre, elle osa demander à son oncle, sous prétexte d’une bonne œuvre, une somme de dix mille francs qu’elle fit parvenir à ce malheureux, victime de fausses apparences, et qui, d’après tout ce qu’elle avait entendu dire, devait se trouver sans ressources.
Si dans la lettre qu’elle joignit à cet envoi, lettre découpée dans son paroissien, elle conseillait à Prosper de quitter la France, c’est qu’elle n’ignorait pas qu’en France l’existence lui deviendrait impossible.
De plus, Madeleine était jilors persuadée qu’un jour ou l’autre il lui faudrait épouser Clameran, et elle préférait savoir loin, bien loin d’elle l’homme qu’autrefois elle avait distingué et choisi.
Et pourtant, au moment de cette générosité que désap-. prouvait Mme Fauvel, ces deux pauvres femmes se débattaient au milieu d’inextricables difficultés.
Les fournisseurs, dont Raoul avait dévoré l’argent, èt qui, pendant longtemps, avaient fait crédit, insistaient pour qu’on acquittât leurs factures. Ils ne comprenaient pas, disaient-ils, qu’une maison comme la maison Fauvel les fit attendre pour des sommes qu’ils traitaient d’insignifiantes. On devait à l’un deux mille, à l’autre mil]", à un troisième cinq cents francs seulement. Le boucher, ‘?épicier, le marchand de vins se présentaient à la fois,
et on avait toutes les peines du monde à leur faire accepter des à-compte. Quelques-uns menaçaient d’aller trouver le banquier. Hélas 1 Mme Fauvel était eu face d’un déficit de près de 15,000 francs.
D’un autre côté, Madeleine et sa tante, qui, tout l’hiver, s’étaient abstenues de sortir pour éviter des dépenses de toilette, allaient se trouver obligées de paraitre au bal que préparaient les MM. Jandidier, des amis intimes de M. Fauvel.
Comment paraitre à ce bal, qui, pour comble de malheur, était un bal travesti, et où prendre de l’argent pour les costumes?...
Car elles en étaient là, dans leur inexpérience des vulgaires et cependant atroces difficultés de la vie, ces femmes qui ignoraient ce qu’est la gène, qui toujours avaient marché les mains pleines d’or.
Il y avait un an qu’ elles n’avaient payé la couturière ; elles lui devaient une certaine somme. Consentirait- elle à faire encore un crédit ?
Une nouvelle femme de chambre , nommée Palmyre Chocareille, qui entra au service de Madeleine, les tira d’inquiétude.
Cette fille, qui semblait avoir une grande expérience des petites misères, qui sont les seules sérieuses, devina peut-être les soucis de ses maîtresses.
Toujours est-il que, sans en être priée, elle indiqua une couturière très-habile, qui débutait, qui avait des fonds, et qui serait trop heureuse de fournir tout ce qu’il faudrait, et encore d’attendre pour le paiement, récompensée d’avance par cette certitude que la clientèle des dames Fauvel la ferait connaître et lui amènerait d’autres pratiques.
Mais ce n’était pas tout. Ni Mmo Fauvel, ni sa nièce ne pouvaient se rendre à ce bal sans un hijou.
Or, toutes leurs parures, sans exception, avaient été prises et engagées au Mont-de-Piété par Raoul qui avait gardé les reconnaissances.
-C’est alors que Madeleine eut l’idée d’aller demander
à Raoul d’employer au moins uue partie de l’argent volé à dégager les bijoux arrachés à la faiblesse de sa mère. Elle s’ouvrit de ce projet à sa tante, en lui disant :
— Assigne un rendez-vous à Raoul, il n'osera te refuser, et j’irai...
Et en effet, le surlendemain, la courageuse fille prit un fiacre, çt, malgré un temps épouvantable, se rendit au Vésinet.
Elle ne se doutait pas alors que M. Yerduret et Prosper la suivaient, et que, hissés sur une échelle, ils étaient témoins de l’entrevue.
Cette tentative hardie de Madeleine fut d’ailleurs inutile. Raoul déclara qu’il avait partagé avec Prosper; que sa part à lui était dissipée, et qu’il se trouvait sans argent.
Même, il ne voulait pas rendre les reconnaissances, et il fallut que Madeleine insistât énergiquement pour s’en faire donner quatre ou cinq, d’objets indispensables et d’une valeur minime.
Ce refus, Clameran l’avait ordonné, imposé. Il espérait que dans un moment de détresse suprême on s’adresserait à lui.
Raoul avait obéi, mais seulement après une altercation violente dont Joseph Dubois, le nouveau domestique de Clameran, avait été témoin.
C’est que les deux complices étaient alors au plus mal ensemble. Clameran cherchait un moyen, sinon honnête, au moins peu dangereux, de se défaire de Raoul, et le jeune bandit avait comme un pressentiment des amicales intentions de son compagnon.
Seule, la certitude d’un grand danger pouvait les réconcilier, et oette certitude, ils l’eurent au bal des MM. Jandidier.
Quel était ce mystérieux paillasse qui, après ses transparentes allusions aux malheurs de Mme Fauvel, avait dit à Louis d’un ton si singulier :
— Je suis l’ami de votre frère Gaston.
Ils ne pouvaient le deviner, mais ils reconnurent si
LE DOSSIER N* 113 Un
bien un ennemi implacable, qu’au sortir du bal ils essayèrent de le poignarder.
L'ayant suivi, ayant été dépistés, ils furent épouvantés.
— Prenons garde, avait murmuré Clameran; nous na saurons que trop tôt quel est cet homme.
Raoul, alors, avait essayé de le décider à renoncer à Madeleine.
— Non, s'était-il écrié, je l'aurai où je périrai...
Ils pensaient que prévenus, il serait difficile de les prendre. C’est qu’ils ignoraient quel homme était sur leurs traces.