‹ Le drame d'Alexandre DumasChapitre 126 sur 309 · Mes mémoires, t. VI, ch. cxxxvi, p · texte numérisé non relu

Mes mémoires, t. VI, ch. cxxxvi, p

2. Voir Charles Glinel, op. cit., passim. Celui de ces recueils auquel il donna le plus de vers était la Psyché.

d'intention que de réussite, avec de beaux morceaux de couleur et de drame. Mais il manque de cette culture humaniste, sans laquelle il n'y a point de tragédie.

11 conte qu'après la première représentation de Christine, Hugo et de Vigny s'enfermèrent dans un cabinet pour modifier ou supjirimer une centaine de vers « empoignés * ». La copie du souffleur, sur laquelle ils ont dû opérer, n'est ni aux archives de l'Odéon, ni à la Comédie-Française, ni nulle part que je sache; mais j'ai pu lire le manuscrit original de l'acte V, que Dumas fils avait retrouvé -.

J'y note des choses supprimées dans la brochure. Un vers a santé, que les éditeurs devront rétablir, sous peine de laisser subsister une seule rime masculine, quand il en faudrait deux.

La nuit, seul en ce lieu, sans défense surpris. Oh! qui me secourrait? Qui viendrait à mes cris 3 .■>

Cette lacune n'est du fait ni de l'auteur ni de ses deux poètes correcteurs. Mais voici une voix du tombeau qui a été singulièrement étranglée. Elle disait :

1. Mes mémoires, t. VI, ch. cxxxvi, p. 24. Pour toutes les tribulations de l'auteur à propos de Christine, dont la première version échoua par mégarde dans un ruisseau, et fut recopiée do mémoire par Dumas, pour l'opinion de Picard, l'intervention de Taylor, etc., etc., cf. ibid., t. IV, ch. cix, pp. 281 sqq. T. V, ch. cxiv, pp. 24 sqq. Ch. cxvii, pp. 76, 77. Ch. cxxxiii, p. 292. Pour la censure, voir ibid., t. VI, ch. cxxxvi, p. 2 sqq., et pour la première représentation, ch. cxxxvi, pp. 23 sqq. Cf. Souvenirs dramat., t. I, pp. 188 sqq.

2. C'est celui de la seconde version de Christine. Cf. Mes mémoires, t. V, ch. cxxxni, p. 286, et t. VI, ch. cxxxvi, p. 25. Il se termine par ces mots : « Fin du 4' (pour cinquième) acte, 26 avril 1830. A mon ami Comte. Alex. Dumas. » C'est un cahier de papier à écolier, comme celui àWntony.

3. Manuscrit original. Cf. Christine, V, se. i, p. 276, vers 18. Cf. vers demeuré incomplet par suite d'une coupure fâcheuse dans Ca/i^ula (Th., VI), prologue, se. vu, p. 24. « De l'or... ••

Et j'entends une voix qui me dit : « Tu mourras! »... Ccst la voix du tombeau constante et douloureuse... Qu'au cœur du condamné cette voix est affreuse, Et, quand au moindre bruit, moi, je me sens frémir. Il est des condamnés que Von a vus dormir! Dormir! Je vais déjà i

Et elle dit seulement :

Et j'entends une voix qui me dit : « Tu mourras! » Mourir? Je vais déjà

I/adieu de Monaldeschi aux champs paternels, vague réminiscence de celui de la Pucelle d'Orléans, a été fort restreint. Il s'espaçait d'abord en vers de complainte :

Italie! Italie! En tes Jieureux climats Toujours le ciel est pur et le sol sans fn

trimas.

Tout est là; chaque objet me rend sa douce image, C'est un astre, une fleur, un buisson, un feuillage^...

Plus loin huit autres sont coupés, assez maladroitement : car la coupure obscurcit le texte. Monaldeschi, suppliant Christine, s'écriait longuement :

EIi bien, j'ai mérité la mort la plus aff'reuse...

Mais votre âme pour moi toujours si généreuse

Doit comprendre que Pliomme en de certains moments

Ne saurait résister à ses égarements.

Il cède à son destin qui malgré lui Ventraîne.

Il est coupable alors sans mériter de peine.

Il peut fléchir encor le cœur quil a blessé.

Oh! je l'avais bien dit, je suis un insensé!

Je suis un malheureux 3

1. Manuscrit original. Cf. Christine, V, se. i, p. 27G, vers 3.

2. Manuscrit original. Cf. Christine, ibid., p. 277, vers 4 sqq. Ces quatre vers encadraient les cinq qui restent : « Champs paternels jusqu'à « Dieu!... Que faisicz-vous là.' «

3. Manuscrit original. Cf. Christine, V, se. vi, p. 285, vers 16. La coupure fait tort au sens. « Oh! je suis insensé... Je suis un malheureux, etc. »

Puis aux quatre vers qui s'adressent au père Lebel, Christine ajoutait :

Avez-vous tout dit?

Et Monaldeschi de répondre :

"Son, madame, pas encore '.

Cet hémistiche malencontreux, qui trahissait le vide de cette scène déclamatoire, a été modifié tant bien que mal :

Je n'ai pas tout dit! Non, madame! Oh! pas encore!

11 y avait d'autres indices du bavardage de ce drame tragique. Lorsque Sentinelli vient se saisir de Monaldeschi pour le mener à la mort, celui-ci réclame un répit i)Our écrire à sa mère. Le mot : mère contient à peu près autant d'émotions et de larmes à l'époque romantique que le vocable : nature au temps de La Chaussée. Je cite le texte du manuscrit :

C'est juste et d'un bon fils.

— Quelle douleur amère.

Alors qu'elle saura que, loin d'elle puni, Son fils sans la revoir est mort!

— As-tu fini '-?

A la fin de la scène vi, un couplet a été amélioré, qui bravait le ridicule; voici comment s'exprimait cette reine éperdue :

Si je reviens m'asseoir reine au milieu des rois, rai bien peur de chercher parfois d'un œil avide La place oii fous étiez, et la retrouvant vide De soupirer; alors je vous rappellerai 3.

1. Manuscrit original. Cf. Christine, \, se. vi, p. 285, vers 25.

2. Man iscrit original. Cf. Christine, Y, se. iv, p. 281, vers 10. Dans la brochure : « Est-ce fini? »

3. Manuscrit original. C(. Christine, V, se. vi,p.287, vers 18sqq.

Si je reviens m'asseoir reine au milieu des rois.

Mon œil avidement cherchera voire plac( Et la première alors je vous rappellerai.

Banalité d'expression : « l'œil avide » ; embarras de syntaxe : « et la retrouvant vide de soupirer » : le pire Dumas était là, concentré. Il y était pareillement, quatre vers plus loin, avec son manque de tact et ses truculentes délicatesses, en ce fragment de dialogue introuvable dans la brochure :

El vous, que ferez-vous d'ici là?

— J'attendrai.

— Mais fidèle d la foi que vous m'avez jurée. Sans qu'aucune autre femme...

— Oli ! vous m'éles sacrée!

— Qu'ainsi soit donc, marquis, et quand vous reviendrez. Peut-être de Cexil vous vous applaudirez 1.

Mais je garde quelqu'un

Il n'est pas impossible que de Vigny et Hugo aient rayé ce morceau, épargnant aux lèvres de Christine ces niaiseries échauffées. Ils auraient pu biffer d'un large trait de plume d'autres beautés de cet ordre. Il en reste dans ce cinquième acte, et dans les précédents ^. Néanmoins toutes ces maladresses ou défaillances ne font pas que les vers aient tué la pièce.

La vérité est qu'en poésie Dumas a deux styles, l'un déclamatoire et vide, et souvent incorrect, qui est la plus plate imitation de la tragédie, et un autre vigoureux par la couleur, le relief, la sensibilité, et singulièrement expressif, lorsqu'il attrape la scène dra-

1. Manuscrit original. Cf. Christine, V, se. vi, p. 287, vers 22.

2. L'entrée d'un médecin, Borri, à la fin de la scène vi, a été supprimée. Il disait :

Madame, si mon arl m'est aujourJ'luii fiji-le, J'en réponds... Ah! du bruit

Ce bout de rôle, qui n'était pas d'un effet saisissant, était amené par ce vers de Christine :

Qu'on appelle Borri; qu'il vienne à l'instant même.

Borri reparaît dans l'Epilogue, se. I, pp. 292 sqq.

l'.l't LE DRAME D ALEXANDRE DUMAS,

malique, quand il agit, au lieu de développer, dans le feu du drame. Tragique, analyste et appliqué, il écrit :

Oui, si j'avais vu dans V Andalousie

Tes yeux noirs à travers la j'erre jalousie i,

ou encore :

Je grandis vite, car avec son bras puissant La gloire paternelle était là me berçant; Je grandis vite, dis- je '-

11 coud ses développements et ses images : il raccorde, comme il peut, ses phrases; il est solennel, emphatique à la bourgeoise :

A tous salut! Qui donc peut ici, s il vous plaît,

Me dire d'entre vous, messieurs, 1 heure qu'il est 3?

Sa mémoire est pleine de centons de Corneille et de Racine, qu'il accommode. INIais lisez les scènes dramatiques et notamment la deuxième du cinquième acte, oii Paula apporte à Monaldeschi le poison libérateur : vous y trouverez encore quelques gaucheries, mais de belles tirades brûlantes, ramassées, pathétiques, et de quelle allure *!

Christine est médiocre, parce qu'elle est artificielle. Dumas avait d'abord écrit une tragédie, à laquelle il soude un drame. Ce sera toujours ainsi, même quand il ne s'y reprendra pas à deux fois. Le prologue et l'épilogue sont rapportés, l'un pour mettre en scène

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