ANTON Y
« Elle prie... attendons.
[Une pause.) Il regarde encore, ouvre brusquement la porte du cabinet. On entend un cri. La toile tombe. »
Les scènes d'auberge sont fréquentes chez Dumas, ses personnages étant très vagabonds. Voir nolaMimenl Angèle, Kean, Halifax., une Fille du Régent., la Guerre des femmes et passim.
324 Llî DRAME D ALEXANDRE DUMAS.
la force anonyme de l'opinion. Et voilà justement la fatalité que Dumas a suspendue, après réflexion, sur cet acte, et qui en fait la vérité poignante.
L'opinion n'est ni la morale, ni la vertu. Un philosophe ne les confond point. Mais elle représente le minimum de morale et de vertu, dont le monde a besoin pour subsister, un faisceau de conventions sociales, qui lui tiennent lieu d'un mérite plus difficile, d'autant plus impérieuses et absolues en principe que dans l'application ou par un accord tacite elles sont plus relatives et flexibles. Examinez le salon de la vicomtesse. Orientez-vous : c'est déjà le Demi-Monde. Des amants, point de maris; mais de la dignité à souhait. Si Dumas ne l'a pas observé aussi clairement, il l'a rais sur la scène, et cela vaut mieux. Il s'est douté que dans cette société nouvelle, où les vicomtesses datent d'hier, ni l'aristocratie ni la bourgeoisie n'abdiquent les vices si doux à l'humanité, non plus que les préjugés, qui enveloppent ces douceurs. Ceux-ci sont d'autant plus forts que ceux-là sont moins élégants ; et l'amour, pris entre les uns et les autres, va franchir dans le cours de ce siècle de rudes traverses. De cette lutte engagée entre la coalition du monde et la passion irréfrénée, il a tiré, refondant et précisant cet acte, une gradation de péripéties morales qui s'enchaînent, depuis les chuchotements derrière l'éventail jusqu'au scandale décisif. Cette crise de salon est infiniment plus dramatique que tous les développements lyriques et monotones du premier jet. Les scènes y étaient à l'état d'ébauche. Il y manquait le réalisme fécondant.
Il serait superflu de suivre pied à pied le manuscrit. Le travail de Dumas apparaîtra suffisamment par le choix de quelques retouches.
La vicomtesse donne ses derniers ordres, avant le bal, à ses domestiques. Puis elle reçoit M. Eugène
d'Hervilly, poète dramatique, qui a succédé au docteur Olivier dans ses bonnes grâces K Elle ne parlait (|ue médecine; elle ne s'intéresse plus qu'à la seule littérature. Et elle rêve de la mettre en action; elle minaude ; elle est hantée par les « scènes de feu » *. C'est la première femme qui va juger Adèle. L'autre est cette madame de Camps, « cette prude dont on heurte toujours le pied, et qui, lorsqu'on lui fait des excuses, fait semblant de ne pas comprendre, et répond : « Oui, Monsieur, pour la première contredanse ^ ». Ni ce trait, qui porte, ni la distinction de l'amour mondain et de la passion sincère n'étaient dans le manuscrit. Ce contraste psychologique personnifié par M. Eugène, qui cède à l'exaltation du romantisme et qui en fait aussi une terrible critique*, montre à quel point Antony est hors de la page du monde et en opposition avec les impératifs catégoriques de la société moderne. L'auteur l'a marqué après coup, et bien lui en a pris : car c'est le germe même de cet acte. D'abord il ne mettait en la bouche de son confrère que de jolies impertinences, presque dignes des de Ryons et de Jalin : « Eh, sans doute, il restait dans votre cœur une place entre votre perruche et votre épagneul. Je l'ai prise. Vous nous donnez à tous trois des bonbons, des dragées et des caresses. Et nous nous trouvons heureux tous les trois ^ ». Mais tout cela n'allumait pas la lanterne.
1. Gela était énoncé de façon démonstrative dans le Manuscrit original, IV, p. 32. « Mais le fait est qu'elle ne dit plus un mol de médecine et que Broussais, Bichat, Gall et M. Delaunay sont tout à fait abandonnés pour Shakespeare, Goethe, Schiller et ■vous. "