RETOUR A RENNES
Mon compagnon de route, le capitaine Raffaelli.
Je retrouvai le capitaine Raffaelli à dix heures du soir, sur le quai de départ de la gare Montparnasse. Une voiture à 4 compartiments, sans couloir, était mise à ma disposition. Nous montâmes, suivant le conseil du général de Galliffet, dans un des compartinnents du milieu; les employés nous y enfermèrent à clef, en même temps qu'ils fer- Tiaient, également à clef, les autres compartiments de la voiture, et notre train se mit en Tiarche.
J'examinai mon compagnon de voyage : il ivait, comme on dit vulgairement, une bonne igure, mais, à mon grand étonnement, il -voyageait en tenue d'officier d'ordonnance du ninistre, aiguillettes pardessus le dolmanet )andes d'or au pantalon. Puisque Galliffet ivait paru si préoccupé de me garantir contre oute possibilité d'agression pendant la route, 1 aurait dû commencer, pensai-je, par faire
mettre son officier d'ordonnance en bourgeois, ou tout au moins dans une tenue qui n'aurait pas attiré l'attention de tous les voyageurs, comme le faisait celle de mon compagnon. Le capitaine Raffaelli, à qui j'en fis la remarque, m'expliqua qu'il avait été prévenu d'avoir à m'accompagner à neuf heures moins le quart seulement : il était de service pour la nuit au cabinet, et c'est ainsi, me dit-il, qu'étant seul officier présent, il avait été désigné. Il n'avait pas eu le temps de se rendre chez lui pour changer de tenue et il n'avait pas le moindre bagage, pas même un mouchoir de rechange.
L'explication était en effet plausible et je fus pour le moment convaincu de la sincérité du capitaine Raffaelii. J'étais loin de supposer que, s'il voyageait en tenue d'officier d'ordonnance du ministre, c'était parce qu'il avait à remplir, dès son arrivée à Rennes, une mission secrète dont Taccomplissement devait être singulièrement facilité, dès qu'il apparaîtrait comme le délégué irrécusable de Galliffet.
Le capitaine aurait voulu me faire parler du procès et de l'affaire Dreyfus en général. Maisjeneme souciais pas de traiter ces questions, bien qu'il m'afflrmàt être dans une absolue conformité de sentiments avec moi. le finis par lui demander de nous taire, la conversation me causant de la fatigue et
étant donné mon besoin de tranquillité et de repos, avant la déposition que je devais faire le lendemain matin, presque aussitôt après l'arrivée du train à Rennes. Mon compagnon s'inclina sansla moindre mauvaise humeur; il s'allongea sur sa banquette et, peu après, il s'endormait profondément.
Quant à moi, je ne fermai pas l'œil de la nuit; non que je fusse le moins du monde inquiet pour ma personne et que je craignisse de voir surgir devant moi, selon les noirs pressentiments de Galliffet, un farouche nationaliste armé d'un revolver ou d'un poignard; mais je n'éprouvai pas le besoin de dormir, et je passai la nuit à réfléchir sur ce que j'aurais à dire à Rennes.
La mission confidentielle du capitaine Raffaelli
Nous arrivâmes à quatre heures du matin. Il avait plu toute la nuit et la pluie continuait à tomber à torrents. Le capitaine Raffaelli, dont la mission apparente était terminée, devait attendre pour rentrer à Paris l'express de onze heures, que j'avais pris moi-même la veille; il se proposait, me ditil, d'assister en curieux à l'audience du Conseil de guerre qui allait s'ouvrir à six heures et demie. Je lui offris de se rendre à mon hôtel où je lui donnerais l'hospitalité dans ma chambre et ce qui était nécessaire à sa
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toilette, puisqu'il n'avait pu rien prendre avec lui. Le capitaine se défendit vivement d'accepter; il voulait rester enfermé au buffet, où il trouverait tout ce dont il avait besoin. Je ne pus arriver à vaincre sa détermination et nous nous quittâmes à la gare, nous donnant rendez-vous pour six heures et quart, au lycée, où le Conseil de guerre tenait ses audiences.
Quand, à l'heure convenue, j^arrivai dans la cour qui précédait la salle des séances, l'y trouvai en effet le capitaine Raffaelli, mais dans quel état, mon Dieu ! Non seulement il avait les traits fatigués et noircis d'une homme qui a passé la nuit en chemin de fer et n'aurait pas eu le temps de se débarbouiller, mais il était abominablement crotté, jusqu'en haut de l'échiné; ses bandes d'or au pantalon et ses aiguillettes soulignaient encore davantage le désordre de sa tenue. J'ai dit qu'il pleuvait à torrents quand nous sommes arrivés à Rennes, et la pluie avait cessé seulement vers six heures; il était manifeste que cet excellent Raffaelli, au lieu de rester enfermé au buffet de la gare, avait couru sous l'averse, à travers les rues endormies de la ville 1 — Quelle idée baroque ! me disais-je à part moi. Voilà pourquoi il ne voulait pas accepter mon hospitalité ! ! — Je lui fis remarquer, en riant, qu'il avait ramassé sur lui toute la boue de
Rennes : il ne s'en était pas douté et ne s'en aperçut qu'à ce moment.
Je lui dis qu'il y aurait certainement une audience de huis clos avant l'audience publique et qu'il avait amplement le temps d'aller se faire donner tout au moins un coup de brosse, 11 me remercia avec effusion et disparut. Je ne l'ai plus revu ; il est mort cinq ans plus tard, en juin 1904, étant chef d'escadron depuis la fin de 1900.
Je riais encore de l'extraordinaire négligence de mon compagnon de voyage, et de sa non moins extraordinaire idée de visiter les curiosités locales d'une ville de province, entre quatre et six heures du matin, quand je vis arriver dans la cour du lycée le commandant Carrière, commissaire du Gouverment.
J'allai vers lui, et lui annonçai que j'avais retrouvé les pièces « subtilisées. »
— « Quand pourrai-je les faire passer sous les yeux du coiiseil? » lui demandai-je.
— « Tout de suite, me répondit-il. Cependant il y a un huis clos avant vous; mais vous viendrez tout de suite après. »
Puis, me prenante l'écart, le commandant Carrière ajouta en baissant la voix :
— « Vous ne savez pas ce qui vient de yn' arriver ce matin ?
« A cinq heures ou cinq heures et quart, j'entends sonner à ma porte. J'entr'ouvre nna
fenêtre pour voir qui pouvait venir à une heure aussi matinale, et j'aperçois dans la rue un officier en aiguillettes demandant à me parler d'urgence. Savez-vous ce que m,'apportait cet oiseau-là : un ordre écrit de Galliffet me prescrivant de conclure à l'innocence de Dreyfus ! ! !
Ah, ça ! mais ! ! ! ce n'était donc pas en touriste que mon Raffaelli avait parcouru les rues de Rennes sous la pluie entre quatre et six heures du matin ! Il avait une commission du Gouvernement pour le commandant Carrière! Voilà pourquoi il avait voyagé en tenue d'officier d'ordonnance du ministre de la Guerre ! ! Et Galliffet, pour justifier à mes yeux l'attribution de ce compagnon de route, avait trouvé ingénieux de me le présenter comme un garde du corps, chargé de me protéger contre le revolver ou le poignard des nationalistes ! ! !
La plaisanterie pouvait paraître d'un goût douteux ; mais l'acte qu'elle avait servi à couvrir, témoignait une fois de plus de la perfidie du ministère M^aldeck, ce ramassis de politiciens tarés, d'individus sans scrupules, de traîtres à la France : c'était ça le Gouvernement!
Le commandant Carrière,
Sans rien manifester des sentiments que j'éprouvais, je laissai continuer le comman-
dant Carrière, qui ne prenait pas la peine de dissimuler son indignation.
— « Pour qui me prennent-ils donc ? », s'écria-t-il, après m'avoir fait confidence de la visite matinale qu'il venait de recevoir. — « Je conclurai suivant les indications de ma conscience, et puis, après, ils feront de moi ce qu'ils voudront. »
Je voulais lui dire : — « Mais, je le connais, votre officier : fai voyagé avec lui ! » — Je n'en eus pas le temps : on vint prévenir le commissaire du Gouvernement que le Conseil allait entrer en séance, et comme il devait être à sa place avant l'entrée, il me quitta brusquement en disant : — « ISous nous reverrons. »
Avant le procès de Rennes, je ne connaissais pas le commandant Carrière, et depuis l'ouverture des débats, le 7 août 1899, jusqu'à ce matin du 6 septembre, je ne m'étais jamais rencontré avec lui, en dehors des séances du Conseil. Le jour de ma première audition, le 19 août, il m'avait interrompu un peu brusquement, d'un ton qui m'avait paru comminatoire, pour me rappeler au respect des instructions données par le ministre de la Guerre aux témoins appartenant à l'armée et appelés à déposer dans l'affaire Dreyfus. Ces instructions prescrivaient de ne pas nommer les attachés militaires mêlés à l'affaire, et comme je venais
de désigner clairement un de ces agents, sans l'avoir toutefois nommé, le commissaire du Gouvernement avait immédiatement protesté en faisant remarquer que je violais, sinon la lettre, tout au moins l'esprit des instructions ministérielles (1). Je lui avais riposté avec quelque vivacité, et depuis ce moment, c'est-à-dire depuis ma première intervention au procès, nous n'avions eu, l'un avec l'autre, aucune espèce de rapport. Je ne l'avais abordé ce matin-là que parce qu'il me fallait prévenir le président du Conseil
(i) Le ministre de la Guerre avait motivé ces instructions par le souci du Gouvernement de ne pas créer à la France des complications diplomatiques, en faisant intervenir aux débats les noms des représentants des puissances étrangères. L'attaché militaire allemand ne devait être désigné que sous l'appellation de « agent A »; l'attaché militaire italien sous celle de « agent B ». Si le témoin militaire avait à parler d'un autre attaché, il devait dire simplement : « un autre agent ».
Ces instructions ne s'appliquaient pas, naturellement, aux témoins n'appartenant pas à l'armée ; ceux-ci avaient toute liberté pour s'exprimer suivant leur convenance, et ils ne se gênaient pas pour nommer Schwarzkoppen, Panizzardi, Schneider et autres personnages diplomatiques. Les avocats faisaient de même. La restriction imposée par le Gouvernement aux seuls officiers ne suffisait donc pas à garantir le pays contre le risque de complications avec l'étranger, mais elle ôtait toute liberté d'esprit à des témoins constamment préoccupés de ne pas laisser échapper par mégarde, au cours de leur déposiiion, des noms qu'il était défendu de prononcer. Cette gène n'existait, ainsi qu'il vient d'être expliqué, que pour les témoins militaires, lesquels témoignaient pour la plupart contre Dreyfus; les témoins civils, en majorité favorables au traître, y étaient soustraits, si bien que l'accusation était, de ce fait, en état d'infériorité vis-à-vis de la défense. C'était tout ce que voulait le GouTernement, et ses instructions aux témoins militaires n'avaient pas d'autre objet.
Ces instructions étaient d'ailleurs illégales ; elles constituaient un abus de pouvoir de la part du Gouvernement, et un président de Conseil de guerre plus soucieux de son devoir et des droits de la justice que ne l'était le colonel Jouaust, les aurait annulées en vertu de son pouvoir discrétionnaire.
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do guerre de mon retour et lui faire connaître le résultat de ma mission. Le commissaire du Gouvernement était mon intermédiaire tout indiqué près du président; il devait aussi requérir mon audition : c'était pour ces motifs que j'étais allé à lui, en l'apercevant dans la cour du lycée, et, dès les premiers mots, j'avais senti s'évanouir des préventions nées d'un malentendu à Taudience. En le voyant s'éloigner, je comparais la conduite de ce digne et modeste chef de bataillon en retraite à celle du brillant général de division, marquis de Galliffet, avec qui je me trouvais la veille au soir, et qui couronnait l'héroï-comédie de sa vie en prostituant son uniforme de général en compagnie d'un Waldeck et de ses acolytes : j'étais heureux d'avoir pu serrer une main loyale.
La séance de huis clos qui précédait la mienne se prolongeait. La cour du lycée se remplissait des nombreux témoins de l'Affaire. .J'étais abordé par les officiers, curieux de connaître les résultats de mon voyage à Paris. Je leur dis l'accueil de Galliffet, qui m'était apparu comme un pitre malfaisant. Les détails de notre entretien couraient de bouche en bouche : on faisait des gorges chaudes sur les boutades que m'avait lancées Galliftet et sur sa préoccupation simulée d'un attentat dirigé à mon retour contre moi par
les nationalistes; on s'indignait aussi de la platitude et de la couardise de Chamoin qui, pour s'assurer les bonnes grâces du ministère Waldeck, écrivait que le procès « finirait mal », s'il se terminait par la condamnation de Dreyfus. Tous les officiers savaient déjà qu'ils devraient évacuer la salle d'audience, dès que les débats seraient clos, et sortir de Rennes le même jour : beaucouj^ s'attendaient à ce que la clôture fût prononcée tout au début de l'audience publique, et chacun avait commencé ses préparatifs de départ : les conversations échangées avaient le caractère d'adieux.
Ma deuxiè'nie déposition à huis clos :
l'espionnage étranger.
On vint enfin me prévenir que le président du Conseil de guerre donnait l'ordre de m'introduire : moins d'une minute plus tard, je me retrouvai devant le Conseil, et le colonel Jouaust m'invitait aussitôt à monter sur l'estrade, au lieu de me laisser reprendre, comme la veille, les places réservées aux témoins. Je rendis compte de la découverte des pièces subtilisées au dossier Trarieux- Tornielli-Reinach et je les plaçai sur la table. J'allais commencer ma déposition sur ces pièces; mais le président m'invita à m'expliquer tout d'abord sur un autre dos-
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sier dont j'avais réclamé également la production, et qui était relatif aux manœuvres d'espionnage des attachés militaires étrangers.
Il pourrait paraître étonnant qu'après les incidents du huis clos de la veille — la constatation des simplifications apportées au dossier Trarieux-Tornielli-Reinach et mon envoi à Paris pour rechercher les pièces soustraites — le Conseil de guerre n'ait pas désiré à mon retour, et dès mon introduction en séance, se renseigner sur la nature des documents qu'on avait essayé de lui dissimuler et que je lui rapportais de Paris. Mais la question de l'espionnage étranger était en rapport étroit avec deux autres dépositions à huis clos que j'ai déjà signalées et qui avaient été faites, hors ma présence, l'une la veille, l'autre le jour même. Le Conseil de guerre venait d'entendre cette dernière quand je fus introduit: il était par conséquent très naturel que, me sachant d'ailleurs en possession des pièces subtilisées, il ait reporté leur examen à la suite des explications que j'avais à lui fournir sur l'espionnage, ces explications étant en partie corrélatives à la déposition du témoin entendu immédiatement avant moi.
Je commençai donc par analyser le dossier de l'espionnage étranger, remettant entre les mains du président, au fur et à mesure de mes explications, les pièces qui servaient
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de justification à mes dires. Le président, après examen des pièces, les passait aux juges, et ceux-ci au commissaire du Gouvernement et aux avocats qui avaient abandonné leur fauteuil pour m'entourer. Tous paraissaient prodigieusement intéressés ; M* Labori surtout manifestait un vif désir de voir de près les documents produits, et sa hâte à vouloir les saisir au passage avant que son tour fût venu ne laissait pas d'être comique. Les juges purent constater que les cas Schwarzkoppen et Panizzardi, révélés à Foccasion de la trahison de Dreyfus, n'étaient pas des cas d'exception, ainsi que quelques-uns se l'imaginent trop souvent encore aujourd'hui : le dossier leur apportait la preuve matérielle que, depuis 1878, la France était enserrée dans un formidable réseau d'espionnage, tendu par l'Allemagne et à son profit. La plupart des attachés militaires qui avaient résidéà Paris, depuis 1878, avaient collaboré, ou collaboraient encore, à pénétrer les secrets de notre défense nationale pour en faire bénéficier nos adversaires les plus probables. Le dossier prouvait que ces menées avaient été notifiées au président de la République et au ministre des Affaires étrangères, au fur et à mesure qu'elles parvenaient à la connaissance du Service des Renseignements : rien n'avait été fait pour arrêter ces agissements et une seule fois le
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gouvernement s'était risqué à élever une plainte, à l'occasion des manœuvres d'un certain capitaine Borup, attaché militaire à l'ambassade des Etats-Unis. Il est vrai que cette fois le gouvernement s'était vu obligé d'agir. Le capitaine Borup fut rappelé par son gouvernement ; mais les autres attachés militaires étrangers lui offrirent, à Paris, avant son départ, un banquet d'adieu où l'attaché militaire américain fut loué comme un héros, et il avait à peine réintégré le territoire des Etats-Unis que les attachés allemands lui faisaient parvenir, au nom de tous les attachés militaires étrangers, un sabre d'honneur. Encore une fois, le gouvernement de la République a connu tous ces détails, et, pas plus dans cette circonstance que dans beaucoup d'autres, tout aussi humiliantes pour l'amour-propre national, il n'a éprouvé le besoin d'élever l'ombre d'une protestation. D'ailleurs, l'unique préoccupation du gouvernement a toujours été de dissiTiuler au pays les agissements des espions et des traîtres; il y parvenait généralement, et il laissait alors les coupables continuer leurs opérations en toute tranquillité. Tous les ministères qui se sont succédés en France depuis 1878, quelle que fût leur couleur politique, ont fait de même. C'est ainsi que le gouvernement de M. Charles Dupuy, en apprenant l'arrestation de Dreyfus, a
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voulu obliger le ministre de la Guerre, général Mercier, à abandonner les poursuites ; il a fait tenir l'arrestation secrète et, pendant quinze jours, il n'y a pas d'effort qui n'ait été tenté près du général Mercier pour lui forcer la main et le contraindre à relâcher Dreyfus. Le Gouvernement ne s'est résigné à laisser la justice suivre son cours qu'après que l'indiscrétion d'un sous-ordre eût fait connaître à la presse l'arrestation du traître,
A l'appui de ce que je viens d'écrire sur l'inertie du Gouvernement vis-à-vis des traîtres et des espions, je me bornerai à citer deux cas, étrangers d'ailleurs à l'affaire Dreyfus et dont je n^ai pas eu, par suite, à entretenir les juges de Rennes.
Le premier est celui d'un certain comte de Savimont, officier supérieur de la Marine en retraite, officier de la Légion d'Honneur (1).
Au temps où M. de Freycinet était pour la première fois ministre de la Guerre, ce comte de Savimont lui fut présenté par M. Clemenceau pour être employé en qualité d'agent secret du Service des Renseignements. Le colonel Sandherr était chef du Service et, sur la recommandation du ministre, il dut agréer
(i) Ce nom de comte de Savimont était un nom de guerre dont ce personnage, appartenant d'ailleurs à une très honorable famille, se servait pour masquer sa véritable individualité; il se taisait aussi appeler quelquefois simplement : M. Saron. Le pseudo-comte de Savimom étant mort aujcjurd'hui, la révélation de son nom réel n'offre plus aucun intérêt.
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le concours du protégé de M. Clemenceau (1); mais il ne tarda pas à se rendre compte du peu de valeur de son nouvel agent, qui ne témoignait d'aucun zèle pour ses fonctions et dont l'unique préoccupation paraissait être de bonifier sa pension ou retraite en percevant des appointements sur les fonds secrets.
En 1901, c'est-à-dire deux ans après le procès Dreyfus à Rennes, le comte de Savimont était toujours employé au Service des Renseignements du ministère de la Guerre ; il avait, en outre, réussi à se faire embaucher, en cette même qualité d'agent secret, par le ministre de la Marine, et il avait ainsi l'avantage d'être payé cumulativement sur les fonds de ces deux Administrations.
Il s'était lié étroitement avec l'attaché naval anglais, le capitaine de vaisseau Douglas A. Gamble, aujourd'hui contre-amiral et chargé de procéder à la réfection de la flotte turque. Celui-ci était, bien entendu, fidèle à la constante tradition de tous les attachés militaires et navals étrano:ersaccré-
(i) Clemenceau, recruteur du Service des Renseignements!... Personne en France ne s'en serait douté... La suite de cette histoire donnera l'explication du fait : il s'agissait d'introduire au Service des Renseignements un traître pour le compte de l'Angleterre, et Clemenceau, agent Anglais, s'est empressé d'agir sur Freycinet, qu'il ti^nt à sa discrétion, pour obliger celui-ci à agréer les s<!rvices I!) de Savimont, comme il l'obligeait à la même époque à poursuivre Turpin et à décorer Cornélius Herz.
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dites en France : il pratiquait l'espionnage sur une vaste échelle.
Or, un jour de la fin de 1901, le Service des Renseignements surprit, dans les cartons de Douglas, une lettre contenant les renseignements les plus circonstanciés et les plus précis sur les signaux à grande distance du système Babeau, alors à l'essai, et sur l'aménagement des torpilles automécaniques à bord des croiseurs de 3' classe. Ces renseignements, extrêmement confidentiels, avaient été demandés par Savimont à un quartiermaître de l'escadre de l'Océan, lequel^ sachant que son correspondant était un ancien officier supérieur de la Marine française, les avait fournis, non seulement sans la moindre méfiance, mais avec le plus grand empressement, joignant à ses expli cations écrites des dessins qui rendaient ces explications plus faciles à saisir. Le tout avait été transmis à Douglas par Savimont, qui n'avait même pas pris la peine de recopier la lettre du quartier-maître et qui s'était borné à passer un trait de plume sur son propre nom, à lui, et sur la signature. C'était un acte de trahison au premier chef.
Mais Savimont était le protégé de Clemenceau ; d'autre part, il collaborait à cette même époque avec un sieur Tomps, employé à la Sûreté Générale, pour créer le fait nouveau nécessaire à une nouvelle revision du procès
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Dreyfus. A ce double titre, il était sacré pour le Gouvernement. Waldeck, encore président du Conseil en 1901, défendit qu'on instruisît cette affaire. Savimont continua à percevoir ses émoluments tant à la Guerre qu'à la Marine ; il mouruten mars 1902 sans avoir été jamais inquiété et sans que sa trahison lui eût été seulement reprochée.
Quant à Douglas, le Gouvernement se garda bien de formuler la moindre observation à son sujet, et il ne prit aucune mesure pour contrarier les menées de l'attaché naval anglais.
L'autre cas est certainement plus scandaleux encore.
Il existe à Paris, depuis environ vingt ans, une dame Austin Lee, femme d'un attaché à l'ambassade britannique, qui porte le titre officiel de conseiller commercial. Cette femme peut se livrer impunément, au vu et
AU su DE TOUS LES GOUVERNEMENTS QUI SE SONT
SUCCÉDÉ EN France depuis qu'elle y séjourne ELLE-MÊME, à l'espionnagc le plus éhonté. Elle est très répandue dans la haute société parisienne ; elle cherche surtout à se faire admettre dans les maisons où elle peut se rencontrer avec des amiraux, des généraux, et, d'une façon générale, avec des personnalités possédant à un titre quelconque des données sur nos armements ou sur nos desseins. Très insinuante, très femme du
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monde, libre d'ailleurs de tout scrupule, elle s'entend admirablement à capter la confiance des victimes qu'elle s'est choisies. Avec une adresse véritablement diabolique, elle séduit, elle entortille ses interlocuteurs et elle arrive à tirer d'eux, sans qu'ils s'en doutent, plus d'un renseignement précieux. En 1899, c'est-à-dire à l'époque du procès Dreyfus, elle communiquait tout ce qu'elle avait pu se procurer au Baron von Sùsskind, deuxième attaché militaire allemand, spécialement chargé de l'étude des questions navales. Celui-ci vérifiait les renseignements fournis par Mme Austin Lee ; si ces renseignements étaient reconnus exacts, il en informait sa collaboratrice, lui disant qu'elle pouvait en toute sécurité transmettre à l'Amirauté britannique ce qu'elle lui avait transmis à lui-même.
Il y a environ quinze ans, l'Amirauté engagea Mme Austin Lee, qui était protestante, à se convertir à la religion catholique, afin d'avoir — disait la lettre de l'Amirauté — un accès plus facile dans certains milieux parisie7is. L'espionne se hâta de suivre ce conseil ; une grande dame portant un des plus beaux noms de France, qui s'imaginait avoir fait une conquête au catholicisme, se chargea des démarches nécessaires et servit de marraine à la conertie dont l'abjuration (! !) eut lieu dans la Cha-
pelle de la Nonciature. Le Figaro de l'époque à consacré à cette cérémonie un brillant écho mondain.
Le gouvernement connaissait le mobile auquel Mme Austin Lee obéissait en se faisant catholique; il n'ignorait rien non plus de ses agissements, qui lui étaient notifiés au fur et à mesure de leur découverte par le Service des Renseignements ; jamais Mme Austin Lee n'a été inquiétée, et le gouvernement s'est même refusé à mettre en garde contre elle ceux des Français qu'il savait plus particulièrement exposés à ses entreprises. Si, depuis vingt ans, la France avait été gouvernée directement par des Anglais, il n'en aurait pas été autrement.
Entre tous les actes relevés à la charge de la femme du conseiller commercial à l'ambassade britannique, je me bornerai à citer le suivant :
Dans le courant d'avril 1899, le Service des Renseignements surprit une lettre récemment adressée à Mme Austin Lee par un individu qui signait du nom de Gérard.
Cette lettre donnait la liste de nos dépôts de charbon sur les côtes d'Afrique, ainsi que le chiffre des approvisionnements dans chaque dépôt. L'espionne, suivant son habitude constante, avait transmis ces renseignements au Baron von Sûsskind pour avoir son avis, et nous avions également en notre
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possession la réponse du Baron : celui-ci disait que les renseignements étaient de la plus haute valeur; il estimait que nos approvisionnements en charbon sur les côtes d'Afrique étaient d'une insignifiance ridicule, et il insistait sur ce fait qu'au cas d'une guerre entre l'Angleterre et la France, nous serions dans l'impossibilité de maintenir nos communications avec Madagascar.
La lettre signée Gérard et les appréciations formulées sur son contenu par le deuxième attaché militaire allemand furent immédiatement communiquées, par le commandant Rollin en personne, au ministre de la Marine, qui était alors M. Lockroy, et celui-ci mit le chef du Service des Renseignements en rapport avec le bureau qui avait dans ses attributions la constitution des dépôts de charbon. Là, on reconnut l'exactitude des données qui avaient été fournies à Mme Austin Lee, et on se montra d'autant plus ému de cette divulgation qu'elle n'avait pu être faite que par un employé de ministère de la Marine. Le contre-amiral chargé du personnel fut convoqué; il déclara qu'il n'y avait en ce moment au ministère, et qu'il n'y avait jamais eu depuis longtemps, aucun officier ou agent répondant au nom de Gérard. Ce nométaitdonc un nom d'emprunt sous lequel le traître dissimulait sa véritable personnalité.
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Le ministre de la Marine prescrivit une enquête qui ne ppoduisit aucun résultat; mais il se garda de provoquer une mesure quelconque contre Mme Austin Lee, et il ne lui vint pas non plus à l'esprit d'améliorer l'état de nos dépôts de charbon.
Environ six semaines plus tard, le cabinet Waldeck succédait au cabinet Dupuy, et M. de Lanessan remplaçait à la Marine M Lockroy; l'enquête pour découvrir le soidisant Gérard se poursuivit néanmoins avec plus ou moins d'activité ; de temps à autre, le Service des Renseignements relevait des indices prouvant que le traître continuait, lui aussi, des relations avec Mme Austin Lee.
Les choses en étaient là quand tout à coup, à la date du 17 février 1900, c'est-à-dire alors que l'enquête de la Marine se prolongeait sans jamais aboutir, l'Intransigeant publia, sous forme de question à M. de Lanessan, les lignes suivantes :
N'y a-t-ilpas au ministère de la Marine un employé supérieur, faiseur d'affaires véreuses, ayant associé à ses louches spéculations plusieurs de ses malheureux collègues confiants et naïfs?
Le ministre ignore-t-il que ce fonctionnaire a écrit dernièrement, sur papier à en-tête du ministère de la Marine^ au représentant d'une grande puissance étrangère, lui proposant, pour la somme de 25,000 francs, de lui livrer des docum,ents secrets ?
Le lendemain, 18 février, l'Intransigeant revenait à la charge et, dans un article intitulé : « L'espion du ministère de la Marine », il disait que la puissance étrangère visée par lui la veille était l'Angleterre. L'employé de la Marine était, lui aussi, bientôt nommé : il s'appelait Jude Philipp ; encore un juif, sans doute, comme Dreyfus, comme Ullmo et comme Loëw !... Il fut établi que cet individu avait bien réellement écrit à l'ambassade d'Angleterre, ainsi que le disait l'Intransigeant. Il importait de procéder à son arrestation pour ce seul fait. De plus, n'était-il pas probable qu'on tenait enfin le correspondant de Mme Austin Lee, l'introuvable Gérard, vainement recherché depuis neuf mois. Il y avait donc double motif pour l'arrestation immédiate de Jude Philipp, et c'est ce que se serait dit un ministre appartenant à un gouvernement de défense nationale. Mais M. de Lanessan n'était qu'un mi^iisfre de défeyise républicaine (1) et il préféra donner à Jude
(i) C'est ainsi que s'intitulait, comme chacun sait, le ministère Waldeck.
Pour en finir avec Jude Philipp, je dois ajouter qu'une inter-
Eellation fut faite à son sujet par M. Georges Berry à M . de anessan, à la séance de la Chambre du 8 mars iqoo. M. de Lanessan dut r-connaitre que son attention avait été appelée sur l'employé dès le 20 janvier, soit un mois avant les révélations de l'Intransigeant : il se garda, bien entendu, de soutfler mot de l'affaire Gérard, et il sut a Imirablement embrouiller le débat qui n'eut qu'un retentissement restreiit. Néanmoins, et pour donner une apparence de satisfaction à l'opinion, Jude Philipp fut poursuivi, mais seulement sous le chef d'escroquerie [!), devant le tribunal correctionnel qui le condamna par défaut.
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Philipp un congé d'un an qui le mît, lui et surtout Mme Austin Lee^, à l'abri de toute poursuite. Le traître en profita pour fller à l'étranger, dont il n'est jamais revenu, à ma connaissance du moins. L'enquête sur Gérard fut dès lors abandonnée, et Mme Austin Lee put continuer en paix ses opérations ; elle les continue sans doute encore.
La suite de ma deuxième déposition à huis clos : analyse du dossier. Trarieuœ-Tornielli-Reinacli.
Après cette digression nécessaire sur le fonctionnement de l'espionnage étranger en France, je reprends au point où je l'avais interrompu l'exposé de ma deuxième déposition à huis clos devant le Conseil de guerre de Rennes.
Les membres du Coîiseil avaient autant que moi grande hâte d'aborder l'examen du dossier Trarieux-Tornielli-Reinach, dont les pièces essentielles avaient été « égarées » par le général Chamoin et que j'avais réussi à retrouver au ministère de la Guerre^ dans une armoire du Service des Renseignements. Aussitôt que j'eus refermé le dossier de l'espionnage, un des juges m'interrogea sur la façon dont j'étais rentré en possession des pièces primitivement dérobées à l'examen du Conseil de guerre, et je fis alors le récit que j'ai donné ci-dessus. Le même juge
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me demanda si j'estimais pouvoir attribuer à une erreur ou à une simple inadvertance le fait que les documents, retrouvés dans l'armoire du Service des Renseignements, avaient été soustraits du dossier. Je répondis qu'une pareille hypothèse me paraissait absolument inadmissible. En effet, ainsi qu'il était facile aux juges de s'en rendre compte, tous les documents du dossier avaient été classés par ordre de date, et les documents soustraits s'intercalaient parmi ceux qui avaient été conservés. La soustraction avait donc nécessairement exigé un triage préalable, qui avait permis de subtiliser les pièces importantes, en ne conservant dans le dossier que des documents secondaires (1). J'ajoutai ne pas pouvoir m'expliquer pourquoi l'auteur de la soustraction n'avait pas détruit les pièces après les avoir retirées du dossier; peut-être voulait-il se les réserver pour lui-même et se procurer ainsi des armes contre Trarieux et Reinach. Au surplus, le coupable, quel qu'il fût et que je ne connaissais pas, pouvait avoir espéré qu'une simple soustraction suffirait au but qu'il se proposait. N'avait-il pas failli réussir, puis-
(i) La subtilisation des pièces du dossier était un nouvel exemple des manœuvres criminelles auxquelles se livraient les partisans de Dreyfus. Ce crime, comme tous les autres, est resté impuni, et son auteur n'a même pas été recherché; le général Chamoin n'a pas été mis en demeure de s'expliquer sur l'altération du dossier dont il avait la earde.
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que, si je n'avais pas demandé la veille à m'approcher pour reconnaître le dossier qui m'était présenté et si le président n'eût pas consenti à accueillir ma demande, la soustraction des pièces n'aurait pas été découverte, la mystification du Conseil de guerre eût été complète !
Les juges soulignaient ma déclaration de sourires approbateurs, et le colonel Jouaust prit la parole pour dire qu'il se félicitait, quant à lui, d'avoir pu contribuer dans une certaine mesure à déjouer une manœuvre destinée à fausser la vérité sur un point important du procès. J'avais mes raisons pour savoir à quoi m'en tenir sur les dispositions du colonel Jouaust: je savais qu'il avait reçu directement des instructions de Waldeck et certains symptômes m'avaient déjà fait comprendre qu'il était à la dévotion du gouverment, et par conséquent au service du traître. La satisfaction qu'il témoignait de voir avorter une machination du parti de Dreyfus n'était pour lui qu'un nouveau moyen de cacher son jeu. L'avenir ne devait pas tarder à me prouver combien mes appréciations sur le colonel Jouaust étaient fondées.
Jeprocédai à la présentation des documents. Je commençai par mettre le Conseil de guerre au courant des conditions dans lesquelles j'avais fait, le 5 janvier 1899, devant la Chambre criminelle, sur la dépèche Paniz-
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zardi, une déposition que la Cour avait jugée assez secrète pour m'autoriser, sur ma demande, à ne pas la dicter au greffier. Faisant passer sous les yeux des juges la lettre Lévèque du 14 janvier 1899, je montrai que ma déposition secrète, faite à huis clos devant neuf conseillers à la Cour de cassation, était, presque immédiatement après, portée à la connaissance du comte Tornielli, ambassadeur d'Italie. Je dis l'intérêt majeur et évident qu'offraient pour le comte Tornielli les renseignements confiés par moi à la Cour sous la garantie du plus absolu secret. Puis je présentai une autre lettre Lévèque, du 16 février 1899, postérieure par conséquent d'un peu plus d'un mois à ma déposition sur la dépêche Panizzardi : cette deuxième lettre permettait de se rendre compte du préjudice causé aux intérêts de la défense nationale par la divulgation de ma déposition. Elle nous apprenait en effet que le gouvernement italien, mis au courant de notre surveillance, avait modifié son chiffre pour sa correspondance secrète avec le personnel de son ambassade à Paris ; nous n'avions pas pu nous procurer ce nouveau chiffre, et l'ancien que nous possédions étant abandonné, nous avions perdu un précieux moyen de défense contre les menées d'espionnage du lieutenant-colonel Panizzardi, menées dont l'existence était établie, tant par le dossier de
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l'espionnage étranger que par le dossier secret de l'affaire Dreyfus. Nous avions donc été victimes d'une trahison, et cette trahison était, sans contestation possible, l'œuvre d'un membre de la Chambre criminelle.
Je passai ensuite aux pièces qui établissaient les relations clandestines de MM. Trarieux et Reinach avec ce même comte Tornielli. Ces pièces étaient des rapports d'agents; mais je montrai que leurs attestations avaient été scrupuleusement contrôlées et qu'elles étaient par suite hors de toute contestation. Elles établissaient que, pendant l'hiver 1898-1899, cest-à-dire pendant toute la durée de l'enquête de la chambre criminelle, Reinach et Trarieux se rendaient très fréquemment, dans la soirée, à partir de huit heures et demie, à l'ambassade d'Italie; tous deux paraissaient agités et inquiets ; leurs conversations avec l'ambassadeur n'avaient trait qu'à l'affaire Dreyfus. C'était par eux vraisemblablement que ma déposition sur la dépêche Panizzardi avait été livrée à l'Italie.
Le comte Tornielli était intervenu officiellement dans l'affaire de revision depuis 1897, mais c'était surtout à partir du moment où il put se concerter avec MM. Trarieux et Reinach que son zèle révisionniste se manifesta avec le plus de violence. Tous ses elïorts tendaient à innocenter son attaché militaire,
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qu'il déclarait n'avoir jamais eu aucune espèce de rapport avec Dreyfus, contrairement aux preuves matérielles accumulées dans le dossier secret du ministère de la Guerre.
En outre, nous savions, encore par les documents du dossier secret (1), que le gouvernement italien croyait lui-même à l'existence des relations de Panizzardi avec le traître. En supposant par conséquent que le comte Tornielli eût tenu à Rome le même langage qu'il tenait à Paris, il apparaissait bien nettement que ses affirmations n'avaient pas réussi à convaincre son propre Gouver nement. Je fis remarquer qu'au surplus l'ambassadeur italien, en niant les relations de son attaché militaire avec Dreyfus, et en étayant ses dénégations sur sa parole d'honneur, n'avait fait qu'appliquer pour son propre compte un précepte de diplomatie dicté jadis par le roi de Prusse Frédéric II à ses représentants à l'étranger « S'il y a à gagner à être honnêtes », disait le roi philosophe, « nous le serons; ^nais s'il faut duper, nous