ACTE IV/SCÈNE VIIL a
LISETTE
Moi, madame, je n'y connois rien : je ne sais lire que des billets doux... (A Frontin. ) Regarde, toi , Frontin.
Je n'entends pas encore les affaires.
m. furet, à la baronne.
C'est pour une obligation que défunt M, le baron de Porcandorf , votre époux. . .
la baronne, l'interrompant.
Feu mon époux , monsieur ? cela ne me regarde point; j'ai renoncé à la communauté.
Sur ce pied-là, on n'a rien à vous demander.
M. FURET
Pardonnez -moi, monsieur, l'acte étant signé par madame... .
m. turcaret, l'interrompant.
L'acte est donc solidaire ?
M. FURET
Oui, monsieur, très solidaire, et même avec déclaration d'emploi... Je vais vous en lire les termes ; ils sont énoncés dans 1 exploit.
Voyons si l'acte est en bonne forme.
M. furet, après avoir mis des lunettes, lisant son exploit.
« Pardevant, etc. furent présents, en leurs perce sonnes , haut et puissant seignear Georges- « Guillaume de Porcandorf, et dame Agnès-Ilde- 7. 22
a58 TURCARET.
« gonde de la Dolinvillière , son épouse , de lui « dûment autorisée à l'effet des présentes, lesce quels ont reconnu devoir à Éioi-.Térômc Poussif, « marchand de chevaux, la somme de dix mille <( livres »
la barosxe, l'interrompant.
Dix mille livres !
LISETTE
La maudite obligation !
M. furet, continuant à lire son exploit.
« Pour un équipage fourni par ledit Poussif, « consistant en douze mulets , quinze chevaux ce normands , sous poil roux , et trois bardeaux « d'Auvergne , avant tous crins, queue et oreilles, «. et garnis de leurs bâts , selles , brides et lice cols ». . . .
Lisette, l'interrompant.
Brides et licols I Est-ce à une femme à payer ces sortes de nippes-là ?
M. lUIlCARET.
Ne l'interrompons point.,. (Â AL Furet, ) Achevez, mon ami.
furet, achevant de lire son exploit.
ce Au paiement desquelles dix mille livres , lesc< dits débiteurs ont obligé , ?ilecté et hypothéqué ce généralement tous leura biens , présents et à venir, ce sans division , ni discussion , renonçant auxdils ce droits ; et pour l'exécution des présentes , ont
ftCTE IV, SCÈNE VIII. a5g
« élu domicile chez Inm,cerrt-Blai e Le Juste, an « cien procureur au Chàtelet , demeurant rue du « Bout-du-Monde , fait et passé , etc. » fiiontin, à M. Tarcarei.
L'acte est-il eu bonne forme, monsieur?
m. icncAûir.
Je n'y trouve rien à redire que la somme.
M. FURET
Que la somme, monsieur? Oh! il n'y a rien à ie dire à la somme ; elle est fort Lien énoncée. m. tuucaiiet, à la baiL'um.
Cela est chagrinant.
LA BARONNE
Comment ! chagrinant? Est-ce qu'il faudra qu il m en coûte sérieusement dix mille livres pour avoir si^né ?
LISETTE
Voilà ce que c'est que d'avoir trop de complaisance pour un mari. Les femmes ne se corrigerontelles jamais de ce défaut-là?
LA BARONNE
Quelle injustice!... (AM- Turcaret. )N'y a-t-ilpai moyen de revenir contre cet acte-là, M. Turcaret?
Je n'y vois point d'apparence. Si dans l'acte vous n'aviez pas expressément renoncé aux droits de division et de discussion , nous pourrions chicaner ledit Poussif.
sGo TURCARET.
Il faut donc se résoudre à payer, puisque vous m'y condamnez, monsieur. Je n'appelle pas de vos décisions.
front in, bas, a M. Turcaret.
Quelle déiérence on a pour vos sentiments!
la baronne, à M. Turcaret.
Cela m'incommodera un peu ; cela dérangera Iz destination que j'avois faite de certain billet au porteur que vous savez.
LISETTE
Il n'importe; payons, madame , ne soutenons pas un prooès contre l'avis de M. Turcaret.
LA BARONNE
Le ciel m'en préserve ! Je vendrois plutôt mes bijoux, mes meubles.
front in, bas, à M. Turcaret.
Vendre ses meubles , ses bijoux, et pour l'équipage d'un mari encore! La pauvre femme! M. turcaret, à la baronne.
Non, madame, vous ne vendrez rien. Je me charge de cette dette-là ; j'en fais mon affaire.
LA BARONNE
Vous vous moquez. Je me servirai de ce billet, vous dis-je.
Il faut le garder pour un autre usage.
LA BARONNE
Non , monsieur , non ; la noblesse de votre procédé m'embarrasse plus que l'affaire même.