Voir Taine, op. cit., liv. IV, ch. i, f. iv, p
Encore le sens historique de Shakespeare y est-il moins matériellement traduit. Sir Wiilter Scott est un parvenu, si l'on veut bien dire; encore plus curieux de bibelot que d'érudition. Il est un collectionneur, qui pense faire œuvre d'historien. Il n'a point l'âme féodale; mais seulement la fantaisie. Il semble un fureteur infatigable. Il aime les parchemins pour l'écriture et la miniature, beaucoup plus que pour le sens de ce qu'ils contiennent. Son « regard d'aigle i » ne voit pas plus loin que le verre de sa loupe d'antiquaire ; il guette les pièces rares et les bonnes occasions. Et il en sait tirer parti. II dépasse de cent coudées l'amateur d'estampes de La Bruyère : il vend.
Dumas est au point de comjjrendre cet homme-là. Il ouvre de grands yeux devant ces vitrines d'histoire et d'art. Plus tard, il fera bâtir Monte-Cristo pour imiter son idole en tous points. A cette heure, il meuble, décore et tapisse son imagination; il éclaire son cerveau, et l'emplit de couleurs. Il voit des milieux reconstitués, des mœurs qui se traduisent immédiatement aux yeux par des assemblages d'objets mobiliers -. Les époques s'aménagent et s'encadrent dans son esprit : elles vivent d'une vie extérieure, qui à cette curiosité dévorante et neuve produit l'effet d'une résurrection. Il en retient des images autrement animées que les gravures qui déshonorent la traduction Defauconpret. Dispersée dans le roman, condensée sur
1. Blaze de Bury, op. cit., II, p. 21. Citation d'Augustin Thierry : « Walter Scott venait de jeter son regard d'aigle... »
2. Mes /nériloi/es. t. IV, ch. xciv, p. 80. « . . Mais lorsque l'auteur meut introduit dans la salle à manger romane du vieux Saxon; quand j'eus vu la lueur du loyer, alimenté par un chêne tout entier, se refléter sur le capuchon et sur la robe du pèlerin inconnu ; quand j'eus vu toute la famille du titane prendre place à la longue table de chêne..., etc. m II foit les chapitres d'Ifa/ihoe.
r.'i LE on AME D ALEXANDRE DUMAS.
le théâtre, la poussière d'antiquaille formera une atmosphère un peu épaisse, qui n'est pas celle de Shakespeare, mais qui plaît aux regards de la foule et fait un trompe-l'œil animé.
Les personnages du romancier écossais ne vivent guère; mais il fait vivre les milieux. Il décrit longuement, et avec une recherche de précision. Le résultat est immanquable : il laisse l'impression du grand. Ses castels, donjons, tournois ont tout à fait grand air. Il donne de l'espace à la fantaisie de ses lecteurs, plus qu'il n'imagine lui-même. Je vous donne à penser si cet art plaît aux lils de ceux qui ont sillonné l'Europe, le sabre au poing. Le procédé a passé du roman sur le théâtre, non pas sous forme de description, mais d'énuméralion, d'accumulation, et de tirade quasiment érudite '. A l'époque oîi Victor Hugo en mésusait encore dans Ruy Blas, Dumas en faisait depuis longtemps un emploi plus habile. Il avait écrit le quatrième acte à'Aniuinj. Car ces reconstitutions, que l'histoire désavoue, quand elles consistent dans la seule enluminure du passé, devaient devenir, grâce à lui, comme le support du drame moral, social et moderne. A y regarder de près (et nous y regarderons d'aussi près qu'il nous sera possible), le second acte du Demi- Monde procède du quatrième d'A/iiony, qui procède, en partie, de Walter Scott. Et ceci offre un autre intérêt que la préface documentée de Ruy Blas. Ce n'est pas que Dumas n'ait donné, avec son ordinaire impétuosité, dans le godant de la couleur locale; tout Henri III
1. Voir monologues de don Carlos, Hernnni, IV, se. il, pp. 107, sqq. : de liiii/ Blas, III. se. ii. pp. 156 sqq. ; de Frédéric Barberousse, dans les Burgrares, partie II, se. vi, pp. 327 sqq., pour ne citer que les morceaux les plus connus dans Victor Hugo. On notera que Dumas, plus dramatiste, n'en usera guère après Henri Jfl et sa Cour, Christine et Charles VII cl.ez ses grands cassattjr.
en est illustré, et elle flamboie dans la Tour de Nesle. Je dis seulement qu'après s'en être adroitement servi comme d'une décoration peinte pour la joie du peuple, il l'a i)ientôt su appliquer à d'autres fins; d'où Antony et le Demi-Monde.
Et il a vu de quelle ressource était le procédé ])ittoresque au théâtre, recommandé par Diderot, appliqué par Beaumarchais, élargi et fécondé par le roman de Scott. Ivanlioe est plein de scènes qui font tableau : la cabane de l'ermite, le chevalier noir, l'assaut et la défense du castel, et vingt autres qui s'animent par le dialogue et qui captivent l'imagination et les yeux. Je pense que rien n'est plus aisé que de dessiner un roman de Walter Scott. Peintres et sculpteurs, avant 1830, s'étaient mis à l'œuvre. Tous les arts communiaient et étaient frères en lui. Le seul Mérimée ne pouvait assujettir sa plume à ces exercices qui passaient pour ressusciter les temps *. Sur un théâtre destiné au peuple, cet art, s'il est un peu gros, ne manque point son coup : il amorce l'émotion, il éclaire les larmes. Joignez-y la recherche et la vérité du costume et les groupements de personnages : il y a là un élément d'intérêt, dont Dumas saura faire usage, toujours avec quelque indiscrétion, dès Henri III et sa Co«r, jusqu'à ce qu'il tombe dans le drame-panorama du boulevard, qui ne tient plus à l'historique que par le titre et l'affiche.
Walter Scott n'est pas un prophète du passé, non plus que Dumas. Scott a s'arrête sur le seuil de l'âme et dans le vestibule de l'histoire * », et Dumas ne va pas beaucoup plus loin que la toile de fond de son théâtre. Peut-être l'un a-t-il encore enseigné à l'autre l'intérêt
1. Chronique du règne de Cliarles IX, pp. 13i et 135. Tout le chapitre.