Lettres inédites
2. Lettres inédites. Voici dans une lettre précédente la phrase incriminée, avec le contexte «... Rappelle-toi bien, mon amie, qu'on tue un amour en le tourmentant, que la femme n'a qu'à penser à cet amour, que l'homme a en outre tous les soins matériels de la vie à remplir; — moi surtout, mon ange, l'existence de tant de personnes se rattache aux soins qui m'occupent que dans te commencement où je t'aimais et où je craig-nais de ne pas être aimé, alors je pouvais tout sacrifier au désir de l'êti'e. Maintenant, je le suis. Eh bien, laisse tout naturellement les soins matériels de la vie reprendre leur place. Qî/e l'amour devienne mes heures de récréation^ non de travail. Rapporte-t'en à moi pour t'aimer, mais ne me tourmente pas, je t'en supplie... >> La lettre où il rectifie cette phrase significative est datée du 7 Juillet. Elle est de 1830; car on y lit : « Il faut que je passe un traité avec le Théâtre-Français . Je veux qu'il soit engagé vis-àvis de moi. » Or un auteur joué peut seul avoir ces prétentions. Il s'agit donc de la seconde version de Christine ou plutôt d'Antony : car dans la même lettre on trouve des développements qui annoncent ce drame, comme nous le verrons. « ... Je suis seul au inonde, etc.. Rassembler vite de quoi vivre seul, et abandonner mère, enfant et pays jjour aller vivre partout ailleurs comme un bâtard... »
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et les roses, devient de plus en plus inquiète. Il lui faut des lettres à heure fixe \ pendant qu'on lui pose des sangsues; Antony rencontre celte phrase qui ne déparerait jias un vaudeville de Labiche : « Laisse-toi mettre toutes les sangsues quon voudra, au nom de notre amour ^. » Enfin Adèle dessèche, et d'inquiète devient jalouse. Mais est-ce qu'il est jaloux, lui? Est-ce qu'il n'y a pas des rapprochements prédestinés, des harmonies préétablies qui excluent Je soupçon?... « Notre amour change de nature, sans doute; .. nos sensations sont toujours heureuses ^. » Et cela même est un mot de la fin. La prédestination pèse désormais à tous les deux. Dumas ne se récréait plus en l'amour de Mélanie*.
1. Lettres inédilcx. « ... Je l'ai écrit avec la plus grande régularité, même quand je ne pouvais pas écrire, même quand une goutte de sueur me tombait à chaque lettre, et que j'étais obligé d'écrire deux fois les mots pour tâcher qu'ils fussent une fois lisibles... »
2. Lettres inédites. 30 septembre. (1830?) La date de l'année semble résulter de ces mots de la même lettre : « ... Tout est autour du roi dans le même état. Je fui ai fait remettre un rapport. Je ne sais pas même s'il l'a lu... On l'aime de jour en jour davantage, et l'on use même de familiarités inconvenantes. M. Dupaty lui a envoyé l'autre jour un billet de garde comme faisant partie de l'arrondissement du Palais-Royal. C'est absurde. » Il s'agit très probablement du rapport sur la Vendée, où Dumas était allé le 10 août 1830, au lendemain de l'avènement de Louis-Philippe. Ce rapport fut remis à Lafayelte qui le fit tenir au roi. Dumas fut reçu en audience au mois d'octobre ISJÛ. Cf. Mes mémoires, t. VII, ch. clxxiii, p. 150 et p. 155.
3. Lettres inédites. « ... Et ne va pas croire que c'est par amour-propre que je crois à ta fidélité. Non, attirés l'un vers l'autre, comme nous l'avons été, il me semble qu'une force étrangère pourra seule tioiis séparer, et non l'efTet de notre volonté. Xolre amour change de nature sans doute. JVos sensations sont autres, mais notre amour est toujours notre vie. A'os sensations sont toujours lieureuses. »
4. Il ne s'agit pas ici de fouiller la vie intime de Dumas. Cet indiscret reportage à distance est une misère de notre temps. Mais pour être édifié sur la sincérité du lyrisme dans Antony, il
Son drame était terminé, et allait entrer en répétitions. Au fond, Antony s'amusa d'Adèle; il exerça sa verve dramatique en cette liaison. 11 ne sépara jamais nettement la chambre à coucher du laboratoire. A peine
est nécessaire de ne pas oublier l'état du cœur de l'écrivain au moment où il écrit son drame. Les Lettres inédites et Mes Jiiemoires nous renseignent très suffisamment.
Avant la fin du mois de mai 1830, Dumas avait noué une autre liaison avec une autre Mélanie, dont il eut une fille, Marie, dite Marie-Alexandre Dumas, née en 1831, devenue plus tard madame Olympe Petel. Cf. Mes mcmnircs, t. VI, eh. ^;cliii, pp. 72 sqq. 11 continuait à voir la mère de son fils Alexandre, né en 182'i. Une de ces lettres à Mélanie commence par ces mois : « Une heure... Je t'écris près de mon fils, qui va de mieux en mieux... » Dans une autre il est question du petit Alexandre qu'on ne pourra emmener dans une promenade dominicale, parce que son costume neuf ne sera pas prêt.
Ou n'oubliera pas qu'en 1829, il s'intéressait fort à mademoiselle Virginie Bourbier de la Comédic-Franoaise, (Voir ch. Glinel, ch. IV, p. 216.)
Le chapitre de ses Mémoires où il conte la lecture à' Antony qu'il fit à Dorval (t. VII, ch. CLXXVI, pp. 187 sqq.) ne laisse aucun doute sur le degré d'intimité où il est avec elle depuis le mot imprudent de l'actrice : ■> Vous faites un peu bien les femmes. » (il/es mémoires^ t. VI, ch. cxxxviii, p. 26.)
Enfin dans l'une de ces lettres inédites, il semble que Mélanie W. ait été jalouse de mademoiselle Mars. Dumas, lui racontant une soirée chez Firmin de la Comédie-Française, s'empresse de lui dire : « ... Si tu savais combien toutes ces femmes, avec leurs manières libres et leur danse dégagée, m'ont déplu. Je n'ai voulu danser avec aucune d'elles. Il me semblait qu'en touchant leur main je profanerais la tienne; d'ailleurs mademoiselle Mars uji était pas. Le souper était fort bien, garni de truffes: la soirée eût été charmante pour ceux qui eussent été disposés de manière à s'amuser. » La pudeur ne lui coupe l'appétit aucunement. Car la fin de la lettre indique la raison profonde de ces mines pudiques. « Demain, c'est aujourd'hui. Je dormirai trois heures et trois heures dans tes bras; cela reviendra au même. »
Restent deux lettres, où il semble que Mélanie W... l'ait obligé à rompre avec une actrice dont elle était jalouse, et avec qui Dumas avait avoué ses relations. Est-ce Virginie Bourbier, ou Mélanie S... ou même madame Firmin? Voici un passage de la lettre importante, datée du lundi 'j octobre. Comme dans la sui-
débarqué à Paris, à l'âge de vingt-deux ans, il a un enfant d'une voisine : c'est sa première œuvre de génie. La mémoire de son père lui vaut quelques relations. Il distingue dans une société plutôt austère une jeune femme mariée, lettrée, et seule : ces trois vertus l'enchantent. Pardonnez-lui : il arrive encore un peu de Villers-Cotterets. Or, ce fut le 3 juin 1827; il ne l'oubliera jamais, au moins de quatre ans... « Le soir, à huit heures, j'étais debout, bien ridicule à tes yeux, contre cette porte d'entrée *. » Voilà un souvenir qui
vante, datée du mercredi 6 octobre, il est question des répétitions d'Antont/ et j'y note une allusion à la jalousie de Mélanie. Comme Dumas y glisse ce mol : « Les répétitions ne sont point à craindre, mon ange. Ainsi, qu'elles ne t'inquiètent pas », il est probable que ces deux lettres ont trait à la même personne, et que le fragment que je vais citer de la première est du 4 octobre 1830. " ... Hier elle est revenue. Je venais de recevoir ta lettre. C'était un véritable palladium. Je lui en ai fait lire une partie. Il y a eu, comme tu peux le croire, des larmes en quantité, plus par crainte de son avenir à elle que par véritable amour. Bref peut-être t'écrira-t-elle : car elle ne peut croire que tu saches tout. Elle pense que tu ignores nos relations et les lettres que je lui ai écrit (sic). Mais tu sais tout. Ainsi ne te tourmente de rien. Il a été convenu que nous n'étions plus rien l'un pour l'autre qu'amis. Cependant elle m'a quitté en larmes et en colère. N'en parlons plus. Mais il fallait te dire cela encore une fois. N'en parlons plus, dans cette lettre du moins. Je vais achever ma pièce. Elle sera engagée et contente. Tout sera donc fini... » Et un peu plus loin : « Je lui ai remis ton petit mot. Il était fiévreux, et elle a eu grandpeine à y comprendre quelque chose, mais enfin je le lui ai remis. Je ne crois pas du reste qu'il y ait en elle amour profond. Il s'évaporera en mots aigres, puis la certitude que je veillerai toujours à son sort théâtral la consolera de tout. »
N'allons pas plus avant. Tout cela n'est pas très édifiant. Ces échanges de lettres, cette mésestime de l'ancienne maîtresse affectée devant la femme jalouse manquent de délicatesse. Il importait seulement de donner à la partie passionnelle des Lettres à Mélanie (à partir de 1828) le caractère expérimental qu'il m'a paru qu'elles ont.
1. Lettres inédites, 3 juin 1830. Cf. Antony, 11, se. i, p. 175. « Je le vois là, triste, pâle, regardant le bal. Je fuis cette vision... »