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Le drame de Pontcharra

Les Prudhommes de tous les pays auront beau déclamer contre rette ville, unique au monde, de longues tirades indignées, la traiter (in Babylone moderne, la flétrir de tous leurs anathèmes, appeler sur l'Ile les foudres du ciel, la vouer au sort énigmatique de Sodome et de Oomorrhe, ils ne la décapitaliseront pas.

Ce n'est pas pour obéir à un chauvinisme aveugle et stupide qu'on en arrive à proclamer cette incontestable suprématie ; mais de quelque côté que la curiosité vous pousse, que ce soit vers l'Europe ou vers l'Amérique, que vous y ayez visité les villes les plus fameuses et les plus légitimement dignes d'intérêt ou d'admiration, je vous défie de ne pas en revenir plus épris que jamais, de ce Paris, contre qui vous avez peut-être fulminé vous-même en un jour de mauvaise humeur, et que vous retrouvez avec une si délicieuse sensation de plaisir et d'orgueil !

C'est si profondément vrai, qu'en dépit de ces vaines clameurs, Paris reste, au point de vue de l'art et des lettres, la tête du monde entier, le séjour de toutes les intelligences, le paradis de toutes les capacités, le foyer de toutes les lumières, le berceau de toutes les découvertes, le centre de tous les plaisirs. Et c'est ainsi que vous voyez les vertueux Prudhommes de la prov^-uce, eux-mêmes, quitter en

tapinois leurs femmes, leurs enfants et « le pays qui leur donna le jour », pour venir tremper leurs lèvres menteuses à la coupe de C3S vains plaisirs, que, la veille, ils ont solennellement conspués en famille.

Et voilà aussi pourquoi tous ceux qui se sentent quelque chose dans la tête ou dans le cœur viennent se précipiter dans cette fournaise, comme vole le papillon vers la lumière, au risque d'y brûler leurs ailes.

^ien ne les a convaincus, rien ne les a retenus. Et, si vous en voulez la preuve, jetez avec moi les yeux sur la cohue de voyageurs, appartenant à tous les âges et à toutes les professions, qui envahissait :a ^are du chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée par une respleni»5sante matinée du mois de mai de l'année 1869.

Ce n'était pas de « l'express » que descendait cette foule bigarrée dans laquelle se confondaient tous ces costumes, et qui représentait à peu près toutes les classes de la société.

L'express était arrivé déjà depuis plus de quatre heures.

C'était le train omnibus qui venait d'entrer en gare.

Le cadran de l'horloge marquait neuf heures quarante-cinq minutes.

Dans cette multitude bariolée, beaucoup étaient attendus, quelques-uns étaient désirés, d'autres s'en allaient, affairés, rejoindre leur famille ou surveiller leurs intérêts.

Ceux-ci, habitués à ce mouvement et ce brait, regardaient avec un sourire gouailleur défiler cette turbulente fourmilière; ceux-là, assourdis, étonnés, ahuris, se demandaient si la locomotive ne s'était pas égarée, et ne les avait pas menés en enfer.

Au milieu de ce dernier groupe, on remarquait un jeune homme et une vieille femme.

Le premier avait vingt-cinq ans à peine. Une fine moustache ombrageait sa lèvre rebondie. Ses grands yeux bleus, frangés de longs cils noirs, promenaient autour de lui des regards prudemment investigateurs.

Il était vêtu d'un costume de voyage gris et coiffé d'un chapeau de feutre mou, d'oti s'échappait une forêt de cheveux noirs, soyeux et bouclés.

Évidemment c'était la première fois qu'il venait à Paris, car il était sérieux, attentif, presque défiant.

La vieille femme qui l'accompagnait était une énigme vivante.

A bien examiner son visage, on lui aurait donné soixante-cioq

ans environ, mais elle était si alerte, si vive, que, vue de dos, elle paraissait trente ans à peine.

Elle regardait d'un œil stupéfait l'épaisse cohue au sein de laquelle elle se débattait, et qu'elle suivait sans défense, comme l'épave emportée par le torrent.

— Doucement, doucement, dame Balbine, disait le jeune homme avec une familiarité respectueuse, laissons s'écouler la foule, rien ne presse.

En même temps il la retenait par le bras, la protégeait contre le flot qui la roulait, et l'entraînait hors du courant.

— Ah! monsieur Gaétan, répondait-elle. C'est qu'il me tarde tant de voir Paris ! Aurais-je jamais cru assister à pareille fête !

— Eh bien ! calmez-vous, ma bonne femme. Nous avons le temps de le voir, ce Paris que je ne connais pas plus que vous, et oti je ne viens qu'à contre-cœur.

— Vous rappelez-vous bien le quartier que nous recommandait autrefois monsieur le curé, si vous veniez jamais à Paris?

— Parfaitement, c'est l'île Saint-Louis.

— Pauvre cher homme! soupira dame Balbine. Qui se serait douté, il y a un an, que nous ferions sans lui un semblable voyage? Ah! s'il nous voyait...

Et la vieille femme essuya une grosse larme.

— Qui sait?... il nous voit peut-être, fît Gaétan, en levant les yeux au ciel.

A ces mots, il pressa le pas, comme pour échapper à cet attendrissement passager,

— Un instant, monsieur, dit Balbine en l'arrêtant. Et nos bagages?

— Nous reviendrons les prendre, quand nous aurons trouvé un logement.

— Du moins, avez-vous bien tout ce qu'il vous faut ? s'informa la vieille femme. Votre sac de nuit... bon, vous l'avez à la main. Votre sacoche... Ah! oui, je la vois qui pend à vos côtés.

Et elle continuait ses investigations.

Tout à coup ses yeux se fixèrent sur le gilet de Gaétan. Elle devint livide et croisa les mains avec un geste d'épouvante. ! — Quoi donc? demanda Gaétan, que cette pantomime expressive inquiétait.

— Votre montre, monsieur 1

Le jeune voyageur porta rapidement la main à son gilet et pâlit a son tour.

Eu effet, il ne trouvait plus la chaîne qui retenait sa montre à Ir boutonnière. Mais il sentit presque aussitôt dans le gousset une résistance et une épaisseur qui le rassurèrent. Sa chaîne s'était échappée de la boutonnière et pendait sous son habit.

Ses traits, un instant contractés, se rassérénèrent sur-le-champ. Il répara en un clin d'oeil ce désordre insignifiant et voulut passer outre.

Dame Balbine le prit par le bras.

— Monsieur, dit-elle à demi-voix en hochant gravement la tête, c'est peut-être un avertissement du ciel!...

— Par exemple! fit Gaétan en souriant.

— Pensez donc, monsieur! si vous aviez perdu cette montre...

— Sans doute, mais elle n'est pas perdue, ma bonne femme.

— Il ne manquerait plus que cela! s'écria-t-elle avec un geste désespéré. Un bijou de cette valeur! mieux que cela : de cette importance !

— Vous avez raison, répondit doucement Gaétan. C'était le plus grand de tous les malheurs qui pouvaient m'arriver; mais puisque je n'ai pas à le regretter...

En même temps, il fit un pas en avant.

— C'est égal, monsieur, répliqua dame Balbine immobile, à votre place, j'y regarderais à deux fois.

Gaétan s'arrêta et hésita positivement pendant quelques secondes. Enfin, il revint à sa première idée, car il continua sa route et entraîna la vieille femme.

— Bah! dit-il. Puisque nous y sommes, nous y resterons.

Ils sortirent de la gare, traversèrent la cour et arrivèrent au boulevard Mazas, qui s'étendait à leur droite et à leur gauche, tandis que la rue de Lyon s'alignïiit directement en face d'eux.

Ils hésitèrent un instant. Gaétan tira de sa poche un portefeuille et y prit un papier qu'il consulta.

Pendant ce temps, dame Balbine écarquillait ses yeux pour mieux voir. Elle avisa un gamin, un de ces pâles voyous de Paris, qui s'était planté devant elle et la contemplait avec une curiosité ironiquement insolente.

— Mon petit ami, lui demanda-t-elle, le chemin de l'île Saint- Louis, s'il te plaît?

Elle s'était exprimée avec une grande politesse et de sa voix la

plus douce ; mais cela ne parut que toucher médiocrement le cynique Toyou.

— Toujours tout droit, la porte à gauche, répondit-il avec un ricanement moqueur.

— Polisson I cria dame Balbine indignée.

— Ohl c'te balle I Bonjour, madame ! riposta le gamin avec une révérence railleuse.

— A-t-on jamais vu! dit la vieille femme, en faisant un pas en avant.

Ce mouvement arracha Gaétan à son occupation.

— Qu'avez-vous donc, dame Balbine?

— Comment! ce que j'ai? Un petit pohsson à qui je demande mon chemin, et qui me rit au nez.

— Mais c'était bien inutile, ma bonne dame; vous savez que j'ai pris en note l'itinéraire qu'on m'a indiqué. J'étais en train-de l'étudier ; tenez : rue de Lyon, place de la Bastille, rue Saint- Antoine, rue des Lions-Saint-Paul, pont Marie, île Saint-Louis.

— Mon Dieu! que de noms! Quand je pense que chez nous il n'y a qu'une rue... et encore est-ce bien une rue?

— Oh! si vous en êtes déjà avons extasier, vous n'êtes pas au bout de vos peines! fit Gaétan.

— Il y a bien de quoi, monsieur. Est-il décent qu'un méchant garnement se moque ainsi de moi? De moi, que tous les enfants du val et de la montagne ne saluaient qu'avec un respect craintif.

— Ah! c'est que vous étiez une puissance autrefois, dame Balbine; tandis qu'aujourd'hui...

— Allez-vous dire que je suis une caricature ? fit-elle avec aigreur.

— Certes non; mais vous ne jouissez plus, ici surtout, du presli^re qui s'attache généralement à ce titre : gouvernante de M. le curé! Donc, croyez-moi, calmez-vous et suivez-moi. La rue de Lyon est eu face de nous, prenons-la.

— C'est cela, dit la vieille fille. Courons au plus pressé, car, si je ne me retenais, ce petit drôle...

Ils se mirent en marche, pas trop vite cependant, car le moindre objet, le plus petit magasin attiraient par leurs splendeurs l'attention de dame Balbine et provoquaient ses admirations naïves.

Gaétan, moins expansif, n'était guère moins étonné. Ce n'était pas la magnificence des boutiques qui l'impressionnait, car il n'ignorait [pas qu'il ne longeait en ce moment qu'un faubourg de Paris,

LE DRAME DE PONTCHA.RRA

c'était le mouvement et l'activité dont il était témoin à une heure si peu avancée.

— Qu'est-ce donc en plein jour et dans les beaux quartiers? se disait-il confondu.

.Jamais il n'avait eu comme à présent le sentiment de sa petitesse. Perdu dans le bruyant flot humain à travers lequel il se frayait un passage, étourdi par le fracas des voitures, stupéfait de la hauteur des maisons, de l'immensité de moellons qu'il apercevait de temps en temps par les rues latérales, il arriva presque sans s'en douter à la place de la Bastille.

Dame Balbine crut être à l'extrémité de Paris et traverser le champ de manœuvre.

Pour ne pas être écrasée, elle se cramponnait à l'habit de son guide, trop occupée de sa conversation, cette fois, pour remarquer les ricanements ou les sourires que son costume et sa physionomie ahurie faisaient naître autour d'elle.

Gaétan, plus maître de lui que la vieille fille, comprit qu'elle le rendait ridicule et rougit.

— Voyons, dame Balbine, fit-il en s'arrêtant au pied de la colonne de Juillet, ne me tirez pas ainsi par le pan de mon habit, et, si vous avez trop peur, donnez-moi le bras.

— Le bras! se récria-t-elle vivement. Oh! non, monsieur, je ne me permettrai jamais cela.

— Vous avez tort, c'est le plus sûr moyen de ne pas nous égarer au milieu de cette foule, et d'éviter les dangers qui vous effrayent.

— N'ayez pas peur, je m'y ferai, monsieur; et puisqu'il vous déplaît que je me suspende à votre habit, je me contenterai de vous suivre. Quant à vous perdre, rassurez- vous, je n'en ai pas envie.

— Alors, continuons, dit Gaétan.

On lui avait dit qu'il fallait traverser la place pour atteindre la rue Saint-Antoine ; mais dans quel sens ? Il vit tant de rues aboutir à ce même point que, pour ne pas gaspiller son temps, il fut obligé de demander son chemin.

Pour le coup il s'adressait bien. C'était un sergent de ville qu'il interrogeait.

Celui-ci devina sans peine qu'il était en présence de deux provinciaux tout frais débarqués. Il leur indiqua du doigt la rue Saint- Antoine.

— Est-ce là que vous allez? ajouta-t-il.

— Non, monsieur, je voudrais gagner l'île Saint-Louis, dit Gaétan,

LE DRAME DE POiNTCHARRA

yu'jl teiKvil, iiialijM-é lui, l.i curde étruilcnienl seiM'ée. i^f . 1:2.)

charmé d'une comp'aisance si polie. Voici du reste Filinéraire qu'on m'a indiqué.

Et il lui tendit le papier qu'il avait lu tout à l'heure à dame Balbine.

Le sergent de ville y jeta les yeux.

— Sans doute, c'est le chemin, tît-i), mais ce n'est pas le bon, ou du moins ce n'est pas le meilleur.

LIV. 2. — LE DRAME DE POXTCtTARRA . — P. SALMÈRE. J. ROCFP ET C'S. KD. UV. 2.

iQ LE DRAME DE PONTCHARRA

— - Quel est donc le meilleur, je vous prie?

— Quand vous serez rue Saint-Antoine, vous prendrez la deuxième rue à gauche, qui est la rue du Petit-Musc, et vous la suivrez dans toute sa longueur. Là, vous vous trouverez sur le quai, vous verrez la Seine, et de l'autre côté de l'eau, vous apercevrez Tile Saint- Louis. Il ne vous restera qu'à choisir celui des trois ponts par lequel il vous plaira d'y entrer.

— En effet, dit Gaétan enchanté, rien n'est plus simple. . Il remercia le sergent de ville et s'éloigna.

Se conformant au nouvel itinéraire qu'on lui avait tracé, il longea la rue du Petit-Musc, dont la parfaite tranquillité le surprit.

Arrivé à l'extrémité, il s'arrêta stupéfait et charmé.

Non seulement il avait en face de lui lîle Saint-Louis, mais il apercevait la Seine, large et paisible, qui roulait devant lui ses flots paresseux.

A gauche, il distinguait les arbres du quai; à droite, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, se détachaient en masses verdoyantes les arbres de l'Entrepôt et du Jardin des plantes.

— Ah! s'écria-t-il, frappé par l'étendue et le pittoresque de la vue, si je trouvais un logement ici, je' n'irais pas m'enfermer dans celte île Saint-Louis. Qu'en dites-vous, dame Balbine.^

— Je suis de votre avis, monsieur. Cette île a un aspect triste et sombre qui n'a rien de fort engageant.

— Et voyez donc ce fleuve, ces bateaux qui le couvrent, comme c'est animé, gai, vivant! Et quel air pur on respire! En vérité, je ne croyais pas rencontrer à Paris un site aussi séduisant.

En disant ces mots, il promenait sur la Seine un regard ravi. Tout à coup son front se rembrunit.

Un canot léger, monté par un seul homme, venait de s'engager dans le bras de rivière qui se trouve entre l'île et le quai des Célestins.

Celui quile menait ramait avec beaucoup d'élégance et d'habileté, mais naturellement il tournait le dos au chemin qu'il devait suivre.

Or, en plein travers du bras était tendue une corde que des mariniers avaient momentanément amarrée au quai. Puis ils étaient allés boire une bouteille avant de rejoindre leur chaland, qui stationnait sur la rive opposée.

Ce qu'ils avaient fait n'était pas seulement imprudent, c'était encore contraire aux règlements, puisque cette corde tendue entravait la navigation; mais allez donc chercher en France un homme qui respecte les règlements quand on y respecte à peine la loi!

LE DRAME DE PONTCHàRRA il

Le léger canot descendait toujours, gardant le milieu du fleuve, où il se croyait bien certain de ne rencontrer aucun obstacle.

— Hé! monsieur! cria Gaétan. Prenez garde! Il y a UDfG amarre en travers.

Mais il était trop loin pour que le rameur l'entendît, et la légère embarcalion s'avançait avec une rapidité eiïrayante.

, — Arrêtez! arrêtez! reprit Gaétan avec plus de force, en se faisant un porte- voix de ses deux mains.

Le hardi triton ramait avec la même souplesse et la même vigueur.

Gaétan descendit sur la berge et courut de toute sa force vers l'abreuvoir qui, par une pente douce, s'abaissait jusqu'au niveau de l'eau.

— Gare à vous, monsieur! cria-t-il pour la troisième fois de toute la force de ses poumons.

Le canotier l'entendit et se retourna. Il aperçut l'obstacle que lui signalait Gaétan et se mit aussitôt à dénager avec vigueur.

Il était trop tard! La frêle embarcation, emportée par sa lancée, vint piquer de l'avant sur la corde, puis le courant la dressa, la tourna et la fit chavirer en un clin d'œil.

Celui qui la montait eut le bon esprit de se cramponner à la corde ; mais il plongea entièrement dans l'eau, tandis que l'amarre, surchargée de ce poids inattendu, faiblissait, ployait et disparaissait dans le fleuve, chaque fois que celui qui y était suspendu faisait de nouveaux efforts pour se maintenir.

Sans plus de réflexion, Gaétan se dépouilla de ses habits en dis secondes, et se précipita à l'eau au moment où dame Balbine arrivait pour le retenir.

Gaétan avait cru d'abord que ce jeune homme savait nager. Il ne pouvait pas croire qu'on se risquât en pleine Seine, sur une embarcation semblable, sans être à moitié poisson; mais il reconnut bientôt que le malheureux canotier buvait alTreusement et se noyait à petites gorgées.

Or, le quai des Célestins n'est pas un des endroits les plus passants de la capitale. Une dizaine de badauds s'étaient arrêtés, mais pas un ne songeait à porter secours au naufragé, dont la main droite surnageait seule et s'agitait convulsivement pour implorer du secours. Lorsque, tout essoufflée, la pauvre vieille Balbine arriva sur la berge pour retenir son jeune maître, il était trop tard.

C'est qu'en effet, la scène que nous venons de raconter s'était passée en vingt fois moins de temps que nous n'en avons mis à récrire.

a LE DRAME DE PONTCHARRA

La vieille fille avait suivi de loin Gaétan, dont elle avait deviné les projets. Elle s'était hâtée de toutes ses forces pour s'y opposer, mais, si vite qu'elle eût marché, elle n'avait pu arriver assez tôt.

Alors elle se mit à pousser des cris perçants.

Cependant, au milieu de sa douleur, elle ne perdait pas de vue les habits que Gaétan avait laissés sur la berge.

— Est-il possible, marmottait-elle entre ses dents, de venir à Paris pour y risquer sa vie en descendant de chemin de fer! Cela a-t-il le sens commun? Et il vous plante là ses habits avec ses papiers, son argent, et sa montre, qui plus est! Heureusement que je suis là, sans cela le premier filou pourrait s'en emparer.

Tout en parlant, elle prenait un à un sur son bras les vêtements dont Gaétan s'était dépouillé, et le suivait de l'œil avec une orgueilleuse admiration.

— Comme il nage bien ! disait-elle à la foule anxieuse qui l'entourait! Est-il fort, est-il bâti! Ah! le voilà qui approche... il le saisit... Mon Dieu! pourvu que ce maudit noyé ne l'accroche pas et ne l'entraîne pas avec lui!... Jésus! les voilà qui disparaissent tous les deux!...

En effet, Gaétan avait eu beaucoup de peine à faire lâcher prise à celui qu'il venait sauver. Celui-ci n'avait pas encore entièrement perdu connaissance ; seulement la peur avait si fortement contracté ses muscles qu'il tenait, malgré lui, la corde étroitement serrée.

Encouragé par la présence de Gaétan, il se décida enfin à lâcher son point d'appui, mais par un mouvement involontaire, ii se jeta à son cou.

Gaétan plongea pour dégager sa tête et y réussit. On le vit bientôt reparaître, tenant sous l'aisselle le jeune canotier, qu'il maintenait à distance, en nageant vers la rive d'un bras vigoureux.

Des bravos frénétiques et des cris d'encouragement se firent entendre.

— Par ici, par ici! criaient trente voix. Vous y voilà, courage!... hardi, jeune homme!

Dame Balbine haletait, suffoquait. Elle s'était avancée si loio qu'elle avait les pieds dans l'eau. Mais elle ne le sentait pas. Elle n'avait en ce moment d'yeux, d'oreilles, de vie, que pour Gaétan, qui luttait difficilement contre le courant.

Enfin il arriva à trois mètres du bord et put prendre pied.

Au même instant, accouraient des bateaux montés par des mariniers, que le gain d'un sauvetage avait tardivement alléchés.

Gaétan refusa leurs offres de service, prit dans ses bras celui qu'il venait d'arracher à une mort certaine, et le déposa sur le quai.

Dame Balbine le suivait pas à pas d'un air profondément scandalisé, car il était entièrement nu. Aussi, dès qu'il eut déposé son fardeau à terre, s'empressa-t-elle de lui passer sa chemise et le reste de ses habits.

Gaétan les endossa à la hâte, essuyant sans répliquer les reproches que lui adressait la vieille fdle sur son imprudence.

Dès qu'il fut prêt, il s'éloigna.

— Eh bien! où allez-vous? lui demanda-t-elle ,

— Je vais chercher un logement, répondit-il.

— Mais ce jeune homme...

— Eh bien?

— Ne vous en inquiétez-vous pas ?

— Ce jeune homme se porte comme vous et moi. Pour trois ou quatre verres d'eau qu'il a avalés, il n'en mourra pas, soyez tranquille.

— Vous ne voulez donc pas lui demander son nom?

— A quoi bon?

— Ni lui donner le vôtre?

— Dans quel but?

— Comment! vous aurez sauvé la vie d'un homme sans savoir qui il est, sans qu'il sache lui-même à qui il est redevable de l'existence !

— Pourquoi donc voudriez-vous que j'impose une reconnaissance quelconque à un monsieur que je ne connais pas, que je n'ai même jamais vu, à qui je rends service par le plus grand des hasards et sans qu'il m'en coûte rien?

— Plaît-il! Vous risquez votre vie pour un inconnu, et vous trouvez que ce n'est rien?

— Dame Balbine, je n'ai pas le temps de discuter avec vous. Voulez-vous me suivre, oui ou non? cela vous regarde. Quant à moi, je m'en vais. Adieu!

Et, joignant le geste à la parole, il fît en avant quelques pas rapides.

— Un instant, monsieur! cria la vieille fille. Vous n'allez pas me planter là, j'espère?

Elle le rejoignit de toute la vitesse de ses jambes, en jetant un regard de regret sur le groupe, sans cesse grossissant, qui s'était formé autour du noyé.

14 LE DRAME DE PONTCHARIlA

Ainsi que l'avait fort bien dit Gaétan, ce jeune homme se portait à merveille; seulement il avait avalé quelques gorgées d'eau, il avait eu peur, il avait un peu perdu la tête, il lui fallait quelque temps pour se remettre.

Il élail assis sur le pavé, les yeux parfaitement ouverts, mais les idées encore un peu confuses, réchauffé momentanément par un beau soleil de mai, et soutenu par deux ou trois curieux complaisants.

Un marinier s'était détaché et était allé chercher au cabaret le plus proche un plein verre de rhum, qu'il lui faisait boire par petites gorgées. Cette liqueur, exécrable à en juger par les grimaces qu'elle arrachait au noyé, produisit néanmoins une réaction salutaire et lui rendit insensiblement les forces que sa lutte contre la mort avait épuisées.

Cependant, ce ne fut guère qu'au bout de dix minutes qu'il revint complètement à lui.

Il se leva, chancela d'abord quelque peu sur ses jambes, puis réussit à les affermir, et promena autour de lui un regard encore incertain.

— Vous n'avez plus besoin de rien? lui demanda le marinier.

— Non, mon brave, merci.

— Où demeurez-vous?

— A deux pas d'ici.

— Voulez-vous que je vous reconduise?

. — Oh ! non, répliqua vivement le jeune homme, je ne veux pa3 rentrer chez moi dans un état pareil. Pourtant, rendez-moi un dernier service ?

— Volontiers, monsieur.

— Montrez-moi le courageux sauveteur qui m'a tiré de ce mauvais pas. J'ai beau chercher, je ne le vois pas.

— Vous avez raison, monsieur. Je l'ai croisé en chemin. Il remontait sur le quai au moment où je vous descendais votre verre de rhum.

— Et vous ne le connaissez pas?

— Je ne l'ai jamais vu.

— Il n'a laissé son nom à personne?

— A personne.

Le noyé tira de sa poche une pièce de cinq francs. Unie humide encore, qu'il remit au marinier.

— Merci, dit-il en s'éloignant, je le retrouverai bien, moi.

Et iî disparut, suivi de loin par les badauds qui se dispersèrent en îcus sens.

Pendant ce temps, Gaétan avait tranquillement regagné les quais et s'était mis en quête.

A l'angle de la rue du Petit-Musc, il entrevit un écriteau blanc.

Il s'approcha. La maison portait le numéro 1. L'écriteau suspendu à la porte était ainsi conçu :

« Joli petit logement fraîchement décoré, à louer de suite. »

îl entra et s'adressa au concierge.

— Vous avez un logement à louer? demanda- t-il.

— Oui, monsieur.

— De quoi se compose-t-il?

— Deux grandes pièces : une sur le quai, l'autre sur la rue; une antichambre et une cuisine.

— A quel étage?

— Au deuxième.

— Peut-on le visiter?

— Sans doute, fit le concierge en prenant les clefs, veuillez me suivre.

Gaétan et dame Balbine franchirent les deux étages et pénétrèrent dans l'appartement.

Le papier n'était pas beau, mais il était neuf, les peintures étaient toutes fraîches. A travers les carreaux des fenêtres, le soleil dardait ses rayons prinlaniers, comme pour sourire aux nouveaux venus et leur échauffer le cœur.

L'antichambre était étroite, la cuisine était petite, et les deux pièces se commandaient. Le logement n'était donc pas très commode. Pourtant il plut sur-le-champ à Gaétan.

— Quel est le prix de cet appartement, dit-il.

— Cinq cents francs, répondit le concierge.

Gaétan demeura interdit, pendant que dame Balbine se croisait les mains et ouvrait démesurément les yeux.

Le concierge ne se fit pas illusion. Le prix du loyer effrayait déjà les visiteurs.

— Du reste, s'empressa-t-il d'ajouter, le propriétaire désire s'entendre lui-môme avec les locataires; ainsi, pour peu que vous désiriez Je voir, il habite en face, là, sur le même carré.

— Comment se nomme-t-il?

-r^ M. Desrochers.

— Frédéric Desrochers? demanda Gaétan en proie à une grande agitation.

— Non, monsieur, le prénom du propriétaire est Ambroise.

— Vous en êtes sûr... insi&ta-t-il avec un reste d'émotion.

— Parbleu! c'est moi qui reçois toutes ses lettres.

— C'est bien, fit Gaétan qui avait reprrs tout son sang-froid ; conduisez-moi chez lui.

Le concierge traversa le carré et sonna à la porte qui faisait face à celle qu'il venait de fermer.

Une femme âgée de cinquante ans vint lui ouvrir. Elle était rousse, laide, maigre et sale.

Un bonnet de crêpe noir, couvert de poussière encadrait ses cheveux rutilants et son visage desséché.

Son œil gris, profondément enfoncé sous l'orbite, jeta sur le concierge et ceux qui le suivaient un regard défiant.

Elle devina sans doute quel motif les amenait, car un sourire faux erra sur ses lèvres minces.

— Ah! c'est vous, père Chopard, dit-elle. Vous voulez parlez à M. Desrochers?

— Oui, mam'zelle Louise, si c'était un effet de votre bonté, répondit le portier en se découvrant.

— C'est bon. Entrez, je vais le prévenir.

A ces mots, elle ferma la porte, laissant dans l'antichambre Gaétan, dame Balbine et le père Chopard.

Cette antichambre était tapissée d'un papier, qui jadis avait imité le chêne, mais qui, noirci parle temps, déchiré par l'usage, rapiécé en maints endroits, ressemblait assez à un habit d'arlequin.

La bonne revint presque aussitôt.

— Donnez-vous la peine d'entrer, dit-elle en s'efTaçant pour hvrer passage.

Gaétan pénétra alors dans une pièce qu'on pouvait prendre indistinctement pour un salon ou pour un cabinet. Mais quel salon ou quel cabinet!

A peine était-il entré dans l'antichambre que déjà il avait flairé une maison mal tenue. L'aspect de ce salon-cabinet confirma ses pressentiments.

Les meubles d'acajou remontaient au moins à la Restauration. Ils avaient été recouverts jadis de damas de laine rouge, mais l'étoffe était si sale qu'elle était devenue noire partout où il en restait. Sur la plupart des sièges, à travers le damas usé, déchiré ou absent, on

Exagéré! se récria M, Desrochers, (P. 19.)

apercevait la doublure de grosse toile grise, également souillée de crasse.

Aux fenêtres pendaient des rideaux pareils à l'ameublement, mais si légers, si clairs, si fanés, qu'on voyait le jour à travers le tissu délabré.

Sur une table de bois blanc pendait une loque décolorée, qui avait bien pu être du reps algérien, mais dont le bleu, le jaune, le noir

LIV. 3. — LE DRAME DE TONTCnARnA. '- P. SAL-MKRK. — .1. RaiM T F.T cii", ÉD. LIV. 3.

et le rouge se confondaienl avec une teinte écœurante de pâleur. Cette loque servait de tapis et supportait des paperasses en désordre, parmi lesquelles on distinguait çà et là le timbre de l'Élat.

La cheminée était garnie d'une pendule d'albâtre qui ne marchait pas et de deux flambeaux de zinc, dont le bronzage avait presque entièrement disparu. Une couche épaisse de poussière recouvrait le marbre noir, la pendule, les bobèches et les bougies jaunies qui n'avaierit jamais été allumées.

Gaétan avait embrassé d'un regard ces témoins éloquents d'une avarice sordide, puisqu'il était chez le propriétaire d'une maison qui devait rapporter huit ou dix mille francs par an. Involontairement son cœur se serra. Ce n'était pas de la pitié qu'il ressentait, c'était du dégoût.

Ce fut bien pis encore quand il jeta les yeux sur l'homme qui était assis devant la table.

Il était sur une mauvaise chaise de paille, garnie d'un coussin de cuir aplati et crevé, par la couture duquel le crin fatigué sortait pour demander grâce.

Cet homme pouvait avoir cinquante-cinq ans. De longues mèches plates et grises s'échappaient clair-semées d'une calotte de velours luisante de crasse. Le visage riJé, parcheminé, creusé par les' privations, s'amincissait à partir des tempes d'une façon extraordinaire.

C'était, moins le poil, une véritable tête de chacal, avec un nez mince, des lèvres minces, un menton mince, pointu, allongé.

Dans l'œil bleu de ce singulier personnage, semblait s'être réfugiée la vie qui manquait à cette figure froide, immobile, astucieuse par la forme au moins autant que par l'expression.

Cet œil bleu aurait été presque invisible, s'il avait été couvert de sourcils épais, tant il semblait vouloir échapper aux regards, à l'étude, tant il était timide, hésitant, tant il cherchait à se dissimuler, tant il s'efTorçait de se rendre insaisissable.

Des mains longues, sèches, aux doigts noueux et crochus, sortaient démesurément des manches trop courtes d'une redingote râpée, qui du marron était passée à un jaune blafard.

Un pantalon noir, lustré aux genoux, aux cuisses, aux poches, aux coutures, protégeait mal des jambes malingreuses, terminées par des pieds énormes, chaussés de bas bleus et de souliers lacés.

Sur la poitrine étroite, un gilet de vieux cachemire était boutonné jusqu'en haut. Entouré d'une cravate de laine noire, qui ne laissait

passer qu'à regret l'extrême bord d'un col de chemise sale, le cou, maigre et osseux, conservait une rigidité cadavérique.

Si l'on avait rencontré cet homme dans la rue, on aurait pu croire, à ses habits, qu'il était dans la plus affreuse misère, à sa mine décharnée, qu'il mourait de faim, et on lui aurait donné un sou — qu'il aurait probablement accepté.

Gaétan éprouva une répugnance insurmontable en présence de cet individu.

Bien souvent il avait entendu parler d'avarice, il avait même vu des avares, mais jamais type plus complet dans sa hideur n'avait frappé ses regards.

Le cadre était véritablement digne du portrait. Ces restes d'un mobilier autrefois convenable, mais ruiné par le service et l'incurie, étaient mille fois plus repoussants que la plus atroce nudité.

Quoique moins fine et moins observatrice que le jeune homme, dame Balbine fut frappée de cet horrible délabrement et de cette immonde saleté ; car elle échangea avec Gaétan pn regard d'intelligence.

Cependant M. Desrochers leur avait fait de la main signe de prendre un siège.

— C'est inutile, répondit Gaétan, nous sommes excessivement pressés.

— Comme vous voudrez, monsieur... Alors pourrais-je savoir le motif qui vous amène ici?

— J'aurais cru que la présence de votre concierge suffisait à vous l'expliquer, dit brusquement Gaétan.

La voix gutturale, sèche et vibrante comme un ressort d'acier, de M. Desrochers, complétait bien l'ensemble de cette physionomie caractéristique.

— C'est sans doute au sujet de l'appartement d'en face? demanda lé propriétaire d'un ton plus doux.

— Oui, monsieur.

— Le concierge vous a dit le prix de la location?

— Oui, mais je le trouve exagéré. Aussi j'allais me retirer, lorsqu'il m'a offert de me conduire ici pour m'entendre avec vous.

— Exagéré! se récria M. Desrochers. Un logement comme celui-là à cinq cents francs! C'est donné.

— Alors, si vous ne voulez rien en rabattre, monsieur, il est inutile que nous vous retenions plus longtemps.

— Mais VOUS n'avez donc pas remarqué quelle admirable vue on a de la fenêtre qui est sur le quai.

— Elle est fort belle.

— Et celle qui donne sur la rue du Petit-Musc, n'est-elle pas aussi belle? N'avez-vous pas sous les yeux les arbres et le jardin de l'hôtel qui fait l'angle de la rue et du quai?

— Je ne dis pas le contraire, mais...

— Mais, monsieur, tout cela se paye à Paris ! Trouvez-moi une vue semblable, et je vous donne l'appartement pour rien.

— Si le réduit auquel vous donnez le nom somptueux d'appartement n'offrait pas les avantages que vous venez d'énumérer, répliqua Gaétan, je ne m'y serais arrêté à aucun prix. La cuisine et l'antichambre sont affreusement étroites, les deux pièces sont mal distribuées et se commandent...

— Hélas! monsieur, soupira le propriétaire. Sans l'inconvénient que vous signalez, le logement vaudrait deux cents francs de plus.

— Il suffît, monsieur, n'en parlons plus, fit Gaétan qui s'inclina. Il allait se retirer, lorsque M. Desrochers l'arrêta.

— Quel est donc le prix que vous en offrez? dit-il.

— Aucun, monsieur. Je n'ai aucune notion de la valeur qu'ont les appartements à Paris, mais je sais que je ne veux pas consacrer plus de trois ou quatre cents francs à mon loyer.

— Mais vous ne trouverez que d'infâmes galetas !

— Je prendrai ce que je pourrai, et rien de plus. A ces mots, Gaétan fit quelques pas en avant.

— Un instant, que diable! fit le propriétaire. Je consens à vous céder ce logement à quatre cents francs, mais à une condition...

— Laquelle?

— C'est qu'en dehors de la cote personnelle, que vous devez dans tous les cas, vous payerez l'impôt des portes et fenêtres.

— A combien se monte-t-il?

— A dix ou douze francs par an.

— Soit, accepta Gaétan.

— Il y a également le gaz, reprit l'avare, que tous mes locataires payent en commun...

Gaétan fronça les sourcils.

— Vous comprenez, poursuivit M. Desrochers, que ce n'est pas pour moi que j'ai fait mettre le gaz dans l'escalier, quand je brûle à peine une livre de chandelles par mois.

— Et quel est le prix de cet éclairage?

— Cinq francs par trimestre, monsieur, c'est pour rien. D'autant plus que le bec de gaz est juste devant ma porte, et par conséquent devant la vôtre.

— Est-ce tout? demanda Gaétan.

— Il y a bien encore quelques autres menus frais, tels que l'amende de cinquante centimes envers le concierge, quand on rentre passé minuit.

— Décidément, monsieur, il nous sera impossible de nous entendre, fît sèchement Gaétan. Passe pour les impositions et le gaz, mais quant à l'amende, je ne m'y soumettrai jamais. Je prétends être libre de rentrer et de sortir à toute heure. Ainsi j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Et, cette fois, il lui tourna le dos avec humeur, en se dirigeant vers la porte.

Dame Balbine suivait déjà Gaétan, quand, avec une agilité qu'on n'aurait pas attendue de ce corps chétif en apparence, l'avare se leva de sa chaise et leur coupa la retraite.

— On voit bien que vous êtes du Midi, fit-il en ébauchant un sourire ; vous êtes vifs comme la poudre ! Mais aussi on n'a jamais vu traiter une affaire debout comme l'oiseau sur la branche.

— Je vous ai dit que j'étais pressé, monsieur.

— Croyez-vous donc que je m'en aperçoive pas? Vous ne m'avez pas dit non plus que vous étiez méridionaux, et pourtant je l'ai deviné à votre accent. Cependant si vous voulez sérieusement discuter votre location, il faut bien vous asseoir un instant. J'ai, de mon côté, quelques renseignements à prendre, un petit engagement à rédiger et, à signer. Tout cela ne peut pas se faire à la minute.

— Je le sais bien, mais sommes-nous définitivement d'accord sur le prix?

— Oui, je vous fais toutes ces concessions parce que vous me paraissez des gens tranquilles. Vous n'exercez aucun état manuel n'est-ce pas?

— Non, monsieur.

— Vous n'avez ni enfants, ni chiens, ni chats, ni perroquets?

— Non, monsieur, répondit Gaétan avec impatience.

— A la bonne heure! Les états manuels salissent les parquets et les papiers: les enfants déchirent tout; les chiens, les chats, font des ordures dans l'escalier, et les perroquets vous assourdissent. Nous allons donc faire un petit acte sous seing privé; mais auparavant il faut que je vous adresse quelques questions indispensables.

— Bien, monsieur; mais dépêchons-nous, fit Gaétan.

— Désirez-vous un bail de trois, six, neuf?

— Trois, six, neuf... quoi? demanda Gaétan étonné.

— Trois, six ou neuf années, comme c'est l'usage à Paris.

— Du tout, du tout, je ne veux pas m'engager pour si longtemps.

— Alors, c'est au trimestre que vous louez, purement et simplement.

— Au trimestre, soit.

— Les trini! stres échoient, vous le savez peut-être, en janvier, avril, juillet et octobre.

— Je l'ignorais; mais peu importe.

— Il importe beaucoup, car nous sommes en mai, et vous me devrez par conséquent un demi-terme en juillet.

— Mais cela ne souffre aucune difficulté, s'écria Gaétan, que ces lenteurs irritaient de plus en plus.

— Tant mieux, nous n'en aurons que plus tôt fini, dit M. Desrochers. Maintenant, avez-vous des meubles pour répondre du prix des loyers?

— Je n'ai pas encore le moindre meuble, puisque j'arrive à Paris, à l'instant.

— Ainsi vous n'avez pas d'endroit où je puisse faire prendre des; renseignements sur votre compte?

— Non, monsieur.

Gaétan était à la torture. Il ne se figurait pas qu'il fallût tant de façons pour louer un méchant logement de quatre cents francs.

— En effet, continua l'avare, je vois, monsieur, que vous n'avez aucune idée de nos usages; car vous vous tourmentez, vous vous dépitez d'une formalité qui, chez nous, est tellement habituelle, que je vous défie de trouver un propriétaire qui agisse autrement que moi.

— Alors, faites vite, monsieur, je me résigne.

— Comment vous nommez-vous, jeune homme?

— Gaétan du Lac.

— Du Lac, en deux mots?

— En deux mots, oui monsieur, répondit Gaétan, dont la joue se colora vivement.

— D'où venez-vous?

— De Grenoble.

— Ah î fit M. Desrochers avec un léger clignement des yeux. Et c'est de Grenoble même que vous arrivez?

— Pas tout à fait, mais des environs.

LE DRAME DE PO>iTCHARRA 23

— De quel endroit?

— De Saillie-Hélène du Lac.

— Quel canton? demanda l'avare qui pâlissait à vue d'œil.

— Canton de Pontcharra ! répondit Gaétan surpris.

— Pontcharra! répéta Desrocliers, qui devint livide et fut surpris d'un tremblement général. Ah! vous venez de...

Il ne put achever. Saisi d'un accès de toux subite, il se détourna et garda le silence pendant quelques secondes.

— Madame est sans doute votre domestique? reprit-il enfin avec effort en désignant la vieille fdle.

— Dame Balbine n'est pas ma domestique, répondit Gaétan, que la colère commençait à gagner.

— C'est donc votre mère?

— Pas davantage, monsieur; mais elle aurait droit à ce titre, car c'est elle qui m'a élevé. Elle a, du reste, une fortune indépendante et n'est venue à Paris que pour ne pas se séparer de moi. Ce n'est donc ni une domestique ni une mère : c'est une amie, que je respecte et que j'aime.

Dame Balbine, qui avait froncé les sourcils devant la curiosité déplacée de l'avare, s'épanouit comme un soleil quand elle entendit tomber de la bouche de Gaétan les paroles qu'il venait de prononcer.

M. Desrochers s'inclina.

— Que fait monsieur votre père? demanda-t-il.

— Pardon, monsieur, riposta le jeune homme d'une voix tremblante de courroux, est-ce à un propriétaire ou à un juge d'instruction que j'ai affaire? Est-ce une location que je suis venu traiter ou un interrogatoire que je dois subir?

— Pas du tout, monsieur, mais il faut bien que je sache...

— Vous n'avez besoin de rien savoir de plus que mon nom, interrompit sévèrement Gaétan, Si ma solvabilité vous inspire quelques doutes, vous n'avez qu'un mot à dire. Je suis tout prêt à payer d'avance la somme que vous exigerez.

— Voilà qui est parler d"or! s'écria joyeusement l'avare. Que ne me l'avez-vous proposé de suite? cela aurait tranché toutes les difficultés.

— Eh! fit Gaétan, suis-je au courant de toutes vos manies? Pouvais-je soupçonner l'arsenal de précautions dont on s'entoure pour de misérables détails?

— Alors, voilà qui est convenu. Vous me payerez d'avance le

demi-terme d'avril à juillet, et le terme de juillet à octobre, c'est-àdire cent soixante-deux francs.

— Y compris cinq francs de gaz et trois francs d'impositions par trimestre, ajouta Gaétan. Je désire que cela soit bien stipulé sur la quittance.

— Vous la faut-il de suite? hasarda le propriétaire.

— A l'instant même, si vous le voulez. Cela nous évitera même de rédiger et de signer toute autre paperasse embrouillée et inutile.

— Je vais vous la préparer, dit l'avare avec empressement. Aussitôt, il prit une feuille de papier, une plume, et se pencha

sur la table .

Gaétan tira de son portefeuille un billet de 100 francs, et, de son porte-monnaie, trois louis et une pièce de 2 francs. ♦

Le froissement du papier, le tintement de l'or, firent lever les yeux à l'avare, et allumèrent dans ses yeux une lueur d'ardente convoitise. Puis il se courba de nouveau pour préparer sa quittance.

Pendant qu'il moulait de sa plus belle écriture le reçu qu'on attendait, la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et une jeune fille, âgée de dix-huit ans, entra dans le salon.

— Bonjour, père, dit-elle, après avoir salué légèrement les deux étrangers.

Et elle tendit son front à M. Desrochers.

— Ah! tu te lèves? fit-il en l'embrassant du bout des lèvres.

— Mon Dieu, oui! répondit-elle délibérément.

— Il est temps! gronda l'avare avec humeur et sans se déranger de son occupation. Si cela continue, il faudra bientôt te porter à déjeuner dans ton lit.

— Ma foi! je ne m'en plaindrais pas, répondit-elle. Puis, se penchant sans façon sur l'épaule de son père :

— Que fais-tu donc? interrogea-t-elle. Tu as l'air bien affairé! Je parie qu'il s'agit d'argent à toucher.

— Sans doute, fit M. Desrochers d'un ton bourru. Si je ne m'en occupais pas plus que toi... Monsieur et madame sont des locataires qui viennent habiter l'appartement d'en face.

— Ah! ah! dit la jeune fille sur deux intonations différentes.

En même temps, elle leva les yeux sur dame Balbine, dont le costume campagnard lui arracha un sourire, et sur Gaétan, qui attira plus particulièrement son attention, et qu'elle examina avec tant d'assurance, que le pauvre garçon n'osa pas supporter ce regard et se détourna.

De marchands de meubles en brocanteurs. (P. 29.)

Mais, pendant que la jeune fille échangeait avec son père les quelques mots qu'on a lus, il avait eu le temps de la considérer à loisir.

Elle était brune de cheveux et de teint, avec deux magnifiques yeux noirs, veloutés et provoquants. Le nez fin, dont les narines mobiles se dilataient facilement, tombait droit sur une bouche sensuelle, un peu grande, mais aux lèvres pleines et fortement colorées.

LIV. 4. LE DKAMEDErO-NTCHAHRA. — P. SAL'NlÈaE. — J. lîOUKF ET C'% ÉD.

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