‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 124 sur 309 · CHRISTINE OU STOCKHOLM, FONTAINEBLEAU ET ROME · texte numérisé non relu

CHRISTINE OU STOCKHOLM, FONTAINEBLEAU ET ROME

(Manuscrit original de l'acte V.)

« Qu'est-ce que cela? — Mais une carpe; c'est une façon que nous donnons au poisson pour le déguiser ' . « On ne saurait mieux définir les drames tragiques de Dumas. Il convient d'ajouter seulement que ce n'est ])as la tragédie qu'il déguise en ses drames, mais le drame en ses tragédies. C'est pourquoi il est au rebours de Voltaire, qu'il ne goûte point -. L'usage qui

1. La Dame de Monsoreau (Th., XXIII), III, tabl. v, se. vu, p. 213.

2. Mes mémoires, t. Y, ch. cxxxiii, p. 291. Cf. Souvenirs dramatifjues, t. I. Mon odyssée à la Comédie-Française, g vi, p. 210. Cf. Ihid., t. II. L'Œdipe de Voltaire et l'Œdipe "de Sophocle, p. 1. " Je n'aime pas Voltaire, je l'avoue... ■• C'est d'ailleurs un mot d'ordre. Cf. les propos que Dumas prête à Victor Hugo, ibifi. Les auteurs au Conseil d'État, pp. 193-194 : •< Je range les tragédies de Voltaire parmi les œuvres les plus informes que l'esprit humain ait jamais produites ». Plus jeune, il est moins

est fait de l'œuvre de Shakespeare en ce théâtre est beaucoup trop mesuré pour lui plaire; et le discours, qui y tient tant de place, est en dehors de ses facultés et de ses moyens. Son maître tragique s'appelle Corneille, quand celui-ci, en quête de nouveauté, penche vers le mélodrame. Mais c'est un maître pour l'honneur. Dumas est plus moderne, en son fond de nature. Le drame tragique, tel qu'il l'a conçu, est un genre hybride et faux. Trilogie ou tragédie, Christine ou Charles VII^ ou Caligala, le contresens inhérent à cette conception n'en saurait être éliminé. « On peut imprimer sur l'affiche, disait Alfred de Musset, que c'est une tragédie; mais pour le faire croire, c'est autre chose... ' »

Au théâtre comme dans tous les arts, le choix de la forme entraîne tout le reste. Dumas, faisant une pièce en vers, se mettait nécessairement sous la tutelle de la tragédie. Quand il écrira Charles Vil, après Antony, il semblera qu'il travaille sous les bustes de Corneille et de Racine encore à demi cornélien, tant il les imite de près ou s'efforce à les imiter. Cette Christine même, trilogie dramatique en cinq actes, avec prologue et épilogue, fut d'abord toute classique en sa composition première, « classique à la manière de Legouvé, deChénier et de Luce de LancivaP ». Dumas au moins en fait foi. Les événements se déroulaient à Fontai-

intransigeant. Il l'ait dire à Kapoléon (Aapoléon Bonaparte, III, tabl. V, se. II, p. 54) : ■< Voyez-vous, tout le théâtre de Voltaire est un système, dont 93 est la dernière pièce ». Cf. Madame de Staël, De l'Allemagne, t. II, ch. xv, pp. 7, 10, 15, où l'éloge, malgré le retour actuel de sympathie pour le théâtre de Voltaire, nous paraît tout de même excessif.

1. A. de Musset, Mélange de litt. et de crit., p. 321. (Bibl. Charpentier, 1894.)

2. Souvenirs dramatiques, t. I. Mon odyssée à la Comédie- Française, g II, p. 189.

nebleau, selon les unités de temps, de lieu et d'action recommandées par Boileau. Le rôle de Paula n'y avait pas encore paru. Et sans doute il importerait peu de savoir ce qu'était cette œuvre primitive, qui ne fut jamais représentée, si les confidences de l'auteur ne faisaient voir à plein la contradiction fondamentale de ces drames tragiques, classiques par la force de la tradition et malaisément révolutionnaires. Ces romantiques, en vérité, étaient plus bruyants que clairvoyants. Dumas surtout, avec son instruction de hasard, est fasciné par la pièce en vers, parce qu'évidemment cela est plus distingué, comme dit l'autre. Il se flatte de voisiner avec les maîtres. Emporté dans le courant de l'esprit et de l'imagination populaires, il ne se rend pas compte qu'affrontant la tragédie il contrarie sa veine et son talent.

Il fait des vers, et dans sa joie laborieuse il ne s'avise point qu'empruntant la forme et le cadre de la tragédie il abâtardit le drame. L'une éloigne les personnages dans le temps et dans l'espace; et, dans ce recul propice aux généralisations, elle en fait des types universels et presque toujours plus grands que nature. L'autre est d'inspiration plus démocratique, il rapproche les hommes et les temps passés et les met à notre niveau *. Par suite, l'une peint des caractères et des passions, et ne se sert des événements que pour la clarté de ses peintures; et l'on pourrait dire, sans trop exagérer, que chaque pièce de Corneille est une théorie de la volonté, et de Racine un traité de l'amour. L'autre, né après les événements les plus considéra blés qui aient étonné le monde depuis nombre de siècles, œuvre de l'imagination d'un peuple qui brûle

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