Angèle, II, se. ii, p
temps ses points de vue '. » Il est politique, et décidé à parvenir par les femmes : il le dit avec élégance *. Il a une liste, comme don Juan, moins longue, étant plus positif. A chaque nom se rattache un souvenir, non d'une sensation ou d'une passion, mais d'un titre, d'une distinction, d'une charge à la cour. Il ne s'attarde ni ne s'acoquine. Quand le crédit de ses amies fléchit, il est assez délicat pour se retirer. Il cède, en homme d'action, sans abuser du sentiment. 11 s'est donné « quatre ans » pour se remettre en bonne posture après 1830'. Il n'a point de temps à perdre,
« Vous partez ? » — « Je pars. » — « Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne vous accompagne pas. » — « Je le devine. » — « Et où allez-vous? » — « Le sais-je?... M'enfermer, m'ensevelir dans une retraite. » — « A quoi bon? Et que ferez-vous? » — « J'y pleurerai ma faute. »
— « Ernestine, avant un an, je vous donne rendez-vous dans le monde, des perles au cou, des fleurs sur le front. » — « Mais vous oubliez, malheureux, que pour vous j'ai tout perdu... fortune et position. » — « Vous changerez de position et vous referez une fortune. »
— « Par quels moyens? » — « Je vous promets, quand nous nous rencontrerons, de ne pas exiger de vous
1. Angèle, I, se. vi, p. 114. Il a des maximes qui séduiront le baron d'Estrigaud. « Regarde par cette fenêtre : il ne s'agit, dans ce monde, que de savoir changer à temps ses points de vue : c'est un axiome de peinture. » Cf. la Contagion^ II, se. viii, p. 3'i3. « Navarette te trompe... Si tu veux des preuves. » — « Merci, mon cher enfant. Ou je le sais, ou je l'ignore. Si je l'ignore, tu troubles inutilement ma douce quiétude; mais si je le sais, regarde-toi dans la glace. >•
2. Angèle, I, se. ii, p. 106. « Je me dis qu'il serait d'un homme de génie de rebâtir avec les mains frêles et délicates des femmes cet échafaudage de fortune... »
3. Angèle, I. se. ii, p. 105. Cf. dans Paul Jones (Th., YI) le baron de Lectoure.
cette confidence'. » — Qui dénoue de ce ton avec une femme ? Le baron d'Estrigaud, le petit Fernand de Thauzette, ou, aussi souriant et plus féminin, M. Alphonse? C'est Alfred d'Alvimar, le premier exemplaire.
A vingt et un ans, il a perdu son père et son patrimoine; le « doute », comme on dit alors, lui est venu, c'est-à-dire un pressant besoin de se débrouiller. Il a défié Dieu et le monde, pour se conformer au protocole romantique, mais ce n'est plus qu'une « espèce de déli »^, et cela signifie qu'il s'est décidé à tout faire pour se refaire. Il a songé à se suicider, ainsi qu'il sied; il le dit du moins aux femmes qu'il attelle à sa fortune. Mais il a pris son parti de vivre; et, comme il était galant, d'une tournure agréable, il a trouvé une carrière : l'amour. Il est diplomate, et le féminin le pousse. Pour réussir, il lui a suffi de ramener ses cheveux sur les tempes d'un certain tour de main, et d'infléchir la voix d'une certaine façon. La Révolution a changé le personnel des femmes à la cour et dans les ambassades : mais la femme n'a pas changé. Alfred •est le type de l'amoureux moderne, presque achevé. Pas de mère, maître de son fonds trop tôt, fanfaron d'égoïsme^, avec un sourire stéréotypé, un peu hautain, qui dompte les cœurs, et coule je ne sais quelle douce chaleur dans tout l'être des novices et de celles qui ne le sont plus. A lui et à ses successeurs la société a été dure, non pour leur avoir refusé leurs droits, mais à cause qu'elle a refréné leurs appétits par la concurrence. Alors, ils se sont intrigués auprès des bonnes petites idoles, à qui cette même société bourgeoise élevait dans le même temps des autels. Quel dommage