Antoine-Quentin Fouquier, accusateur public près le
tribunal criminel révolutionnaire, établi à Paris par décret de la Convention nationale du 40 mars 4793, l'an ii de la République, sans aucun recours au tribunal de cassation, en Vtertù du pouvoir à lui donné par l'article 2 d'un autre décret de la Convention du 5 avril suivant, portant que l'accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens ;
» Expose que, suivant un décret de la Convention du 4©' août dernier, Marie- Antoinette, veuve de Louis Capet, a été traduite au tribunal révolutionnaire, comme prévenue d'avoir conspiré contre la France ; que, par un autre décret de la Convention du 3 octobre, il à été décrété que le tribunal révolutionnaire s'occuperait sans délai et sans interruption du jugement ; que l'accusateur public a reçu les pièces concernant la veuve Capet, les 49 et 20 du premier mois de la seconde année, vulgairement dits 44 et 12 octobre courant mois; qu'il a' été aussitôt procédé, par l'un des juges du tribunal, à l'interrogatoire de la veuve Capet; qu'examen fait de toutes les pièces, transmises par l'accusateur public, il en résulte qu'à l'instar des Messaline, des Brunehaut, des Frédégonde et des Médicis, que Ton qualifiait autrefois de retoes de France, et dont les noms à jamais odieux ne s'efi^ceront .pas des fastes de l'histoire, Marie-Antoinette, veuve de Louis Capet, a été, depuis son séjour en France, le fléau et la san^ue des Français ; qu'avant même l'heureuse révolution qui a rendu au peuple français sa souveraineté, elle avait des rapports politiques avec l'homme qualifié de roi de Bohème et de Hongrie ; que ces rapports étaient contraires aux intérêts de la France; que, non contente, de concert avec les frères de Louis Capet et l'infâme et exécrable Galonné, alors ministre des finances, d'avoir dilapidé d'une manière effroyable les finances de la France (fruit des sueurs du peuple) pour satisfaire à des plaisirs désordonnés et payer les agents de ses intrigues aimiiielles, il est notoire qu'elle a fait passer à différentes
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époqpies, à rempereur, des millions qui loi ont servi et qui lui servent encore à soutenir la guerfte contre ia Répubtique, et que c'est par ces diiapidaiioiis esœa^ves qu'elle est parvenue à puiser ie trésor natifonal ;
» Que, depuis la Révolution, la veuve Capet H'a cessé un seul instant d'entretenir des intdiigences et des correspondances criminelles «t nuisii>Ies à la France, avec les piii&sattcés étrangères et dans Tintérieur de la République, par des agenis à elle affidés, qu'elle soudoyait ou faisait soudoyer par le ci-devaait trésorier de la liste ci-devant civile; qu'à différentes époques, elle a usé de toutes les manœuvres qu'elle croyait propres à ses vues per&des, pour opérer une contrerévolution : d'abord ayant, sous prétexte d'une réunion nécessaire entre les ci-devant gardes du corps et les officiers et les soldats du régiment de Flandre, ménagé un repas entre ces deux corps le à^' octobre 4789, lequel est dégénéré en une véritable orgie, ainsi qu'elle le désirait, et pendant le cours de laquelle les agents de la veuve Capet, secondant parfaitement ses projets contre-révolntionnaires, ont amené la plupart des convives à chanta, clans Tépanchement de l'ivresse, des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le trône et l'aversion la plus caractérisée pour le peuple ; et de les avoir insensiblement amenés à arborer la cocarde blanche «ft à louler aux pieds la cocarde nationale, et d'avoir, par sa présence, autorisé tous ces excès contre- révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui l'accompagnaôefit à distribuer des cocardes blanches aux convives; d'avoir., le 4 du mois d'octobre, témoigné la joie la plus immodérée de ce qui s'était passé à cette orgie.
» En second lieu, d'avoir, conjointement avec Louis Cape^ fait imprimer et distribuer avec profusion, dans toute l'étendue de la République, des ouvrages contre-révdulionnaireB, de ceux mêmes adressés aux conspirateurs d'outre-RhiD, ou publiés en leur nom , tels que la Pétiticm aux Émignmts^ la BàponsBéei Émigrants^ les ÉmigranHis ou Beuple^ Les pi^s
courtes folies sont les meilleures, le Journal à deux liards, V Ordre, la Marche et l'Entrée des Émigrants; d'avoir même pousse la perfidie et la dissimulation au point d'avoir fait imprimer et distribuer avec la môme profusion des ouvrages dans lesquels elle était dépeinte sous des couleurs peu avantageuses, qu'elle ne méritait déjà que trop en ce temps ; et cela, pour donner le change, et persuader aux puissances étrangères qu'elle était maltraitée des Français, et les animer de plus en plus contre la France ; que, pour réussir plus promptement dans ses projets contre-révolutionnaires, elle avait, par ses agents, occasionné, dans Paris et les environs, les premiers jours d'octobre y4789, une disette qui a donné lieu à une nouvelle insurrection, à la suite de laquelle une foule innombrable de citoyens et de citoyennes s'est portée à Versailles le 5 du même mois; que ce fait est prouvé d'une manière sans réplique par l'abondance qui a régné le lendemain même de l'arrivée de la veuve Gapet à Paris et de sa famille;
» Qu'à peine arrivée à Paris, la veuve Gapet, féconde en intrigues de tout genre, a formé des conciliabules dans son habitation; que ces conciliabules, composés de tous les contre-révolutionnaires et intrigants des assemblées constituante et législative, se tenaient dans les ténèbres de la nuit; que l'on y avisait aux moyens d'anéantir les droits de l'homme et les décrets déjà rendus, qui devaient faire la base de la Constitution ; que c'est dans ces conciliabules qu'il a été délibéré sur les mesures à prendre pour faire décréter la révision des décrets qui étaient favorables au peuple ; qu'on a arrêté la fuite de Louis Gapet et de toute sa famille sous des noms supposés, au mois de juin 4791, tentée toutefois et sans succès, à différentes époques ; que la veuve Gapet convient, dans son interrogatoire, que c'est elle qui a tout ménagé et tout préparé pour effectuer cette évasion, que c'est elle qui a ouvert et fermé les portes par où les fugitifs sont passés ; que, indépendamment de l'aveu de la veuve Gapet à cet
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égard, il est constant, d'après les déclarations de Louis- Charles Gapet et de la fille Capet, que la Fayette, favori sous tous les rapports de la veuve Capet, et Bailly, alors maire de Paris, étaient présents au moment de cette évasion, et qu'ils l'ont favorisée de tout leur pouvoir ;
» Que la veuve Capet, après son retour de Varennes, a recommencé ces conciliabules; qu'elle les présidait elle-même, et que, d'intelligence avec son favori la Fayette, on a fermé les Tuileries, et privé par ce moyen les citoyens d'aller et venir librement dans les cours et le ci-devant château des Tuileries ; qu'il n'y avait que les personnes munies de cartes qui eussent leur entrée ; que cette clôture, présentée avec emphase par le traître la Fayette comme ayant pour objet de punir les fugitifs de Varennes, était une ruse imaginée et concertée dans ces conciliabules ténébreux pour priver les citoyens des moyens de découvrir ce qui se tramait contre la liberté dans ce lieu infâme; que c'est dans ces mêmes conciliabules qu'a été déterminé l'horrible massacre qui a eu lieu le 47 juillet 4791, des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au champ de Mars; que le massacre qui a eu lieu précédemment à Nancy, et ceux qui ont eu lieu depuis sur divers autres points de la République, ont été arrêtés et déterminés dans ces mêmes conciliabules; que ces mouvements, qui ont fait couler le sang d'une foule immense de patriotes, ont été imaginés pour arriver plus tôt et plus sûrement à la révision des décrets rendus et fondés sur les droits de l'homme^ et qui, par là, étaient nuisibles aux vues ambitieuses et contrerévolutionnaires de Louis Capet et de Marie-Antoinette ; que, la Constitution de 4794 une fois acceptée, la veuve Capet s'est occupée de la détruire insensiblement par toutes les manœuvres qu'elle et ses agents ont employées sur les divers points de la République; que toutes ces démarches ont toujours eu pour but d'anéantir la liberté, et de faire rentrer les Français sous le joug tyrannique, sous lequel ils n'ont langui que trop de siècles;
» Qu'à ceteifet, la veuve Gapet a imaginé de faire discuter dans ces conciliabules ténébreux, et quaiifiés^ depuis longtemps avec raison de cabinet auirichieny toutes les lois qui étaient portées par rAssefoiblée l^islative; que c'est eàie, et par suite de la détermination prise dans ces conciliabules, qui a décidé Louis Gapet à apposer son veto au fameux et salutaire décret rendu par TAssemblée législative contre les ci-devamt princes, frères de Louis Capet, et les émignés, et contre cette horde de prêtres réfractaires et fanatiques répandus dans toute la France : veto qui a été l'une des principales causes des imiux que, depuis, la France a éprouvés;'
» Que c'est h. veuve Gapet qui £aisait nommer les ministres pervers, et, aux places dans les armées et dans les bureaux, des hommes connus de la nation entière pour des conspirateurs contre la liberté ; que c'est par ses manœuvres et ceiks de ses agents, aussi adroits que perfides, qu'elle est parvenue à composer la nouvelle garde de Louis Capet d'anciens officiers qui avaient quitté leurs corps lors du serment exigé, de prêtres réfractaires et d'étrangers, et enfin de tous les honmies réprouvés pour la plupart par la nation, et dignes de servir dans l'amDKfe de Coblence, où un très-grand nombre est, en effet, passé depuis le licenciement ;
» Que c'est la veuve Capet, d'intelligence avec la faction liberticide, qui dominait alors dans l'Assemblée législative et pendant un temps dans la Convention^ qui a fait déclarer la guerre au roi de ik>béme et de Hongrie, son frère; que c'est par ses manœuvres et ses intrigues, toujours funestes à la France, que s'est opérée la première retraite des Francs 'du territoire de la Belgique ;
» Que c'est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances étrangères les plans de campagne et d'attaque qui étaient convenus dans le conseil ; de manière que, par cette double trahison, les ennemis étaient toujours instruits à l'avance des mouvements que devait faire l'armée de la République; d'où suit la conséquence que la veuve Capet est
Tautear des revers qu'ont éprouvés, en différeate temps, les armées franchises ;
» Que la veuve Gapet a médité et comlâné avec ses perfides agents l'bûrrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 4 août, laquelle n'a échoué que par les efrorts courageux et incroyables des patriotes; qu'à cette fin, elle a réuni dans son habitation, aux Tuileries, jusque dans deâ souterrains, les Suisses qui, aux termes des décrets, ne devaient plus composer la garde <de Lo^s Capet; qu'elle les a entretenus dans un état d'ivresse depuis le 9 jusqu'au 40 au matin, jour convenu pour l'exécution de cette horrible conspiration; qu'elle a réuni également, et dans le même dessein, dès le 9, une foule de ces êtres qualifiés de chevaliers du poignard, qui avaient figuré dans ce môme lieu le 48 février 4794, et, depuis, à l'époque du 20 juin 4792*
» Que la veuve Gapet, craignant sans doute que cette conspiration n'eût pas tout TefTet qu'elle s'en était promis, a été, dans la soirée du 7 août, vers les neuf îseores et demie du soir, dans la salle où les Suisses et autres à elle dévoués travaillaient à des cartouches; qu'en même temps qu'elle les encourageait à hâter la confection de ces cartouches, pour lès exciter de plus en plus, elle a pris des cartouches et a mordu des balles... (les expressions manquent pour rendre ua trait aussi atroce 1); que, le teademain 10, il est notoire qu'elle a pressé et sollicité Louis Capet à aller dans les cours des Tuileries, vers les cinq heures et demie du matin, passer la revue des^véritables Suisses et autres scélérats qui en avaient pris l'habit, et qu'à son retour, elle lui a présenté un pistolet en disant ; « Voilà le moment de vous montrer I » et que, aur son refus, elle l'a traité de lâche; que, quoique dans son interrogatoire la veuve Capet ait persévéré à nier qu'il ait été donné aucun ordre de tirer sur le peuple^ la conduite qu'elle a tenue le dimanche 9 dans la salle des Suisses, les conciliabule qui ont eu lieu toute la nuit et auxquels elle a é, Tarticle du pistolet et son propos à Louis Capet, leur
retraite subite des Tuileries et les coups de fusil tirés au moment de leur entrée dans la salle de TAssemblée législative, toutes ces circonstances réunies ne permettent pas de douter qu'il n'ait été convenu, dans le conciliabule qui a eu lieu pendant toute la nuit, qu'il fallait tirer sur le peuple, et que Louis Capet et Marie-Antoinette, qui était la grande directrice de cette conspiration, n'ait elle-même donné l'ordre de tirer;
» Que c'est aux intrigues et aux manœuvres perfides de la veuve Capet, d'intelligence avec cette faction liberticide dont il a été déjà parlé, et tous les ennemis de la République, que la France est redevable de cette guerre intestine qui la dévore depuis si longtemps, et dont heureusement la fin n'est pas plus éloignée que celle de ses auteurs ;
» Que, dans tous les temps, c'est la veuve Capet qui, par cette influence qu'elle avait acquise sur l'esprit de Louis . Capet, lui avait insinué cet art profond et dangereux de dissimuler et d'agir, et de promettre, par des actes publics, le contraire de ce qu'il pensait et tramait conjointement avec elle dans les ténèbres, pour détruire cette liberté si chère aux Français (et qu'ils sauront conserver), et recouvrer ce qu'ils appelaient la plénitude des prérogatives royales;
» Qu'enfin la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et, nouvelle Agrippine, est si perverse et si familiarisée avec tous les crimes, qu'oubliant sa qualité de mère et la démarcation prescrite par les lois de la nature, elle n'a pas craint de se livrer avec Louis-C hoiries Capet, son fils, et de l'aveu de ce dernier, à des indécences dont l'idée et le nom seuls font frémir d'horreur.
y> D*après l'exposé ci-dessus , l'accusateur public a dressé le présent acte d'accusation contre Marie-Antoinette, se qualifiant de Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, d'avoir méchamment et à dessein :
» 4<^ De concert avec les frères de Louis Capet et l'infâme ex-ministre Calonne, dilapidé, d'une manière effroyable, les
Bnances de la France, fait passer des sommes incalculables à Tempereur, et ainsi épuisé le trésor national.
» 2® D'avoir, tant par elle que par ses agents contre-révolutionnaires, entretenu des intelligences et des correspondances avec les ennemis de la République, et d'avoir informé ou fait informer ces mêmes ennemis des plans de campagne et d'attaque convenus et arrêtés dans le conseil.
» 30 D'avoir, par ses intrigues et manœuvres, et celles de ses agents, tramé des conspirations et des complots contre la sûreté intérieure et extérieure de la France, et d'avoir, à cet effet, allumé la guerre civile sur divers points de la République, et armé les citoyens les uns contre les autres, et d'avoir, par ce moyen, fait couler le sang d'un nombre incalculable de citoyens; ce qui est contraire à l'article 4 de la section I'^ du titre I«' de la seconde partie du Code pénal, et à l'article 2 de la section II« du titre I®' du môme Code.
» En conséquence, l'accusateur public requiert qu^il lui soit donné acte, par le tribunal assemblé, de ja présente accusation ; qu'il soit ordonné qu'à sa diligence et par un huissier du tribunal, porteur de l'ordonnance à intervenir, Marie- Antoinette, se qualifiant d'Autriche, veuve de Louis Capet, actuellement détenue dans la maison d'arrêt dite de la Conciergerie du Palais, sera écrouée sur les registres de ladite maison, pour y rester comme en maison de justice; comme aussi que l'ordonnance à intervenir sera notiûée à la muni** dpalité de Paris et à l'accusée.
» Fait au cabinet de l'accusateur public, le premier jour de la troisième décade du premier mois de l'an n de la République une et indivisible.
» Signé : Fouquirr.
» Le tribunal, faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur public, lui donne acte de l'accusation portée contre Marie- Antoinette, dite de Lorraine d'Autriche^ veuve de Louis Capet.
» En eonséquenœ, ordonne qu'à sa diligence et par tm huissier du tribunal, porteur de la présente ordonnance, ladite Marie-Antoinette, veuve de Louis Gapet, sera prise au * corps, arrêtée et écrouée sur les registres de la maison d'arrêt dite la Conciergerie, à Paris, où elle est actuellement détenue, pour y rester comme en maison de justice; comme aussi que la présente ordonnance sera notifiée, tant à la municipalité de Paris qu'à Taccusée. t>
On procède à Paudition des témoins.
Lauréat Legointre, député à la Convention natùmahj dépose coimaître Taccusée peur avoir été autrefois la femme du ci-devant roi de France ; et encore pour être celle qui, lors de la translation au Temple, l'avait chargé de présenter une réclamation à la Convention, à TetTct d'obtenir, pour ce qu'elle appelait son service, treize ou quatorze personnes qu'elle désignait : la Convention passa à Tordre du jour, motivé sur ce qu'il fallait s'adresser à la municipalité.
Le déposant entre ensuite dans des détails de fêtes et orgies qui eurent lieu dans la ville de Versailles depuis l'année 4779, jusqu'au commencement de celle de 4789, dont le résultat a été une dilapidation effroyable dans les finances de •la France.
Le témoin donne les détails;de ce qui a précédé et suivi les assemblées des notables jusqu'à l'époque de Touverture des -états généraux, l'état où se trouvaient les généreux habitants de Versailles, leurs perplexités douloureuses à l'époque du 23 juin 4789, où les artilleurs de Nassau, dont l'artillerie était placée dans les écuries de Taccusée, refusèrent de faire feu sur le peuple. Enfin, les Parisiens ayant secoué le joug de la tyrannie, ce mouvement révolutionnaire ranima l'énergie des francs Versaillais ; ils formèrent le projet, très-hardi et courageux sans doute, de s'affranchir de l'oppression du despote et de ses agents.
Le 28 juillet 4789, les citoyens de Versailles formèrent le vœu de s'organiser en gardes nationales, à l'instar de leurs
frères de Paris ; on proposa néanmoins de consulter le roi : rintermédiaire était le ci^devant prince de Poix ; on chercha à traîner les choses en longueur ; mais,, l'orgaiiisationi ayant eu lieu, on forma un état-major : d'Estaing fut nommé commandant; GouvemenTy commandant en second, etc., etc.
Le témoin entre ici dans les détails des faits qui ont précédé et suivi l'arrivée du régiment de Flandre.
Le 29 septembre, l'accusée fit venir chez elle les officiers de la garde nationale, et leur fit don de deux drapeaux; il en restait un troisième, lequel on leur annonça être destiné pour un bataillon de prétendue garde soldée, à l'effet, disait-on, de soulager les habitants de Versailles, que l'on semblait plaindre en les cajolant, tandis que, d'un autre côté, ils étaient abhorrés.
- Le 29 septembre, la garde nationale donna un repas à ses brayes frères, les soldats du régiment de Flandre ; les journalistes ont rendu compte dans le temps que, dans le repas (ks cittfyens, il ne s'était rien passé de contraire aux principes de la liberté, tandis que celui du l«r octobre suivant, donné par les gardes du corps, n'eut pour but que de provoquer la garde nationale contre les soldats ci-devant de Flan^ dre et les chasseurs des Trois-Évêchés.
Le témoin observe qite l'accusée s'est présentée dans ce dernier repas avec sen mari, qu'ils y furent vivement applau» dis, que l'air Richard ! ô mon roi /y fut joué; que l'on y but à la santé du roi, de la reme et de son fils, mais q^ la santé de la nation, qui avait été proposée, fut rejetée. Après cette orgie^ on se transporta au chàteiau de la ci-devant cour dite de Marbre, et, là, pour dosuDier au roi vraisemblablement une idée de la manière avec laquelle on était disposé à défendre les intérêts de sa famille, si l'occasion s'en présentait, le nommé Percerai, aide de camp de d'Ëstaing, monta le pre« môer au balcon ; après lui, ce fut un grenadier du régiment de Flandre ; un troisième, dragon, ayant essayé d'escalader ledit balcon et n'ayant pu. y réussir, voulut 9e dél^uire; quant
audit Perceval, il ôta la croix dont il était décoré pour en faire doa au grenadier qui, comme lui, avait escaladé. le balcon du ci-devant roi.
Sur le réquisitoire de Taccusateur public, le tribunal ordonne qiTil sera décerné un mandat d'amener contre Perce» val et d'Estaing«
Le témoin ajoute qué^ le 3 octobre, même mois, les gardes du corps donnèrent un second repas : ce fut là que les outrages les plus violents furent faits à la cocarde nationale, qui fut foulée aux pieds, etc.
Le déposant entre ici dans les détails de ce qui s'est passé à Versailles les 5 et 6 octobre.
Nous nous dispenserons d'en rendre compte, attendu que ces mêmes faits ont déjà été imprimés dans le recueil des dé* positions reçues au ci-devant Châtelet de Paris, sur les événements des 5 et 6 octobre, et imprimées par les ordres de l'Assemblée constituante.
Le témoin observe que, dans la journée du 5 octobre, d'Ëstaing, instruit des mouvements qui se manifestaient dans Paris, se transporta à la municipalité de Versailles, à l'effet d'obtenir la permission d'emmener le ci-devant roi, qui, pour lors, était à la chasse (et qui vraisemblablement ignorait ce qui se passait) avec promesse, de la part de d'Ëstaing, de le ramener lorsque la tranquillité serait rétablie.
Le témoin dépose sur le bureau les pièces concernant les faits soutenus dans sa déclaration ; elles demeureront jointes au procès.
Le président, à Vaccusèe, — Avez-vous quelques observations à faire sur la déposition du témoin?
. L'accusée. — Je n'ai aucune connaissance de la majeure partie des faits dont parle le témoin. Il est vrai que j'ai donné deux drapeaux à la garde nationale de Versailles ; il est vrai que nous avons fait le tour de la table le jour du repas des gardes du corps; mais voilà tout.
Le président. — Vous convenez avoir été dans la salle des
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ci-devant gardes du corps. Y étîez-vous lorsque la musique a joué Tair Richard, ô mon roi ?
L'accusée. — Je ne le crois pas.
Le président. — Il est notoire que le bruit de la France entière, à cette époque, était que vous aviez visité vous-même les trois corps armés qui se trouvaient à Versailles, pour .les engager à défendre ce que vous appeliez les prérogatives du trône?
L'accusée. — Je n'ai rien à répondre.
Le président. — Avant le 14 juillet 4789, ne teniez- vous pas des conciliabules nocturnes où assistait la Polignac, et n'était-ce pas là que l'on délibérait sur les moyens de faire passer des fonds à l'empereur?
L'accusée. — Je n'ai jamais assisté à aucun conciliabule.
Le président. -^ Avez-vous connaissance du fameux lit de justice tenu par Louis Gapet au milieu des représentants du peuple?
L'accusée. — Oui.
Le président. — N'était-ce pas d'Éprémesnil et Thouret, assistés de Barentin, qui rédigèrent les articles qui furent proposés ?
L'accusée. — J'ignore absolument le fait.
Le PRÉSIDENT. — Vos répoDses ne sont point exactes, car c'est dans vos appartements que les articles ont été rédigés.
L'accusée. — C'est dans le conseil que cette affaire a été arrêtée.
Le président. — Votre mari ne vous a-t-il pas lu le discours, une demi-heureavant d'entrer dans la salle des représentants du peuple, et ne l'avez-vous pas engagé à le prononcer avec fermeté?
L'accusée.— Mon mari avait beaucoup de confiance en moi, et c'est cela qui l'avait engagé à m'en faire lecture ; mais je ne me suis permis aucune observation.-
Le président. — Quelles furent les délibérations prises pour faire entourer les représentants du peuple de baronm. 14
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nettes, et pour en faire assasaner la moitié, s'il cela avait été possible?
L'accusée.— Je n'ai jamaisentendu parler de pareille chose. Le présideîst.— Vous n'ignorez sans doute pas qu'il y avait des troupes au champ de Mars; vous deviez savoir la cause de leur rassemblement ?
L'accusée. — Oui, j/ai su dans le temps qu'il y en avait ; mais j'ignore absolument quel en était le motif.
Le président. — Mais, ayant la confiance de votre épQux, vous ne deviez pas ignorer quelle en était la cause?
L'accusée. — » C'était pour rétablir la tranquillité publique.
Le président. — Mais, à cette époque, tout le mwide ét^it tranquille; il n'y avait qu'un cri, celui de la liberté. Avezvous connaissance du projet du ci-devant comte d'Artois, pour faire sauter la salle de l'Assemblée nationale? Ce plan ayant paru trop violent, ne l'a-t-on pas engagé à voyage, dans la crainte que, par sa présence et àon étourderie, il no nuisît au projet que l'on avait conçu, qui était de dissimuler jusqu'au moment favorable aux vues perfides que l'on se proposait?
L'accusée. — Je n'ai jaœaiîâ entendu dire que mon frère d'Artois eût le dessein dont vous parlez. U est parti de son plein gré pour voyager.
Le président. ^- A quelle époque avei-vous employé les sommes immenses qui vous ont été remises par les dififérents contrôleurs des finances?
L'accusée. — On ne m'a jamais remis de sommes imnaenses; celles que Ton m'a remises ont été par inoi employées pour payer les gens qui m'étaient attachés.
Le président. -<- Pourquei la famille Palignac et plusieurs autres ont-elles été par vous gorgées d'or? ^
L'accusée. — Elles avaient des {^ces à la cour qui leur proearaient des richesses.
Le président, — Le repas des gardes d«i corps B'ayant pu
avûtr lied qu'avec la permission du roi, vous avez dû nécessairement en connaître la cause ?
L*AG€vséE. — On a dit que c'était pour<^érer lenr réunion avec la garde nationale.
Le président. — r Connaissez-vous Perceval?
L'accusée. — Comme un aide de camp de M. d'Estaing.
Le président. —- Savez-vous de quels ordres il était décoré?
L'accusée. — Non.
On entend unliutre témoia.
Jean-Baptiste Lapierre, adjudant général par intérim de la quatrième division^ dépose des faits relatifs à ce qui s'est passé au ci-devant château des Tuileries, dans la nuit du 20 au 24 juin 4791, où lui, déposant, se trouvait de service; il a vu, dans le courant de la nuit, un grand nombre de particuliers, à lui inconnus, qui allaient et venaient du château dans les cours et des cours au château. Parmi ceux qui ont fixé son attention, il a reconnu Barré, homme de lettres. -
Le président^ au témoin. — N'est-il pas à votre connaissance qu'après le retour de Yarennes, le Barré dont vtms parlez se rendait tous les jours au château, où il parait qu'il était bienvenu, et n'est-ce pas lui qui provoqua du trouble au théâtre du Vaudeville ? .
Le témoin. — Je ne peux pas affirmer ce fait.
Le président, à Vaecusées — Lorsque vous êtes sortie, était-'Oe à pied ou en voiture?
L'accusée. — C'était à pied.
I^ président. — Par quel endroit ?
L'accusée. — Par le Carrousel.
Le PRÉstDBNTw ^- La Fayote et Baitly étaient-ils au château au moment de votre départ?
L'accusée. — Je ne le crois pas.
Le président. — N'étes-vous pas descendue par l'appartement d'une de vos femmes?
L'acgusbe. — J*avais à la vérité, sous mes appartements, une femme de garde-robe.
Le président. — Comment nommez- vous cette femme?
L'accusée. — Je ne me le rappelle pas.
Le président, -r- N*est-ce pas vous qui avez ouvert les portes?
L'accusée. — Oui.
Le président. — La Fayette n'est-il pas venu dans l'appartement de Louis Gapet?
L'accusée. — Non.
Le président. — A quelle heure ôtes-vous partie?
L'accusée. — A onze heures trois quarts.
Le président.— Avez- vous vu Bailly au château, ce jour-là?
L'accusée. — Non.
On entend un autre témoin.
RoussiLLON , chirurgien et canonnier , dépose que , le 40 août 4 792, étant entré au château des Tuileries, dans l'appartement de l'accusée, qu'elle avait quitté peu d'heures auparavant, il trouva sous son lit des bouteilles, les unes pleines, les autres vides ; ce qui lui donna lieu de croire qu'elle avait donné à boire, soit aux officiers des Suisses, soit aux chevaliers du poignard qui remplissaient le château.
Le témoin termine en reprochant à l'accusée d'avoir été l'instigatrice des massacres qui ont eu lieu dans divers endroits de la France, notamment à Nancy et au champ de Mars; comme aussi d'avoir contribué à mettre la France à deux doigts de sa perte, en faisant passer des sommes immenses à son frère (roi de Bohême et de Hongrie) pour soutenir la guerre contre les Turcs, et lui faciliter les moyens de faire, un jour, la guerre à la France, c'est-à-dire à une nation généreuse qui la nourrissait^ ainsi que son mari et sa famille.
Le déposant observe qu'il tient ce fait d'une bonne citoyenne, excellente patriote, qui a servi à Versailles sous l'ancien régime, et à qui un favori de la ci-devant cour en avait fait confidence.
Sur rindication faite pat* le témoin de la demeure de cette citoyenne, le Tribunal, d'après le réquisitoire de Taccusateur public, ordonne qu'il sera à Tinstant décerné contre elle un mandat d'amener, à l'effet de venir donner au Tribunal les renseignements qui peuvent être à sa connaissance.
Le président, à Vaccusèe, — Avez-vous quelques observations à faire contre la déposition du témoin ?
L'accusée. — J'étais sortie du château, et j'ignore ce qui s'y est passé.
Le président. — N'avez-vous pas donné de l'argent pour faire boire les Suisses?
L'accusée. — Non.
Le président. — N'avez-vous pas dit en sortant, à un officier suisse : « Buvez, mon ami, je me recommande à vous ? »
L'accusée. — Non.
Le président. — Où avez-vous passé la nuit du 9 au 40 août, dont on nous parle.
L'accusée. — Je l'ai passée avec ma sœur (Elisabeth) dans mon appartement, et ne me suis point couchée.
Le président. — Pourquoi ne vous étes-vous point couchée?
L'accusée. — Parce qu'à minuit, nous avons entendu le tocsin sonner de toutes parts, et que l'on nous annonça que nous allions être attaqués.
Le président. — N'est-ce pas chez vous que se sont assemblés les ci-devant nobles et les officiers suisses qui étaient au château, et n'est-ce pas là' que l'oa a arrêté de faire feu sur le peuple ?
L'accusée. — Personne n'est entré dans mon appartement.
Le président. — N'avez- vous pas, dans la nuit, été trouver le ci-devant roi ?
L'accusée. — Je suis restée dans son appartement jusqu'à -une heure du matin.
Le président. — Vous y avez vu sans doute tous les chevaliers du poignard et Tétat-major des Suisses qui y étaient?
L'accusée. — J'y ai vu beaucoup de monde.
Le ï^RÉsnœNT. — N*avez-vons rien vu écrire sur la table un ci-devant rei t
L'accusée. — Non. ,
Le président. — Étiez-vous avec le roi, lors de la revue qu'il a faite dans le jardin ?
L'a€CUSée. — Non.
Le PRÉsroENT. — N'ëtiez-vous pas, pendant ce temps, à votre fenêtre ?
L'accusée. — Non.
Le président. — Pétion était-il avec Rcederer dans le château ?
L'accusée. — Je l'ignore.
Le président. — N'avez-vous pas eu avec d'Affry un îentretien dans lequel vous l'avez interpolé de s'expliquer si l'on pouvait compter sur les Suisses, pour fafre feu sur le peuple ; et, sur la réponse négative qu'il vous ôt, n'avezvous pas employé tour à tour les cajoleries et les menaces?
L'accusée.. — Je ne crois pas avoir vu d'Afifiy ce jcftip-là.
Le président. — Depuis quel temps n'aviez-vous pas vu d'Affry?
L'accusée. — Il m'est impossible de ib» le rap|>eler en ce moment.
Le président. — Mais lui avez-vous demandé si Ton pouvait compter sur les Suisses?
L'accusée. — Je ne lui ai jamais parlé de cela.
Le présid^ent. — Vous niez donc que vous lui ayez fait des menaces ?
L'accusée. — Jamais je ne lui en ai fait aucune.
L'accusateur public observe que d'Affry, après l'affaire du 40 août, fut arrêté et traduit devant leTiibuaal du 47, et que, le, il ne fut mis en liberté que parce qu'il prouva <|ue, n'ayant point voulu participer à ce qui se tramait au (Gâteau, vous l'aviez menacé, ce qui l'avait forcé 4e s'en éloigner.
Un autre témoin est entend». .
LE DIAME DE QCATRE-YINGT -TREIZE 247 ^
JAGQUES-KENÉ-HsB&ftT, subsUtut duprocuveur de la Commune, dépose qu'en sa qualité de membre de la Commune âa 40 août, il fut chargé de différentes missions importantes, fini lui ont prouvé la conspiration d'Antoinette ; notamm^t u& jour, au Temple, il a trouvé un livre d'église à elle appiartenant, dans lequel était un de ces signes contre-réyolu* tionnaires : Jeêu, miserere nobisl Une autre fois, il trouva^ dans la chambre d'Elisabeth, un chapeau qui fut reconnu pour avoir appartenu à Louis Gapet ; cette découverte ne lui permit plus de douter qu'il n'existât parmi ses collègues quelques hommes dans le cas de se dégrader au point de servir la tyrannie. Il se rappela qae Toulan était entré un jour avec son chapeau dans la tour, et qu'il en était sorti nu-tète, en disant qu'il l'avait perdu. Il ajoute que, Simon lui ayant £ait savoir qu'il avait quelque chose d'important à lui communiquer, il se rendit au Temple, accompagné du maire et du procureur de la Commune; ils y reçurent une déclaration de la part du jeune Capet, de laquelle il résulte, qu'à l'époque de la fuite de Louis Gapet à Varennes, la Fayette était un de ceux qui avaient le plus contribué à la faciliter; qu'ils avaient, pour cet effet, passé la nuit au château ; que, pendant leur séjour au Temple, les détenues n'avaient cessé pendant lon^emps d'être instruites de ce qui se passait à l'extérieur; on leur faisait passer des correspondances dans des bardes et des souliers. Le petit Capet nomma treize personnes, comme étant celles qui avaient en partie coopéré à entretenir ces intelligences; que, l'un d'eux l'ayant. enfermé avec sa sœur^ dans une tourelle, il entendit qu'il dbait à sa mère: «Je vous procurerai les moyens de savoir des nouvelle^, en envoyant, tous tes jours, un colporteur crier près de iSi leur le journal du soir. » Enfin, le jeune Gapet, dont la constitution physique dépérissait chaque jour, fut surpris par Simon dans des pollutions indécentes et funestes pour 9(m tempérament; 6t^ celui-ci lui ayant demandé qui lui avait appris ce manège criminel, il répondit <|ue c'était à #a
mère et à sa tante qu'il était redevable de la connaissance de cette habitude funeste. De la déclaration, observe le déposant, que le jeune Gapet a faite, en présence du maire de Paris et du procureur de la Commune, il résulte que ces deux femmes le faisaient souvent coucher entre elles deux ; que, là, il se commettait des traits de la débauche la plus effrénée ; qu'il n'y avait pas môme à douter, par ce qu'a dit le fils Capet, qu'il n'y ait eu un acte incestueux entre la mère et le fils.
Il y a lieu de croire que cette criminelle jouissance n'était point dictée par le plaisir, mais bien par l'espoir politique d'énerver le physique de cet enfant,' que l'on se plaisait en- -core à croire destiné à occuper un trône, et sur lequel on voulait, par cette manœuvre, s'assurer le droit de régner alors sur son moral ; que, par les efforts qu'on lui fit faire, il est demeuré attaqué d'une descente, pour laquelle il fallut mettre un bandage à cet enfant; et, depuis qu'il n'est plus avec sa mère, il reprend un tempérament robuste et vigoureux.
Le président, à Vaccusée, — Qu'avez-vous à répondre à la déposition du témoin ?
L'accusée. — Je n'ai aucune connaissance des faits dont parle Hébert ; je sais seulement que le cœur dont il parle a ^té donné à mon fils par ma sœur; à l'égard du chapeau dont il a également parlé, c'est un présent fait à ma sœur, du vivant de son frère.
Le président. — Les administrateurs Michonis, Jobert, Marine et Michel, lorsqu'ils se rendaient près de vous, n'amenaient-ils pas des personnes avec eux?
L'accusée. — Oui, ils ne venaient jamais seuls.
Le président. — Combien amenaient-ils de personnes chaque fois?
L'accusée. — Souvent trois ou quatre.
Le président. — Ces personnes n'étaient-elles pas ellesmêmes des administrateurs ?
L'accusée» — Je Tignore.
Le président. — Michonis et les autres administrateurs, lorsqu'ils se rendaient auprès de vous, ëtaient-ils revêtus dé leurs ëcharpes ?
L'accusée. — Je ne me le rappelle pas.
Sur rinterpellation faite au témoin Hébert, s'il a connais-* sance de la manière dont les administrateurs fpnt leur service; il répond ne pas en avoir une connaissance exacte ; mais il remarque, à l'occasion de la déclaration que vient de faire Taccusëe, que la famille Gapet, pendant son séjour au Temple, était instruite de tout ce qui se passait dans la ville; ils connaissaient tous les officiers municipaux qui venaient tous les jours faire leur service, ainsi quô les aventures de chacun d'eux, de môme que la nature de leurs différentes fonctions.
Le citoyen Hébert observe qu'il avait échappé à sa mé moire un fait important qui mérite d'être mis sous les yeux des citoyens jurés. Il fera connaître la politique de l'accusée et de sa belle-sœur. Après la mort de Capet, ces deux femmes traitaient le petit Gapet avec la même déférence que s'il avait été roi. Il avait, lorsqu'il était à table, la préséance sur sa mère et sur sa tante. Il était toujours servi le premier, et occupait le haut bout.
L'accusée. — L'avez-vous vu ?
Hébert. — Je ne l'ai pas vu; mais toute la municipalité le certifiera.
Le président, à l'accusée. — N'avez-vous pas éprouvé un tressaillement de joie, en voyant entrer avec Michonis, dans votre Chambre, à la Conciergerie, le particulier porteur d'œillet?
L'accusée. — Étant depuis treize mois renfermée sans voir personne de connaissance, j ai tressailli dans la crainte qu'il ne fût compromis par rapport à moi.
Le président. — Ce particulier n'a-t-il pas été un de vos agents?
L'accusée. — Non.
Le Président. — N'était-il pas au ci-devant château des Tuileries, leSiOjuin?
L'accusée. — Oui.
Le président. — Et sans daufe aussi dans la nuit du 9 an 40 août?
L'accusée. — Je ne me rappelle pas l'y avoir va.
Le présument. — N*ave2-vous pas eu un entretien avec Midioéis, sur le compte du particuli^ porteur éa l'cmllet ?
L'accusée. — Non, '
Le président. — Gomment nommez-TOus ce particttlier?
L'accusÉE. — i'ignore son nom.
Le président. — N'avez-vous pas dit à Michonis que vous craigniez qu'il ne fût pas réélu à la nouvelle municipalité?
L'accusée. — Oui,
Le président. — Quel était ie motif de vos craintes à cet égard?
L'accusée, — C'est qu'il était humain avec tous les prisoimiers. ,
Le président. — Ne lui avez-veus pas dit, le même jour : '<( C'est peut-être la dernière fois que je vous vois? »
L'accusée. — Oui.
Le président. — Pourquoi lui avez-vous dit cela?
L'accusée. -^C'était pour l'intérêt général des prisonniers.
Un juré. — Citoyen président, je vous invite à vouloir Inen observer à l'accusée qu'elle n'a pas répondu sur le fait dent a parlé le citoyen Hébert, à l'égard de ce qui s'est passé entre elle et son fils.
Le président fait T interpellation.
L'accusée. —Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se rd^e à répondre à une pareille inculpation faite à une mère. (Ici^ V accusée parait vivement émue.) J^e» appelle à toutes eeiles qui peuvent se trouver ici.
On continue l'audition des témoins.
y t% DBAME BK QUATRE-VINGT-TREIZK 251
ÂBBÂH4M SiLLT, notaire, dépose quMtanl de service au cidevant château des Tuileries, dans la nuit du !20 au 211 juin 4791, il vit venir près de lui Taccusée, vers les dix heures du soir, laquelle lui dit qu'elle voulait se promener avec son fils; qu'il chargea le sieur Laroche de l'accompagner ; que, quelque temps après, il vit venir la Fayette cinq ou six fois Sans la soirée chez Gouvion ; que celui-ci, vers dix heures, donna Tordre de fermer les portes, excepté celle donnant sur la cour dite des ci-devant Princes; que, le matin, ledit Gouvion entra dans l'appartement où se trouvait lui déposant et lui dit en se frottant les mains, avec un air de satisfaction : Ils sont partis t qu'il lui fut remis un paquet qu'il porta à l'Assemblée constituante, dont le citoyen Beauharnais, président, lui donna décharge.
Le président. — A quelle heure la Fayette est-il sorti du château dans la nuit ?
Le témoin. — A minuit moins quelques minutes. Le PRÉsiDEzn'^ à V accusée. — A quelle heure êtes- vous sortie ?
L'accusée. — Je l'ai déjà dit : à onze heures trois quarts. Le phésideist. — ^^ Êtes- vous sortie avec Louis Capet? L'accusée. — Non, il est sorti avant moi.
Le président. — Comment est-il sorti ?
L'accusée. — A pied, par la grande porte.
Le président. — Et vos enfants?
: L'accusée . — Ils sont sortis une heure auparavant avec une gouvernante, et nous ont attendus sur la place du petit Carrousel.
Le président. — Comment aommez-vaus eetté gouver* nante ?
L'accusée. — DeTourzel.
Le président. — QuellesTétaient les personnes qui étaient avec vous?
- L'accusée. — Les trois gardes du corps qui nous ont accompagnés, et qui sont revenus avec nous à JParis. .
Le président. — Gomment étaient-ils habillés ? L'accusée. — De la même manière qu'ils l'étaient lors de leur retour.
Le président. — Et vous, comment étiez-vous vêtue?
L'accusée. — J'avais la môme robe qu'à mon retour.
Le président. — Combien y avait-il de personnes instruites de votre départ?
L'accusée. — Il n'y avait que les trois gardes du corps à Paris qui en fussent instruits; mais, sur la route, Bouille avait placé des troupes pour notre départ.
Le président. — Vous dites que vos enfants sont sortis une heure avant vous, et que le ci-devant roi est sorti seul : qui vous a donc accompagnée ?
L'accusée. — Un des gardes du corps.
Le président. — N'avez-vous pas, en sortant, rencontré la Fayette?
L'accusée — J'ai vu, en sortant, sa voiture passer au Car^ rousel ; mais je me suis bien gardée de lui parler.
Le président — Qui vous a fourni ou fait fournir la fameuse voiture dans laquelle vous êtes partie avec votre famille ?
L'accusée. — C'est un étranger.
Le président. — De quelle nation ?
L'accusée. — Suédoise.
Le président. — N'est-ce pas Fersen, qui demeurait à Paris, rue du Bac?
L'accusée. — - Oui.
Le président. — Pourquoi avez- vous voyagé sous le nom d'une baronne russe ?
L'accusée. — Parce qu'il n'était pas possible de sortir de Paris autrement.
Le président. — Qui vous a procuré le passe-port ?
L'accusée. — C'est un ministre étranger qui l'avait de* mandé.
Le président. — Pourquoi avez-vpus quitté Paris?
L'accusée. — Parce que le roi voulait s'en aller.
On entend un autre témoin.
Pierre-Joseph Terrasson, employé dans les bureaux du ministère de la justice, dépose que, lors du retour du voyage connu sous le nom de Varennes, se trouvant sur le perron du ci-devant château des Tuileries, il vit Taccusée descendre de voiture, et jeter sur les gardes nationaux qui l'avaient escortée, ainsi que sur tous les autres citoyens qui se trouvaient sur son passage, le coup d*œil le plus vindicatif; ce qui fit penser sur-le-champ, à lui déposant, qu'elle se vengerait. Effectivement, quelque temps après arriva la scène du champ de Mars; il ajoute que le ministre de la justice, Duranthon, avec qui il avait été très-lié à Bordeaux, à raison de la môme profession qu'ils y avaient exercée ensemble, lui dit que l'accusée s'opposait à ce que le ci^devant roi donnât sa sanction à différents décrets; mais qu'il lui avait représenté que cette affaire était plus importanle qu'elle ne pensait, et qu'il était môme urgent que ces décrats fussent promptement sanctionnés; que cette observation fit impression sur l'accusée, et alors le roi sanctionna.
Le président, à V accusée, — Avez-vous quelques observations à faire sur la déposition du témoin?
L'accusée. — J'ai à dire que je n'ai jamais assisté au conseil.
Un autre témoin est entendu.
Pierre Manuel, homme de lettres, dépose connaître l'accusée, mais qu'il n'a jamais eu, avec elle ni avec la famille Gapet; aucun rapport, sinon lorsqu'il était procureur de la Commune; qu'il s'est transporté au Temple plusieurs fois pour faire exécuter les décrets ; que^ du reste, il n'a jamais eu d'entretien particulier avec la femme du ci-devant roi.
Le président, au témoin, — Vous avez été administrateur de police?
Le témoin.— Oui.
Le président. -- Eh bien^ en cette qualité, vous devez avoir eu des rapports avec la cour ?
Le témoin. — C'était le maire qui avait des relations avec la cour. Quant à moi, j'étais, pour ainsi dire, toiis les jours à la Force, où je faisais, par humanité, autant de bien que j« pouvais aux prisonniers.
Le PRÉSIDENT. — Louis Capet fit, dans le teipps, des éloges de l'adminis'tration de la police?
Le témoin. — L'administration de la police était divisée en cinq branches, dont Tune était les subsistances; c'est à cellelà que Louis Capet fit une distribution de louanges.
Le président. — Sur la journée du 20 juin, avez- vous quelques détails à donner?
Le témoin. — Ce jour-là, je n'ai quitté mon poste que pendant peu de temps, attendu que le peuple aurait été fâché âe ne point y trouver un de ses, premiers magistrats. Là, je parlai avec divers citoyens, et ne fis aucune fonction de municipal.
. Le président. — Dites ce qui est a votre connaissance sur ce qui s'est passé au château, dans la nuit du 9 au 4 août. Le témoin. — Je n'ai point voulu quitter le poste où le peuple m'avait placé ; je suis demeuré toute la nuit au parquet de la Commune.
Le président. — Vous étiez très-lié avec Pétion; il a dû vous dire ce qui s'y passait.
Le témoin. — J'étais son ami par fonction et par estime; et, si je l'avais cru dans le cas de tromper le peuple, et xl'êtro 'initié dans la coalition^du château, je l'aurais privé de mon estime. Il m'avait, à la vérité, dit que le château désirait la journée du 10 août, pour le rétablissement de rautoriié royale.
Le président. — Avez- vous eu connaissance que le& maîtres du château aient donné l'ordre de faire feu sur le peuple?
Le témoin. — J'en ai eu connaissance ,par le commandant
LE DRAME DE QUArTRE-VINGT-TREIZE 255
ilu poste, bon républicain, qui est venu m'en instruire. Alors, j*ai sur-le-champ mandé le commandant général de la force armée, et lui ai, en ma qualité de procureur de la Conmiune, défendu expressément de faire tirer sur le peuple.
Le président. — Comment se fait-il que, vous qui venez de dire que, dans la nuit du 9 au iO, vous n'avez point quitté le poste où le peuple vous avait placé, vous ayez, depuis, abandonné l'honorable fonction de législateur, où sa confiance vous avait appelé ?
Le témoin. — Lorsque j'ai vu les orages s'élever dans le sein de la Conventionné me suis retiré ; j'ai cru mieux faire, je me suis livré à la morale de Thomas Payne, maître en républicanisme ; j'ai désiré comme lui de voir établir le règne de la liberté et de l'égalité sur des bases fixes et durables. J'ai pu varier dans les moyens que j'ai proposés, mais mes intentions ont été pures.
Le président. — Comment I vous vous dites bon républicain, vous dites que vous aimez l'égalité^ et vous avez proposé de faire rendre à Pétion des honneurs équivalents à l'étiquette de la royauté I...
Le témoin. — Ce n'est point à Pétion, qui n'était président que pour quinze jours, mais c'était au président de la Convention nationale que je voulais faire rendre les honneurs, et voici comment : je désirais qu'un huissier et un gendarme le précédassent, et que les citoyens dès tribunes se levassent à son entrée. Il fut prononcé, dans le temps, des discours meilleurs que le mien, et je m'y rendis.
Le président. —• Connaissez-vous les noms de ceux qui ont averti* que Pétion courait des risques au château?
Le témoin. — Non; je crois seulement que ce sont quelques députés qui en ont averti l'Assemblée législative.
Le président. — Pourquoi avez-vous pris sur vous d'en*trer seul dans le Temple, et surtout dans les appartements dits rayaax ?
Le témoin. «^ Je ne me suis jamais permis d'entrer seul
dans les appartements des prisonniers; je me suis, au contraire, toujours fait accompagner par des commissaires qui y étaient de service.
Le président. — Pourquoi avez-vous marqué de la sollicitude pour les valets de Taccusée, de préférence aux autres prisonniers ?
Le témoin. •— Il est vrai qu'à" la Force, la fille Tourzel croyait sa mère morte, la mère en pensait autant de sa fille. Guidé par un èentiment d'humanité, je les ai réunies.
Le président. — N'avez-vous pas entretenu des correspondances avec Elisabeth Gapet ?
Le témoin. — Non.
Le président, à Vaccusée, — N'avez-vous jamais eu, au Temple, d'entretiens particuliers avec le témoin ?
L'accusée. — Non.
On entend un autre témoin.
Jean-Sylvain Bailly, homme de lettres^ dépose n'avoir jamais eu de relation avec la famille ci-devant royale. Il proteste que les faits contenus en l'acte d'accusation, touchant la déclaration de Charles Capet, sont absdument faux ; il ob« serve à cet égard que, lors des jours qui ont précédé la fuite de Louis, le bruit courait depuis quelques jours qu'il devait partir, qu'il en fit part à la Fayette, en lui recommandant de prendre à cet égard les mesures nécessaires.
Le président, au témoin, — N'étiez-vous pas en liaison avec Pastoret et Rœderer, ex-procureurs généraux syndics • du département de Paris?
Le témoin. — Je n'ai eu avec eux d'autres liaisons que colles d'une relation entre magistrats.
Le président. — N'est-ce pas vous qui, de concert avec la Fayette, avez fondé le club connu sous le nom de 1789?
Le témoin. — Je n'en ai pas été le fondateur, et je n'y fus que parce que des Bretons de mes amis en étaient. Ils m'invitèrent à en être, en xne disant qu'il n'en coûtait que cinq
louis. Je les donnai, et je fus reçu. Eh bien, depuis, je n'ai assisté qu'à deux dîners.
Le président. — N'avez-vous pas assiste aux conciliabules tenus chez le ci-devant la Rochefoucauld?
Le témoin. — Je n'ai jamais entendu parler de conciliabules. Il se peut faire qu'il len existât, mais je n'ai jamais assisté à aucun.
Le président. — Si vous n'aviez pas de conciliabules, pourquoi, lors du décret du 49 juin 1790, par lequel l'Assemblée constituante, voulant donner aux vainqueurs de la Bastille le témoignage éclatant de la reconnaissance d'une grande nation, les récompensait de leur courage et de leur zeîe, notamment en les plaçant d'une manière distinguée au milieu de leurs frères dans le champ de Mars, le jour de la Fédération ; pourquoi, dis-je, avez- vous excité des troubles entré eux et leurs frères d'armes, les ci-devant gardes françaises, puis ensuite été faire le pleureur à leur assemblée, et • les avez-vous forcés de reporter la décoration dont ils avaient été honorés?
Le témoin.— Je ne me suis rendu auprès d'eux qu'à la demande de leurs chefs, à l'effet d'opérer la réconciliation des deux partis; c'est, d'ailleurs, l'un d'eux qui avait fait la motion de remettre les décorations dont l'Assemblée constituante les avait honorés, et non pas moi.
Le président. — Ceux qui ont fait cette motion ayant été reconnus pour vous être attachés en qualité d'espions, les braves vainqueurs en ont fait justice en les chassant de leur sein.
Le témoin. — On s'est étrangement trompé à cet égard.
Le président. — N'avez-vous pas prêté les mains au voyage de Saint-Cloud, au mois d'avril; et, de concert avec la Fayette, n'avez-vous pas sollicité auprès du département l'ordre de déployer le drapeau rouge?
Le témoin. — Non.
Le président. — Étiez-vous instruit que le ci-devant roi
recelait dans le château un nombre considérable de prêtres réfractaires ?
Le témoin. — Oui; je me suis même rendu chez le roi à la tête de la municipalité, pour l'inviter à renvoyer les prêtres insermentés qu'il avait chez lui.
Le président. — Pourriez- vous indiquer les noms des habitués du château, connus sous le nom de chevaliers du poignard ?
Le témoin. — Je n'en connais aucun.
Le PRÉSIDENT. — A l'époque de la révision de la Constir tution de 1791, ne vous êtes- vous pas réuni avec les Lameth, Barnave, Desmeuniers^ Chapellier et autres fameux réviseurs coalisés, ou, pour mieux dire, vendus à la cour, pour dépouiller le peuple de ses droits légitimes et ne lui laisser qu'un simulacre de liberté?
Le témoin: — La Fayette s'est réconcilié avec Lameth; mais, moi, je n'ai pu me raccommoder, n'ayant pas été lié avec eux.
Le président. — Il paraît que vous étiez très4ié avec la Fayette, et que vos opinions s'accordaient assez bien?
Le témoin. — Je n'avais avec lui d'autre intimité que relativement à sa place; du reste, dans le temps, j& partageais sur son compte l'opinion de tout Paris,
Le président. —Vous dites n'avoir jamais assisté à^aucun conciliabule; mais comment se fait-il qu'au nKwnenfe où vous vous êtes rendu à TAssemblée constituante, Charles Lameth tira la réponse qu'il vous fit de dessous son bureau? Cela prouve qu'il existait une" criminelle coalition.
Le témoin. ~ L'Assemblée nationale avait, par un décret, mandé les autorités constituées; je m'y suis rendu avec les membres du Département et les accusateurs- publics. Je ne fis que recevoir les ordres de l'Assemblée, et ne portai point la parole; ce fut le président du Département qui prononça le discours sur Tévénement.
Le président. — N'avez-vous pas aussi reçu les ordres
LE DRAME DE QUATRE-YIWGT-TREIZH 2S9
d'Antoinette pour rexécntion du massacre des meiHeirrs patrîotes?
Le témoin. — Non, je n*ai été au champ de Mars que d'après un arrêté du conseil général de la Commune.
Le président. — C'était avec la permission de la municipalité que les patriotes s'étaient rassemblés au champ de Mars; il en avaient fait leur déclaration au greffe; on leur en avait délivré un reçu; comment avez-vous pu déployer contre eux l'infernal drapeau rouge ?
Le témoin. — Le conseil ne s'est décidé que parce que, depuis le matin que l'on avait été instruit que deux hommes avaient été massacrés au champ de Mars, les rapports qui se succédaient devenaient plus alarmants d'heure en heure. Le conseil fut trompé et se décida à employer la force armée.
Le président. — N'est-ce pas le peuple, au contraire, qui a été trompé par la municipalité? Ne serait-ce point elle qui aurait provoqué \e rassemblement, à VeSet d'y. attirer les meilleurs patriotes et de les y égorger ?• Le témoin. — Non, certainement.
Le président. — Qu'avez- vous fait des morts, c'est-à-dire des patriotes qui ont été assassinés ?
Le témoin. — La municipalité, ayant dressé proeès-verbal, les fit transporter dans la cour de l'hôpital militaire, au Gros-Caillou, où le plus grand nombre fut reconnu. Le président. — A combien d'individus se montait-il? Le témoin. — • Le nombre en fût déterminé et rendu public par le procès-verbal que la municipalité fit afficher dans le temps ; il y en avait douze ou treize.
Un juré. — J'observe au tribunal que, me trouvant ce jour-là au champ de Mars avec mon père, au moment* où le , massacre commença, je vis tuer près de la rivière, où je me trouvais, dix-sept à dix-huit personnes des deux sexe» ; nD«smêmes n'évitâmes la mort qu'en entrant dans la rivière jusqu'au cou.
Le témoin garde le silence.
Le PRÉSIDENT, à Vaccusée. — A combien pouvait se monter le nombre des prêtres que vous aviez au château ?
L'accusée. — Nous n'avions auprès de nous que les prêtres qui disaient la messe.
Le président. — Étaient-ils insermentés?
L'accusée. — La loi permettait au roi, à cet égard, de prendre qui il voulait.
Le président. — Quel a été le sujet de vos entretiens sur la route de Varennes, en revenant avec Barnave et Pétioa à Paris?
L'accusée. — On a parlé de choses et d'autres fort indifférentes. *
On continue l'audition des témoins.
Jean-Baptiste Hébain^ dit Perceval, cûdevant employé aux chasseSy et actuellement enregistré pour travailler à la fabrication des armes, dépose que, le 4^' octobre 4789, se trouvant à Versailles, il a eu connaissance du premier repas des gardes du corpà, mais qu'il n'y a point assisté; que, le 5 du môme mois, il a, en sa qualité d'aide de camp du cidevant comte d'Estaing, prévenu ce dernier qu'il y avait des mouvements dans Paris; que d'Ëstaing n'en tint pas compte ; que, vers l'après-midi, la foule augmenta considérablement ; qu'il en avertit d'Ëstaing pour la seconde^ fois, mais que celui-ci ne daigna pas même l'écouter.
Le témoin entre dans le détail de Tarrivée des Parisiens à Versailles, entre onze heures et minuit.
Le président. — Ne portiez-vous pas, à cette époque, une décoration?
Le témoin. — Je portais le ruban de l'ordre de Limbourg ; j'en avais,* comme tout le monde, acheté le brevet moyennant quinze ^nts livres.
Le président. — N'avez-vous pas, après l'orgie des gardes du corps, été dans la cour de Marbre, et, là, n'avez-vous pas, un des premiers, escaladé le balcon du ci-devant roi ?
Le témoin. — Je me suis trouvé à l'issue' du repa§ des
gardes du corps, et, comme ils dirigeaient leurs pas vers le château, je les y ai accompagnés.
Le PRÉSIDENT, au témoin Lecointre, — Rendez conxpte au Tribunal de ce qui est ^ votre connaissance touchant le témoin présent.
Lecointre. — Je sais que Perceval a escaladé le balcon de Tapparfement du ci-devant roi; qu'il fut suivi par un grenadier du régiment de Flandre, et que, arrivé dans l'appartement de Louis Capet, Perceval embrassa, en présence du tyran qui s'y trouvait, ledit grenadier, et lui dit : « Il n'y a plus de régiment de Flandre^ nous sommes tous gardes royales. » Un dragon des Trois -Évôchés, ayant essayé d'y monter après eux, et ne pouvant y réussir, voulut se détruire.
Le déposant observe que ce n*est point comme témoin oculaire qu'il dépose de ce fait, mais bien d'après le témoin Per^ ceval, qui, le même jour, lui en fit confidence, et qui, parla suite, a été reconnu exact. Il invite, en conséquence, le citoyen président à vouloir bien interpeller Perceval de déclarer si, oui ou non, il se rappelle lui avoir tenu les propos du détail dont il est question.
Perceval. — Je me rappelle avoir vu le citoyen Lecointre; je crois même lui avoir fait part de l'histoire du balcon. Je sais qu'il était, le 5 octobre et le lendemain, à la tête de la garde nationale, en l'absence de d'Ëstaing^ qui était disparu.
Lecointre soutient sa déposition sincère et véritable.
On entend un autre témoin.
Reine Millot, fille domestique, dépose qu'en 1788, se trouvant de service au grand commun à Versailles, elle avait pris sur elle de demander au ci-devant comte de Coigny, qu'elle voyait un jour de bonne humeur : « Est-ce que l'empereur continuera toujours à faire la guerre aux Turcs? Mais^, mon Dieu! cela ruinera la France, par le grand nombre de fonds que la reine fait passer pour cet effet à son frère, et qui, en ce moment, doivent au moins se monter à deux cents millions. — Tu ne te trompes pas, pépondit-il; oui, il en
LE DRAME DE QUATRE-YINGT-TREIZ3
coûte déjà plus de deux cents millions, et nous ne somm^ pas au bout. »
Il est à ma connaissance, ajoute le témoin , qu'après^ le 23 juin 4789, me trouvant dans un endroit où étaient des gardes d'Artois et des officiers de hussards, j^entendis les premiers dire, à l'occasion d'un massacre projeté contre les gardes françaises : a II faut que chacun soit à son poste et fasse son devoir ; » mais que les gardes françaises, ayant été instruits à temps de ce qui se tramait contre eus , crièrent aux armes; alors, le projet se trouvant découvert, il ne put avoir lieu.
J'observe aussi, continue le témoin, que j'ai été instruite par différentes personnes que, l'accusée ayant conçu le dessein d'assassiner le duc d'Orléans, le roi, qui en fut instruit, ordonna qu'elle fût incontinent fouillée ; que, par suite de cette opération, on trouva sur elle deux pistolets ; alors, il la fit consigner dans son appartement pendant quinze jours.
L'accusée. — Il se peut que j'aie reçu de mon époux l'ordre de rester quinze jours dans mon appartement, mais ce n'est pas pour une faute pareille.
Le témoin. — Il est à ma connaissance que, dans les premiers jours d'octobre 4789, des femmes de la cour ont distribué à différents particuliers de Versailles des cocardes blanches.
L'accusée. — Je me rappelle avoir entendu dire que, le lendemain, ou le surlendemain du repas des gardes du corps, des femmes ont distribué de ces cocardes ; mais ni moi ni mon époux n'avons été les moteurs de pareils désordres.
Le président. — Quelles sont les démarches que vous avez faites pour les faire punir, lorsque vous en avez été instruite ?
L!accuséb. — Aucune.
On entend un autre témoin.
Jean- Baptiste Labénettb dépose qu'il est parfaitement d'accord avec un graad nombre de faits contenus en l'acte
LE DRAME DE QUATRE- VrNaT-TREIZE â6S
d*accusation ; il ajoute que" trois particuUérs' sont venus pour l'assassiner au nom de l'accusée.
Le président, à Vaccusée, — Lisiez^vous VOrateur d/u Peuple ?
L'accusée. — Jamais;
François Dufresne, gendarme^ dépose s'être trouvé dans la chambre de Taccusée au moment où l'œillet lui fut remis; il a connaissance que, sur ce billet, il y avait écrit : « Que faites- vous ici ? Nous avons des bras et de l'argent à votro service. »
Madeleine Rosay, femme Richard, cûdevant concierge de la maison d'arrêt dite la Conciergerie^ du Palais^ dépose que, le gendarme Gilbert lui ayant dit que l'accusée avait reçu visite d'un particulier amené par Mîchonis, administra*teur de police, lequel lui avait remis un œillet dans lequel était un billet ; et qu'ayant pensé qu'il pouvait compromettre elle déposante, elle en fit part à Mîchonis, qui lui répondit que jamais il n'amènerait plus personne auprès de la veuve Capet.
Toussaint Richard déclare connaître l'accusée, pour avoir été mise sous sa garde depuis le 2 août dernier.
Marie Devaux, femme Arel, dépose être restée près-de l'accusée à la Conciergerie pendant quarante et un jours, et. n'avoir rien vu ni entendu, sinon qu'un particulier, étant venu avec Mîchonis, lui avait remis un billet plié dans un œillet*; qu'elle déposante était à travailler, et qu'elle a va revenir le*' dit particulier une seconde fois dans la journée.
L'acguséb. — Il est venu deux fois dans l'espace d'un» quart d'heure.
Le président, au témoin. — Qui vous a placée près la veuve Capet?
Le témoin. — C'est Michonis et Jobert.
Jean Gilbert, gendarme^ dépose du fait de l'œillet. Il ajoute que l'accusée ,se plaignait à eux, gendarme»} de- la nourriture qu'on lui donnait, mais qu'elle ne voulait pas s'en
plaindre aux administrateurs; qu'à cet égard, il appela Michonis, qui se trouvait dans la cour des femmes avec le particulier porteur de l'œillet; que, Michonis étant remonté, il a entendu l'accusée lui dire : « Je ne vous reverrai donc plus? — Oh! pardonnez-moi, répondit-il, je serai toujours au moins municipal, et, en cette qualité, j'aurai droit de vous revoir. »
Le déposant observe que l'accusée lui a dit avoir des obligations à ce particulier.
L'accusée. — Je ne lui ai d'autres obligations que celle de s'être trouvé près de moi le 20 juin.
On passe à l'audition d'un autre témoin.
Ghàrles-Henri d'ëstaing, ancien militaire de terre et de mer au service de France, déclare qu'il connaît l'accusée depuis qu'elle est en France, qu'il a même à se plaindre d'elle; mais qu'il n'en dira pas moins la vérité, qui est qu'il n'a riea à dire de relatif à l'acte d'accusation. %
Le PRÉsroENT, au témoin, — Est-il à votre connaissance que. Louis Capet et sa famille devaient partir de Versailles le 3 octobre.
Le TEMOIN. — Non.
Le président. — Avez-vous connaissance que les chevaux aient été mis et ôtés plusieurs fois ?
Le témoin. — Oui, suivant les conseils que recevait la cour; mais j'observe que la garde nationale n'aurait point souffert ce départ.
Le président. — N'avez-vous pas vous-même fait sortir des chevaux, ce jour-là, pour faire fuir la famille royale?
Le témoin — Non.
Le président. — Avez-vous connaissance que des voi* tures aient été arrêtées à la porte de l'Orangerie?
Le témoin. — Oui.
Le président. — Avez-vous été au château ce jour-là ?
Le témoin. — Oui.
Le président. — Y avez-vous vu l'accusée ?
Le témoin. — Oui.
Le président. — Qu'avez-vous entendu au château ?
Le témoin. — J'ai entendu des conseillers dire à l'accusée que le peuple de Paris allait arriver pour la massacrer, et qu'il fallait qu'elle partît; à quoi elle avait répondu avec un gjrand caractère : « Si les Parisiens viennent ici pour m'ass'assiner, c'est aux pieds de mon mari que je le serai, mais je ne fuirai pas. »
L'accusée. — Cela est exact; on voulait m'engager à partir seule, parce que, disait-on, il n'y avait que moi qui courusse des dangers. Je fis la réponse dont parle le témoin.
Le président, au témoin, — • Avez-vous connaissance des repas donnés par les ci-devant gardes du corps ?
Le témoin. — Oui.
Le président. — Avez-vous su que Ton y a crié : « Vive le roi !» et : « Vive la famille royale ? »
Le témoin. — Oui. Je sais même que l'accusée a fait le tour de la table. en tenant son fils par la main.
Le président^ à V accusée. — N'en avez-vous pas aussi donné des drapeaux à la garde nationale de Versailles, à son retour de Ville-Parisis, où elle avait été chercher des fusils?
L'accusée. — Oui.
Le président, au témoin, — Ëtiez-vous, le 5 octobre, en votre qualité de commandant général, à la tête de la garde nationale?
Le témoin. — Est»-ce sur le matin ou sur l'après-midi que vous voulez que je réponde?
Le président. — Depuis midi jusqu'à deux heures.
Le témoin. — J'étais alors à la municipalité.
Le président. — N'était-ce pas pour obtenir l'ordre d'accompagner Louis Capet dans sa retraite,, et le ramener ensuite, disiez-vous, à Versailles ?
Le témoin. — Lorsque j'ai vu le roi décidé à souscrire au yœu de la garde nationale parisienne, et que l'accusée s'était même présentée au balcon de l'appartement du roi avec son
fils pour annoncer au peuple qu'elle allait partir avec 1© roi et sa* famille pour venir à Paris, j'ai demandé à la municipalité la permission de Vy accompagner.
L'accusée convient avoir paru sur le balcon, pour y annoncer au peuple qu'elle allait partir pour Paria.
Le président, à Vaccusée. — Vous avez soutenu n'^avoir point mené votre fils par la main dans le repas des garde» du corps?
L^AGcusÉE. — Je n'ai pas dit cela, mais seulement que je ne croyais pas: avoir entendu l'air Richard t ô mon roi t
Le président^ au témoin Leoointre. — Citoyen, n'avezvous pas dit, dans la déposition que vous avez faite hier, que le déposant pe s'était point trouvé, le 5 octobre, à la tôte de la garde nationale, où l'on devait l'appeler ?
Legointrb. — J'affirme que non -seulement d'Estaing ne s^est pas trouvé, depuis midi* jusqu'à deux heures, à l'assemblée de la garde nationale qui eut lieu ce jour-là, ô octobre, mais qu'il n'a pas paru de la journée; que, pendant ce temps, il était, à la vérité, à la municipalité, c'est-à-dire avec la portion des ofôoiers municipaux- vendus à la- coup; que, là, il obtint d'eux un ordre, ou pouvoir d'accompagner le roi danssa retraite, sous la promesse de le ramènera Versailles le plus tôt possible. J'observe, d'ailleurs^ que le& munioipaux d'alors trahirent doublement leur devoir :
40 Parce qu'ils ne devaient point se prêtera une manœuvre' criminelle en favorisant la fuite du ci-devant roi ;
2<> Parce que, pour prévenir le résultat des événements, ils eurent grand soin de ne laisser subsister aucuns indices sur les registres qui puissent attester formellement que cette permission ou pouvoir eût été délivrée à desseiui
Le TEMOIN. — J'observe au citoyen Lecointre qnUl setrompe, attendu que la permission dont il est questionr est datée du 6, et que ce n'est qu'en vertu de cette permission que je suis parti le môme jour, à onzeheupes du matin, poiur accompagner le ci*devant roi à Paris.
Lecointre:. — Je persiste à soutenir que je ne suis pas dans Terreur à cet égard; je me rappelle très-bien que la pièce originale que j'ai déposée hier entre les main&du greffier contient en substance que d*Estaing est autorisé à employer les voies de conciliation avec les Parisiens, et, en cas de non réussite à cet égard, de repousser la force par la force. Les citoyens jurés comprendront aiséhient que ces dernières dispositions ne peuvent être applicables à la journée du 6, puisqu'alors la cour était à la disposition de l'armée parisienne. J'invite à cet égard l'accusateur public et le tribunal à vouloir bien ordonner que la lettre de d'Eâtaing, que j'ai déposée hier, soit lue, attendu qu'elle porte avec elle llr preuve des faits dont je viens de parler.
On fait lecture de cette pièce, dans laquelle se trouve ce qui suit :
« Le dernier article de l'instruction que notre municipalité m'a donnée, le 5 de ce mois, à quatre heures après midi, me prescrit de ne rien négliger pour ramener le roi à Versailles le plus tôt possible. »
Le PRESIDENT. — Persistez^ vous^ à dire que cette permission ne vous a pas été délivrée le 5 octobre?
Le TÉMOirf; — Je me suis trompé dans la date-; j'avais pensé qu'elle était du 6.
Le président. — Vous rappelez- vous que la permission que vous avez obtenue vous autorisât à repousser la force par la force, après avoir épuisé les voies de la conciliation ?
Le témoin. — Oui, je me le rappelle.
On entend un autre témoin.
Antoine Simon, ci-devant cordonnier, eimpïoyé en cb moment en qualité d'instituteur auprès de Charles-Louis Capet, fils de l'accusée, déclare connaître Antoinette depuis le 30 août dernier, qu'il monta pour la premièrefbis la garde au Temple.
Le déposant observe que j pendant le temps que Louis Ga*^ pet et sa famille avaient la liberté de se promener dans le jar-
268 LE DRAME DE QUATEE-YINGT-TREiZE
din du Temple, ils étaient instruits de tout cq qui se passait, tant à Paris que dans Tintërieur de la République.
Le président, au témoin, — Avez-vous eu connaissance des intrigues qui ont eu lieu au Temple pendant que Paccusëe y était?
Le témoin. — Oui.
Le président. — Quels sont les administrateurs qui étaient dans rinteliigence?
Le témoin.— Le petit Capet m'a déclaré que Toulan, Pétion, la Fayette, Lépitre, Beugnot, Miçhonis, Vincent, Manuel, Lebœuf, Jobert et Dangé étaient ceux pour qui sa mère avait le plus de prédilection; que ce dernier l'avait pris dans ses bras^ et lui avait dit en présence de sa mère : a Je voudrais bien que tu fusses à la place de ton père, d
L'accusée. — J'ai vu jouer mon fils aux petits palets dans le jardin avec Dangé ; mais je n'ai jamais vu celui-ci le prendre dans ses bras.
Le président. — Avez-vous connaissance que, pendant que les administrateurs étaient avec l'accusée et sa belle- sœur, on ait enfermé le petit Capet et sa sœur dans une tourelle?
Le témoin. — Oui.
Le président. — Est-il à votre connaissance que le petit Capet ait été traité en roi, principalement lorsqu'il était à table?
Le témoin. — Je sais qu'à table la mère et la tante lui doanaient le pas.
Le président, à Vaccmée, — Depuis votre détention, avezvous écrit à la Polignac?'
L'accusée. — Non.
Le président. — N'avez-vous pas signé des bons pour toucher chez le trésorier de la liste civile? - L'accusée. — Non.
L'accusateur public — Je vous observe que votre dénégation deviendra inutile dans un moment, attendu qu'il a été trouvé, dans les papiers de Septeuil, doux bons signés de
VOUS. A la vérité, ces deux pièces, qui ont été déposées dans le comité des Vingt-Quatre, se trouvent en ce moment égarées, celte commission ayant été dissoute; mais voug allez entendre les témoins qui les ont vues.
Un autre témoin est entendu.
François Tiffet, marchand, rue de la Barillerie, employé sans salaire, à V époque du 18 août 4792, au comité d^ surveillance de la municipalité, dépose qu'ayant été chargé d'une mission à remplir chez Septeuil, trésorier de la ci-devant liste civile, il s'était fait accompagner par la force armée de la section de lîf place Vendôme, aujourd'hui des Piques; qu'il ne put se saisir de sa personne, attendu qu'il était absent; mais qu'il trouva dans la maison Boucher, trésorier de la liste civile, ainsi que Morillon et sa femme^ lesquels il conduisit à la mairie ; que, parmi les papiers de Septeuil, on trouva deux bons, formant la somme de 80,000 livres, signés Marie-Antoinette, ainsi qu'une caution de deux millions signée Louis, payable à raison de 110,000 livres par mois, sur la maison Laporte, à Hambourg ; qu'il fut trouvé également un grand nombre de notes de plusieurs payements faits à Favras et autres, un reçu signé Bouille, pour une somme de 900,000 livres, un autre de 100,000 livres, .etc., lesquelles pièces ont toutes été déposées à la commission des Vingt-Quatre, qui, en ce nH)ment, est dissoute.
L'accusée. —Je désirerais que le témoin déclarât de quelle date étaient les bons dont il parle.
Le témoin. — L'un était daté du 10 août 1792; quant à l'autre, je ne me rappelle pas.
L'accusée. — Je n'ai jamais fait aucun bon, et surtout comment en aurais je pu faire le 10 août, que nous nous sommes rendus, vers les huit heures du matin, à l'Assemblée nationale.
Le président. — N'avez-vous pas, ce jour-là, étant à l'Assemblée législative dans la loge du logographe, reçu de l'argent de ceux qui vous entouraient ?
L'accusée. — - Ce ne fut pas dans la loge du logographe, mais bien pendant les trois jours que nousavons demeuré aux Feuillants, que^ nous trouvant san^ argent, attendu que nous n'en avions pas emporte, nous avons accepté celui qui nous était offert.
Le pRÉsiDETfT. — Combien aTCz-vous reçu ?
L'accujsée. — Vingt-cinq louis d'or simples. Ce sont les mêmes qui ont été trouves dans mes poches, lorsque j'ai été conduite dti Temple à la Conciergerie. Regardant cette dette comme sacrée, je les avais conservés intacts, afin de les redonner à la personne qui me les avait remis, si je l'avais vue.
Le président. — Gommiînt nommez^vous cette personne?
L'accusée. — C'est la femme Auguel.
Un autre témoin est entendu.
Jean-François Lépitre, instihitenrj dèposG avoir vu Taccuséo au Temple, lorsqu'il y faisait son service en cPiUtéde commissaire, notable de la municipalité provisoijl Ipais qu'il n'a jamais eu d'entretien particulier avec elôi^"- ïui ayant jamais parlé qu'en présence de ses collègues.
Le président. — Ne lui avez- vous pas quelquefois parlé politique?
Le témoin. — Jamais.
- Le président. — Ne lui avez-vous pas procuré les moyens de savoir des nouvelles, en envoyant- tous les jours un colporteur crier le journal du soir près la tour du Temple?
Le témoin. — Non.
Le président, à Vaccusée, — Avez-vous quelques observations à faire sur la déclaration du témoin?
L'accusée. — Je n'ai jamais eu de conversation avec le témoin; d'un autre côté, je n'avais pas besoin que l'on engageât les colporteurs à venir près de la tour Lje les entendais assez tous les jours lorsqu'ils passaient rue delà Corderie.
Représentation faite ii' un petit paquet à l'accusée, elle dé* clare le reconnaître pour être le même sur lequel elle a ap-
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posé s<m cachet, lorsqu'elle a été transférée du Temple à la Conciergerie.
On fait ouverture du paquet; le greffier en fait connaître l'inventaire, et nomme succeseivement les objets qu'il contient :
Un paquet de cbevem de diverses couleurs.
L'agcvsbe. — Ils viennent de mes enfants morts et vivants, et de mon époux.
Un papier sur lequel sont des chiffres.
L'accusée. — C'est une table pour apprendre à compter à mon fils.
Divers papiers de peu d'importance, tels que mémoires de blanchisseuse, etc., etc.; un portefeuille en parchemin et en papier, sur lequel se trouvent écrits les noms de diverses personnes, sur l'état desquelles le président interpelle l'accusée de s'expliquer.
Le président. — Quelle est la femme Salentin?*
L'accusée. — C'est celle qui était depuis longtemps chargée de toutes mes affaires.
Le PRÉsroENT. — Quelle est la demoiselle Yiou?
L'accusée. — C'était celle qui était chargée du soin des hardes de mes enfants.
Le président. — Et la dame Chaumette ?
L^iCcGusÉE.— C'est celle qui a succédé à la demoiselle Viou.
Le président* — Quel est le nom de la femme qui prenait soin de vos dentelles?
L'ACCUSEE. — Je ne sais pas son nom; c'étaient le& femmes Salentin et Chaumette qui l'employaient.
Le président. — Quel est le Bernier doat le nom se trouve écrit ici?
L'accusée. — C'est le médecin qui avait soin de mes enfants»
L'accusateur public requiert qu'il soit à l'instant délivré des mandats d'amener contre les femmas Salentin, Viou et
Chaumette, et qu'à l'égard du médecin Bernier, il soit simplement assigné.
Le tribunal fait droit sur le réquisitoire.
Le grefl&er continue l'inventaire des effets.
Une serviette, ou petit portefeuille garni de ciseaux, aiguilles, soie et fil, etc.; un petit miroir; une bague en or, sur laquelle sont des cheveux; un papier sur lequel sont deux cœurs en or, avec des lettres initiales ; un autre papier sur lequel est écrit-: a Prière au sacré cœur de Jésus; prière à rimmaculée conception; » un portrait de femme.
Le PRÉSIDENT. — De qui est ce portrait?
L'accusée. — De madame de Lamballe.
Deux autres portraits de femme.
Le président. — Quelles sont les personnes que ces portraits représentent?
L'accusée. — Ce sont deux dames avec qui j'ai été élevée à Vienne.*
Le président. — Quels sont leurs noms?
L'accusée. — Les dames de Mecklembourg et de Hesse.
Un rouleau de vingt-cinq louis d'or simples.
L'accusée. — Ce sont ceux qui m'ont été prêtés pendant que nous étions aux Feuillants.
Un petit morceau de toile, sur lequel se trouve un cœur enflammé traversé d'une flèche.
L'accusateur public invite le témoin Hébert à examiner co cœur, et à déclarer s'il le reconnaît pour être celui qu'il a déclaré avoir trouvé au Temple.
HÉBERT. — Ce cœur n'est point celui que j'ai trouvé, mais il lui ressemble à peu de chose près.
L'accusateur public observe que, parmi les accusés qui ont été traduits devant le tribunal comme conspirateurs, et dont la loi a fait justice en les frappant de son glaive, on a remarqué que la plupart, ou, pour mieux dire, la majeure partie d'entre eux portaient ce signe contre-révolutionnaire.
Hébert observe qu'il n'est point à sa connaissance que les
femmes Salentin, Viou et Ghaumette aient été employées au Temple pour le service des prisonniers.
L'accusée. — Elles Tont été dans les premiers temps.
Le président. — N'avez-vous pas fait, quelques jours après votre évasion du 20 juin, une commande d'habits de sœurs grises? *
L'accusée. — Je n'ai jamais fait de pareille commande.
On entend un autre témoin.^
Philippe-François-Gabriel Latour du Pin-Gouverne t^ ancien militaire au service de France, dépose connaître l'accusée depuis qu'elle est en France; mais il ne sait aucun des faits contenus en l'acte d'accusation.
Le président, au témoin. — N'avez-vous pas assisté aux fêtes du château?
Le témoin.— Jamais, pour ainsi dire, je n'ai fréquenté la
cour.
Le président, — Ne vous ètes-vous pas trouvé au repas des ci-devant gardes du corps?
Le témoin. — Je ne pouvais point y assister, puisqu'à cette époque, j'étais commandant en Bourgogne.
Le président. — Comment ! est- ce que vous n'étiez point alors ministre ?
Le témoin. — Je ne l'ai jamais été, et n'aurais pas voulu l'être, si ceujc qui étaient alors en place me l'eussent offert.
Le président, au témoin Lecointre. — Connaissez-vous le déposant pour avoir été, en 1789, ministre de la guerre?
Lecwntre. — Je ne connais pas le témoin pour avoir été . ministre ; celui qui l'était â cette époque est ici, et va être entendu à l'instant. .
On fait entrer le témoin.
Jean-Frédérig Latour du Pin, militai re, ex-ministre de la guerre, dépose connaître l'accusée ; mais il déclare ne connaître aucun des faits portés en l'acte d'accusation.
Le président, au témoin, — Étiez-vous ministre le 4 '• octobre 1789?
274 LE DRAME DE QU ATRE-YINGT-TREfZE
Le témoin. — Oui.
Le président. — Vous avez sans doute, à cette époque, entendu parler des repas des ci-devant gardes du corps?
Le témoin. — Oui.
Le président. — N'étiez vous pas ministre à l'époque où les troupes sont arrivées à Versailles, dans le mois^ de juin 4789?
Le témoin. — Non ; j'étais alors député à l'Assemblée.
Le président. — Il paraît que la cour vous avait des obligations, pour vous avoir fait ministre de la guerre ?
Le témoin. — Je ne crois pas qu'elle m'en eût aucune.
Le président. — Où étiez-vous le 23 juin, lorsque le cidevant roi est venu tenir le fameux lit de justice au milieu des représentants du peuple?
Le témoin. — J'étais à ma place de dépu té, à l' Assemblée nationale.
Le président. — Connaissez- vous les rédacteurs de la déclaration dont le roi fit lecture à l'Assemblée ?
Le témoin. — Non.
Le président. — N'avez-yous pas entendu dire que ce fut Linguet, d'Éprémesnil, Barentin, Lally-Tolleadal , Desmeuniers, Bergasse ou Thouret?
Le témoin. — Non.
Le président, -r Avez-vous assisté au conseil du ci-devant roi, le 5 octobre 1789.
Le témoin. — Oui.
Le président. — D'Estaing y était-il?
Le témoin. — Je ne l'y ai pas vu.
D'Estaing. — Eh bien, j'avais donc, ce jour-là, la vue meilleure que vous; car je me rappelle très-bien vous y avoir vu.
Le président, à Latour du Pin^ ex-ministre, — Avez- vous connaissance que, ce jour-là, 5 octobre, la famille royale devait partir par Rambouillet pour se rendre ensuite à Metz?
Lbitémoin. — Je sais que, ce jour^là, il a été agité dans le conseil si le roi partirait oui ou non.
Le paêsicext. — Savez -vous les noms de ceux qui provoquaient le départ ? .
Le témoin. — Je ne les connais pas.
Le PRESIDENT. «- Quel pouvaiL-étre le motif sur lequel ils fondaient ce départ?
Le témoin. — Sur l'aftluence du monde qui était venu de Paris à Versailles, et sur celle des gens que Ton y attendait encore, que Ton disait en vouloir à la vie de l'accusée.
Le président. — Quel a été le résultat de la délibération?
Le témoin. — Que Ton resterait.
Le président. .— Où proposait-on d'aller?
Le témoin. — A Rambouillet.
Le président. — Avez-vous vu l'accusée en ces momentslà au château ?
Le témoin. — Oui.
Le président. — N'est-elle pas venue au conseil?
Le témoin. — Je ne Tai point vue venir. au conseille l'ai vue seulement entrer dans le cabinet de Louis XVL
Le président. — Vous dites que c'était à Rambouillet que la cour devait aller; ne serait-ce pas plutôt à Metz?
Le témoin. — îson.
Le président. — En votre qualité de ministre, n'avez-vous pas fait préparer des voitures, et commandé des piquets de troupes sur la route, pour protéger le départ de Louis Capot?
Le témoin. — Non.
Le président. — Il est cependant constant que tout était préparé à Metz pour y recevoir la famille Gapet; des appartements y avaient été meublés en conséquence.
Le témoin. — Je n'ai aucune connaissance de ce fait.
Le président. — Est-ce par Tordre d'Antoinette que vous avez envoyé votre fils à Nancy, pour diriger le massacre des braves soldats qui avaient encouru la haine de la cour, en se montrant patriotes?
Le témoin. — Je n*ai/ envoyé mon fils à Nancy que pour y faire exécuter les décrets de rAssemblée nationale; ce n*était donc pas par les ordres de la cour que j'agissais, mais bien parce que c'était alors le vœu du peuple; les Jacobins mêmes, lorsque M. Camus fut à leur société faire lecture du rapport de cette affaire, l'avaient vivement applaudi.
Un juré. — Citoyen président, je vous invite à vouloir bien observer au témoin qu'il y a de sa part erreur ou mauvaise foi, attendu que jamais Camus n'a été membre des Jacobins, et que cette société était loin d'approuver tes mesures de rigueur qu'une faction liber ticide avait fait décréter contre les meilleurs citoyens de Nancy.
Le témoin. — Je l'ai entendu dire dans le temps.
Le PRÉSIDENT. — Est-ce par les ordres d'Antoinette que vous avez laissé l'armée dans Tétat où elle s'est trouvée?
Le témoin. — Certainement, je ne crois pas être dans le cas de reproche à cet égard, attendu qu'à Tépoque où j'ai quitté le ministère, Tarmée française était sur un pied respectable.
Le président. — Était-ce pour la mettre sur un pied respectable que vous avez licencié plus de trente mille patriotes qui s'y trouvaient, en leur faisant distribuer des cartouches jaunes, à l'effet d'effrayer par cet exemple les défenseurs de la patrie, et les empêcher de se livrer aux élans du patriotriotisme et à l'amour de la liberté.
Le témoin. — Ceci est étranger, pour ainsi dire, au ministre. Le licenciement ne le regarde pas : ce sont les chefs des différents corps qui se mêlent de cette partie-là.
Le président. — - Mais, vous, ministre, vous deviez-vous faire rendre compte de pareilles opérations par les chefs des corps, afin de savoir qui avait tort ou raison.
Le témoin. — Je ne crois pas qa'aucun soldat puisse être dans le cas de se plaindre de moi.
Le témoin Labénette demande à énoncer un fait. H déclare qu'il est un de ceux qui ont été honorés par Latour du Pin
d'une cartouche jaune, signée de sa main, et cela, parce qu'au régiment dans lequel il servait, il démasquait l'aristocratie de MM. les muscadins, qui y étaient en grand nombre, sous la dénomination d'état-major. Il observe que lui déposant était sous-officier et que le témoin se rappellera peut-être son nom...
Latour du Pin. — Monsieur, je n'ai jamais entendu parler de vous.
Le président. — L'accusée, à l'époque* de votre ministère, ne vous a-t-elle pas engagé à remettre l'état exact de l'armée française?
Le témoin. — Oui.
Le PRÉSIDENT. — Vous a-t-clle dit quel usage elle en voulait faire?
Le témoin. — Non.
Le président. — Où est votre fils ?
Lk témoin. — Il est dans une terre près de Bordeaux ou môme à Bordeaux.
Le président, à Vaccusée, — Lorsque vous avez demandé au témoin Tétat des armées, n'était-ce pas pour le faire passer au roi de Bohème et de Hongrie?
L'accusée. — Gomme cela était public, il n'était pas besoin que je lui en fisse passer l'état ; les papiers publics auraient pu assez Ten instruire.
Le président. — Quel était donc le motif qui vous faisait demander cet état?
L'accusée. — Gomme le bruit courait que l'Assembla voulait qu'il y eût des changements dans l'armée, je désirais savoir l'état des régiments qui seraient supprimés.
Le président. — N'avez-vous pas abusé de l'influence que vous aviez sur votre époux^ pour en tirer des bons sur le trésor public?
L'accusée. — Jamais.
Le président. — Ou avez-vous donc pris l'argent avec lequel vous avez fait construire et meubler le petit Trianon, m. 16
278 LE DRAME DE QUATRE-YINGT-TRBIZE
dans lequel vous donniez des fêtes dont vous étiez ftoujours la déesse.
L'accusée. — C'était un fonds que Ton avait destiné à cet effet.
Le PRÉSIDENT, à Vaccusée, — Il fallait que ce fonds fût considérable ; car le petit Trianon doit avoir coûté des sommes énormes.
L'accusée. — Il est possible que le petit Trtanon ait coûté des sommes immenses, peut-être plus que je n'aurais désiré, on avait été entraîné dans les dépenses peu à peu ; du reste, je désire plus que personne que l'on soit ** instruit de ce qui s'y est passé.
Le pRÉsiDENt. — N'est-ce pas au petit Trianon que vous avez connu pour la première fois la femme LamottB?
L'accusée. — Je ne Tai jamais vue.
Le PRÉSIDENT. — N'a-t-elle pas été votre victime dans l'affaire du fameux collier?
L'accusée. — lîile n'a pu l'être, puisque je ne la connaissais pas.
Le président. — Vous persistez donc à nier que vous l'ayez connue ?
L'accusée. — Mon plan n'est pas la dénégation ; c'est la vérité, que j'ai dite et que je persisterai à dire.
Le président. — N'était-ce pas vous qui faisiez nommer les ministres et aux autres places civiles et militaires?
L'accusée. — Non.
Le président. — N'aviez^vous pas une liste des personnes que vous désiriez placer, avec des notes encadrées sous verre?
L'accusée. — Non.
Le président. — N'avez-vous pas forcé les ministres des finances de vous délivrer des fonds, et,.sur ce que quelques-uns d'entre eux s'y sont refusés, ne les av^z-veus pas menacés de toute votre indignation?
L'acgvsbe. — Jamais.
Le ntésiDBNT. — N'avez-voHS pas .sollicité Vergennes de faire passer six millions au roi de Bohême et de Hongrie?
L^ACGusfiB. — Non.
Or entend un autre témoin.
Jban-Fiiançois Mathey, concierge de la tour du Temple, dépose qu^à Toccasion d'une chanson dont le refrain est : Ah t il t'en souviendra, du retour de Varennes t il avait dit à Louis-Charles Capet : « T'en souviens- tu, dii retour de Varennes? — Ah l oui, dil-il, je m'en souviens bien ; » que, lui ayant demaBdé ensuite comment on s'y était pris pour remmener, il repondit qu'il avait été emporté de son lit où il dormait, et qu'on Tavait habillé en fille en lui disant : « Viens à Montmédy. »
Le paésident, au témoin, — N'avez-vous pas remarqué, pendant votre séjour au Temple, la familiarité qui régnait ^ntre quelques membres de la Commune et les détenus?
Le témoin. — Oui. J'ai même un jour entendu Toulan dire à l'accusée, à Toccasion des nouvelles élections faites pour Torganisalion de la municipalité définitive : « Madame, je ne suis point renommé, parce que je suis Gascon. » J^ai remarqué que Lépitre et Toulan venaient souvent ensemble ; qu'ils montaient tout de suite, en disant : « Montons toujours, nous attendrons nos collègues là-haut! » Il a vu un autre jour Capet remettre à l'accusée des médaillons en cire : la fille Jobert en laissa tomber un qui se cassa.
Le déposant entre ensuite dfins les détails de l'histoire du chapeau trouvé dans la cassette d'Elisabeth, etc.
L'accusée. — J'observe que les médaillons dont parle le témoin étaient au nombre de trois; que celui qui tomba et fut cassé, était le portrait de Voltaire ; que les deux autres représentaient, l'un Médée et l'autre des fleurs.
Le président, à Vaccusée. — N'avez-vous pas donné une boîte d'or à Toulan?
L'agousée. — Non, ni à Toulan ni à d'autres.
Le témoin Hébert observe qu'un dfûcier de paix lui est venu apporter, au parquet de la Commune, une dénonciation signée de deux commis du bureau des impositions, dont Toulan était chef, qui annonçait ce fait de la manière la plus claire en prouvant qu'il s'en était vanté lui-même dans le bureau : cela fut renvoyé à l'administration de police, nonobstant les réclamations de Chaumette et de lui déppsant, qui n'en a plus entendu parler depuis.
On entend uu autre témoin.
Jean-Baptiste- Olivier Garnerin, ci-devant secrétaire de la commission des Vingt-Quatre^ dépose qu'ayant été chargé de faire Ténumération et le dépouillement des papiers trouvés chez Septeuil, il a vu, parmi lesdits papiers, un bon d'environ 80,000 mille livres, signé d'Antoinette, au profit de la cidevant Polignac, avec un billet relatif au nommé Lazaille ; une autre pièce qui attestait que l'accusée avait vendu ses diamants pour faire passer des fonds aux émigrés français. Le déposant observe qu'il a remis dans le temps toutes lesdites pièces entre les mains de Valazé, membre de la commission chargée alors de dresser Pacte d'accusation contre Louis Capet, mais que ce ne fut pas sans étonnement que lui déposant apprit que Valazé, dans le rapport qu'il avait fait à la Convention nationale, n'avait pas parlé des pièces signées ilarie-Antoinette.
Le président, à Vaccusée. — Avez-vous quelques observations a faire sur la déposition du témoin.
L'accusée. — Je persiste à dire que je n'ai jamais fait de bons.
Le président. — Connaissez-vous le n,ommë Lazaille?
L'accusée. — Oui,
Le président. — Comment le connaissez-vous?
L'accusée. — Je le connais pour un officier de marine, et pour ravoir vu, à Versailles, se présenter à la cour comme l^iS autres?
Le témûl\. — J'observe que les pièces dont j'ai parlé ont
été, après la dissolution de la commission des Vingt-Quatre, transportées au comité de sûreté générale, où elles doivent être en ce moment, attendu qu'ayant, ces jours derniers, rencontré deux de mes collègues, ci-devant employés comme moi k la commission des Vingt«Quatre, nous parlâmes du procès qui allait s'instruire à ce tribunal contre Marie- Antoinette; je leur demandai sMls savaient ce que pouvaient être devenues les pièces dont-il est question ; ils me répondirent qu'elles avaient été déposées au comité de sûreté générale, où ils sont en ce moment Tun et Tautre employés.
Le témoin Tiffet invite le président à vouloir bien interpeller le citoyen Garnerin de déclarer s'il ne se rappelle pas avoir également vu, parmi les papiers trouvés chez Septeuil, des titres d'acquisition en sucre, café, blé, etc., etc., montant à la somme de deux millions, dont quinze mille livres avaient déjà été payées, et s'il ne sait pas aussi que ces titres, quelques jours après, ne se sont plus retrouvés.
Le PRESIDENT, à Garnerin, — Citoyen, vous venez d'en- > tendre Tinterpellation, voudriez-vous bien y répondre?
Garnerin. — Je n'ai aucune connaissance de ce fait. Je sais néanmoins qu'il y avait, dans toute la France, des préposés chargés de titres pbur faire des accaparements immenses, à l'effet de procurer un surhaussement considérable dans le prix des denrées; pour dégoûter par ce moyen le peuple de la Révolution et de la liberté, et, par suite, le forcer à redemander lui-même des fers.
Le PRESIDENT, à Vcuxusée, — Avez- vous connaissance des accaparements immenses des denrées de première nécessité, qui se faisaient par ordre de la cour pour affamer le peuple, et le contraindre à redemander Fancien ordre de choses si favorable aux tyrans et à leurs infâmes agents, qui l'ont tenu sous le joug pendant quatorze cents ans ?
L'accusée. — Je n'ai aucune connaissance qu'il ait étéjait dés accaparements.
On entend un autre témoin.
LE DRAME DE QUATRE-VINGT-TaEIZE
tlHARLBSi-ÉLÉONOR Dupwche-Yalazb , propriétaire , - etd^vmt député à la Convention nationale, dépose que, parfiù les papier» trouvés chez Septeuil, et qui ont servi, ainsi qoe d^autres, à dresser l'acte d^accusation contre feu Louis Capet, et à^ la rédaction duquel il a coopéré comme membre de la commission des Vingt-Quatre, il en a remarqué deux qui avaient rapport à Taccusée, Le premier était unl)on, ou plutôt une quittance signée d'elle, pour une somme de quinze ou vingt mille livres, autant qu'il' peut se le rappeler; Tautre pièce est une lettre dans laquelle le ministre prie le roi de vouloir bien 'communiquer à Marie^Antoinette le plan: de campagne qu*il avait eu Phonneur de lui présenter.
Lb président, au témoin, — Pourquoi n*avez-vous pas parlé desdites pièces, dans le^ rapport que vous avez fait à la Convention?
Le témoin. — Je n'en ai pas parlé, parce que je n'ai pas cru qu'il fût utile de citer, dans le procès de Capet, une quittance d'Antoinette,
Le pbbsidbnt. — N'avez^vous pas été membre de la commission des Vingt-Qiiatre?
Le témoin. — Oui».
Le PRÉSIDENT;. — Save:^vous 'ce que ces deux pièces peuvent-ôtr/B devenues?
Le TÉMOIN. -T Les pièces qui ont servi à dresseE Tacle d'accusation de Louis: Capet ont été réclamées. par la Commune de Paris, attendu qu'il contrait des charges; contre plusieurs individus, soupçonnés d'avoir voulu compromettre plusieurè membres de la Convention, pour en obtenir des décrets favorables à Louis Capet. Je. crois qu! aujourd'hui toutes ces piècesdoivent, être rétaWies-au comité de sûreté générale de la Convention»
Le président, à VoMUsée, —. Qu'ayeztvous à répondre à Ja (déposition du témoin?
L'accusée. — Je ne connais ni le bon ni la lettre d<Mit il parle.
L'accusateur ioiblic. — U paraît prouvé, nonobstant les dénégations que vous faites, que, par votre influence, vous faisiez faire au ci-devant roi votre époux tout ce que vous désiriez.
L'accusée. — Il y a loin de conseiller de faire une chose à la faire exécuter.
L'accusateur public. — Vous voyez qu'il résulte de la déclaration du- témoin que les ministres connaissaient si bien l'influence que vous aviez sur Louis Capet, que l'un d'eux l'invite à vous faire part du plan de campagne qui lui avait été présenté quelques jours auparavant; d*où il suit que vous avez disposé de son caractère faible pour lui faire exécuter de bien mauvaises choses ; car, en supposant que, de vos avis, il n'ait suivi que les meilleurs, vous avouerez qu'il n'était pas possible d'user de plus mauvais moyens-pour conduire la France au bord de l'abime qui a manqué de l'engloutir.
L'accusée. — Jamais jene lui ai connu le caractère dont vous parlez.
On entend un autre témoin.
NiGQLAS Leboeuf, instîlutmr, ci-devant officier municipal^ proteste ne rien connaître des faits relatifs à l'acte d'accusation ; car, ajoute-t-il, si je m'étais aperçu de quelque chose, j'en aurais rendu compte.
Le président, au témoin, -^ Nîavez-vous jamais eu de eonYBrsation avec Louis Capet ?
Le témoin. — Non.
Lb président. — N'avez-vous pas, étant de service au Temple, conversé sur les affaires politiques, avec vos cpUègiies et les détenus ?
Le témoin. — J'ai causé avec mes collègues, mais nous «0 parlions pas d' affaires politiques.
Lb président. — Avez-vous souvent adressé la parole à Charles-Louis Capet ?
Le TÉMOIN. —Jamais*
284 LE DRAME DE QUATRE^yiNGT-TREIZE
Le président. — Ne lui avez*vous pas proposé de lui donner à lire le Nouveau Téîémaque f
Le témoin. — Non.
Le PRÉSIDENT. — N*avez-vous pas manifesté le désir d'être son instituteur?
Le témoin. — Jamais.
Le président. — N'avez-vous pas témoigné du regret de Yoir cet enfant prisonnier ?
Le TÉMOIN. — Non.
L'accusée, interpellée de déclarer si elle n*a pas eu de codversation avec le témoin^ répond que jamais elle ne lui .a parlé.
On entend un autre témoin.
Augustin-Germain Jobert, officier municipal et adminis^ trateur de police, déclare ne connaître aucun des faits portés dans Tacte d'accusation.
Le président, au témoin. — N'avez-vous pas eu, pendant votre service au Temple, des conférences avec l'accusée ?
Le témoin. — Jamais.
Le président. — Ne lui avez-vous pas fait voir, un jour, quelque chose de curieux ?
Le témoin. — J'ai, à la vérité, montré à la veuve Capet et à sa fille des médaillons en cire, dits^ camées : c'étaient des allégories à la Révolution.
Le président. — Parmi ces médaillons, n'y avait-il pas un portrait d'homme?
Le témoin. — Je ne le crois pas.
Le président. — Par exemple, le portrait de Voltaif'e?
Le témoin. — Oui; d'ailleurs, j'ai chez moi environ quatre mille de ces sortes d'ouvrages.
Le président. — Pourquoi, parmi ces ouvrages, se trouvait-il le portrait de Médée? Vouliez-vous en faire quelque allusion à l'accusée ?
Le témoin. — Le hasard seul l'a voulu; j'en ai tant l Ce
LE DRAME DE QTJATRE-YINGT-TtlEIZE 285
sont des ouvrages anglais dont je fais commerce; j'en vends aux négociants.
Le président. — Avez- vous connaissance que, de temps en temps, on enfermât le petit Capet pendant que vous et d'autres administrateurs aviez des entretiens particuliers avec r accusée?
Le témoin. — Je n'ai aucune connaissance de ce fait.
Le président. -— Vous persistez donc à dire que vous n'avez point eu d'entretien particulier avec l'accusée ?
Le- témoin. — Oui.
Le président, à V accusée. — Persistez-vous à dire que vous n'avez pas eu d'entretiens au Temple avec les deux derniers témoins ?
L'accusée. — Oui.
Le président. — Soutenez-vous également que Bailly et la Fayette n'étaient pas les coopérateurs de votre fuite dans la nuit du 20 juin 4791?
L'accusée. — Oui.
Le président. — Je vous observe que, sur ces faits, vous vous trouvez en contradiction avec la déclaration de votre fils?
L'accusée. — Il est bien aisé de faire dire à un enfant de huit ans tout ce que l'on veut.
Le président. — Mais on ne s'est pas contenté d'une seule déclaration, on la lui a fait répéter plusieurs fois et à diverses reprises; il a toujours dit de même.
L'accusée. — Eh bien, je nie le faii.
Le président. — Depuis votre détention au Temple, ne vous êtes- vous pas fait peindre ? ^
L'accusée. — Oui, je l'ai été en pastel.
Le président. — Ne vous êtes vous pas enfermée avec le peintre, et ne vous ôtes-vous pas servie de ce prétexte pour recevoir des nouvelles de ce qui se passait, dans les Assemblées législative et conventionnelle ? ^
L'accusée. — Non.
286 LE DRAME DE QDATRE-YINGT-TjBlEIZE
Le président. — GommeDt nommez- vous ce peintre ? L'accusée. — C'est Goëstier, peintre polonais, étabii depuis plus de trente ans à Paris.
Le PRÉSIDENT. — Où demeure-t-ii ?
L'accusée. — Rue du Coq-^aint-Honoré.
On entend un autre témoin.
Antoine-François Moilb, ci^wint suppléant du procureur de la Commune auprès des tribunaux de police miunieipale et correctionnelle, dépose que^ de trois fois qu'il a été de service au Temple, il a été une fois près de Louis Capet, et les deux autres près des femmes; il n'a rien remarqué, sinoR l'attention ordinaire aux femmes de fixer un homme que l'on voit pour la première fois. Il y retourna de nouveau en mars dernier. On y jouait à différents jeux; les détenues venaient quelquefois regarder jouer^ mais elles ne parlaient pas. Il proteste, d'ailleurs, n'avoir jamais eu aucune intimité avec l'accusée pendant son service au Temple.
Le président, à V accusée. — Avez- vous quelques observations à faire sur la déposition du témoin?
L'accusée. — L'observation que j'ai à faire est que- je n'ai jamais eu de conversation avec le déposant.
Un autre témoin est entendu.
Renée Sévin, femme Ghaumette, dépose connaître l'accusée depuis six ans, lui ayant été attachée en qualité de sous-femme de chambre ; mais qu'elle ne connaît aucun des faits portés dans l'acte d'accusation, si ce n'est que, le 10 août, elle a vu le roi faire la revue des gardes suisses : voilà tout ce qu'elle dit savoir.
Le président, au témoin. — Étiez-vous au château à l'époque du départ pour Varennes ?
Le témoin. — Oui; mais je n'en ai riensu;.
Le président. — - Dans quelle partie^u château couchiezvous?
Le témoin. — A l'extrémité du pavillon de Flore.
LE DRAME DE QDATEE-YINGT-TREIZE 287
Le président. — Avez-vous, dans la nuit du 9 au 10, entendu sonner le tocsin et battre la géiïérâle? Le témoin. — Non, je couchais sous les toits. Le président. — Comment! vous couchiez sous les toits, et vous n'avez point entendu le tocsin ?
Le témoin. — Non, j'étais malade.
Le président. — Et par quel hasard vous êtes- vous trouvée présente à la revue royale?
Le témoin. — J*étais sur pied depuis six heures du matin. Le président. — Comment 1 vous étiez malade, et tous vous leviez à six heures ?
^Le témoin. — C'est <(do j'avais entendu du bruit. Le président. — Au moment de la revue, avez-vous ent^du crier : « Vive le roil vive la' reine? »
Le témoin. — J'ai entendu crier : « Vive le roi I » d'un côté, et, de l'autre : « Vive la nation! »
Le président. — Avez-vous vu, la veille, les rassemblements extraordinaires des gardes suisses et des scélérats qui en avaient pris l'habit?
Le témoin. — Je ne suis pas, ce jour-là, descendue dans la cour.
Le président. — Et, pour prendre vos repas, il fallait bien que vous descendissiez?
Le témoin. — Je ne sortais pas : un domestique m'apportait à manger.
Le président. — Mais, au moins, ce domestique a dû vous faire part de ce qui se passait?
Le témoin. — Je ne tenais jamais de conversation avec lui.
Le président. — Il paraît que vous avez passé votre vie
à la cour, et que vous y avez appris l'art de dissimuler,
Goniment nommez-vous la femme qui avait soin des dentelles
de l'accusée?
Le témoin. -^ Je ne la connais pas; j'ai seulement en-
tendu parler d'une dame Gouet, qui raccommodait la dentelle et faisait la toilette des enfants.
Sur l'indication faite par le témoin de la demeure de ladite femme Gouet, l'accusateur public requiert, et le tribunal ordonne qu'il sera à l'instant décerné contre elle un mandat d'amener.
On continue l'audition des témoins.
Jean-Baptiste Vincent, entrepreneur maçon, dépose avoir fait son service au Temple, en sa qualité de membre du conseil général de la Commune, mais qu'il n'a jamais eu de conférence avec l'accusée.
Nicolas-Marie-Jean Beugnot, architecte et membre de la Commune, dépose que, appelé par ses collègues à la surveillance des prisonniers du Temple, il ne s'est jamais oublié au point d'avoir des conférences avec les détenus, encore moins avec l'accusée.
Le président, au témoin, — N'avez-vous pas fait enfermer dans une tourelle le petit Capet et sa sœur, pendant que vous et quelques-uns de vos collègues teniez conversation avec l'accusée.
Le témoin. — Non.
Le président. — N'avez-vous pas procuré la facilité de savoir des nouvelles par le moyen des colporteurs?
Le témoin. — Non.
Le président. — Avez-vous entendu dire que l'accusée avait gratifié Toulan d'une boîte d'or?
Le témoin. — Non.
L'accusée. — Je n'ai jamais eu aucun entretien avec le déposant.
On entend un autre témoin.
François Dangé, administrateur de police^ dépose avoir
été un grand nombre de fois de service au Temple, mais que,
dans aucun temps, il n'a eu ni dû avoir de conférence ni
d'entretiens particuliers avec les détenus.
Le président. — N'avez-vous jamais tenu le jeune Capet
sur vos genoux ? Ne lui avez- vous pas dit : a Je voudrais vous voir à la place de votre père? »
Le témoin. — Non.
Le PRÉSIDENT. — Depuis que Taccusée est détenue à la Conciergerie, n'avez- vous pas procuré à plusieurs personnes de vos amis l'entrée de la prison?
Le témoin. — Non.
Le piiésident. — Avez-vous oui parler qu'il y ait eu du inonde d'introduit dans la Conciergerie?
Le témoin. — Non.
Le président. — r Quelle est votre opinion sur l'accusée ?
LE témoin. — Si elle est coupable, elle doit être jugée.
Le président. — La croyez- vous patriote?
Le témoin. — Non.
Le président. — Croyez-vous qu'elle veuille la République ?
Le TÉMOIN. — Non.
On entend un autre témoin.
JeaN'Baptiste Michonis, limonadier, membre de la Commune du 40 août, et administrateur de police, dépose qu'il connaît l'accusée pour l'avoir, avec ses collègues, transférée, le 2 août dernier, du Temple à la Conciergerie.
Le président, au témoin. — -N'avez-vous pas procuré à quelqu'un l'entrée de la chambre de l'accusée, depuis qu'elle est en prison ?
Le témoin. — Pardonnez^moi, je l'ai procurée à un nommé Giroux, maître de pension, faubourg Saint-Denis; au citoyen..., administrateur des domaines, et à un autre de mes amis.
Le président. — Vous l'avez sans doute procurée encore à d'autres personnes?
Le témoin. — Voici le fait, car je dois et veux dire toute
la vérité. Le jour de la Saint-Pierre, je me trouvais chez un
sieur Fontaine, où il y avait bonne compagnie, notamment
trois ou quatre députés à la Convention ; parmi les autres
convives se trouvait la citoyenne Dutilleul, laquelle invita Fontaine à venir faire la Madeleine chez elle à Vaugirard. Elle ajouta : «Le citoyen Michonis ne sera pas de trop. » Lui ayant demandé d'où elle pouvait me connaître, elle répondit qu'elle m'avait vu à la mairie où des affaires l'appelaient. Le jour indiqué étant arrivé, je me rendis à Vaugirard;. je trouvai une compagnie nombreuse. Après le repas, la conversation étant tombée sur le chapitre des prisons, on parla de la Conciergerie, en disant : « La veuve Gapet est là ; on dit qu'elle est bien changée, que ses cheveux sont tous blancs. » Je répondis qu'à la vérité ses cheveux commençaient à grisonner, mais qu'elle se portait bien. Un citoyen, qui se trouvait là, manifesta le désir de la voir; je lui promis de le contenter, ce que je fis. Le lendemain, la Richard me dit : « Connaissez-vous la personne que vous avez amenée hier? » Lui ayant répondu que je ne la connaissais que pour l'avoir vue chez un de mes amis : « Eh bien, me dit-elle, on dit que c'est un ci-devant chevalier de Saint-Louis, » En même temps, elle me remit un petit morceau de papier écrit, ou du moins piqué avec la pointe d'une épingle. Alors, je lui répondis : « Je vous jure que je n'y mènerai plus jamais personne. ».
Le président, au témoin, — N'avez-vous point fait part à l'accusée que vos fonctions venaient de finir à la Commune?
Le témoin. — Oui, je lui ai tenu ce discours-là.
Le PRÉSIDENT. — Que vous a répondu l'accusée?
Le TÉMOIN. —Elle m'a dit : « On ne vous verra donc plus? » Je répondis : « Madame, je reste municipal, et pourrai vous voir de temps en temps. »
Le président. — Comment avez-vous pu, vous, adminis— trateur de police, au mépris des règlements, introduire un inconnu auprès de l'accusée? Vous ignoriez donc qu'un grand nombre d'intrigants mettent tout en usage pour séduire les administrateurs ?
Le témoin. — Ce n'est point lui qui m'a demandé à voir la veuve Capet, c'est moi qui le lui ai offert.
Le président.— Combien aviez -vous dîné de fois avec lui? -
Le témoin. — Deux fois.
Le PRÉSIDENT. — Quel est le nom de ce particulier?
Le témoin. — Je l'ignore.
Le président. — Combien vous a-t-il promis ou donné pour avoir la satisfaction de voir Antoinette?
Le témoin. — Je n'ai jamais reçu aucune rétribution.
Le président. — Pendant qu'il était dans la chambre de l'accusée, ne lui avez- vous vu faire aucun geste?
Le témoin. — Non.
Le président. — Ne Tavez-vous point revu depuis?
Le témoin. — Je ne Tai vu qu'une seule fois.
Le président. — • Pourquoi ne Tavez-vous pas fait arrêter ?
Le témoin. — J'avoue que c'est une double faute que j'ai faite à cet égard.
Un juré. — Citoyen président, je dois vous observer que la femme Dutilleul vient d'être arrêtée comme suspecte et contre-révolutionnaire.
Un autre témoin est entendu.
Pierre-Edouard Bernier, médecin, déclare connaître l'accusée depuis quatorze ou quinze ans, ayant été, depuis ce temps, le médecin de ses enfants.
Le président, au témoin, — N'étiez- vous pas, en 4789, le médecin des enfants de Louis Capet, et, en cette qualité, n'avez-vous pas entendu parler à la cour quelle était la cause, à cette époque, du rassemblement extraordinaire de troupes qui ont eu lieu, tant à Versailles qu'à Paris?
Le témoin. — Non.
Le témoin Hébert observe, sur l'interpellation qui lui est faite, que, dans les journées qui ont suivi le 40 août, la Commune républicaine fut paralysée par les astuces de Manuel et de Pétion, qui s'opposèrent à ce que la table des détenus fût rendue plus frugale, et à ce que la valetaille fût chassée, sous le faux prétexte qu'il était'de la dignité du peuple que
les prisonniers ne manquassent de rien. Le déposant ajoute que Bernier, témoin présent, était souvent au Temple, dans les premiers jours de la détention de la famille Capet; mais que ses fréquentes visites l'avaient rendu suspect, surtout dès que Ton se fut aperçu qu'il ne s'approchait des enfants de l'accusée qu'avec toutes les bassesses de l'ancien régime.
Le témoin assure que, de sa part, ce n'était que bienséance et non bassesse.
Claude-Denis Tavernier^ ci-devant lieutenant à la suite de rétat-major, dépose qu'étant de garde aux Tuileries, dans la nuit du 20 au 24 juin 4794, il a vu venjr, dans la soirée, la Fayette, lequel parla plusieurs fois à La Jarre et à La Colombe. Vers deux heures après minuit, il a vu passer, sur le pont dit Royal, la voiture de la Fayette ; enfin, il a vu ce dernier changer de couleur, lorsque Ton apprit que la famille Capet avait été arrêtée à Varennes.
Jean-Maurice -François Lebrasse, lieutenant de gendar* merie à la suite des tribunaux, déclare connaître l'accusée depuis quatre ans; il n'a aucune connaissance des faits contenus en l'acte d'accusation, sinon que, se trouvant de service près la maison d'arrêt de la Conciergerie, la veille du jour où les députés Amar et Sévestre Vinrent interroger la veuve Capet, un gendarme lui ayant fait part de la scène de l'œillet, il s'était empressé de demander une prompte instruction de cette affaire; ce qui a eu lieu.
Joseph Boze, peintre, déclare connaître l'accusée depuis environ huit ans, qu'il peignit à cette époque le ci-devant roi, mais ne lui a jamais parlé. Le témoin entre ici dans les détails d'un projet de réconciliation entre le peuple et le cidevant roi, par l'intermédiaire de Thierry, valet de chambre de Louis Capet.
L'accusée tire de sa poche un papier, et le remet à l'un de • ses défenseurs.
L'accusateur public interpelle Antoinette de déclarer quel est l'écrit qu'elle vient de remettre.
L'accusée. — Hébert a dit ce matin que, dans nos hardes et nos souliers, on nous faisait passer des correspondances. J'avais ëcrit, dans la crainte de l'oublier, que toutes nos hardes et effets étaient visités lorsqu'ils parvenaient près de nous ; que cette surveillance s'exerçait par les administrateurs de police.
Hébert observe à son tour qu'il n*a été fondé à faire cette déclaration que parce que la fourniture de souliers était considérable, puisqu'elle se montait à quatorze et quinze paires par mois.
Didier Jourdeuil, huissier, déclare qu'au mois de septembre i792, il a trouvé chez d'Affry une liasse de papiers dans laquelle était une lettre d'Antoinette qu'elle écrivait à celuici ; elle lui marquait ces mots : « Peut-on compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance lorsqu'il en sera temps?»
L'accusée. — Je n'ai jamais écrit à d'Affry.
L'accusateur public observe que, l'année dernière, se trouvant directeur du jury d'accusation près le tribunal du O août, il fut chargé de l'instruction des procès d'Affry et Cazotte; qu'il se rappelle très-bien avoir vu la lettre dont parle le témoin; mais la faction de Roland, étant parvenue à faire supprimer le tribunal, en a fait enlever les papiers au moyen d'un décret qu'ils escamotèrent^ nonobstant les réclamations de tous les bons républicains.
Le président, à Vaccusée. — Quels sont les papiers qui ont été brûlés à la manufacture de Sèvres^
L'hccusÉE. — Je crois que c'était un libelle; au reste, on ne m'a pas consultée pour cet effet, on me l'a dit après.
Le président. — Comment se peut- il faire que vous ayez ignoré ce fait? C'était Ristou qui fut chargé de la négociation de cette affaire.
L'accusée. — Je n'ai jamais entendu parler de Ristou, et je persiste à dire que je n'ai pas connu la Lamotte ; et, si l'on m'avait consultée, je me serais opposée à ce que l'on brûlât un écrit qui était contre moi.
On entend un autre témoin.
Pierre Fontaine, marchand cj« bois, déclare ne connaître aucun des faits portés en l'acte d'accusation, ne connaissant l'accusée que de réputation, et n'ayant jamais eu aucun rapport avec la ci-devant cour.
Le président, au témoin, — Depuis combien (}e temps connaissez-vous Michonis?
Le témoin. — Depuis environ quatorze ans.
Le président. — Combien a-t-i| été dîner de fois çjiez vous X
Le témoin. — Trois fois.
Le président. — Comment nommez-vous le particulier qui a dîné chez vous avec Michonis?
Le témoin.— On l'appel de Rougy : c'est un particulier dont les manières et le ton ne me revenaient pas; il avait été amené par la dame Dutilleul.
Le président. — D'où connaissez-vous ladite femme Dutilleul?
Le témoin. — Je l'ai rencontrée une fois avec une autre femme sur le boulevard ; nous tînmes conversation et fumes prendre une tasse de café ensemble. Depuis ce temps, elle est venue chez moi plusieurs fois.
Le président. — Ne vous a-t-elle point fait quelque confidence?
Le témoin. — Jamais.
Le président. —Quels sont les noms (|es députés qui se sont trouvés avec B.ougy et Michonis?
Le témoin. — Il n'y en avait qu'un.
Le président. — Comment le nommez-vous?
Le témoin. — Sautereau, député de la Nièvre à la Convention, et deux autres commissaires envoyés par les assemblées primaires du même département, pour apporter leur acte d'acceptation de la Constitution.
Le président. — Quels sont leurs noms?
Le témoin. — C'est Balendrot, curé de Beaumont, etPaulraier, également du même département.
Le pRÉsroENT. — Savez-vous ce que peut être devenu Rougy?
Le témoin. — Non.
On entend un autre témoin.
Michel Gointre, employé au bureau de la guerre, dépose avoir lu attentivement l'acte d'accusation, et avoir été étrangement surpris de ne point y voir l'article dô la complicité de faux assignats de Passy. Polverel, accusateur public près le tribunal du premier arrondissement, qui avait été chargé dé ]a poursuite de cette affaire, étant venu à la barre de l'Assemblée législative, pour rendre compte de l'état où «e trouvait la procédure, annonça qu'il lui était impossible d'aller plus loin, à moins que l'Assemblée ne décrétât qu'il n'y avait que le roi d'inviolable.
Cette conduite donna lieu, à lui déposant, do soupçonner qu'il n'y avait que l'accusée dont Fol verer voulait parler, attendu qu'il ne pouvait y avoir qu'elle dans le cas de fournir les fonds nécessaires à une entreprise aussi considérable.
Le témoin Tiffet. — Citoyen président, je voudrais que l'accusée fût iriteripèllée de déclarer si elle n'a pas fait avoir la croix de Saint-Louis et un brevet de capitaine aii nommé Larégnie?
L'accusée. — Je ne connais personne de ce nom.
Le" président. — N'avez- vous pas fait nommer Collot de Verrières capitaine des gardes du èi-devant roi?
L'accusée. — Oui.
Le président. — N'est-ce pas vous qui avez procuré, au nommé' Pariseau, un grade dans la ci-devant garde du cidevant roi?
L'accusée.— Non.
Le président.— Vous avez tellement influencé l'organisation de la ci-devant garde royale, qu*èlle ne fût composée que d'individus contre' lesquels s'élevait Topinion publique; et, en effet,' les patriotes pouvaient-ils voir sans inquiétude le chef de la nation entouré d'une garde où figuraient des
prôtres insermentés, des chevaliers du poignard, etc.? Heureusement, votre politique fut en défaut; leur conduite anticivique, leurs sentiments contre-révolutionnaires forcèrent l'Assemblée législative à les licencier, et Louis Capet, après cette opération, les solda, pour ainsi dire, jusqu'au 10 août, où il fut renversé à son tour. — Lors de votre mariage avec' Louis Capet, n'avez-vous pas conçu le projet de réunir la Lorraine à l'Autriche?
L'accusée. — Non.
Le PRÉSIDENT. — Vous en portez le nom?
L'accusée. — Parce qu'il faut porter le nom de son pays.
Le PRÉSIDENT. — N'avez-vous pas, après l'affaire de Nancy, écrit à Bouille pour le féliciter de ce qu'il avait fait massacrer dans cette ville sept ou huit mille patriotes?
L'accusée. — Je ne lui ai jamais écrit.
Le président. — Ne vous êtes- vous pas occupée à sonder l'esprit des départements, districts et municipalités?
L*AccusÉE. — Non.
L'accusateur public observe à l'accusée que l'on a trouvé dans son secrétaire une pièce qui atteste ce fait de la manière la plus précise, et dans laquelle se trouvent inscrits en tête les noms des Vaublanc, des Jau court, etc.
Lecture est faite de ladite pièce; l'accusée persiste à dire qu'elle ne se rappelle pas avoir rien écrit dans ce genre.
Le témoin. — Je désirerais, citoyen président, que l'accusée fût interpellée de déclarer si, le même jour que le peuple fit l'honneur à son mari de le décorer du bonnet rouge, il ne fut pas tenu un conciliabule nocturne dans le château où l'on délibéra de perdre la ville de Paris, et s'il ne fut pas aussi décidé que l'on ferait composer des placards dans le sens royaliste, par le nommé Esménard, rue Plâtrière?
L'acguséb. — Je ne connais point ce nom-là.
Le président. — N'avez-vous pas, le 9 août 1792, donné votre main à baiser à Tassin do l'Estang, capitaine de la force armée des Filles-Saint-Tliomas, en disant à son bataillon :
« Vous êtes de braves gens, qui êtes dans les bons principes ; je compte toujours sur vous? »
L'accusée. — Non.
Le PRÉSIDENT. — Pourquoi, vous qui aviez promis d'élever vos enfants dans les principes de la Révolution, ne leui* avez-vous inculqué que des erreurs, en traitant, par exemple, votre fils ayec des égards qui semblaient faire croire que vous pensiez encore le voir un jour le successeur du ci -devant roi son père?
L'accusée. — Il était trop jeûne pour lui parler de cela. Je le faisais mettre au bout de la table, et lui donnais moimême ce dont il avait besoin.
Le PRÉSIDENT. — Ne vous reste-t-il plus rien à ajouter pour votre défense?
L'accusée. — Hier, je ne connaissais pas les témoins, j'ignorais ce qu'ils allaient déposer contre moi : eh bien, personne n'a articulé contre moi aucun fait positif. Je finis en observant que je n'étais que la femme de Louis XVI, et qu'il fallait bien que je me conformasse à ses volontés.
Le président annonce que les débats sont terminés. ^ Fouquier, accusateur public, prend la parole. Il retrace la conduite perverse de la ci-devant cour, ses machinations continuelles contre une liberté qui. lui déplaisait, et dont elle voulait voir la destruction à quelque prix que ce fût; ses efforts pour allumer b guerre civile, afin d'en faire tourner le résultat à son profit, en s'appropriant cette maxime machiavélique : diviser pour régner; ses liaisons criminelles et coupables avec les puissances étrangères avec lesquelles la République est en guerre ouverte; ses intimités avec une faction scélérate, qui lui était dévouée et qui secondait ses vues en entretenant dans le sein de la Convention des haines et des dissensions; en employant tous les moyens possibles pour perdre Paris, en armant les départements contre cette cité et en calomniant sans cesse les généreux habitants de cette ville, mère et conservatrice de la liberté ; les massacres exé-
cutés par les ordres de cette cour corrompue dans les principales villes de France, notamment à Montauban, Nîmes, Arles, Nancy, au champ de Mars, etc., etc. Il regarde Antoinette comme l'ennemie déclarée de la nation française, comme une des principales instigatrices des troubles. qui ont lieu en France depuis quatre ans, et dont des milliers de français ont été les victimes, etc., etc.
Chauveau et Tronson-Ducoudray, nommés d'office par le Tribunal pour défendre Antoinette, s'acquittent de ce devoir et sollicitent la clémence du Tribunal. Ils sont entendus dans le plus grand silence. . . ^ -
L'accusée est ensuite conduite hors de l'audience.
Hermann, président du tribunal, prend là parole et prononce lé résumé suivant : • . •
a Citoyens jurés, le peuple français, par l'organe de l'accusateur public, a accusé devant le jury tiàtional Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, d'avoir été la complice ou plutôt Tinstigatrice de la plupart des crimes dont s'est rendu coupable ce dernier tyran de IjJFrance; d'avoir eu elle-même des intelligences avec les puissances étrangères, notamment avec le roi de Bohême et 'de Hongrie, son frère, avec les ci-devant princes français émigrés, avec des généraux perfides ; d'avoir fourni à ces ennemis de la République, des secours en argent, et d'avoir conspiré avec eux contre la sûreté extérieure et intérieure de l'État.
» Un grand exemple est donné en ce jour à l'univers, et sans doute il ne sera point perdu pour les peuples qui Tbabitènt. La nature et la raison, si longtempâ outragées, sont enfin satisfaites, l'égalité triomphe. Une fénime, qu'environnaient naguère tous les prestiges ' les plus brillants que l'orgueil dés rois et la bassesse des esclaves avaient pu inventer, occupe aujourd'hui au tribunal de là nation la place' qu'occupait, iF'y a deux jours, une autre femme, et cette égalitë lui assure une justice impartiale. Cette affaire, citoyens jùrés^n'ést pas de celles où un seul fait, un seul délit eàt soumis à votre conscience
tE DUAMB BB OTJATRK-VTNGT-TTllîTJ^E 2f>0
et à vos lumières ; vous avez à juger toute la vie politique de l'accusée, depuis qu*elle est venue s'asseoir à côté du dernier roi des Français; mais vous devez surtout fixer votre délibération sur les manœuvres qu'elle n'a cessé un instant d'eniployer pour détruire là liberté naissante, soit dans l'intérieur, par ses liaisons' intimes avec d''ïnfâmes ministres, de perfides généraux, d'infidèles représentants du peuple, soit au dehors en faisant négocier cëttj9 coalition monstrueuse des despotes de llEurope, â laquelle l'histoire réserve le ridicule pour son impuissance ; enfin, par ses correspondances avec les ci-(ievant princes français ènaigrés et leurs dignes agents.
» Si l'on eut vouUi de tous ces faits une preuve orale, il eût fallu faire comparaître l'accusée devant tout le peuple français ; la preuve matérielle se trouve dans les papiers qui ont été saisis chezXouis Capet, énumérés dans un rapport fait à îa Convention nationale par (ïohier, l'un de ses membres ; dans le recueil des pièces justificatives de Pacte d'accusçition porté contre Louis Gapët par la Convention; enfin et principalement^ citoyens jurés, dans les événements politiques dont vous avez tous été les témoins et les juges.
» Et s'il' eût été permis, en remplissant un ministère impassible, de se livrer â des mibùvenients que là ' passion de l'humanité commandait, nous eussions évoqné devant ïe'jury national les mânes de nos frèreé égorgés à Nancy, au champ de Mars, aux frontières, eii Vendée, â Marseille, à Lyon, â Toulon, par suite des machinations infernales de cette moderne Médicis; nous eussions fait amener devant vous les pères, les mères, les épouses, les enfants de ces malheureux patriotes. Que dis-je, malheureux 1 fis sont morts pour la liberté, et fidèles à la patr'ie. 'Toutes ces familles, dans le désespoir de la nature, auraient accusé Antoinette qe leur avoir enlevé ce 4^^ elles* avaient dé plus cKër' au monde et (ion't la privatioii leur rerid'là vie'lhsùpportable.'
» En eff'et, si les satellites dii despote autrichien ont entamé pour un moment nos frontières, et s'ils y commettent deé
30a LE DRAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE
atrocités dont l'histoire des peuples barbares ne. fournit point encore d'exemple; si nos ports, si nos camps, si nos villes sont vendus ou livrés, n'est-ce pas évidemment le dernier résultat des manœuvres combinées au château des Tuileries, et dont Antoinette d'Autriche était l'instigatrice et le centre? Ce sont, citoyens jurés, tous ces événements politiques qui forment la masse des preuves qui accablent Antoinette.
» Quant aux déclarations qui ont été faites dans l'instruction du procès et aux débats qui ont eu lieu, il en est résulté quelques faits qui viennent directement à la preuve de Taccusation principale portée contre la veuve Capet.
» Tous les autres détails, faits pour servir à l'histoire de la Révolution ou au procès de quelques personnages fameux et de quelques fonctionnaires publics infidèles, disparaissent devant l'accusation de haute trahison qui pèse essentiellement sur Antoinette d'Autriche, veuve du ci-devant roi.
» Il est une observation générale à recueillir, c'est que l'ac- .cusée est convenue qu'elle avait la confiance de Louis Capet. » Il résulte encore de la déclaration de Valazé qu'Antoinette était consultée dans les affaires politiques, puisque le ci-devant roi voulait qu'elle fût consultée sur un certain plan dont le témoin n'a pas pu ou voulu dire l'objet.
» L'un des témoins, dont la précision et l'ingénuité ont -été remarquables, vous a déclaré que le ci-devant duc de Coigny lui avait dit, en 4788, qu'Antoinette avait fait passer à l'empereur, son frère, 200 millions pour lui aider à soutenir la guerre qu'il faisait alors.
» Depuis la Révolution, un bon de 60 à 80,000 livres, signé Antoinette, et tiré sur Septeuil, a été donné à la Polignac, alors émigrée, et une lettre de Laporte recommandait à Septeuil de ne pas laisser la moindre trace de ce don.
» Lecointre, de Versailles, vous a dit, comme témoin oculaire, que, depuis l'année 1779, des sommes énormes avaient été dépensées à la cour, pour des fêtes dont Marie-Antoinette était toujours la déesse.
» Le 4 cr octobre, un repas, ou plutôt une orgie, est ménagée entre les gardes du corps et les officiers du régiment de Flandre, que la cour avait appelé à Versailles pour servir ses projets. Antoinette y paraît avec le ci-devant roi et le dauphin qu'elle promène sur les tables ; les convives crient : « Vive le roil vive la reine 1 vive le dauphin ! au diable la nation 1 » Le résultat de cette orgie est que l'on foule aux pieds la cocarde tricolore et que l'on arbore la cocarde blanche.
» L'un des premiers jours d'octobre, le môme témoin monte au château ; il voit, dans la galerie, des femmes attachées à l'accusée, distribuant des cocardes blanches, en disant à chacun de ceux qui avaient la bassesse de les recevoir : « Consérvezla bien. » Et ces esclaves, mettant un genou en terre, baisaient ce signe odieux qui devait faire couler le sang du peuple.
» Lors du voyage connu sous le nom de Varennes, c'est Taccusée qui, de son aveu, a ouvert les portes pour la sortie du château ; c'est elle qui a fait sortir la famille.
» Au retour du voyage et à la descente de la voiture, Ton a observé sur le visaga d'Antoinette et dans ses mouvements le désir le plus marqué dé vengeance.
ï> Le 40 août, où les Suisses du château ont osé tirer sur le peuple, Ton a vu sous le lit d'Antoinette des bouteilles vides et pleines. Un autre témoin a dit avoir eu connaissance que^ les jours qui ont précédé cette journée, les Suisses ont été régalés, pour me servir de son expression, et ce témoin habitait le château.
» Quelques-uns des Suisses expirants dans cette journée ont déclaré avoir reçu de l'argent d'une femme, et plusieurs personnes ont attesté qu'au procès de d'Affry, il est établi qu'Antoinette lui a demandé, à l'époque du 40 août, s'il pouvait répondre de ses Suisses. « Pouvons-nous, » écrivait Antoinette, « compter sur vos Suisses? Feront-ils bonne contenance lors- » qu'il en sera temps? » L'un des témoins vous a attesté avoir lu cette lettre et se rappeler ces expressions.
» Les personnes qui, par devoir de surveillance, fréquen-
302 Ï^P PllAME Pî; QpATRE7TIN6T-T|iï:iZE taient le Temple, ont toujours remarqué dans Antoinetj^e un ton de révolte contre'la sôiiyeraineté du peuple. Elles ont saisi une image représentant un cœur/ et cette image est un signé de ralliement dont presque tous les contre-révolutiônnàires que la vengeance nationale a piiatteinclrè étaient porteurs.
» Après la mort du tyran, Antoinette suivait aii Temple, h l'égard de son fils, toute 'l'étiquette de Tancienhe cou'r. Lé fils Gapet était traité en roi. Il avait, dans tous les détails de la vie domestique, la jjréséancesur sa mère. À table, il tenait le haut bout; il était servi Ijb premier.
» Je ne vous parlerai point, citoyens jurés, (Je-j'incident de ]a Conciergerie, de l'entrevue (du chevaiier de Saint-Lquî^, de l'œillet laissé dans l'appartement de raccusée, &u papier îpiqueté donné, ou plutôt préparé en riéponse.
» Cet incident n'est (qu!une intrigue de prison, jjui ne peut figurer dans une accusation d un si grand intérêt.
» Je finis par une réflexion générale que j'ai déjà eu occasion de vous présenter : c'est le peuple français qui accuse Antoinette; tous les événements politiques qui ont eu lieu depuis cinq années déposent contré elle."
» Voici les questions que lé tHbunàl a arrêté de vous soumettre :
» i° Est il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec les puissances étrangères et autres ennemis extérieurs dé la République; lesdites manœuvres et intelligences tendantes à leur fournir des secours en argent, à leur donner l'entrée du territoire français, et à y faciliter le progrès de leurs armes t'
» io Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir coopéré à* ces manœuvres et d'avoir entretenu ces intelligences?'
» 30 Est-il constant qu'il a exisfe iin complot et une conspiration tendante à allumer la guerre civile' dans l'intérieur de iaî République?
» 40 Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet,
est-elle convaincue d'avoir participé à ce complot et à cette conspiration? w
Lés jurés, après être restés environ une heure aux opinionSj rentrent à l'audience, et font une diéclaratlon affirmatïve sur toutes lés questions qui leur ont été soumises.
Le président adresse au peuple le discours suivant :
« Si tes citoyens qui remplissent r auditoire n'étaient pas des hommes libres et, par cette raison, capables de sentir toute la dignité de leur être, je devrais peut-être leur rappeler qu'au moment où la justice nationale va prononcer*, la loi, la raison, la moralité leur commandent le pliis grand calme; que la loi leur défend tout signe d'approbation, et qu'une personne, de quelque crime qu'elle soit couverte, une fois atteinte par là loi, n'appartient plus qu'au malheur et à l'humanité. »
L'accusée est ramenée à l'audience. *
Le président, à Vacctisée, — Antoinette, voici quelle est la déclaration du jury. ' i
' On en donne lecture.
Le président. — Vous allez entendre le réquisitoire de l'accusateur public. * • '" ■ -
-'Fouquier prend la parole, et requiert que l'accusée soit condaihriée â la peine de mort, conformément à l'art. ^•^ de la première section du titre premier de la deuxième partie du Gode pénal, lequel est ainsi conçu :
« Toutes manœuvres, toutes intelligences avec les ennemis de la France, tendantes, soit à faciliter leur entrée dans les dépendances de l'empire français, soit à leur livrer des villes, forteresses, ports, vaisseaux, magasins ou arsenaux appartenant à la France, soit à leur fournir dea. secours en soldats, argent, vivres ou munitions, soit à favoriser d'une manière quelconque le progrès de leurs armes sur le territoire fran^^ çais, ou contre nos forces de terre ou de mer, soit à ébranler la fidélité des officiers, soldats, et des autres citoyens envers la nation française, seront punis de mort. »
Et encore à l'art. 2 de la première section du titre premier
de la seconde partie du môme Code, lequel est ainsi conçu :
a Toutes conspirations et complots tendants à troubler l'État par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres, ou contre Texercice de Tautorité légitime, seront punis de mort. »
Le président interpelle l'accusée de déclarer si elle a quelques réclamations à faire sur l'application des lois invoquées par l'accusateur public.
Antoinette secoue la tète en signe de négative.
Sur la môme interpellation faite aux défenseurs, Tronson prend la parole, et dit :
« Citoyen président, la déclaration du jury étant précise et la loi formelle à cet égard, j'annonce que mon ministère à l'égard de la Veuve Gapet est terminé. »
Le président recueille les opinions de ses collègues, et prononce le jugement suivant :
« Le Tribunal, d'après la déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur public, d'après les lois par lui citées, condamne Marie- Antoinette, dite de Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Capet, à la peine de mort ; déclare, conformément à la loi du i mars dernier, ses biens, si aucuns elle a dans l'étendue du territoire français, acquis et confisqués au profit de la République; ordonne qu'à la requête de Paccusa.teur public, le présent jugement sera exécuté sur la place de la Révolution, imprimé et affiché dans toute l'étendue de la République. »