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CHAPITRE PREMIER

l'ÉPO<3UE. — l'homme. PREMIERS ESSAIS

Les enfants nés en France entre 1800 et 1815 n'ont pas eu froid en venant au monde. Conçus entre deux batailles, nés d'un sang tumultueux, trop jeunes pour comprendre les misères de tant de gloire, ils grandissaient sous « les soleils d'Austerlitz ' », le cerveau chauffé par un ciel ardent.

Nous ne respirons plus le même air. Le jiremier chapitre du siècle nous semble aussi déclamatoire que

1. A. de Musset, la Confession cVun e/ifa/it du siècle, ch. il, p. 3 (édit. Charpentier).

2 L F, DRAME D A L IL X A X D n E DUMAS.

le début de la Confession d'Alfred de Musset. La critique historique poursuit son œuvre. A chaque fois qu'elle attaque la légende et qu'elle en entame le granit, une étincelle jaillit et s'éteint, une poussière lumineuse vole et disparaît : c'est une parcelle de l'imagination d'autrefois qui s'en va, comme les vieilles lunes du poète. Mais les vieilles lunes ne peuplent plus d'étoiles notre ciel désenchanté. Depuis un temps, les Mémoires s'ajoutent aux Mémoires; une exposition de la Révolution et de l'Empire s'est ouverte, où nous avons scruté les livres de comptes domestiques de Napoléon, examiné ses chapeaux et ses sabres, et cherché, avec plus de curiosité que d'enthousiasme, le fait^ non le men'eilleux. Car nous ne concevons plus sans peine, même ceux d'entre nous qui s'efforcent à comprendre, l'état de l'âme française vers 1820.

Ces jeunes gens avaient entendu les récits de tant d'événements si rapides et si extraordinaires. Et d'abord, c'était le branle-bas de cette Révolution, que le xviii^ siècle avait préparée, sans y être prêt luimême, qui avait fait explosion, bouleversé la société, les mœurs, les idées, pour s'évanouir enfin dans les exodes de l'épopée napoléonienne. Et c'est Téblouissement de la « servitude militaire * », quinze années de radieuse et sanglante fantasmagorie, de gloire et de deuil semés sur les routes d'Europe, de marches et de chevauchées à pas de géants vers les capitales. Pendant quinze ans, les enfants n'ont songé que haies d'acier, costumes chamai'rés d'or, colonnes armées qui serpentent sur les nappes d'argent ou le sable fauve, dûmes, mosquées, minarets et kremlins ; « ils ont rêvé

1. A. de Vigny, Grandeur et Servitude militaires, chap. i. On comprend l'enthousiaste admiration de J.-J. Weiss, ancien enfant de troupe, pour Dumas. Préface de îe Théâtre et les Moeurs, pp. xsii, sqq.

des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides * ». Les images étaient si grandioses, et l'impression en fut si profonde, que cette génération s'enrichit de couleurs et de métaphores pour toute sa vie. Oui, ce fut une rude secousse pour l'imagination française. Pendant un demi-siècle, au moins, elle applaudira aux héroïques aventures et aux phrases superbes j elle retrouvera en de moindres choses le frisson des beaux mouvements, des situations désespérées et des émotions souveraines. Une autre fantaisie que celle des Baour-Lormian et des Brifaut sera nécessaire pour repaître la sensibilité d'un a Français qui fut de la retraite de Moscou ^ ».

Les Bourbons paciliques ne l'occupaient pas assez. Elle s'exalta dans ce calme. Bonaparte avait fait l'histoire; les survivants de Waterloo firent la légende. Du fond du peuple monta la gloire impérissable. Ceux qui ont parcouru l'Europe avec Lui tournent obstinément leurs regards vers le golfe de Juan; ils ne peuvent croire qu'il soit mort; et enfin, quand il est avéré qu'il ne reviendra plus, qu'il a cédé sur son rocher à l'humaine destinée, sa figure grandit encore aux yeux de ceux qui furent de ses exploits; elle apparaît comme le symbole du sentiment national; le petit chapeau, la redingote grise où se dissimulait la main qui gagnait les batailles et signait les traités, ils revivent déjà d'une vie fabuleuse dans la tradition orale. Byron est le premier poète qui s'en avise. Hugo n'écrira plus Buonaparte; il va découvrir en Lui matière et source de poésie. Béranger se fera l'écho des humbles dévotions ^.

Il s'est assis là, gi-and'mère, Il s'est assis là?

1. A. de Musset, la Confession d'un enfant du siècle, ch. ii, p. 5.

2. Stendhal, Racine et Shakespeare, première partie, cb. m, p. 58.

o. Béranger, Œuvres éditées chez Garnier frères, édil. 187G,

4 LE DUAMIJ DALEXANDUE DUMAS.

En cette figure disparue, et dont l'auréole va grandissant, se réfugient l'orgueil national et je ne sais quel fatalisme médiocre, qui est comme le ferment des enthousiasmes populaires. C'est l'époque des anecdotes héroïques et des estampes qui propagent dans toutes les chaumières de France le Petit Caporal, à la veille d'une victoire, montant la garde avec le fusil de la sentinelle endormie. Cette philosophie des petites causes et des grands effets est l'âme des légendes parce qu'elle est la foi des masses '. Et ainsi l'imagination des adolescents de 1820 semble un palais de Monte-Cristo, riche en souvenirs de tous pays, décoré d'images flam-

t. II, p. 181. CI". J.-J. Wciss, .1 propos de théâtre, ch. xx. Hugo, pp. 338-339. « En dehors de la politique bonapartiste militante, le napoléonisme est un état de l'iniagination, un état d'esprit national et un état moral... Le napoléonisme a bouleversé et perverti l'âme indii'iduelle, il a ébloui l'âme nationale... »

1. Avant Scribe, Byron écrit dans la préface de Marina Faliero : « Il est inconcevable qu'un observateur des hommes, aussi profond que l'auteur de « Zeluco », soit surpris de ce fait historique. Il savait qu'un bassin d'eau répandu sur la robe de mistress Marsham priva le duc de Marlboroug-h de son commandement, et amena la paix d'Utrecht; que Louis XIV fut entraîné dans les guerres les plus terribles parce que son ministre fut piqué de le voir critiquer une fenêtre, et voulut lui donner d'autres occupations... », etc. Dans le Verre d'eau (I, iv), Scribe n'a fait que reprendre quelques exemples de Byron. Le vaudeville et le drame sont issus de cet état de l'imagination populaire. Cf. Byron, Don Juan, ch. xiv. C. « Mais de grandes choses naissent des petites... Vous ne devineriez jamais, je vous parie des millions, des milliards, — qu'une pareille passion naquit d'une innocente partie au billard. » Cf. Byron, il/a/mo Faliero, IV, se. n, p. 404: « Qui l'aurait cru.' Ah! un moment plus tôt! Ce moment eût changé la face des siècles; celui-ci nous livre à l'Eternilé. » Cf. Prosper Mérimée, les Espagnols, journée II, I. « C'est pourtant un poulet rôti qui m'a fait découvrir la cachette du général Pichegru... » Cf. .\lfred de Musset, la Confession d'un enfant du siècle, ch. i, p. 85. « Ce que décident ici-bas les plus petites choses, ce que les objets et les circonstances en apparence les moins importants amènent de changements dans notre fortune, il n'y a pas, à mon sens, de plus profond abîme pour la pensée. »

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hoyantes et grandioses, où l'Orient se mêle à l'Occident, les immenses tableaux de i>atailles aux aventures fantastiques, tout cela frémissant de mouvement et de vie, illuminé de la gloire de ce capitaine qui n'est plus et que l'humaine superstition a soumis, en le consacrant, au merveilleux et à la fatalité des immortelles épopées. En sorte que Madame de Staël, qui écrivait, dès l'année 1810 : « La tendance naturelle du siècle, c'est la tragédie historique * », ne formulait qu'une demivérité, la tragédie étant un art trop sévère pour assouvir ces imaginations impatientes, et l'histoire une science trop inflexible et précise pour cette poussée de passions de tète qui débordaient. Elle notait aussi, et avec plus de justesse : « Nos ])lus belles tragédies en France n'intéressent pas le peuple ^ «.

Car c'est à lui qu'il faut ])laire désormais. Il est en passe de devenir tout. On le lui dit d'abord; et il le pense. Essayez de le prendre, après qu'il a passé partant d'événements, et qu'il en a conté ou rêvé tant d'autres, au leurre admirable de la tragédie psychologique. Il y reviendra, plus tard, quand il sera la bourgeoisie, la flamme de son imagination une fois éteinte, et lorsqu'il aura senti (au delà du nécessaire) l'inanité des rêves épiques et la vanité du génie d'aventures. Mais, à celte heure, il est épris de ses souvenirs et de ses songes; il veut voir sur le théâtre mouvement, situations, passions, du rire, des larmes, en liberté, de la gloire, des deuils, tout mêlé, tout grandiose, comme lorsque fermant les yeux il songe ou se souvient. La couleur historique lui plaît, comme un décor, et pour la joie de l'imagination, toujours. L'exotisme sera bienvenu; il rappellera l'Europe traversée au galop. Pour les coups

1. Madame de Staël, De l'Alh-niagnc, t. II, ch. xv, p. 15 (édit. Nicolle, 1818).

•1. Ibld., p. 14.

d'épée, qu'il y en ait, et beaucoup. Si ce drame, qui est attendu par la jeunesse de 1820, n'est ni historique autant qu'on l'a cru, ni national au point où plusieurs l'ont écrit, populaire il est et sera, par définition et de nécessité première.

Il sera aussi quelque autre chose, dans une société toute neuve, où, les classes n'étant plus imperméables, les mœurs vont acquérir une importance prépondérante au regard de l'observateur, où l'individu, après avoir renversé les barrières, s'est déllnitivement affranchi et s'évertue. Il semble que la vie morale et sociale en doive être singulièrement modifiée. Sans doute il y a une façon de sentir qui est universelle; mais l'expression n'en saurait demeurer identique chez un peujile en plein travail de régénération. Il est temps de montrer sur le théâtre ce qu'un monde nouveau a fait des passions qui agitent les hommes, et si quelques-unes n'y ont pas pris une autre face ou ne s'y comportent pas différemment. Depuis sa liaison avec ]Manon Lescaut, des Grieux a passé une dernière nuit mémorable, qui fut celle du 4 Août; ses fils ont campé sous l'œil énigmatique du Sphinx et incendié le Kremlin. Il se pourrait que le souvenir de ces années glorieuses pour la nation s'accompagnât de quelque mélancolique désillusion chez les individus. Et donc, si le drame historique se vidait de l'intérêt qui s'attache au passé, il trouverait encore une ample matière dans la peinture des mœurs et des passions rajeunies par la Révolution et élevées au ton de la poésie par l'épopée de l'Empire. Et comme en ces temps héroïques il semble que ni l'âme française n'ait contenu rien de médiocre ni la vigueur de la race exécuté rien de mesquin, l'imagination populaire attend aussi ce drame moral et social comme la jiâture de ses intellectuelles et sentimentales convoitises...

Le cinquième jour du mois de thermidor, l'an X de la République (24 juillet 1802), naquit à Villers-Cotterets Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie. Il était fils du général Alexandre Dumas, né à Jérémie, côte et île de Saint-Domingue, et d'Elisabeth Labouret, son épouse. Le lendemain, VHoratius Codes du Tyrol annonce avec joie à son camarade Brune que sa femme est accouchée « d'un gros garçon qui pèse neuf livres, et qui a dix-huit pouces de long* ». Et le registre de l'état civil assure que « le sexe de l'enfant a été reconnu être masculin ^ ».

Masculin il était, ayant de qui tenir. Son père paraît avoir été une manière de géant bronzé, aux cheveux crépus, un Hercule des tropiques, chez qui le courage et la vigueur suppléaient aux grands desseins. Il avait du génie militaire à bras tendu. Dumas ne tarit pas dans ses Mémoires sur les coups de force du « diable noir ^ ». Un souvenir surtout le transporte et le ravit : celui du pont de Clausen défendu par le général tout seul contre un régiment d'Autrichiens *. Lui aussi, il a l'encolure et la taille d'un bon géant. Demi-nègre, de complexion athlétique, avec les poignets et les chevilles finement attachés et la main déliée (cette fierté des attaches, il l'avait léguée à son fils), lâché à travers les champs et les bois, il s'établit d'abord dans la gloire de ses muscles. J'y insiste. La vigueur du bras et de l'avant-bras et l'élégance de ce qui est au bout, sont

1. Alexandre Dumas et son œuvre, notes biogr. et bibliogr., par Charles Glinel. Reims, librairie F. Michaiid, 1885, l"^" partie, p. 19.

2. Ibid., p. 11. M. Glinel reproduit la copie exacte de l'acte de naissance, transcrit d'une façon un peu fantaisiste dans Mes mémoires, t. I, ch. i, p. 4.

3. Mes mémoires, t. I, ch ii à xx, pp. 13 à 224 — « Les Autrichiens n'appelaient le général que Schwarz Teufel », p. 111.

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